• Homme ô ! ça pince…

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 9 mars 2018.


    Il y a une chose de vraiment positive dans le fait d'avoir été malade, c'est que j'ai été fort peu confrontée à la journée de la femme, des droits des femmes ou bien, dans sa dénomination exacte, des droits des femmes et de la paix dans le monde, parce que les droits des nanas, c'est quand même pas suffisant. Mais évidemment, je n'ai pas pu échapper aux réseaux sociaux complètement, donc je sais que les publications visant à remercier les gentlemen d'entre ces messieurs ont été mal prise par certaines femmes, qui, avouons-le, n'ont pas tout à fait tort et estiment que se comporter bien, c'est à peu près normal. Bref ! Tout ça pour dire que je me suis penchée aujourd'hui, dans un mouvement inverse de celui que ces messieurs ont dû faire hier, sur la condition masculine.

    Et je dois vous avouer que ce n'est pas joli-joli, quand on regarde de près. Certes, les hommes ont potentiellement le droit d'avoir plusieurs femmes (je parle d'ici, hein, parce que ces choses-là tendent à être très locales), ils héritent plus, sont plus considérés, ont moins de chance de subir des violences, qu'elles soient sexuelles ou autres, ils ne risquent pas de tomber enceinte et sous l'opprobre publique pour une amourette et bien entendu, ils font pipi debout. Cependant, sur eux aussi la pression est énorme. En théorie, ils doivent subvenir aux besoins de la famille, seulement, ils ne peuvent plus. La vie est trop chère, la société de consommation change tout et les hommes, bien souvent, sont obligés de se résoudre à ne pas remplir pleinement leur rôle. Première fracture, première division inconfortable.

    Donc s'ils faillissent à leur devoir de pourvoyeur, les femmes travaillent, s'émancipent et ne sont plus tout à fait aussi sous contrôle. C'est évident, tout le monde le voit bien, seulement mesdames, imaginez-vous ce que cela produit : déjà que les hommes sont fragilisés dans leur rôle social masculin par incapacité à subvenir en totalité aux besoins familiaux, voilà maintenant que l'équilibre amoureux en est perturbé. Et puis bien sûr, personne pour écouter leur angoisse, un homme, ça ne gémit pas, mon vieux, redresse-toi ! Et impossible pour autant de passer de l'autre côté de la barrière de la modernité, là où les papas pouponnent, ce à quoi certains aspireraient. Qui comprendrait qu'ils s'occupent de leurs enfants plutôt que de leur carrière ?

    N'allez pas me faire dire ce que je n'ai pas dit : il ne s'agit pas de plaindre ces pauvres hommes fragiles, qu'il faudrait défendre contre les hordes féminazis fanatiques, non, soyons sérieux. Personne ne peut plus prétendre ne pas entendre le cri de souffrance des femmes. Juste de démontrer un point : la situation dans laquelle on est actuellement nous fait toutes et tous souffrir. Et pourquoi ? Pour défendre qui ? Pour protéger quoi ? Si les hommes, comme je les en soupçonne, souffrent autant que les femmes du déséquilibre entre nos rapports, dans un monde qui ne permet plus la survivance de ce qui a pu fonctionner un temps mais ne reviendra pas, et si on bossait tous ensemble pour inventer le nouveau monde ? Un nouveau monde dans lequel, puisque c'est l'intelligence et la connaissance qui domineront, hommes et femmes seront égaux, en droits et en devoirs, tout en étant pleinement eux-mêmes dans leurs rapports interpersonnels, dans des équilibres à négocier au cas par cas, pourvu qu'il y ait respect, non seulement mutuel, mais d'une société plus ouverte et apaisée.

    Si les hommes se sentent si peu concernés par cette question, c'est qu'ils pensent qu'ils vont perdre quelque chose et qu'ils n'ont rien à gagner. Mais à y réfléchir, tout le monde perd et a déjà perdu de s'opposer vainement. C'est ensemble qu'on doit redéfinir nos rapports. Non pas selon un fantasme d'un hier dont je ne suis pas bien sûre qu'il ait jamais existé, non pas en important un modèle étranger, qu'il vienne d'Europe ou du Moyen-Orient, mais simplement en tenant compte des nécessités du temps. Une famille, aujourd'hui, réclame deux soutiens pour l'élever. Deux piliers, deux rocs sur qui compter et grâce auxquels grandir. Ensemble, inventons les moyens de rendre cette nécessité possible, et élevons nos enfants.

