L’œil de l’auditeur
Note d’archive — Ce texte a été écrit en 2018 pour Le Monde des Bisounours, ma chronique sur Luxe Radio. Il n’a finalement pas été diffusé à l’antenne. Je le publie aujourd’hui dans les archives de Culture Augmentée, tel qu’il avait été écrit à l’époque, à l’exception de corrections orthographiques et typographiques.
Je ne crois pas que le métier de journaliste ait été jamais autant décrié, du moins ces dernières décennies. Non, parce que avant, si. Juste avant chaque grosse guerre, en général, quand les temps sont instables et l’humeur au contrôle. Mais à dire vrai, l’opprobre qui frappe ma profession n’est pas originale : elle affecte presque tous les métiers intellectuels ou à vocation. Les juristes sont tristes sires, les universitaires un peu fous ou bien abscons, les politiques pourris, les médecins rapaces… J’en passe et des meilleures. L’intellectualisme au sens large est décrié et l’équivalence des discours tire tout vers le bas.
L’autre jour encore et sur cette antenne même, quelle ironie ! Nous discutions la thèse d’un écrivain pour qui les chroniqueurs seraient porteurs d’apocalypse à coup de grandes phrases qui divisent et font régner la médiocrité. D’ailleurs le livre Médiocratie est un best-seller que tout le monde prétend avoir lu. Bref, à en croire la rumeur publique, on est l’ennemi number one de la vérité, de la décence, du bon sens et de la virtù, au sens de courage et noblesse.
Et pourtant, vous êtes là. Bien plus nombreux que ce qu’on nous prédisait. Fidèles, et depuis des années. Venant régulièrement à notre rencontre, lors d’un café littéraire ou bien d’une conférence. Echangeant avec nous tous les matins sur l’application, sur les réseaux sociaux, dans les soirées, partout en fait. Nous interpellant sur un sujet à traiter, enrichissant le débat de vos opinions, bref, actifs, enthousiastes ou critiques mais bel et bien présents.
Alors quoi ? Et surtout, pourquoi ? Qu’est-ce qui vous fait, dans ce monde du tous pourris, choisir d’écouter une émission de débat et d’y trouver de l’intérêt ? Quand le président de la première puissance mondiale qualifie les journalistes- c’est-à-dire nous de menteurs, quand vous tombez d’accord en général pour dire que les chroniqueurs sont bien souvent de mauvaise foi ou de peu d’intérêt, qu’est-ce qui détermine la crédibilité dont vous nous gratifiez ? La réponse doit dépendre pour chacun mais globalement tourner autour de l’idée que dans l’ensemble, les chroniqueurs vous paraissent bien formés, ou cultivés, ou pertinents. Bref, une évaluation personnelle, à contre-courant de la pensée dominante que vous tendriez pourtant naturellement à adopter.
Tout d’abord merci. Merci, parce que même pour les plus critiques d’entre vous, le fait de nous écouter malgré tout témoigne d’une attention qui m’émeut et me transporte tous les matins. Merci parce que le pari que Luxe Radio a fait et que nous portons collectivement (bien que je ne parle que pour moi-même), est réussi. Ce pari de croire en l’intelligence des auditeurs, observateurs comme nous de la société et pleinement conscients de leur rôle dans la construction de l’avenir. Ce pari de croire qu’on pouvait débattre de tout sans que ce soit de rien, entre nous, sans experts, sans que cela ne devienne un café du commerce. Oui, contrairement à ce que les cyniques voudraient croire, on peut penser le monde librement, vous, moi et le voisin, sans pour autant tomber dans le simplisme. Et vous, public chéri mon amour, savez intuitivement reconnaitre si un débat vous enrichit ou vous berce de banalités. Et c’est comme ça, sans doute, en ces temps de méfiance institutionnalisée que nous avons une chance, collectivement, de recréer de la confiance. Non pas en rajoutant des indicateurs de performance imbéciles d’abstraction, non pas en valorisant une expertise qui se gargarise de chiffres et de formules sans jamais regarder le monde de ses yeux myopes, mais en réapprenant à se faire confiance, en faisant preuve d’esprit critique, en somme et en l’assumant. Alors peut-être, entre gens de bonne volonté, entre ceux qui se seront choisis comme pairs, pourra-t-on tenter de réinventer l’espérance. Personnellement, je la vois dans l’œil de l’auditeur.
