• Mollo les basses

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 1 juin 2018.


    Je suis la première à dire que l'ambiance, en ce moment, pourrait être meilleure. Que ce ramadan, d'un boycott à l'autre et entre deux grognements, est affairé (et on n'avait plus l'habitude, depuis des années que c'était l'été et qu'on se reposait), inquiet, fébrile, même parfois, pour les familles, les individus face à leur avenir ou leur manque de perspectives, les politiques, qui essaient de se refonder pour les prochaines élections, les entreprises qui jouent leur survie sur si peu de temps, bref, tout le monde est sur les dents.

    Mais faudrait revoir un peu notre champ lexical, là, tous ! On a ceux qui déterminent les traîtres à leur choix de yaourts et ceux qui, par panique, probablement, veulent revenir à des bons sentiments kitchs au goût d'enfance, fort mal exprimés, et qui ne passent plus, car les temps ont changé – et ils ne comprennent pas, pensent que c'est un complot, des ennemis antipatriotiques, peut-être même le Polisario, pour une chanson mal reçue ! On a ceux qui affirment, sûrs d'eux, que ne pas participer à une course en vélo, c'est trahir la nation. Et on a ceux qui poursuivent de leur vindicte tel jeune couple trop isolé, tel homme pris en flagrant délit de n'importe quoi, avec violence et haine et toute la rigueur morale du monde alors qu'il n'est pas si certain que l'équillibre paille et poutre penche en leur faveur. Transparence, vertu, reddition des comptes sont les grands mots des temps et c'est sans doute bien, mais dans les détails, ça coince. Alors, vérité VS Fake news, patriotes VS traîtres, croyants VS koufars, nous VS eux, quand est-ce que notre vocabulaire s'est rendu si manichéen, si profondément dramatique ? A croire qu'on vit dans une telenovella, tant les dialogues – de sourds – sont hallucinants !

    Alors moi, je veux bien le changement, mais pas la révolution, parce que c'est, littéralement, faire un tour sur soi-même et revenir sur place, en pire, avec du sang en prime. Je veux bien la stabilité mais pas la stase, parce que le temps d'avant n'est plus et celui de maintenant est intenable; les gens sont trop heurtés au quotidien par le mépris, la misère, le manque d'espoir. Suis-je la seule à vouloir juste vivre bien ? Avec mes voisins, les malins, les radins, les sympas, les bien éduqués ou les un peu méchants, tous, en fait, en harmonie. Je ne crois pas que ce soit si difficile, en fin de compte. Ne pas voir l'autre comme un ennemi parce qu'il n'est pas d'accord. Ne pas se sentir légitimes à humilier, qu'on soit citoyens ou représentants de l'autorité publique. Changer de vocabulaire. C'est puissant, vous verrez. Certes, ça ne règle pas les problèmes, ils sont criants. Ils crient bien assez fort pour qu'on n'ait pas à redoubler de cacophonie, en fin de compte. Non, changer de vocabulaire, ça ne règle rien, bien sûr, mais ça ouvre une voie de discussion. Et de la discussion pourrait bien naître la lumière… Et puis de toute façon, c'est un peu notre seule chance parce qu'à force de s'accuser à tout bout de champ sous les prétextes les plus futiles et les moins vrais au sens du Beau, du Bon, du Vrai, nous avons plus de traitres que de citoyens dans ce pays.

  • Le compte est bon ramadan

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 25 mai 2018.


    Ramadan est une période particulière. Tous, nous nous tournons vers nos foyers, nos proches, par chaleureuse convivialité, souvent… pour fuir un extérieur hostile, aussi. C'est fou comme tout s'arrête, ou presque, depuis des années maintenant que ramadan est proche de l'été. A la fin du mois sacré, nous serons déjà presque fin juin… Personne ne reprendra du collier vraiment avant septembre, sauf le tourisme, évidemment, qui va tenter, une fois encore, de rattraper le manque à gagner de l'avant-saison.

    C'est l'heure des premiers bilans pour toutes ces entreprises, grandes et petites qui ont des ambitions pour cette année, parce que là, déjà, près de 8 mois sont brûlés alors qu'on n'est qu'en mai et qu'il va falloir assurer le dernier trimestre en beauté ou mourir, peut-être. C'est l'heure de mesurer l'écart, chaque année plus important, entre un Maroc confiné dans un luxe indécent où le prix d'un buffet nourrit une famille pour un mois quand de l'autre côté on suffoque de trouver les sardines à 30MAD et les calamars à 250. C'est l'heure de contempler, impuissants, l'aigreur transmutée en morale s'abattre sur les incroyants, les femmes supposées légères et les actes déviants d'une norme qui n'a plus rien ni d'humaine ni divine.