  • Temps mort

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 2 mars 2018.


    Ce week-end, c'est sûr, je me repose. Nan, mais j'essaie de me convaincre parce que je ne sais pas si je vais y arriver. Samedi dernier, alors que je renonçais à ma grasse mat' pour aller à un rendez-vous de travail – encore un ! Je pensais soudainement que le dernier week-end en date où j'avais pu laisser reposer mon esprit deux jours de suite avait été Noël. Deux mois ! Terrifiant, qu'avais-je fait de mon temps ?

    Vous me direz, qu'est-ce que ça peut bien vous faire, que je sois débordée, que je n'ai pas le temps, que j'ai l'impression de courir contre la montre comme un hamster dans une roue, tournant follement, dans le vide. Sauf que soyez honnêtes : z'êtes pas comme ça, vous ? Alors, ok, je vous vois, là, les trois cool attitude dans le fond… Voilà. Ecartez-vous, le reste de cette chronique ne vous concerne pas, baignez dans un délicieux confort moral, vous êtes officiellement qualifiés pour devenir Maîtres Zen. Mais pour les autres, qui ont, comme tout le monde, sorti récemment une enième excuse pas fière pour expliquer à Untel que oui, vraiment, désolée… le temps passe si vite, il faut absolument… bref, je vais pas vous la faire, à vous, j'ai une question. Où est-ce qu'on a foiré pour nous retrouver dans un tel degré d'aliénation ?

    Non, mais sérieusement. Ça fait quelques temps que je le remarque – et vous savez comme j'y suis sensible, tout, mais absolument tout, même le vocabulaire se ligue pour rendre l'oisiveté impossible, ou à tout le moins immorale. Alors je sais, c'est la mère de tous les vices, mais une grasse mat' de temps en temps, c'est pas trop demandé, non ? Et pourtant…

    Faisons le compte : la technologie. Entre les réseaux sociaux, les téléphones portables qui vous parlent et surtout, la disponibilité immédiate que l'on exige de nous de plus en plus, pour répondre à un appel ou un mail, quand avez-vous pu laisser tomber la technologie connectée un week-end entier ? Le travail : dans ce pays, soit on est pauvre, on travaille comme un bœuf, non déclaré et sous-payé, soit on rêve d'être exploité tellement on est misérable, soit on est probablement traité en cadre même si on est employé, ou prestataire, ou que sais-je, c'est à dire non pas respecté… Ah non, juste n'ayant pas d'horaires, donc corvéable à merci, sous le couperet du résultat et du reporting. Bon, évidemment, moi, là dessus, je m'en tire bien, public chéri mon amour, mais même moi, je me fais déborder par… L'action sociale et culturelle ! Ben oui, ici, faut bouger si l'on veut que les choses bougent. Donc on bosse, beaucoup, parfois avec le sentiment de faire des violons un usage peu recommandable.

    Mais continuons. Le vocabulaire : une pause dans un jeu sportif est un temps mort. Pourtant, il s'y passe plein de choses, mais se reposer, c'est pas glop. D'ailleurs, les vacances ne sont positives que si l'on a des loisirs, sinon, c'est le sens de vide du mot vacance qui ressort, et c'est pas glop. Ne pas travailler, pour quelque raison que ce soit, et même si l'on en n'a pas besoin, est un vice indigne, qui vous désinsère socialement. Bref, il faut être occupé. D'ailleurs, si vous êtes déprimé, ou en deuil, on vous conseille de vous maintenir occupé. Parce que juste rester quelques jours, quelques semaines tristes, c'est pas possible, pas productif, vous risqueriez de vous ennuyer ou de vous désinsérer. Avec un peu de malchance, vous pourriez devenir créatifs et décider d'uatres bons usages à faire de votre temps. Non mais franchement, je vois bien les barreaux, mais où et quand avons-nous accepté de les installer nous-même et de nous conformer volontairement ? Il est temps de relire la Boétie et son discours sur la serviture volontaire, et dare-dare. Tiens, je vais la mettre dans la pile des tâches urgentes, à faire ASAP.

  • Perseverare diabolicum

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 23 février 2018.


    Cette semaine, Talal m'a appris quelque chose que je ne savais pas, mais qui m'a inquiété, puis fascinée. Une nouvelle discipline allait désormais être enseignée en Europe, les humanités numériques. Mais qu'est-ce que ça pouvait être que c'tte chose-là, au nom si radicalement oxymorique ? Alors j'ai cherché.

