• Chasse aux sorcières

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 7 janvier 2019.


    La rumeur court que les experts comptables et autres professions protégées n’ont plus le droit d’exercer depuis le premier janvier sur la base d’un diplôme français sans équivalence marocaine… Et que le système d’équivalence des diplômes, intégralement dématérialisé, est hors service. La rumeur court que le Maroc a demandé des comptes à l’Espagne, et plus précisément les comptes de ceux qui ont acheté un bien là-bas, alors qu’ils n’avaient pas le droit de sortir plus qu’une dotation touristique. La rumeur court aussi que les professions libérales ont pris cher et vont continuer à prendre. La rumeur court beaucoup au Maroc ces derniers temps. Elle parle de reddition des comptes, elle parle surtout de raideurs idéologiques qui se veulent morales et modernes à la fois. Parfois anti-modernes, aussi, ne simplifions pas, mais finalement, est-ce différent ? L’antimodernité est à la mode worldwide.

    La rumeur parle de l’hostilité du peuple qui n’aime pas l’idée des fêtes chrétiennes, qui ne veut pas de galette pour faire de l’ombre à je ne sais qui mais in fine à Dieu et à la tradition marocaine du melloui, sans doute. Il y aurait une pureté purissime dans le gâteau aussi. A tout le moins peut-on y trouver Satan si l’on n’y prend pas garde, plus vite qu’on n’y cherche la fève. La rumeur parle de travestis trainés dans la rue sous les insultes, de pourfendeurs des mauvaises moeurs qui justifient le pire et parlent de traîtres à la Patrie, à la religion, à je ne sais quoi encore… Dont ils n’ont pas idée, pas plus qu’un idéal tellement déviant de haine qu’un bon père de famille n’y retrouve pas ses valeurs. La rumeur parle des Ultras qui s’engagent, après que les youtubeurs à l’insulte enthousiaste aient commencés à s’évanouir dans une nature politique qui aime bien faire le vide. La structure protège un temps… Elle permet de repérer aussi qui boycotte quoi et quel derby. La rumeur parle de séismes politiques, administratifs et même implicants de grands chefs d’entreprise à venir. La rumeur parle de codes de lois à traduire d’urgence en anglais mais de tribunaux fonctionnant jusqu’à lors en français bloqués. Oui, la rumeur parle de beaucoup de choses très diverses et je me demande…

    Oui, je me demande si finalement ce n’est pas à une chasse aux sorcières indiscriminée qu’on assiste. Parce que tous ces faits sont disparates, certes, mais le tableau qu’ils dessinent ne l’est pas. De la perte de confiance en l’élite francisée s’ensuit un rejet total de ce qu’elle représente… Et de tout ce qui l’accompagne, y compris le cosmopolitisme et en particulier la francophilie. Seulement le rejet de ce qui a perturbé une évolution ne la ramène pas sur le droit chemin; la haine ne fait pas civilisation. Elle fait crise, elle fait chaos, elle fait emportement et exaltation de l’âme… Avant que la nature politique ne reprenne le dessus et n’utilise, ne jette et ne fasse in fine s’évanouir dans l’ordre des fantasmes anciens tous ceux qu’elle a fait naître. Le truc, c’est que les francisés, a fortiori les étrangers ou binationaux, peuvent partir effectivement. Les frontières ne leur sont pas fermées. Mais le faut-il ? Les vrais riches n’ont pas acheté en Espagne pour se payer une voie de sortie, ne vivent pas de métiers libéraux sur diplômes étrangers, n’ont pas besoin que les tribunaux prennent des pièces administratives en français et n’achètent pas dans les boulangeries populaires. Ça, c’est ceux qu’on considère au Maroc comme les riches, qui ne sont que la classe moyenne d’ailleurs. Les riches, c’est très loin qu’ils ont des comptes et personne ne peut faire rendre compte à Picsou. Alors au début, la peur rampante des «vendus» à l’occident, (peur pour leurs comptes, leurs privilèges et leurs mœurs qu’on sent monter à l’année longue, en bikini ou à noël), si Dieu veut, leur départ furtif, précipité, peut-être en catastrophe… Allez, même une poignée épinglée en victimes expiatoires, ce sera une victoire, la revanche, le grand soir… Je me demande en combien de temps le peuple berné et triomphant se rendra compte qu’il n’a ostracisé que lui-même, n’a pas retrouvé ses valeurs et ne profite pas tant de l’isolement… Je me demande en combien de temps il verra que des frontières fermées, ça veut dire lui dedans, même si les autres dehors et les biens qui circulent toujours. Je me demande et je constate qu’ailleurs, c’est la même chose, bien sûr. Oui, partout et de part et d’autres de ces aberrations, on crie haram sur le baudet. Combien d’innocents vont brûler pour la vertu ? Combien encore de divisions ?

