• Guerre et Pax Romana

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 5 novembre 2018.


    Bon, on ne va pas se mentir, ça ne va pas mieux. Au Maroc, quiconque a tenté de faire ses courses en fin de semaine dernière s’est cru en guerre ou en disette. Rien ou presque dans les rayons et des prix prohibitifs sur les étals. Mais bon, il paraît que la grève des transporteurs est finie. Est-ce que les aviculteurs vont retirer leur plainte malgré tout ? Dans l’intervalle, le gazoil est toujours à plus de 10 dirhams… Est-ce que les intermédiaires vont vraiment baisser les prix ? La médecine publique démissionne, la privée est en grève, l’éducation ne sait plus sur quel fuseau horaire danser… Reste l’économie. Mais la rumeur parle d’une chasse aux mauvais contribuables de grande ampleur, dont les vagues auraient affolé quelques grandes et moyennes entreprises. Crises cardiaques mises à part, qu’en ressortira-t-il ? Un peu d’argent, certes, pour un trésor bien affaibli, un brin d’essoufflement économique, peut-être aussi, durant la période où chacun va justifier ses comptes… Dommage qu’en ce moment, le seul carnet de commande qui soit plein soit celui de l’état- qui ne va pas pouvoir payer ses dettes immédiatement, du moins pas sans s’endetter encore, enfin nous, enfin le contribuable… Qui subit un redressement. Je me demande combien de salaires ne seront pas payés ce mois-ci ?

    En international, je n’en parle même pas, on a touché le fond. Je veux dire, Macron estime que l’Europe ressemble à ce qu’elle était dans les années 30, Trump se retire de l’accord de non-prolifération des armes nucléaires, Bolsonaro est un poème pour le Brésil, qui n’en peut plus de voir avec Joao Guimarès Rosa le diable dans la rue au milieu des tourbillons… Dois-je ajouter, encore, la litanie des victimes de la guerre, médiatisée ou non, qui reprend du flambeau comme jamais depuis le milieu du Xxème siècle, tandis qu’on se glorifie un peu partout de casser de l’homo, de la femme, de l’insoumis, du pas comme les autres, du pas bien de chez nous, de l’autre, en somme ?

    Le truc, c’est que chacun de nous ressent la crise différemment. Certains ne la perçoivent même pas au niveau politique – mondial ou local; et au niveau social à peine : je veux dire, cela fait longtemps que cela ne va pas bien, n’est-ce pas ? En quoi serait-ce différent maintenant ? Mais le fait est là : depuis quand n’avez-vous pas rencontré quelqu’un d’heureux ET bien intégré ? Je veux dire, pas les gens au sourire ultra-bright qui font du yoga trois fois la semaine et mangent bio et équitable, parce qu’ils sont malheureux comme les autres, sinon, ils ne s’instagrammeraient pas autant. Non, quelqu’un qui ait vraiment la vie qu’on nous vend un produit après l’autre comme accessible : un bon mariage, des gamins, un avenir qui ait du sens, la sécurité, l’argent, des perspectives et des vacances, le tout enrobé d’une bose dose de satisfaction morale et intellectuelle d’un métier dont on est fier et de racines qui se perdent à l’horizon en branches de perpétuelle renaissance ? Ouais. Walou, c’est bien ce que je pensais.

    La crise est là. Pour tous. Pas pour tout le monde de la même manière et à bien des échelles différentes mais elle est là, c’est indéniable. Un impossible à vivre, un sentiment d’étouffement, une inadéquation, un pessimisme persistant pour l’avenir et surtout, surtout, pas d’issus. On court comme des hamsters dans des roues parallèles dont les routes vides de sens ne pourront jamais se croiser. Comment voulez-vous qu’un ouvrier au smic ait de l’empathie pour un homme d’affaire ruiné ? Impossible, mais l’inverse est vrai aussi : trop irréel dans les deux cas. Oui, la crise est là : personnelle, économique, sociale ou politique, chacun la voit à sa manière, mais presque personne ne respire… Bien sûr, il faut que cela change et partout les aspirations sont les mêmes : de l’ordre, à l’ordre ! A l’ordre moral, à l’autorité, à un monde rassurant et paternel, qui marque les limites. Mais les limites sont dépassées, les ruptures consommées et l’humanité n’apprend pas : guerre ou Pax Romana, les deux sont vides de sens profond. A quand la prochaine étape ?

  • Lettre aux marocaines

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 22 octobre 2018.


