Une main de fer dans un gant d’acier

Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 15 octobre 2018.


Si l’affaire Khashoggi nous apprend quelque chose, c’est que c’en est vraiment fini des circonvolutions diplomatiques : le temps est à la force brute. Celle d’états se menaçant des pires représailles les uns les autres (avec une disproportion flagrante, car lorsque Trump a dit qu’il pouvait faire tomber MBS en deux semaines, visiblement, c’était une promesse), celle d’assassinats, d’enlèvements et de tortures, le tout digne des pires SAS.

Je comprend même la défense un peu éberluée des saoudiens, le «nan mais enfin, des journalistes, y’en a qui disparaissent tout le temps, c’est quoi le problème ? C’est même pas nous, d’abord !» Confondant de naïveté quand la machine de communication des Etats-Unis est en marche, mais pas faux : les journalistes se font tirer comme des lapins ces derniers temps. Torturer, violer, emprisonner et tuer, un peu partout sur la planète. Et cela se passe, effectivement, la plupart du temps, dans l’indifférence générale. Ce ne sont d’ailleurs pas les seuls : les starlettes irakiennes aussi ! Vous savez, les Faty-florettes locales, qui s’affichent en oreilles de lapin cute à la snap chat ? Leur subversion s’arrête pourtant à leur aspiration à un reflet charmant, autant vous dire qu’elles n’ont le statut d’influenceuse que sur Instagram. Mais c’est que l’enjeu, aujourd’hui, c’est la visibilité, tout le contraire de la discrétion d’antan que dictait les assassinats politiques. Du coup, plus de cibles pas bien dangereuses se mettent à devenir éligibles, un vrai tir au pigeon ! Et tout le monde se met à jouer, sans vergogne. Tenez, à Dar Es Saalam, un homme d’affaire, le plus jeune milliardaire africain, s’est fait enlever par des blancs. Faut être culotté, tout de même, pour essayer de faire couleur locale quand on est blanc à Dar Es Saalam !

Les hommes politiques, je n’en parle même pas, ils parlent de guerre avec entrain, s’insultent pire que les ivrognes à l’heure de fermeture des pubs, c’est une horreur ! Z’avez vu le candidat brésilien d’extrême-droite ? «Le seul défaut des dictatures, c’est d’avoir torturé plutôt qu’assassiné» ? Il ferait passer les incitations au viol de Duterte pour des déclarations d’amour ! En Chine, c’est 1 million de musulmans directement en camp de rééducation, parce que l’Islam est une «maladie mentale», et franchement, plus personne n’en a rien à faire des Rohingyas de la Birmanie voisine. Ils n’ont plus tellement court comme monnaie exploitable sur le marché de la géopolitique et on a autre chose à faire qu’à donner ou enlever un Nobel de la Paix à une politicienne discréditée. De toute façon, c’est des centaines de milliers de personnes qui vont se noyer en Méditerranée dans les années qui viennent. La mer n’est pas assez salée pour toutes les larmes que nous ne versons plus. C’est eux ou nous et le nous se retreint pire qu’une peau de chagrin, nous les de tel coin du monde, nous les hommes, nous les femmes, nous les LGBT, nous les nationalistes ou nous les pauvres, nous le peuple, nous l’élite, nous les jeunes, nous les handicapés… On a des nous tellement restreints qu’on finit par être chacun chez soi une bande de jeunes à nous tout seuls, et oui, on s’fend la gueule, mais surtout en tombant.

ça nous pendait au nez. A force de ne plus être solidaires, on devient violents, on intériorise et puis on éructe; on regarde, on glousse ou on passe mais on ne commente même plus- ou presque, l’horreur érigée en norme redevenue barbare, au nom de puretés illusoires, d’ethnies déjà mortes, à l’heure où seul le métissage a du sens. Maryse Condé, nouveau prix Nobel alternatif de littérature pourrait vous en parler, elle. Et d’ailleurs, c’est logique : seule la culture, la musique, la peinture, la danse et oui, bien sûr, la littérature ont pris la dimension de ce qu’il reste d’espoir à l’heure où les passions guerrières transforment les idéalistes, les engagés et les naïfs en d’appétissants agneaux de lait sur le point de rôtir. Enfin, pour ceux d’entre les artistes et les penseurs qui justement, fuient le confort de la médiocrité pour se confronter à l’autre. Fusionner les pensées, les découvrir, déjà, en débattre, décentrer les acteurs, se projeter dans l’avenir… La francophonie, qui vient de célébrer sa grand-messe, semble avoir fait son cheval de bataille de cette fusion des genres et les rumeurs entourant la nomination d’une rwandaise à sa tête m’auront au moins distraite. Et après tout pourquoi pas ? Métissage et reconquête des cultures, pour ne plus haïr, pour ne plus méconnaître… Votre identité sacrée ou singulière nous mène-t-elle à autre chose qu’à la fitna ?