Première Der mondiale

Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 12 novembre 2018.


Hier c’était le centième anniversaire et l’enjeu était grand. Un accord avait été trouvé, un peu in extremis, pour que le parti présidentiel défile avec les nationalistes, lesquels avaient invités tous les partis d’extrême-droite du monde, ou presque. Et les flonflons très solemnels n’ont pas suffi à masquer la tension d’un pays plus divisé que jamais, entre la révolution conservatrice du président et ce qu’il reste de la société libérale, de plus en plus persécutée.

Ah vous pensiez que je parlais du centenaire de l’armistice ? Non, celui de l’indépendance de la Pologne. Parce que si les guerres mondiales m’ont appris quelque chose, c’est à bien regarder ce qu’il se passe dans ces coins-là de l’Europe. Et, ma foi, ces derniers temps, il se passe beaucoup de choses pas très catholiques. Allez savoir, depuis que le pape n’est plus polonais… Mais, trêve – ou armistice de plaisanteries. Hier, il se passait beaucoup de choses dans le monde et certaines à surveiller plus que d’autres. Mais 70 chefs d’état étaient rassemblés à Paris et regarder la cérémonie en est devenu plus passionnant que Game of Thrones et Mafia réuni. En plus verlainiene, l’ambiance. Ben oui, l’arc de triomphe, l’un des lieux les plus venteux de Paris, par un dimanche pluvieux de novembre, alors qu’il n’y a presque personne d’autre qu’eux, des militaires et une femen égarée, c’est les sanglots longs des violons de l’automne ! Et à les voir, les dignitaires en rang serré sous la pluie – ou un auvent pour les chanceux, ils la ressentaient la langueur monotone !

Alors, je vous passe l’analyse de texte du dicours, la presse est déjà pleine du bruissement des commentateurs. Mais l’ordonnancement en lui-même était impressionant. Et c’est par le ballet des chefs d’état, qui au premier, qui au pénultième rang, qui saluait qui et qui faisait attendre que je me suis faite prendre. A la fin, un peu en haleine, j’étais en cliffhangger. Qu’allait-il se passer au prochain épisode ? Serait-ce Huyyem ou Nahidoran qui aurait les faveurs du Sultan ? Ah non, pardon, je me trompe encore. Trop de références dans ces images, trop de similitudes dans ce qui est, il faut bien l’avouer, une magnifique production digne de HBO ou Netflix, aux costumes soignés.

Sauf que l’enjeu est plus grave, les raisons de guetter la suite de la saison considérablement plus vitales. Ok, nous, on s’en sort visiblement bien et le temps de la reprise en main semble calmer les esprits échauffés, hamdoullah ! Mais pendant que le show continue, la situation évolue. L’Europe est à l’image de la Pologne, coupée en deux entre souverainistes d’ultra-droite et libertaires dépassés, qui ne revendiquent plus grand-chose d’universel. Mais elle est aussi coupée de la Russie, de plus en plus coupée de l’Afrique, définitivement coupée des ressources de l’Iran, peu investie par la Chine. Sans Trump, la conférence pour la Paix semble un vœu pieu. Et malgré les ennemis d’hier assemblés au prix de quelques épisodes pas trop résolus sous le tapis, arménien ou couleur Vichy, malgré la distance établie entre nationalisme et patriotisme, qui pourra redresser le multilatéralisme défait ? L’Euro ? Il est mort ou presque. Les seuls échanges internationaux qui ne seront pas libellés en dollars vont désormais l’être en renmibi. Et les sanglots longs des violons sont peut-être adaptés.

Alors, tandis que nous guettons les proximités de chacun avec l’hôte du jour, moins fatigué qu’il y a peu mais marqué par la difficile négociation du présent, c’est sans doute dans le ballet des autres qu’il faut tenter de lire l’avenir. La fiction nous aura bien préparé. Garde à ce qu’elle ne nous fasse pas tout accepter à force de déréalisation.