Complexe

Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 3 décembre 2018.


Marianne défigurée… Tout le monde ne parle que de cela : l’arc de la défaite républicaine. Certains crient à la manipulation, à l’infiltration, même, de forces de police en civil venues jouer les casseurs pour mieux discréditer le mouvement. Que faisait donc cette grue-là ? Pourquoi ont-ils attaqué dès le matin au gaz lacrymogène et aux lances à incendie ?

Mais ce qui se produit en France n’est guère différent de ce qui se produit partout, même ici. Et d’ailleurs, ce sont les mêmes mots qu’on utilise pour définir les maux : racaille, essentiellement, en variation et en fugue ici et là de mépris de classe. De toute part et surtout, de chaque côté de la barricade ! Cela devrait faire un langage commun, mais même pas, c’est comme une symphonie rendue folle, mais qui prend de l’ampleur et catalyse… On ne sait quoi, cette impatience, peut-être à voir échapper nos vies. Comment faire sens de tout cela ? Faut-il, à l’instar d’un René Guénon voyant toutes les dérives du système de pensée même qui gouverne le monde, se tourner vers une forme de mysticisme un peu naïf, beaucoup syncrétique et croire comme le charbonnier que des traditions primordiales immanentes, mais partout incarnées d’une manière souverainiste et fermée pourraient seules nous sauver ? Peut-on encore espérer en un avenir meilleur, où tout le monde aurait des droits égaux et dignes, éducation, santé, progrès et négliger le morcellement dont nous souffrons de plus en plus ? Pourquoi tant de manichéisme ?

L’analyse de la situation est simple : de plus en plus de violence sociale un peu partout, un système financier à l’agonie, une anomie généralisée. Il est facile alors de jeter le bébé avec l’eau du bain. La modernité s’est construite sur la destruction des valeurs religieuses et mystiques, oui. Elle s’est basée sur l’esclavage et la colonisation, oui. Elle a produit le système même qui génère tant de désordres et d’inquiétude, sans doute possible. Mais elle a aussi développé les sciences au-delà de l’imaginable et Icare voyage désormais en classe éco. Elle a éduqué, soigné, élevé en droits et en dignité plus de personnes que jamais auparavant dans l’histoire de l’humanité. Au détriment des autres, de plus en plus d’autres, d’autres tellement partout qu’on n’est plus chez nous, oui. Mais il y avait une lumière dans les Lumières, malgré tout. Dont il ne faut pas oublier qu’elle répondait à une révolution de la pensée qui a été magnifique : découvrir que nous n’étions pas le centre du monde nous a fait le plus grand bien. Et il n’y a pas de retour en arrière qui ne serait ténèbre. Non pas qu’il ait été si sombre, le moyen-âge. Il était juste «avant», comme nous sommes «maintenant» et ses solutions sont pour nous des mirages.

Comment concilier l’inconciliable ? Sauver ce qui nous unit de tous nos besoins fondamentaux et contradictoires ? Comment même accepter que MA vérité ne soit pas la tienne sans qu’elle la rende moins vraie ? Longtemps, je me suis dispersée, comme nous tous, entre poussées d’idéal et montées de cynisme avant d’entrapercevoir la simple réalité. Non, les politiques ne sont pas tous méchants et les scientifiques devenus fous. Oui, les technocrates ont des enfants qu’ils aiment et sans doute beaucoup d’inspirations artistiques à communiquer au monde. Mais si nous continuons à penser les choses en voulant les classer, séparer, décompter, évaluer, noter et finalement traiter en banque de données giganteques, nous ne comprendrons rien et puis nous perdrons tout. C’est sans doute parce que je présente Edgar Morin vendredi que je le dis aujourd’hui, mais ne l’avez-vous pas toujours pensé ? Le tout est à la fois plus et moins que la somme des parties et il faut envisager, tout bêtement que le monde est complexe, du moindre de ses atomes jusqu’à la dérive de la culture humaine. Et que nous n’avons qu’une vie pour y trouver notre place. Distinguer et relier, refuser l’arbitraire d’un camp contre l’autre, dressés au nom de non-idées très très surfaites. Rationnellement, mais avec coeur, regarder l’univers et trouver des solutions, incertaines, imparfaites, jusqu’à la prochaine fois, à chaque fois.