Lettre aux marocaines
Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 22 octobre 2018.
Pour celles qui seraient encore dans le temps de l’innocence, il est temps de se réveiller. Ce week-end, la toile et l’actu ont été agitées par deux viols filmés et postés online. Le premier, «classique» (rien que ce fait, une horreur!), est filmé par un complice et l’on voit de très près la victime supplier ses bourreaux. Le second, tourné de plus loin, près du centre commercial Tachefine à Casablanca, est le fait d’un groupe de badauds, peut-être de membres de la sécurité du centre commercial, qui filme et commente sans émotion trop énorme la chose : une femme est violée en plein jour, sous leurs yeux, et ils filment, voilà. Ils ont parfaitement conscience de ce qu’ils voient, ils comprennent qu’elle se débat et ne peut pas s’échapper. Ils filment. Je vous laisse un court instant pour méditer juste cela : ils filment et ne se sentent pas vraiment concernés.
Voilà. Un petit extrait de la Jeune Fille et la Mort, de Schubert, parce qu’on n’est pas obligé de parler de l’enfer sans classe et sans culture. Mais quelle que soit la manière avec laquelle ces choses-là sont dites, il est temps de vous rendre compte que les temps sont mauvais. Et que, comme d’habitude quand ça va mal, l’ordre des victimes n’a pas changé : les étrangers, les femmes, les gosses.
Alors pourquoi je m’adresse aux femmes ? Parce qu’elles seraient les seules victimes quand les hommes seraient toujours oppresseurs ou violeurs ? Que nenni : tout le monde est dévasté par la violence dans nos rues et la fracture totale que connaît notre beau royaume, entre hommes, femmes, élite, peuple, campagne, urbain, péri-urbain, étrangers, arabes, amazighs, etc. Pas d’exception. Seulement voilà : l’histoire m’a appris qu’en temps de troubles et de guerre, les femmes bossaient dur. Il souffle un vent malsain de «allez, assez jacté, passons aux actes» – tous les types d’actes, qui semble faire presque jubiler et se transforme en catharsis grandeur nationale.
Mais les femmes ont plus à perdre et plus vite. Ce sont souvent elles qui organisent des réseaux d’entraide pour donner à manger à leurs gosses, elles qui attendent tandis que des milliers d’hommes harg- non pas depuis des années, mais juste ces derniers mois, elles qui parfois, essayent à leur tour. Elles qui meurent, elles qui tombent dans de terribles réseaux, mais elles aussi vers qui on se tournera, comme les mères qu’elles sont au moins potentiellement, pour être réconforté. Si la stabilité doit prévaloir, ce sera en partie grâce aux femmes. Et du coup, je m’adresse aux hommes, tout aussi déboussolés, tout aussi abattus par l’époque actuelle, écrasés par le poids de responsabilités bien trop grandes, d’une hogra infligée par les voisins mêmes, oui, vous. Dieu sait que votre place n’est pas facile, pas plus que la nôtre, j’en ai conscience. Mais rappelez-vous ceci : quand vous cesserez, chacun individuellement, de vous indigner des violences commises sur les vulnérables, les enfants, les vieux et les femmes, notre fin à tous aura sonné.
