Hématome
Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 25 novembre 2018.
Cette semaine a été haute en couleur. Non, mais sérieusement, black friday VS Green Friday, Gilets Jaunes et #NousToutes violettes, mobilisation mondiale contre la violence faite aux femmes en orange… Toutes les couleurs de l’arc-en-ciel !
Tout le monde porte haut ses couleurs et elles sont très codifiées. Mais attention, y’a des pièges : un jour, le rose a été la couleur des garçons, le bleu celle des filles; la Révolution Orange n’a rien à voir avec le féminisme et les gilets jaunes font tourner l’économie chinoise partout dans le monde, y compris dans nos rues, où ils équipent les gardiens. Alors d’où vient cette passion pour une expression chromatique de sa singularité ? Un mot d’ordre graphique, un élément de reconnaissance pour se retrouver dans la foule, pour faire masse, pour frapper les esprits… Notre XXIème siècle est définitivement très photogénique.
Mais si toutes ces couleurs, arborées fièrement, rose lutte contre le cancer du sein, ruban rouge contre le Sida, etc., des parures de guerre des supporters de foot aux manifs, sont là pour montrer l’unité, c’est bien l’inverse qui se produit. Et même quand un cortège jaune en fait passer un violet en haie d’honneur, qui se lève encore à l’appel de la convergeance des luttes ? Le drapeau arc-en-ciel, aujourd’hui emblème très codifié mais toujours changeant d’une communauté LGBTQI+ qui a presque besoin d’autant de lettres dans son sigle qu’elle ne contient d’individus, était à l’origine celui de la communauté hippie Rainbow, comme son nom l’indique. Et sa signification était simple : accepter tout le monde, quelle que soit sa couleur de peau, ses croyances, son chemin; accepter toutes les couleurs de l’humanité, pas rendre visible les ultra-minorités. Je vous entends déjà (pour certains) mais heu, les ultra-minorités n’ont-elles pas droit, elles aussi, à leur visibilité colorée ? Et les femmes victimes de violence, oranges ou violettes couleur coups, n’ont-elles pas droit, elles aussi, à un peu de visibilité ? Et la classe moyenne qui s’appauvrit ? Et les malades ? Et les consommateurs ? Et les écolos, les éco-responsables, les engagés et les autres, qui changent le fond de leur photo de profil ? Si, sans doute… Mais demander une visibilité particulière au nom de droits universels… Prétendre à l’inclusivité en ayant pour prémisse de lister précisément toutes les nuances d’une sexualité qui ne concerne peut-être que les intéressés… Vouloir rassembler sur un spectre qui divise et accuse la moitié du pays, voire la moitié de l’humanité… C’est bien simple, si la lumière soumise à la réfraction produit un arc-en-ciel pur, quand les humains mélangent les couleurs uniformes de leur revendication, comme quand ils mélangent sans talents la peinture sur la palette, c’est du boueux, que l’on obtient, couleur de guerre. Et quand toutes les couleurs se mélangent à part égale de revendication, du noir.
Pire encore, qui peut citer un seul slogan fort dans ces manifestations colorées ? Un seul message dont la portée puisse être universelle, ou bien une pensée qui se distingue… Un homme porteur de sens ? Une manif après l’autre, on s’engage pourquoi ? Et ici, pourquoi et pour qui on vote quand on met une couleur dans une urne ? Plus d’idée, plus vraiment d’idéal… Juste une image dont la symbolique se perd d’une itération à la suivante, comme la pensée diluée dans l’émotion. Où est passé le Siècle des Lumières ? Il est de bon ton de n’en garder que l’individualisme et de ce fait, de taper sur ses contradictions inhérentes à grands coups jouissifs et cathartiques. Les droits de l’homme ne l’ont pas rendu heureux, mais vindicatif, tant le pacte initial du progrès est trahi. Rechercher l’unité, rêve des anciens hippies, des «bisounours», bref, des naïfs, leur a valu de se voir qualifiés fort longtemps d’entité terroriste. Qu’en sera-t-il aujourd’hui ? Nous faudra-t-il encore affronter nos couleurs, être aveugles, sourds et muets à force de monochrome avant de comprendre que ce n’est que dans l’harmonie, chacun à sa place acceptant l’autre que la lumière se fait ?