    J'ai pas été déçue. «Les humanités numériques (ou digital humanities) sont un domaine de recherche, d'enseignement et d’ingénierie au croisement de l'informatique et des arts, lettres, sciences humaines et sciences sociales», apprends-je avec stupeur. C'est-à-dire que, si l'on décompose tout bien ce que dit la définition, c'est bien ce que je pensais. Ils veulent analyser l'humain par la machine, et considérer, in fine, que de légitime, le champ des données numérisées sera seul à même, par le traitement de masse des données, de dire le vrai. Terrifiant !

    Ce n'est pas que je ne l'ai pas vu venir, cette inversion totale du bon sens. Je veux dire, l'utopie derrière la machine, c'est de nous libérer de la servitude. Mais à force de nous conformer à son langage pour l'utiliser, nous en perdons le vocabulaire des humanités, les vraies. C'est-à-dire celles qui nous connectaient à l'humain, cet autre semblable qui constitue le mystère indépassable de notre existence solitaire. Et toute logique devient délirante. Un gamin fait un carton en Amérique ? Son président recommande que les profs soient armés. Un organisme statistique dit que la grande pauvreté, c'est 20 dirhams par jour et une ministre de l'égalité n'y voit pas le mal. Et là, allez savoir si c'est vrai ! Un probable hoax circule sur la volonté de supprimer la philo, une fois encore au profit des études islamiques. Bien entendu, je ne vous parle pas encore de la novlangue, dont les dégâts se font sentir chaque jour et voudrait nous transformer en capital humain qu'il faudrait valoriser et rendre productif.

    Vous me direz que tout cela n'a rien à voir, c'est faux. A chaque fois, il s'agit du débordement d'un système en bout de souffle, qui n'en peut plus d'angoisse, à force de rationaliser des passions délétères. Perseverare diabolicum.

  • Marhaba bik ou la ?

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 15 février 2018.


    Vous le savez, le Maroc s'ouvre à la migration en tant que pays d'accueil, est revenu au sein de l'UA et veut adhérer à la CEDEAO. Vous avez sûrement conscience que cela va impliquer tout un tas de nouveautés, dont de nouveaux marchés pour nos entreprises, un appui considérable pour la question de notre intégrité territoriale, une ouverture aux autres et au monde non négligeable. Sans doute avez-vous déjà réfléchi à ce que cela allait signifier techniquement, allions-nous adhérer au principe de monnaie commune et quid de cette histoire de franc CFA dépendant de l'ancien colon ? Certains se posent certainement des questions quant à l'impact d'un marché du travail ouvert, où nos travailleurs déjà fragiles seront en concurrence avec d'autres venus parfois de pays plus pauvres encore. D'autres peuvent peut-être s'interroger sur les problèmes de racisme ou d'identité que cela risque de provoquer. Mais à mon avis, peu sont nombreux à réaliser l'évidence : tout va changer.

    Bon, en même temps, c'est parfaitement inévitable. Qu'on s'ouvre ou non à une immigration d'installation, elle a lieu d'ores et déjà, du fait de la fermeture de l'Europe et des nombreux déplacements de population, pour des raisons économiques, écologiques ou sécuritaires un peu partout en Afrique. L'idée de devenir un hub pour l'Afrique, non seulement au niveau aérien, mais aussi financier, culturel, etc., le tout dans un marché ouvert où nos entreprises sont bien placées est donc, quand on y pense, une simple mais intelligente adaptation au réel. Alors quoi ?

    Alors j'ai un peu peur que notre tendance actuelle à vouloir nous racrapoter sur notre identité ne soit dangereuse. Et c'est d'ailleurs fascinant de voir que c'est à la veille de cette grande ouverture que nous avons cherché, par l'intermédiaire de la Constitution, à recenser les influences de la culture marocaine, africaines, amazigh, juives, etc., ainsi que les constantes du royaume. Parce que, je sais que vous n'avez pas envie de l'entendre, mais rien n'est jamais constant ! Ainsi, le Maroc peut s'enorgueillir d'avoir pendant longtemps été un symbole vivant de l'entente entre communautés juives et musulmanes. Mais si tout le monde souhaite au mieux préserver cet héritage, la vérité est qu'il est déjà moribond, faute d'une communauté plus nombreuse et plus jeune. Parfois, les changements apportent leur lot de nostalgie, de légendes personnelles et familiales, d'histoires régionales, comme le sentiment poignant qui lie Fès ou Tétouan à l'Andalousie, par exemple. Parfois, le changement est tel qu'il bouleverse totalement la société. Cela a été le cas à l'arrivée des grandes invasions arabes au Maghreb, par exemple. Alors comment imagine-t-on qu'on peut s'ouvrir tout en refusant l'influence ?