    C'est l'heure du vacarme et du silence. Silence de ceux qui doivent dire mais peuvent pas, ne veulent pas ou ne savent pas l'urgence. Vacarme de ceux qui voudraient entendre au sens de comprendre pourquoi leurs rêves sont plus lointains que jamais, et de cela aussi, ils sont loins, loins, loins… Sans grand espoir de regagner barre sur leur propre vie. C'est l'heure de l'angoisse de ceux qui n'ont pas encore fini de payer le mouton et ont le bourdon à l'idée des guelletons et puis du fiston à qui payer l'école, cette année et l'an prochain encore et tous les ans si on veut qu'il ait une chance. C'est l'heure de la faim et elle est plus réelle que celle qui tort le ventre. Celle de la soif d'une sécurité, d'une clarté, dont on ne se souvient pas avoir douté quand on était plus jeunes ou tout simplement petits. D'un avenir, ou d'un ailleurs plein de promesses qu'on ne comprenait guère mais qui embaumaient l'ivresse des possibles. D'une issue, enfin.

    Alors ça râle partout dans le monde, en sourdine ou en métal hurlant. 50 ans après mai 68, mon Dieu, quel parallèle ! L'héritage est lourd et peut-être faudrait-il ne pas en parler, sait-on jamais. Et pourtant. Là où la génération de mes parents trouvait la plage sous les pavés, nous pavons les plages et bétonnons nos perspectives. Ils voulaient être libres, se savaient en sécurité, ils ne se feraient pas avoir, ils s'aimeraient les uns les autres, ils seraient solidaires et solaires, ils ne feraient pas la guerre.

    Ils manifestaient l'amour, la joie de vivre et le refus des convenances, nous manifestons le plus souvent pour dénoncer des massacres, condamner les autres, s'outrer qu'ils puissent gagner des droits qui ne nous touchent pas, parce qu'on s'en sent moralement justifié. C'est que nous savons que nous ne sommes pas en sécurité et nous n'osons plus nous vouloir libres mais seulement vivants et pas trop dépassés. Nous n'avons pas grand-chose de nos parents. Ni la culture, ni l'ouverture, ni bien sûr les moyens. Nous n'aurons rien en commun avec nos enfants. Nous ne savons même pas de quoi sera fait la décennie prochaine alors leur vie ? Nous sommes une génération charnière à une époque charnière. Et quand je dis génération, je suis large, l'inclus les jeunes, les vieux, tous les contemporains dans la danse car nous sommes tous du temps présent mais présent à quoi ?, plus personne ne sait trop. Et alors que nous sommes chez nous, entre nous, dans la chaleureuse affection de nos proches, resserrés sur cet intime lien à Dieu et à l'autre qu'est Ramadan qu'on soit croyant ou qu'on les fuit, oui, alors que nous sommes chez nous, à faire le bilan de l'angoisse, demandons-nous, de quel poids pesons-nous dans la balance ? Avec quelle intention, quel effet ? Et serait-il possible que ce soit ce poids, et non celui des ftours offerts aux sans-abris et distribués au coffre du 4X4 qui compte pour effacer l'ardoise ?

  • Des liens, le sens

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 4 mai 2018.


    Cette semaine a été dure. Fatigante, douloureuse, parce que la mort, parce que la solitude qu’on ne fait que croiser quand on bouscule un autre dans la cohue mais qui nous attend chez nous, parfois. Je me demande quand ça a commencé. Pas que des drames arrivent, non ça, toujours, bien sûr. Ceux qui vous touchent, les intimes, les indicibles, les inconcevables. Et puis les autres, ceux qui font date mondiale et deuil national, ceux qui horrifient dans les livres d’histoire. Le malheur est de toujours et partout; le malheur est comme l’ombre, mais où est le soleil ?

    Oui, cette semaine, ma chronique n’est pas drôle. Mais cette semaine, comme trop d’autres, je suis resté sonnée, KO debout par notre solitude commune. Nous rompons nos liens facilement, nous applaudissons aux chances de ne pas côtoyer l’autre, dématérialiser les relations, d’accord, les plus pénibles, l’administration, la banque… Et puis les courses, les amitiés, les amours, l’éducation… C’est pas demain, on y est déjà.

