Enfumage
Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 17 décembre 2018.
Toute la presse, de tous les pays a la jaunisse. Un truc de fou ! Pas une chaine qui n’en fasse son continu, pas de sujets plus brûlants que Paris. Autant je trouvais l’idée d’une instrumentalisation folle au départ, (avec Spoutnik qui accusait Trump – alors que lui, c’est forcé, il aurait choisi le orange, et les anti-médias à la Trump qui y voyaient Poutine – alors que lui, c’est clair, il aurait choisi le le kaki chasse), autant là, je trouve que c’est un peu fort de café. Et puis, tout d’un coup, une question m’est venue. Qu’est-il finalement advenue de la caravane de migrants du Honduras ? Ils sont arrivés le 12 novembre, mais comme les mid-terms, c’était le 6, tout le monde s’en moquait et puis Trump avait fait voter une loi de rejet automatique de demande d’asile pour les immigrés clandestins le 9, alors… Depuis, on ne sait pas. Que font 7 000 sud-américains en Amérique du Sud ? Ils se fondent dans le décor, sans doute. Cut ! Scène suivante. Que font les indiens qui avaient décidés de prendre les armes pour défendre l’Amazonie depuis que Bolsonaro est devenu président du Brésil ? Personne ne sait et puis Bolsonaro a promis d’être sage et pas discriminant, alors qu’il s’est fait élire sur la haine de l’autre et en particulier de l’autochtone. Et des homos, mais ça, c’est presque viral, ça prend partout, c’est une épidémie de fausse phobie et de vraie haine qui tape dur mais qui fait l’actu, en continu.
Evidemment, ça remonte loin, cette histoire d’histoires qui se succèdent et nous laissent hors sens, épuisés d’émotionnels démolisseurs. Tenez, par exemple, que deviennent les syriens, maintenant que Bachar est fermement en place ? Et les peshmergas, maintenant que le grand soir kurde n’adviendra pas ? Elles ont disparu, englouties dans le flot de l’actu, en octobre 2017. Les yéménites mourrant de faim et de guerre les ont remplacés et puis eux aussi ont disparus derrière trois gilets jaunes selon la police, trois pays selon Facebook. Le million de chinois en camp de redressement parce qu’ils sont musulmans, les rohingyas, et puis tant qu’on y est, les apatrides du monde entier, les journalistes en prison, les victimes de Weinstein, les migrants qui migrent de moins en moins mais crèvent, esclaves ou noyés pendant que les politiques haussent le ton pour un pacte de Marrakech absolument pas contraignant, comme si l’avenir en dépendait ? Des sénateurs japonais en viennent aux mains pour éviter que leur pays ne meure dignement, pur, façon seppuku et préfère tenter la timide tentative de l’immigration ultra-choisie. Las ! La pureté ne paie plus, ma bonne dame. La tentation en semble forte partout pourtant, histoire de redonner du sens, mais à quoi ? Miroir aux alouettes, tout se joue là où on ne regarde pas. En un tour de passe-passe et trois mois, une banque s’est blanchie de son fiduciaire, le vendant à type au nom tellement banal qu’il ne peut pas être vrai – ce qui, admettez, est parfait pour un revendeur de prêtes-nom. Une cadre de Huawei a servie à la négociation de tarifs douaniers préférentiels, un journaliste / agent assassiné a fait raquer les saoudiens et le reste des menaces de l’empire américain, ma foi, a l’air de produire tout autant d’effets.
Pendant ce temps, en Suède, une petite fille de 15 ans fait grève tous les vendredi devant le Parlement pour que le monde se réveille et prenne enfin la mesure de l’urgence. Mais on voit jaune ou orange, ou violet selon les jours et pas plus loin que le bout du doigt qui ignore la lune. Evidemment, on la filme, c’est un bel insolite. Elle le sait, la petite, elle le dit, elle est en colère. Mais comment faire ? Comment faire quand on ne veut pas l’apocalypse écologique, pas la haine, pas la guerre, pas les frontières, pas la fin des solidarités, pas la fin des libertés au nom de la sécurité, pas des villes surpauvrées, surmenées, surdimensionnées et terriblement, terriblement enfumées, comme nos coeurs qui ne likent sur Facebook que les cynismes inconscients ou non de journalistes qui annoncent la mort d’un terroriste et puis le classement du reggae au patrimoine de l’humanité avec un I shoot the sheriff qui dit déjà toute l’inhumaine récupération qu’on fait d’un type qui n’a chanté que l’harmonie ou presque. Moi, je ne sais pas pour vous, mais finalement, c’est en regardant dans la rue que je vois le réel. En lisant, en échangeant, en réfléchissant, aussi. En associant, en reliant, surtout. La télé ne reflète plus rien que la déconnexion. Alors coupons, écoutons, entendons, discutons, respirons un bon coup. On en a tous besoin. Parce que demain, c’est aujourd’hui et le vrai combat n’est pas loin, il est partout. Il n’est pas de haine mais de concorde – ou de mort.