  • Enfumage

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 17 décembre 2018.


    Toute la presse, de tous les pays a la jaunisse. Un truc de fou ! Pas une chaine qui n’en fasse son continu, pas de sujets plus brûlants que Paris. Autant je trouvais l’idée d’une instrumentalisation folle au départ, (avec Spoutnik qui accusait Trump – alors que lui, c’est forcé, il aurait choisi le orange, et les anti-médias à la Trump qui y voyaient Poutine – alors que lui, c’est clair, il aurait choisi le le kaki chasse), autant là, je trouve que c’est un peu fort de café. Et puis, tout d’un coup, une question m’est venue. Qu’est-il finalement advenue de la caravane de migrants du Honduras ? Ils sont arrivés le 12 novembre, mais comme les mid-terms, c’était le 6, tout le monde s’en moquait et puis Trump avait fait voter une loi de rejet automatique de demande d’asile pour les immigrés clandestins le 9, alors… Depuis, on ne sait pas. Que font 7 000 sud-américains en Amérique du Sud ? Ils se fondent dans le décor, sans doute. Cut ! Scène suivante. Que font les indiens qui avaient décidés de prendre les armes pour défendre l’Amazonie depuis que Bolsonaro est devenu président du Brésil ? Personne ne sait et puis Bolsonaro a promis d’être sage et pas discriminant, alors qu’il s’est fait élire sur la haine de l’autre et en particulier de l’autochtone. Et des homos, mais ça, c’est presque viral, ça prend partout, c’est une épidémie de fausse phobie et de vraie haine qui tape dur mais qui fait l’actu, en continu.

    Evidemment, ça remonte loin, cette histoire d’histoires qui se succèdent et nous laissent hors sens, épuisés d’émotionnels démolisseurs. Tenez, par exemple, que deviennent les syriens, maintenant que Bachar est fermement en place ? Et les peshmergas, maintenant que le grand soir kurde n’adviendra pas ? Elles ont disparu, englouties dans le flot de l’actu, en octobre 2017. Les yéménites mourrant de faim et de guerre les ont remplacés et puis eux aussi ont disparus derrière trois gilets jaunes selon la police, trois pays selon Facebook. Le million de chinois en camp de redressement parce qu’ils sont musulmans, les rohingyas, et puis tant qu’on y est, les apatrides du monde entier, les journalistes en prison, les victimes de Weinstein, les migrants qui migrent de moins en moins mais crèvent, esclaves ou noyés pendant que les politiques haussent le ton pour un pacte de Marrakech absolument pas contraignant, comme si l’avenir en dépendait ? Des sénateurs japonais en viennent aux mains pour éviter que leur pays ne meure dignement, pur, façon seppuku et préfère tenter la timide tentative de l’immigration ultra-choisie. Las ! La pureté ne paie plus, ma bonne dame. La tentation en semble forte partout pourtant, histoire de redonner du sens, mais à quoi ? Miroir aux alouettes, tout se joue là où on ne regarde pas. En un tour de passe-passe et trois mois, une banque s’est blanchie de son fiduciaire, le vendant à type au nom tellement banal qu’il ne peut pas être vrai – ce qui, admettez, est parfait pour un revendeur de prêtes-nom. Une cadre de Huawei a servie à la négociation de tarifs douaniers préférentiels, un journaliste / agent assassiné a fait raquer les saoudiens et le reste des menaces de l’empire américain, ma foi, a l’air de produire tout autant d’effets.