    Il n'y a aucun exemple, je répète, aucun exemple de racrapotage identitaire qui ait fonctionné, jamais. Dès lors que des gens arrivent, qu'ils bougent, qu'ils s'installent, alors trèèèès naturellement, ils vont créer des liens, apporter de nouvelles idées, de nouveaux habitus et changer les choses en profondeur. C'est un mouvement sain, libérateur, qui fait du couscous le plat préféré des français et de la baguette la parisienne du Maroc. Il n'y a ni moyen d'éviter le changement, ni façon de préserver la pureté d'une identité de toute façon fantasmée et là, clairement, dépassée par la réalité. Et non, on ne sait pas ce qu'il en résultera, ce ne sera pas comme avant, mais en même temps, on ne se baigne jamais deux fois dans la même rivière, voilà. Bref, quand est-ce qu'on comprendra enfin, qu'on puisse passer à autre chose, éviter les débats stériles et réactionnaires qui nous agitent actuellement au sujet de bisous, de vêtements ou de musiques fragilisant les fondements de notre culture ? Quand apprendrons-nous enfin à ne plus figer la définition, funèbre finitude d'une marocanité fixe mais au contraire, à nous ouvrir sans peur et avoir confiance en notre capacité à nous réinventer, ensemble ? Tous ensemble…

  • Un temps péri

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 9 février 2018.


    Il fait froid. Ha, me direz-vous, que voilà une belle lapalissade. Tout le monde le sait, d'ailleurs, c'est justement pour ça que j'étais absente ces derniers jours. Il fait froid et mes articulations s'endorment, voilà. Seulement, il n'y a pas que mon corps qui s'ankylose, il y a toute la campagne marocaine. Vous savez ? Celle pour qui 900 écoles fermées à cause des intempéries, c'est du classique, rien à voir avec 2005, mes cocos, là c'était aut' chose, j'vous raconte pas.

    Alors donc on apprend la nouvelle : 900 écoles fermées mais combien d'enfants dans celles qui sont encore ouvertes dans nos campagnes ? Combien trop loin, pas assez couverts ou dont l'école est insalubre et glacée ? 38 routes coupées, mais combien tellement difficiles d'accès que même sans décompensation, la bouteille de gaz dépasse les 120 dirhams, quand par miracle, le camion de l'épicier passe ? Combien de gens incapables de rejoindre un centre de soin, en cas d'accident ou tout simplement pour mettre au monde des bébés ? Combien de régions sans lumière, sans eau, sans plus d'infrastructures ?

    Et tout ça, ça ne vient pas par surprise. Tenez, moi je le sais dans mes os, tous les hivers, je douille et l'hiver vient, toujours. Moins dur peut-être mais considérablement plus régulièrement que dans la série, d'ailleurs. Et pourtant, j'ai l'impression qu'on est quand même surpris. Il ne pleut pas assez, puis tout d'un coup, trop. Des routes sont emportées et d'autres verglacées; des enfants ne vont pas à l'école, eux qui, déjà, n'y vont pas le jour du souk, n'y vont pas aux moissons, n'y vont pas quand on a besoin d'eux, en gros. Remarquez, ils n'y vont pas non plus quand y'a pas de profs, ou alors pas d'école, ou alors quand les vacances tombent justement quand eux pourraient y aller. Des posts Facebook tenteront de récolter des dons, d'autres feront scandale d'une anecdote indigne… Et puis… quoi ? Voilà ?

    Alors on reconstruit, en pas trop dur parce que ça tient pas, et puis on fera des plans d'éducation sur la comète. On parlera de plans d'ajustements structurels des campagnes, le tout par région, bien sûr, parce que c'est ainsi qu'il convient désormais de parler de ce que l'on traite toujours en Maroc inutile. Et puis on oubliera, parce que la scène politique nous occupe et fait drôlement du bruit. Entre Benkirane qui n'en finit pas de ne pas vouloir finir…

    Et les gens du MUR qui vont droit dans le mur du salafisme, ça nous distrait. Des gens qu'on n'entend pas trop grelotter, isolés sans pouvoir soigner les leurs ou enterrer leurs morts, ça me paraissait relever du XIXème misérabiliste, mais non. C'est ici et c'est un temps qui semble ne jamais périr.