Le compte est bon ramadan
Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 25 mai 2018.
Ramadan est une période particulière. Tous, nous nous tournons vers nos foyers, nos proches, par chaleureuse convivialité, souvent… pour fuir un extérieur hostile, aussi. C'est fou comme tout s'arrête, ou presque, depuis des années maintenant que ramadan est proche de l'été. A la fin du mois sacré, nous serons déjà presque fin juin… Personne ne reprendra du collier vraiment avant septembre, sauf le tourisme, évidemment, qui va tenter, une fois encore, de rattraper le manque à gagner de l'avant-saison.
C'est l'heure des premiers bilans pour toutes ces entreprises, grandes et petites qui ont des ambitions pour cette année, parce que là, déjà, près de 8 mois sont brûlés alors qu'on n'est qu'en mai et qu'il va falloir assurer le dernier trimestre en beauté ou mourir, peut-être. C'est l'heure de mesurer l'écart, chaque année plus important, entre un Maroc confiné dans un luxe indécent où le prix d'un buffet nourrit une famille pour un mois quand de l'autre côté on suffoque de trouver les sardines à 30MAD et les calamars à 250. C'est l'heure de contempler, impuissants, l'aigreur transmutée en morale s'abattre sur les incroyants, les femmes supposées légères et les actes déviants d'une norme qui n'a plus rien ni d'humaine ni divine.
C'est l'heure du vacarme et du silence. Silence de ceux qui doivent dire mais peuvent pas, ne veulent pas ou ne savent pas l'urgence. Vacarme de ceux qui voudraient entendre au sens de comprendre pourquoi leurs rêves sont plus lointains que jamais, et de cela aussi, ils sont loins, loins, loins… Sans grand espoir de regagner barre sur leur propre vie. C'est l'heure de l'angoisse de ceux qui n'ont pas encore fini de payer le mouton et ont le bourdon à l'idée des guelletons et puis du fiston à qui payer l'école, cette année et l'an prochain encore et tous les ans si on veut qu'il ait une chance. C'est l'heure de la faim et elle est plus réelle que celle qui tort le ventre. Celle de la soif d'une sécurité, d'une clarté, dont on ne se souvient pas avoir douté quand on était plus jeunes ou tout simplement petits. D'un avenir, ou d'un ailleurs plein de promesses qu'on ne comprenait guère mais qui embaumaient l'ivresse des possibles. D'une issue, enfin.
Alors ça râle partout dans le monde, en sourdine ou en métal hurlant. 50 ans après mai 68, mon Dieu, quel parallèle ! L'héritage est lourd et peut-être faudrait-il ne pas en parler, sait-on jamais. Et pourtant. Là où la génération de mes parents trouvait la plage sous les pavés, nous pavons les plages et bétonnons nos perspectives. Ils voulaient être libres, se savaient en sécurité, ils ne se feraient pas avoir, ils s'aimeraient les uns les autres, ils seraient solidaires et solaires, ils ne feraient pas la guerre.
Ils manifestaient l'amour, la joie de vivre et le refus des convenances, nous manifestons le plus souvent pour dénoncer des massacres, condamner les autres, s'outrer qu'ils puissent gagner des droits qui ne nous touchent pas, parce qu'on s'en sent moralement justifié. C'est que nous savons que nous ne sommes pas en sécurité et nous n'osons plus nous vouloir libres mais seulement vivants et pas trop dépassés. Nous n'avons pas grand-chose de nos parents. Ni la culture, ni l'ouverture, ni bien sûr les moyens. Nous n'aurons rien en commun avec nos enfants. Nous ne savons même pas de quoi sera fait la décennie prochaine alors leur vie ? Nous sommes une génération charnière à une époque charnière. Et quand je dis génération, je suis large, l'inclus les jeunes, les vieux, tous les contemporains dans la danse car nous sommes tous du temps présent mais présent à quoi ?, plus personne ne sait trop. Et alors que nous sommes chez nous, entre nous, dans la chaleureuse affection de nos proches, resserrés sur cet intime lien à Dieu et à l'autre qu'est Ramadan qu'on soit croyant ou qu'on les fuit, oui, alors que nous sommes chez nous, à faire le bilan de l'angoisse, demandons-nous, de quel poids pesons-nous dans la balance ? Avec quelle intention, quel effet ? Et serait-il possible que ce soit ce poids, et non celui des ftours offerts aux sans-abris et distribués au coffre du 4X4 qui compte pour effacer l'ardoise ?