    Pendant ce temps, en Suède, une petite fille de 15 ans fait grève tous les vendredi devant le Parlement pour que le monde se réveille et prenne enfin la mesure de l’urgence. Mais on voit jaune ou orange, ou violet selon les jours et pas plus loin que le bout du doigt qui ignore la lune. Evidemment, on la filme, c’est un bel insolite. Elle le sait, la petite, elle le dit, elle est en colère. Mais comment faire ? Comment faire quand on ne veut pas l’apocalypse écologique, pas la haine, pas la guerre, pas les frontières, pas la fin des solidarités, pas la fin des libertés au nom de la sécurité, pas des villes surpauvrées, surmenées, surdimensionnées et terriblement, terriblement enfumées, comme nos coeurs qui ne likent sur Facebook que les cynismes inconscients ou non de journalistes qui annoncent la mort d’un terroriste et puis le classement du reggae au patrimoine de l’humanité avec un I shoot the sheriff qui dit déjà toute l’inhumaine récupération qu’on fait d’un type qui n’a chanté que l’harmonie ou presque. Moi, je ne sais pas pour vous, mais finalement, c’est en regardant dans la rue que je vois le réel. En lisant, en échangeant, en réfléchissant, aussi. En associant, en reliant, surtout. La télé ne reflète plus rien que la déconnexion. Alors coupons, écoutons, entendons, discutons, respirons un bon coup. On en a tous besoin. Parce que demain, c’est aujourd’hui et le vrai combat n’est pas loin, il est partout. Il n’est pas de haine mais de concorde – ou de mort.

  • Complexe

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 3 décembre 2018.


    Marianne défigurée… Tout le monde ne parle que de cela : l’arc de la défaite républicaine. Certains crient à la manipulation, à l’infiltration, même, de forces de police en civil venues jouer les casseurs pour mieux discréditer le mouvement. Que faisait donc cette grue-là ? Pourquoi ont-ils attaqué dès le matin au gaz lacrymogène et aux lances à incendie ?

    Mais ce qui se produit en France n’est guère différent de ce qui se produit partout, même ici. Et d’ailleurs, ce sont les mêmes mots qu’on utilise pour définir les maux : racaille, essentiellement, en variation et en fugue ici et là de mépris de classe. De toute part et surtout, de chaque côté de la barricade ! Cela devrait faire un langage commun, mais même pas, c’est comme une symphonie rendue folle, mais qui prend de l’ampleur et catalyse… On ne sait quoi, cette impatience, peut-être à voir échapper nos vies. Comment faire sens de tout cela ? Faut-il, à l’instar d’un René Guénon voyant toutes les dérives du système de pensée même qui gouverne le monde, se tourner vers une forme de mysticisme un peu naïf, beaucoup syncrétique et croire comme le charbonnier que des traditions primordiales immanentes, mais partout incarnées d’une manière souverainiste et fermée pourraient seules nous sauver ? Peut-on encore espérer en un avenir meilleur, où tout le monde aurait des droits égaux et dignes, éducation, santé, progrès et négliger le morcellement dont nous souffrons de plus en plus ? Pourquoi tant de manichéisme ?

    L’analyse de la situation est simple : de plus en plus de violence sociale un peu partout, un système financier à l’agonie, une anomie généralisée. Il est facile alors de jeter le bébé avec l’eau du bain. La modernité s’est construite sur la destruction des valeurs religieuses et mystiques, oui. Elle s’est basée sur l’esclavage et la colonisation, oui. Elle a produit le système même qui génère tant de désordres et d’inquiétude, sans doute possible. Mais elle a aussi développé les sciences au-delà de l’imaginable et Icare voyage désormais en classe éco. Elle a éduqué, soigné, élevé en droits et en dignité plus de personnes que jamais auparavant dans l’histoire de l’humanité. Au détriment des autres, de plus en plus d’autres, d’autres tellement partout qu’on n’est plus chez nous, oui. Mais il y avait une lumière dans les Lumières, malgré tout. Dont il ne faut pas oublier qu’elle répondait à une révolution de la pensée qui a été magnifique : découvrir que nous n’étions pas le centre du monde nous a fait le plus grand bien. Et il n’y a pas de retour en arrière qui ne serait ténèbre. Non pas qu’il ait été si sombre, le moyen-âge. Il était juste «avant», comme nous sommes «maintenant» et ses solutions sont pour nous des mirages.

    Comment concilier l’inconciliable ? Sauver ce qui nous unit de tous nos besoins fondamentaux et contradictoires ? Comment même accepter que MA vérité ne soit pas la tienne sans qu’elle la rende moins vraie ? Longtemps, je me suis dispersée, comme nous tous, entre poussées d’idéal et montées de cynisme avant d’entrapercevoir la simple réalité. Non, les politiques ne sont pas tous méchants et les scientifiques devenus fous. Oui, les technocrates ont des enfants qu’ils aiment et sans doute beaucoup d’inspirations artistiques à communiquer au monde. Mais si nous continuons à penser les choses en voulant les classer, séparer, décompter, évaluer, noter et finalement traiter en banque de données giganteques, nous ne comprendrons rien et puis nous perdrons tout. C’est sans doute parce que je présente Edgar Morin vendredi que je le dis aujourd’hui, mais ne l’avez-vous pas toujours pensé ? Le tout est à la fois plus et moins que la somme des parties et il faut envisager, tout bêtement que le monde est complexe, du moindre de ses atomes jusqu’à la dérive de la culture humaine. Et que nous n’avons qu’une vie pour y trouver notre place. Distinguer et relier, refuser l’arbitraire d’un camp contre l’autre, dressés au nom de non-idées très très surfaites. Rationnellement, mais avec coeur, regarder l’univers et trouver des solutions, incertaines, imparfaites, jusqu’à la prochaine fois, à chaque fois.