    Pour celles qui seraient encore dans le temps de l’innocence, il est temps de se réveiller. Ce week-end, la toile et l’actu ont été agitées par deux viols filmés et postés online. Le premier, «classique» (rien que ce fait, une horreur!), est filmé par un complice et l’on voit de très près la victime supplier ses bourreaux. Le second, tourné de plus loin, près du centre commercial Tachefine à Casablanca, est le fait d’un groupe de badauds, peut-être de membres de la sécurité du centre commercial, qui filme et commente sans émotion trop énorme la chose : une femme est violée en plein jour, sous leurs yeux, et ils filment, voilà. Ils ont parfaitement conscience de ce qu’ils voient, ils comprennent qu’elle se débat et ne peut pas s’échapper. Ils filment. Je vous laisse un court instant pour méditer juste cela : ils filment et ne se sentent pas vraiment concernés.

    Voilà. Un petit extrait de la Jeune Fille et la Mort, de Schubert, parce qu’on n’est pas obligé de parler de l’enfer sans classe et sans culture. Mais quelle que soit la manière avec laquelle ces choses-là sont dites, il est temps de vous rendre compte que les temps sont mauvais. Et que, comme d’habitude quand ça va mal, l’ordre des victimes n’a pas changé : les étrangers, les femmes, les gosses.

    Alors pourquoi je m’adresse aux femmes ? Parce qu’elles seraient les seules victimes quand les hommes seraient toujours oppresseurs ou violeurs ? Que nenni : tout le monde est dévasté par la violence dans nos rues et la fracture totale que connaît notre beau royaume, entre hommes, femmes, élite, peuple, campagne, urbain, péri-urbain, étrangers, arabes, amazighs, etc. Pas d’exception. Seulement voilà : l’histoire m’a appris qu’en temps de troubles et de guerre, les femmes bossaient dur. Il souffle un vent malsain de «allez, assez jacté, passons aux actes» – tous les types d’actes, qui semble faire presque jubiler et se transforme en catharsis grandeur nationale.

    Mais les femmes ont plus à perdre et plus vite. Ce sont souvent elles qui organisent des réseaux d’entraide pour donner à manger à leurs gosses, elles qui attendent tandis que des milliers d’hommes harg- non pas depuis des années, mais juste ces derniers mois, elles qui parfois, essayent à leur tour. Elles qui meurent, elles qui tombent dans de terribles réseaux, mais elles aussi vers qui on se tournera, comme les mères qu’elles sont au moins potentiellement, pour être réconforté. Si la stabilité doit prévaloir, ce sera en partie grâce aux femmes. Et du coup, je m’adresse aux hommes, tout aussi déboussolés, tout aussi abattus par l’époque actuelle, écrasés par le poids de responsabilités bien trop grandes, d’une hogra infligée par les voisins mêmes, oui, vous. Dieu sait que votre place n’est pas facile, pas plus que la nôtre, j’en ai conscience. Mais rappelez-vous ceci : quand vous cesserez, chacun individuellement, de vous indigner des violences commises sur les vulnérables, les enfants, les vieux et les femmes, notre fin à tous aura sonné.

  • Une main de fer dans un gant d’acier

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 15 octobre 2018.


    Si l’affaire Khashoggi nous apprend quelque chose, c’est que c’en est vraiment fini des circonvolutions diplomatiques : le temps est à la force brute. Celle d’états se menaçant des pires représailles les uns les autres (avec une disproportion flagrante, car lorsque Trump a dit qu’il pouvait faire tomber MBS en deux semaines, visiblement, c’était une promesse), celle d’assassinats, d’enlèvements et de tortures, le tout digne des pires SAS.

    Je comprend même la défense un peu éberluée des saoudiens, le «nan mais enfin, des journalistes, y’en a qui disparaissent tout le temps, c’est quoi le problème ? C’est même pas nous, d’abord !» Confondant de naïveté quand la machine de communication des Etats-Unis est en marche, mais pas faux : les journalistes se font tirer comme des lapins ces derniers temps. Torturer, violer, emprisonner et tuer, un peu partout sur la planète. Et cela se passe, effectivement, la plupart du temps, dans l’indifférence générale. Ce ne sont d’ailleurs pas les seuls : les starlettes irakiennes aussi ! Vous savez, les Faty-florettes locales, qui s’affichent en oreilles de lapin cute à la snap chat ? Leur subversion s’arrête pourtant à leur aspiration à un reflet charmant, autant vous dire qu’elles n’ont le statut d’influenceuse que sur Instagram. Mais c’est que l’enjeu, aujourd’hui, c’est la visibilité, tout le contraire de la discrétion d’antan que dictait les assassinats politiques. Du coup, plus de cibles pas bien dangereuses se mettent à devenir éligibles, un vrai tir au pigeon ! Et tout le monde se met à jouer, sans vergogne. Tenez, à Dar Es Saalam, un homme d’affaire, le plus jeune milliardaire africain, s’est fait enlever par des blancs. Faut être culotté, tout de même, pour essayer de faire couleur locale quand on est blanc à Dar Es Saalam !