    Nous rompons nos liens « toxiques » avec ceux de nos proches qui nous ennuient, ou sont pénibles ou trop vieux ou trop bêtes, bêtes à manger du foin, bête à crever comme une bête de n’être plus bons à rien. Nous rompons avec nos ex, nous rompons avec l’idée même d’une seule vie, avec un seul mari ou bien une seule femme qui ne deviendra bonne, tantôt que devant le mot femme. Finalement, la modernité, c’est l’égalité : la bigamie séquentielle pour tout le monde, jusqu’au moment inévitable où notre cote baissera et nous laissera en berne, nous sentant bêtes, bêtes à manger du foin et à crever, comme une bête. Si les liens sont toxiques, où est l’antidote ?

    Il n’y a pas d’amour sans douleur et pas de lien sans peine. Peine que l’on prend, parfois en plein cœur et parfois en pleine face, à tenter d’aimer l’autre comme il veut, lui, et non pas comme on peut, cahin-caha, à petits pas. Peine que l’on a, à ne pas trop bailler, devant celui-là qui ne nous émeut pas et qui le fait longtemps, mais qui est nôtre, parce que c’est comme ça, on ne choisit pas toujours sa tribu. Peine, ennui, désagréments… A foison, garanti sur facture ! Toujours plus de drames, des intimes, des indicibles, des inconcevables. Les vôtres et ceux des vôtres. Mais du sens, enfin !

    Si Dieu existe, il n’est qu’Amour parce que rien d’autre n’est vrai. Et si Dieu est Amour, alors il existe, car on peut le créer tous les jours. Mais il faut cesser. Cesser de compter sans compter sur personne. Cesser de vouloir le pouvoir sans pouvoir vouloir serrer dans son âme un frère meurtri, parce qu’il est trop sale, parce qu’il n’est pas de chez nous, parce qu’il prie pas comme nous ou qu’il est de l’autre côté d’une ligne imaginaire sur une carte déformée d’un globe qui n’abritent pas que nous. Il faut vouloir le lien, supporter qu’il nous coûte, parce que rien d’autre ne vaut, le soir venu, qu’un ami, un amant, un frère.

  • Le sens de l’engagement

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 27 avril 2018.


    Que peut-on faire pour que les choses aillent mieux ? Si vous n’êtes pas totalement sociopathes, au vu de la situation actuelle, des tensions entre communautés, de la pauvreté, du manque d’éducation, de santé, de perspectives, de la désespérance sociale et politique, vous devez vous poser cette question, vous aussi, de temps en temps. Et la réponse n’est pas évidente.

    Je refuse de croire en l’idée de notre impuissance totale. Elle est atroce et puis, si ce n’est nous, alors qui ? Agir, donc, mais comment ? Dire, déjà. De cela, je suis sûre, c’est le sens premier de mon engagement, dire change le monde, à petite dose. Au Commencement était le Verbe et le Verbe était avec Dieu, et le Verbe était Dieu. Quel que soit le média, dire. Cela paraît simple, ça ne l’est pas toujours, comme nombre de lanceurs d’alerte ou de journalistes l’ont appris à leurs dépens ces dernières années, un peu partout dans le monde.

    Se faire entendre, ensuite. C’est beaucoup plus délicat. De qui, comment ? Chacun verra sa vocation à sa porte, de la politique à l’activisme de réseaux sociaux, de l’action sociale à l’art en passant par… Bah, tout ou presque, à condition d’avoir un levier de pouvoir quelconque. On en vient à comprendre aisément pourquoi, dans un monde ultralibéral, l’appel au boycott devienne de plus en plus commun. A l’échelle des états, on appelle cela blocus économique et c’est une arme de guerre. On en vient à comprendre aisément pourquoi c’est illégal à l’échelle des individus.

    Gardez-vous à droite, gardez-vous à gauche ! Si parler n’est pas simple, agir alors. A tout petit niveau, dans une association, distribuer trois sourires, aider quelques familles par cotisation mensuelle, soutenir un enfant, un malade, un vieux. On se sent mieux après. Seulement… Un tant soit peu de conscience politique nous fait réaliser qu’il ne faudrait rien pour qu’alors, les gouvernants s’en remettent intégralement à la société civile pour pallier les catastrophes sociales.

    Voter, bien sûr ! Et consommer intelligemment. Consommer patriote, ou bio, ou équitable et ainsi, envoyer un message fort, collectif que chacun peut entendre. Seulement, le plus souvent, on comprend mal les enjeux d’élections qui paraissent au mieux une forme perverse de roulette russe entre Charybde et Scylla. Et la consommation semble peu transcendante comme moyen d’expression, entre deux scandales sanitaires.