  • Hématome

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 25 novembre 2018.


    Cette semaine a été haute en couleur. Non, mais sérieusement, black friday VS Green Friday, Gilets Jaunes et #NousToutes violettes, mobilisation mondiale contre la violence faite aux femmes en orange… Toutes les couleurs de l’arc-en-ciel !

    Tout le monde porte haut ses couleurs et elles sont très codifiées. Mais attention, y’a des pièges : un jour, le rose a été la couleur des garçons, le bleu celle des filles; la Révolution Orange n’a rien à voir avec le féminisme et les gilets jaunes font tourner l’économie chinoise partout dans le monde, y compris dans nos rues, où ils équipent les gardiens. Alors d’où vient cette passion pour une expression chromatique de sa singularité ? Un mot d’ordre graphique, un élément de reconnaissance pour se retrouver dans la foule, pour faire masse, pour frapper les esprits… Notre XXIème siècle est définitivement très photogénique.

    Mais si toutes ces couleurs, arborées fièrement, rose lutte contre le cancer du sein, ruban rouge contre le Sida, etc., des parures de guerre des supporters de foot aux manifs, sont là pour montrer l’unité, c’est bien l’inverse qui se produit. Et même quand un cortège jaune en fait passer un violet en haie d’honneur, qui se lève encore à l’appel de la convergeance des luttes ? Le drapeau arc-en-ciel, aujourd’hui emblème très codifié mais toujours changeant d’une communauté LGBTQI+ qui a presque besoin d’autant de lettres dans son sigle qu’elle ne contient d’individus, était à l’origine celui de la communauté hippie Rainbow, comme son nom l’indique. Et sa signification était simple : accepter tout le monde, quelle que soit sa couleur de peau, ses croyances, son chemin; accepter toutes les couleurs de l’humanité, pas rendre visible les ultra-minorités. Je vous entends déjà (pour certains) mais heu, les ultra-minorités n’ont-elles pas droit, elles aussi, à leur visibilité colorée ? Et les femmes victimes de violence, oranges ou violettes couleur coups, n’ont-elles pas droit, elles aussi, à un peu de visibilité ? Et la classe moyenne qui s’appauvrit ? Et les malades ? Et les consommateurs ? Et les écolos, les éco-responsables, les engagés et les autres, qui changent le fond de leur photo de profil ? Si, sans doute… Mais demander une visibilité particulière au nom de droits universels… Prétendre à l’inclusivité en ayant pour prémisse de lister précisément toutes les nuances d’une sexualité qui ne concerne peut-être que les intéressés… Vouloir rassembler sur un spectre qui divise et accuse la moitié du pays, voire la moitié de l’humanité… C’est bien simple, si la lumière soumise à la réfraction produit un arc-en-ciel pur, quand les humains mélangent les couleurs uniformes de leur revendication, comme quand ils mélangent sans talents la peinture sur la palette, c’est du boueux, que l’on obtient, couleur de guerre. Et quand toutes les couleurs se mélangent à part égale de revendication, du noir.

    Pire encore, qui peut citer un seul slogan fort dans ces manifestations colorées ? Un seul message dont la portée puisse être universelle, ou bien une pensée qui se distingue… Un homme porteur de sens ? Une manif après l’autre, on s’engage pourquoi ? Et ici, pourquoi et pour qui on vote quand on met une couleur dans une urne ? Plus d’idée, plus vraiment d’idéal… Juste une image dont la symbolique se perd d’une itération à la suivante, comme la pensée diluée dans l’émotion. Où est passé le Siècle des Lumières ? Il est de bon ton de n’en garder que l’individualisme et de ce fait, de taper sur ses contradictions inhérentes à grands coups jouissifs et cathartiques. Les droits de l’homme ne l’ont pas rendu heureux, mais vindicatif, tant le pacte initial du progrès est trahi. Rechercher l’unité, rêve des anciens hippies, des «bisounours», bref, des naïfs, leur a valu de se voir qualifiés fort longtemps d’entité terroriste. Qu’en sera-t-il aujourd’hui ? Nous faudra-t-il encore affronter nos couleurs, être aveugles, sourds et muets à force de monochrome avant de comprendre que ce n’est que dans l’harmonie, chacun à sa place acceptant l’autre que la lumière se fait ?