    Les hommes politiques, je n’en parle même pas, ils parlent de guerre avec entrain, s’insultent pire que les ivrognes à l’heure de fermeture des pubs, c’est une horreur ! Z’avez vu le candidat brésilien d’extrême-droite ? «Le seul défaut des dictatures, c’est d’avoir torturé plutôt qu’assassiné» ? Il ferait passer les incitations au viol de Duterte pour des déclarations d’amour ! En Chine, c’est 1 million de musulmans directement en camp de rééducation, parce que l’Islam est une «maladie mentale», et franchement, plus personne n’en a rien à faire des Rohingyas de la Birmanie voisine. Ils n’ont plus tellement court comme monnaie exploitable sur le marché de la géopolitique et on a autre chose à faire qu’à donner ou enlever un Nobel de la Paix à une politicienne discréditée. De toute façon, c’est des centaines de milliers de personnes qui vont se noyer en Méditerranée dans les années qui viennent. La mer n’est pas assez salée pour toutes les larmes que nous ne versons plus. C’est eux ou nous et le nous se retreint pire qu’une peau de chagrin, nous les de tel coin du monde, nous les hommes, nous les femmes, nous les LGBT, nous les nationalistes ou nous les pauvres, nous le peuple, nous l’élite, nous les jeunes, nous les handicapés… On a des nous tellement restreints qu’on finit par être chacun chez soi une bande de jeunes à nous tout seuls, et oui, on s’fend la gueule, mais surtout en tombant.

    ça nous pendait au nez. A force de ne plus être solidaires, on devient violents, on intériorise et puis on éructe; on regarde, on glousse ou on passe mais on ne commente même plus- ou presque, l’horreur érigée en norme redevenue barbare, au nom de puretés illusoires, d’ethnies déjà mortes, à l’heure où seul le métissage a du sens. Maryse Condé, nouveau prix Nobel alternatif de littérature pourrait vous en parler, elle. Et d’ailleurs, c’est logique : seule la culture, la musique, la peinture, la danse et oui, bien sûr, la littérature ont pris la dimension de ce qu’il reste d’espoir à l’heure où les passions guerrières transforment les idéalistes, les engagés et les naïfs en d’appétissants agneaux de lait sur le point de rôtir. Enfin, pour ceux d’entre les artistes et les penseurs qui justement, fuient le confort de la médiocrité pour se confronter à l’autre. Fusionner les pensées, les découvrir, déjà, en débattre, décentrer les acteurs, se projeter dans l’avenir… La francophonie, qui vient de célébrer sa grand-messe, semble avoir fait son cheval de bataille de cette fusion des genres et les rumeurs entourant la nomination d’une rwandaise à sa tête m’auront au moins distraite. Et après tout pourquoi pas ? Métissage et reconquête des cultures, pour ne plus haïr, pour ne plus méconnaître… Votre identité sacrée ou singulière nous mène-t-elle à autre chose qu’à la fitna ?

  • Macron-léon le Petit Marché

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 17 septembre 2018.


    Z’avez dû entendre comme moi la dernière : Macron-léon le petit a décidé de faire boutiquier et de vendre des t-shirts marqués «croquignolesque» ou «poudre de perlimpimpin» en rouge sur fond blanc, mais attention : par le Slip Français, parce qu’on consomme patriote et viril, à l’Elysée.