    Changer les choses, oui. Mais rien n’est simple. Ce matin, je n’ai pas de solution pour vous, seulement une interrogation. Voilà, personnellement, toutes les pistes que je vois, toutes celles que je tente et je ne sais pas – ne le saurais probablement jamais, si ce que j’essaie a du sens. Mais la vie est un chemin et je le veux meilleur.

  • L’œil de l’auditeur

    Note d’archive — Ce texte a été écrit en 2018 pour Le Monde des Bisounours, ma chronique sur Luxe Radio. Il n’a finalement pas été diffusé à l’antenne. Je le publie aujourd’hui dans les archives de Culture Augmentée, tel qu’il avait été écrit à l’époque, à l’exception de corrections orthographiques et typographiques.


    Je ne crois pas que le métier de journaliste ait été jamais autant décrié, du moins ces dernières décennies. Non, parce que avant, si. Juste avant chaque grosse guerre, en général, quand les temps sont instables et l’humeur au contrôle. Mais à dire vrai, l’opprobre qui frappe ma profession n’est pas originale : elle affecte presque tous les métiers intellectuels ou à vocation. Les juristes sont tristes sires, les universitaires un peu fous ou bien abscons, les politiques pourris, les médecins rapaces… J’en passe et des meilleures. L’intellectualisme au sens large est décrié et l’équivalence des discours tire tout vers le bas.

    L’autre jour encore et sur cette antenne même, quelle ironie ! Nous discutions la thèse d’un écrivain pour qui les chroniqueurs seraient porteurs d’apocalypse à coup de grandes phrases qui divisent et font régner la médiocrité. D’ailleurs le livre Médiocratie est un best-seller que tout le monde prétend avoir lu. Bref, à en croire la rumeur publique, on est l’ennemi number one de la vérité, de la décence, du bon sens et de la virtù, au sens de courage et noblesse.

    Et pourtant, vous êtes là. Bien plus nombreux que ce qu’on nous prédisait. Fidèles, et depuis des années. Venant régulièrement à notre rencontre, lors d’un café littéraire ou bien d’une conférence. Echangeant avec nous tous les matins sur l’application, sur les réseaux sociaux, dans les soirées, partout en fait. Nous interpellant sur un sujet à traiter, enrichissant le débat de vos opinions, bref, actifs, enthousiastes ou critiques mais bel et bien présents.

    Alors quoi ? Et surtout, pourquoi ? Qu’est-ce qui vous fait, dans ce monde du tous pourris, choisir d’écouter une émission de débat et d’y trouver de l’intérêt ? Quand le président de la première puissance mondiale qualifie les journalistes- c’est-à-dire nous de menteurs, quand vous tombez d’accord en général pour dire que les chroniqueurs sont bien souvent de mauvaise foi ou de peu d’intérêt, qu’est-ce qui détermine la crédibilité dont vous nous gratifiez ? La réponse doit dépendre pour chacun mais globalement tourner autour de l’idée que dans l’ensemble, les chroniqueurs vous paraissent bien formés, ou cultivés, ou pertinents. Bref, une évaluation personnelle, à contre-courant de la pensée dominante que vous tendriez pourtant naturellement à adopter.

    Tout d’abord merci. Merci, parce que même pour les plus critiques d’entre vous, le fait de nous écouter malgré tout témoigne d’une attention qui m’émeut et me transporte tous les matins. Merci parce que le pari que Luxe Radio a fait et que nous portons collectivement (bien que je ne parle que pour moi-même), est réussi. Ce pari de croire en l’intelligence des auditeurs, observateurs comme nous de la société et pleinement conscients de leur rôle dans la construction de l’avenir. Ce pari de croire qu’on pouvait débattre de tout sans que ce soit de rien, entre nous, sans experts, sans que cela ne devienne un café du commerce. Oui, contrairement à ce que les cyniques voudraient croire, on peut penser le monde librement, vous, moi et le voisin, sans pour autant tomber dans le simplisme. Et vous, public chéri mon amour, savez intuitivement reconnaitre si un débat vous enrichit ou vous berce de banalités. Et c’est comme ça, sans doute, en ces temps de méfiance institutionnalisée que nous avons une chance, collectivement, de recréer de la confiance. Non pas en rajoutant des indicateurs de performance imbéciles d’abstraction, non pas en valorisant une expertise qui se gargarise de chiffres et de formules sans jamais regarder le monde de ses yeux myopes, mais en réapprenant à se faire confiance, en faisant preuve d’esprit critique, en somme et en l’assumant. Alors peut-être, entre gens de bonne volonté, entre ceux qui se seront choisis comme pairs, pourra-t-on tenter de réinventer l’espérance. Personnellement, je la vois dans l’œil de l’auditeur.