  • Première Der mondiale

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 12 novembre 2018.


    Hier c’était le centième anniversaire et l’enjeu était grand. Un accord avait été trouvé, un peu in extremis, pour que le parti présidentiel défile avec les nationalistes, lesquels avaient invités tous les partis d’extrême-droite du monde, ou presque. Et les flonflons très solemnels n’ont pas suffi à masquer la tension d’un pays plus divisé que jamais, entre la révolution conservatrice du président et ce qu’il reste de la société libérale, de plus en plus persécutée.

    Ah vous pensiez que je parlais du centenaire de l’armistice ? Non, celui de l’indépendance de la Pologne. Parce que si les guerres mondiales m’ont appris quelque chose, c’est à bien regarder ce qu’il se passe dans ces coins-là de l’Europe. Et, ma foi, ces derniers temps, il se passe beaucoup de choses pas très catholiques. Allez savoir, depuis que le pape n’est plus polonais… Mais, trêve – ou armistice de plaisanteries. Hier, il se passait beaucoup de choses dans le monde et certaines à surveiller plus que d’autres. Mais 70 chefs d’état étaient rassemblés à Paris et regarder la cérémonie en est devenu plus passionnant que Game of Thrones et Mafia réuni. En plus verlainiene, l’ambiance. Ben oui, l’arc de triomphe, l’un des lieux les plus venteux de Paris, par un dimanche pluvieux de novembre, alors qu’il n’y a presque personne d’autre qu’eux, des militaires et une femen égarée, c’est les sanglots longs des violons de l’automne ! Et à les voir, les dignitaires en rang serré sous la pluie – ou un auvent pour les chanceux, ils la ressentaient la langueur monotone !

    Alors, je vous passe l’analyse de texte du dicours, la presse est déjà pleine du bruissement des commentateurs. Mais l’ordonnancement en lui-même était impressionant. Et c’est par le ballet des chefs d’état, qui au premier, qui au pénultième rang, qui saluait qui et qui faisait attendre que je me suis faite prendre. A la fin, un peu en haleine, j’étais en cliffhangger. Qu’allait-il se passer au prochain épisode ? Serait-ce Huyyem ou Nahidoran qui aurait les faveurs du Sultan ? Ah non, pardon, je me trompe encore. Trop de références dans ces images, trop de similitudes dans ce qui est, il faut bien l’avouer, une magnifique production digne de HBO ou Netflix, aux costumes soignés.

    Sauf que l’enjeu est plus grave, les raisons de guetter la suite de la saison considérablement plus vitales. Ok, nous, on s’en sort visiblement bien et le temps de la reprise en main semble calmer les esprits échauffés, hamdoullah ! Mais pendant que le show continue, la situation évolue. L’Europe est à l’image de la Pologne, coupée en deux entre souverainistes d’ultra-droite et libertaires dépassés, qui ne revendiquent plus grand-chose d’universel. Mais elle est aussi coupée de la Russie, de plus en plus coupée de l’Afrique, définitivement coupée des ressources de l’Iran, peu investie par la Chine. Sans Trump, la conférence pour la Paix semble un vœu pieu. Et malgré les ennemis d’hier assemblés au prix de quelques épisodes pas trop résolus sous le tapis, arménien ou couleur Vichy, malgré la distance établie entre nationalisme et patriotisme, qui pourra redresser le multilatéralisme défait ? L’Euro ? Il est mort ou presque. Les seuls échanges internationaux qui ne seront pas libellés en dollars vont désormais l’être en renmibi. Et les sanglots longs des violons sont peut-être adaptés.

    Alors, tandis que nous guettons les proximités de chacun avec l’hôte du jour, moins fatigué qu’il y a peu mais marqué par la difficile négociation du présent, c’est sans doute dans le ballet des autres qu’il faut tenter de lire l’avenir. La fiction nous aura bien préparé. Garde à ce qu’elle ne nous fasse pas tout accepter à force de déréalisation.