    J’entends déjà les «ouiiiii, mais la Maison Blanche aussi a une boutique de goodies, et puis Sarko l’avait déjà fait». C’est très juste, si ce n’est que Obama ne s’est jamais transformé en mannequin pour les gadgets souvenirs de la présidence, que des mugs avec des tronches de chef d’état, je n’avais vu cela qu’en satire ou en Grande-Bretagne – ce qui revient au même, mais aussi qu’ailleurs, c’est vendu au kiosque souvenir, pas par correspondance via un site qui t’abonne direct à la newsletter de l’Elysée (avec tout le potentiel de communication directe, aka, propagande, liée bien sûr à la récolte de données personnelles. Pire que cela, c’est pas Macron-léon, à l’heure de ses plus rêves impériaux, quand il flottait dans les hauteurs jupitériennes, qui voulait resacraliser les symboles de la France ? Ce n’est pas lui qui corrigeait un jeune impertinent sur la bonne manière de s’adresser avec respect à un président, fier représentant de la nation ? Comprenez, les anglo-saxons, ils sont protestants d’abord. Alors le commerce, le pognon, c’est une vertu, la preuve concrète de l’élection divine, la baraka, si vous préférez. Mais les français, c’est de catholicisme qu’ils sont imprégnés. Et là, faire commerce des choses saintes, des reliques, des symboles, du sacré, ça a un nom : la simonie. Et c’est exactement ce que fait Macron, puisqu’il sait les symboles, veut les renforcer, pour mieux les vendre 250 € en or 14 carats le bracelet liberté, ou égalité, ou alech la – on n’en est plus à une ironie près, fraternité. Ça doit bien faire rigoler les guyanais, qui voient venir le cyanure et la déforestation quand le projet «Montagne d’or» aboutira et permettra d’extraire l’or qui servira de base à ce fameux bracelet… dont l’Elysée nous dit, en prime, qu’elle gagne fort peu dessus, à peine de quoi refaire la déco, quand c’est pas les français qui raquent encore pour gratter les monuments nationaux. Vu les prix, les fournisseurs vont s’engraisser… Avec qui sous la table pour récolter de substantielles miettes de marché public ?

    Et ce que Macron fait des symboles symboliquement, si je puis dire, à coup de porte-clés Elysée ou de mugs Première Dame avec Bribri, qui n’en peux plus d’avoir sur le tard, et une carrière de muse et d’actrice de sit-com, il le fait tout aussi bien de manière très concrète avec ce qui faisait la France dans son plein rayonnement : la santé, l’éducation, la solidarité sociale. Tenez, je viens de recevoir un très intéressant courrier d’une certaine Samantha Cazebonne, député des français hors de France d’une autre circonscription, qui semble-t-il, lance une consultation générale sur l’enseignement français à l’étranger, dans le cadre d’une mission interministérielle de réforme. Suivait un lien pour répondre sur mes attentes en tant que parente, élève, ancienne élève ou enseignante de l’AEFE, ou même parent d’enfant non dans le réseau ou même ben, le facteur, si tu veux. Mais là, tu ne réponds pas au même questionnaire. Alors, je vous passe le QCM tellement biaisé que tu sais, en répondant, que rien ne correspond et que ton à-peu-près se retournera contre toi.

    Mais le plus intéressant se trouve à la fin. En une question, on te demande, quand tu es parent, si tu serais favorable à des contrats de partenariat avec l’enseignement public ou privé local pour créer des classes en double diplomation, locale, bac français, sur le modèle d’accords exclusivement européens, tandis que dans le questionnaire enseignant, on demande seulement si l’on serait favorable à des partenariats avec l’enseignement public ou privé local pour créer des classes en français ne donnant pas accès aux diplômes de l’état. Et alors là, je me demande, qui c’est que l’on manipule ? Les profs pour qu’ils disent oui, quitte à changer le statut des diplômes une fois en place ou bien les parents pour qu’ils disent oui, quitte à les laisser avec une pauvre classe en français sans débouché ni avenir ? Probablement un peu des deux, fonction des pays, des cas. Quoi qu’il en soit, vous êtes priés de répondre oui, c’est assez clair dans l’énoncé. Et bien sûr, cela sera privé ET cher ET c’est comme ça. De toute façon, on a 15 jours pour répondre, avant qu’une synthèse ne soit écrite et présentée avec un rapport d’action pour la réforme d’ici la fin de l’année calendaire, autant dire qu’il est déjà écrit et que même les stagiaires qui l’ont tapé ne l’ont pas vraiment lu.

    Le problème de Macron, et ce pourquoi il restera toujours petit, c’est de ne pas comprendre que ses valeurs n’en sont pas et que les français, pour veaux qu’ils soient parfois, savent bien le mépris qu’il y a à ménager la chèvre et le veau d’or sur l’autel du même sacrifice. Jusqu’où monnayera-t-on le réel ?

