La sociologie du petit pain

Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 10 septembre 2018.


En France, on s’est bien marré ces derniers mois à propos des petits pains. L’assemblée nationale a même dû débattre d’un sujet capital, faut-il ou non adopter un «amendement chocolatine» pour protéger cette appellation régionale de la prédation du terrible «pain au chocolat» qui domine Paris – et partant, les médias et l’usage courant. Oui, ça ne paraît pas très sérieux, cette affaire. Et pourtant, cela m’a amené à une réflexion intéressante. Au Maroc, côté appellation, ça va, généralement on dit ptit pain, là n’est pas le problème, on ne s’offusque pas des variations régionales ou dialectales. Par contre, la réalité derrière le petit pain n’a rien à voir d’un quartier à l’autre de la même ville. Un petit pain, c’est 1 MAD dans une boulangerie normale, mais entre 9 et 12 dans une de celle des beaux quartiers. Un petit pain, c’est un petit pain, pourtant, ils n’ont ni le même goût, ni la même échelle de valeur. Ils servent exactement le même propos : un petit déjeuner, un goûter d’enfant qu’on achète à la sortie d’école, sans trop y penser, un petit bonus quotidien, ou qui peut l’être. Mais un même produit, dont le prix va de 1 à 12, parfois d’une rue à l’autre, comment voulez-vous ? C’est fou, quand on y réfléchit… Non ?

Comment voulez-vous que les gens communiquent quand ils pensent avoir les mêmes mots, les mêmes usages pour les choses, mais pas la même échelle de valeur ? Quand ces concepts, ces besoins sont couverts par des paradigmes qui n’ont rien à voir et ne se croisent pas ? Et ce qui est valable des petits pains l’est de tout : l’école, la maison, les loisirs, le rapport à l’extérieur… Tenez, un des mèmes de la rentrée qui a le plus de succès sur FB ces derniers temps, c’est Rentrée scolaire : deux photos comparatives, l’une d’une classe normale avec des enfants beaux, propres et sûrs d’eux qui lèvent la main marquée au Maroc et l’autre, d’une classe pourrie avec une myriade d’enfants sales marquée al Maghrib.

On utilise les mêmes mots pour les choses, mais elles n’ont rien à voir. Le beurre de l’un est de la margarine et le miel, du sirop de glucose. Le Maroc pauvre des villes mange nominément comme les riches, et pourtant, les aliments n’appartiennent parfois même pas à la même famille. Et dans cette classe sociale hybride, totalement détachée de la réalité quotidienne de l’écrasante majorité des marocains qu’est la bourgeoisie émergeante, on parvient à être grave fauché tous les mois à coup de petits pains à 12 MAD et de restaus à 700. On rêve parfois tellement d’ailleurs que le luxe devient d’acheter tout fait et à monter soi-même, tandis qu’ailleurs mais juste ici, avec le prix d’un lit en contreplaqué, on fait tout un salon.

Tout le monde sait cela, mais personne ne s’attarde dessus. Pourtant, l’histoire, dans d’autres pays et parfois d’autres temps, a démontré que ces différences-là étaient graves. C’est qu’il y a un être au monde que l’on achète avec son petit pain, et ce n’est pas le même. Ceux à 12 MAD, c’est de la réussite et du glamour en barre de vrai chocolat fondu dans le beurre, ceux à 1 MAD, c’est… la proximité, le quotidien, le solide. Tous ces petits commerces-là sont tenus par des barbus plutôt ouverts, honnêtes qui font crédit. Et, tandis que nous sommes très heureux de nous afficher en villas salon de thé, l’autre Maroc, celui du sirop de glucose et du raïb mangé au comptoir apprend au quotidien comment une vie simple et sobre, morale, pourrait changer le monde. Que les excès dont on est témoins tous les jours vraiment n’ont plus de limite. Et qu’il s’agisse de montres à des millions ou de petits pains au prix d’un tajine, vraiment, ces gens sont fous. L’amertume est un goût acquis dans le luxe ou l’extrême frustration : là encore, un même mot, deux réalités; une même viennoiserie, si différente. Si nous sommes à l’ère de la communication, avec Internet comme justicier et caisse de résonnance des frustrations, nos discours naissent dans le pain quotidien, que nous ne rompons plus et que d’autres préparent, depuis longtemps, déjà.