  • La sociologie du petit pain

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 10 septembre 2018.


    En France, on s’est bien marré ces derniers mois à propos des petits pains. L’assemblée nationale a même dû débattre d’un sujet capital, faut-il ou non adopter un «amendement chocolatine» pour protéger cette appellation régionale de la prédation du terrible «pain au chocolat» qui domine Paris – et partant, les médias et l’usage courant. Oui, ça ne paraît pas très sérieux, cette affaire. Et pourtant, cela m’a amené à une réflexion intéressante. Au Maroc, côté appellation, ça va, généralement on dit ptit pain, là n’est pas le problème, on ne s’offusque pas des variations régionales ou dialectales. Par contre, la réalité derrière le petit pain n’a rien à voir d’un quartier à l’autre de la même ville. Un petit pain, c’est 1 MAD dans une boulangerie normale, mais entre 9 et 12 dans une de celle des beaux quartiers. Un petit pain, c’est un petit pain, pourtant, ils n’ont ni le même goût, ni la même échelle de valeur. Ils servent exactement le même propos : un petit déjeuner, un goûter d’enfant qu’on achète à la sortie d’école, sans trop y penser, un petit bonus quotidien, ou qui peut l’être. Mais un même produit, dont le prix va de 1 à 12, parfois d’une rue à l’autre, comment voulez-vous ? C’est fou, quand on y réfléchit… Non ?

    Comment voulez-vous que les gens communiquent quand ils pensent avoir les mêmes mots, les mêmes usages pour les choses, mais pas la même échelle de valeur ? Quand ces concepts, ces besoins sont couverts par des paradigmes qui n’ont rien à voir et ne se croisent pas ? Et ce qui est valable des petits pains l’est de tout : l’école, la maison, les loisirs, le rapport à l’extérieur… Tenez, un des mèmes de la rentrée qui a le plus de succès sur FB ces derniers temps, c’est Rentrée scolaire : deux photos comparatives, l’une d’une classe normale avec des enfants beaux, propres et sûrs d’eux qui lèvent la main marquée au Maroc et l’autre, d’une classe pourrie avec une myriade d’enfants sales marquée al Maghrib.

    On utilise les mêmes mots pour les choses, mais elles n’ont rien à voir. Le beurre de l’un est de la margarine et le miel, du sirop de glucose. Le Maroc pauvre des villes mange nominément comme les riches, et pourtant, les aliments n’appartiennent parfois même pas à la même famille. Et dans cette classe sociale hybride, totalement détachée de la réalité quotidienne de l’écrasante majorité des marocains qu’est la bourgeoisie émergeante, on parvient à être grave fauché tous les mois à coup de petits pains à 12 MAD et de restaus à 700. On rêve parfois tellement d’ailleurs que le luxe devient d’acheter tout fait et à monter soi-même, tandis qu’ailleurs mais juste ici, avec le prix d’un lit en contreplaqué, on fait tout un salon.

    Tout le monde sait cela, mais personne ne s’attarde dessus. Pourtant, l’histoire, dans d’autres pays et parfois d’autres temps, a démontré que ces différences-là étaient graves. C’est qu’il y a un être au monde que l’on achète avec son petit pain, et ce n’est pas le même. Ceux à 12 MAD, c’est de la réussite et du glamour en barre de vrai chocolat fondu dans le beurre, ceux à 1 MAD, c’est… la proximité, le quotidien, le solide. Tous ces petits commerces-là sont tenus par des barbus plutôt ouverts, honnêtes qui font crédit. Et, tandis que nous sommes très heureux de nous afficher en villas salon de thé, l’autre Maroc, celui du sirop de glucose et du raïb mangé au comptoir apprend au quotidien comment une vie simple et sobre, morale, pourrait changer le monde. Que les excès dont on est témoins tous les jours vraiment n’ont plus de limite. Et qu’il s’agisse de montres à des millions ou de petits pains au prix d’un tajine, vraiment, ces gens sont fous. L’amertume est un goût acquis dans le luxe ou l’extrême frustration : là encore, un même mot, deux réalités; une même viennoiserie, si différente. Si nous sommes à l’ère de la communication, avec Internet comme justicier et caisse de résonnance des frustrations, nos discours naissent dans le pain quotidien, que nous ne rompons plus et que d’autres préparent, depuis longtemps, déjà.