• Passion de l’ignorance

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 8 décembre 2017.


    Hier soir, me voilà qui présente Le Lutteur, de My Seddik Rabbaj à mon café littéraire. Or de quoi parle-t-il ? De racisme, de ce racisme appliqué aux tribus sahraouies noires issues de l'esclavage qui n'ont jamais été acceptées par, littéralement ! Les arabes du coin. Un sujet douloureux, historique, qui nécessite une certaine forme de gravitas quand on en parle. Non seulement parce que dans la salle, nous étions plutôt blancs, mais aussi parce que ce racisme, d'un marocain envers un autre, est tant et si bien enraciné qu'il présuppose déjà un racisme encore plus décomplexé envers les subsahariens que nous nous sommes juré d'accueillir, pourtant, à bras de hub sud-sud ouverts. Or que se passe-t-il lorsque le micro circule ? Le débat est de savoir s'il y a, ou non du racisme au Maroc.

    Evidemment, vous imaginez aisément les arguments : on attache trop d'importance au vocabulaire entaché de racisme, on est nous-même trop métissés pour être vraiment racistes (comme si tous les sexistes du monde n'avaient pas une mère, mais bon!), les subsahariens, ils ne se mélangent pas et puis le fameux je ne suis pas raciste mais… On ne va pas la refaire, c'est hélas classique, et bien entendu, pas seulement au Maroc. Cependant, ce qui est plus propre à la culture marocaine, c'est cette indignation à l'idée qu'en énonçant une évidence, on attaque le pays même. Quel que soit le sujet menant à la critique, la réponse automatique est : mais non, ce n'est pas vrai, ou bien alors, mais ça, ce n'est pas marocain, ça vient d'ailleurs.

    Au final, si c'est avec moi que la conversation a lieu, cela peut même se terminer par : mais toi, tu es française, tu ne comprend pas. Ou, pour les plus virulents, retourne chez toi, le Maroc on l'aime ou on le quitte, ce qui paraît l'arroseur arrosé même, si ce n'est que je ne m'appelle pas Sarkozy. Mais là n'est pas le point intéressant. Et en effet, d'une certaine manière, moi la française, je ne peux pas vraiment comprendre. C'est dans la langue même que la faute est rejeté sur l'autre. Le mur nous a cogné, le train s'est échappé sous nos yeux, bref. On n'est jamais en retard ou maladroit, en darija. Encore moins responsable. Il y a trop de mektoub là-dedans pour qu'on soit pleinement en possession de sa liberté à laquelle Sarte nous condamnait.

    Alors, pour le racisme, comme pour bien des problèmes, on accuse l'illettrisme, l'autre qui vient et envahit, des mœurs autres… L'ignorance, aussi, bien sûr. Et c'est ce dernier point qui m'intéresse. En effet, il s'agit bien d'ignorance. Pas de celle des pauvres, qui, illettrés donc idiots, n'auraient pas le recul et la culture nécessaire pour voir en l'autre leur frère, parce qu'on sait bien, en vrai que le racisme n'est pas socialement déterminé et même que cette manière de rejeter la faute sur le populo est une nouvelle manière de le stigmatiser, ce sauvage tcharmilien. Non, la passion de l'ignorance dont le bouddhisme nous parle et que Lacan voit à l'intersection du réel et du symbolique. Cette passion de l'ignorance qui nous agiterait tous et qui, en regard de notre phallus, c'est à dire de notre puissance et ce qui nous fait jouir, nous pousse avec ardeur à ne pas vouloir savoir. Nous sommes tous un peu et le singe qui ne voit pas, et le singe qui n'entend pas et celui qui ne parle pas, quand nous nous sentons attaqués. Et au Maroc, on se sent facilement attaqué, quand un musée met en avant un artiste étranger et qu'on se dit et pourquoi pas nous ? Plutôt que de se dire chouette, une ouverture sur le monde. En fait, dès qu'on critique ou qu'on ne met pas, de manière bruyante et réitérée, en valeur le pays. Et rien ne sert de démontrer que la critique est valide et pas un désaveu du pays même, car après tout, pour beaucoup de gens privilégiés, dont je fais partie, vivre ici est effectivement un choix, un choix d'amour. Au contraire, chaque argument renforce le déni, car c'est là le génie tout à fait irrationnel de la passion de l'ignorance : il ne sert à rien d'argumenter ou même de remporter le débat sur le plan logique. Quand on ne veut pas voir, on ne verra pas : c'est l'ignorance consolidée. Ce phénomène est simplement humain. Pas marocain, pas français, pas d'ici ou d'ailleurs. Mais ici, maintenant et entre nous, il faudrait commencer à en sortir, tout du moins dans l'analyse de la situation du pays, car la crise est là, sociale, économique, philosophique même. Et sans esprit critique, nous ne trouverons pas de solution.

  • Paver l’enfer

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 24 novembre 2017.


    Ce matin, j'ai un petit coup de blues. Il faut dire que l'actu de cette semaine m'a choquée. En commençant par l'horreur de cette bousculade pour quelques kilos de nourriture, à Essaouira qui a coûté la vie à tant de femmes. Comment est-ce possible ? Me suis-je demandé. Comment est-ce possible qu'au XXIème siècle, on soit prêt à se piétiner pour 150 dirhams de farine et d'huile ? J'ai lu une interview du fondateur de l'association, qui est dévasté, évidemment. Je m'imagine être à sa place : vouloir faire le bien et provoquer involontairement une horreur pareille… Quel enfer, pavé d'ô combien de bonnes intentions !

    Et tant et tant de questions se posent : pourquoi n'y avait-il que des femmes, dans cette bousculade ? Comment expliquer que si peu de nourriture puisse provoquer tant de morts ? Certains disent que parce que le mécène de l'association avait déjà construit une mosquée, on le pensait touché par la baraka. Auquel cas, c'est aussi pour la faveur divine que les gens se seraient piétiné. Je ne sais pas ce qui est pire, de l'idée que l'on meure pour des denrées de base ou pour un peu de chance.

    Oui, je fais dans l'humour noir, mais comment voulez-vous ? La situation est tellement délirante ! On en parle tous les jours : la santé publique est malade, l'éducation illettrée et l'ascension sociale en chute libre. Alors comment faire ? Bien des gens, comme ce mécène-là, comme beaucoup de gens bien que je connais, font ce qu'ils peuvent et donnent, ou directement, via des systèmes de collecte assurant l'éducation d'enfants pauvres ou bien des revenus à des vieux, des veuves et des personnes fragilisées, soit travaillent dans des associations oeuvrant dans le social, le culturel, l'éducation, etc. Les besoins sont si vastes, les associations et les initiatives privées se comptent par centaines de milliers. Et pourtant rien ne change. Alors pourquoi ? Parce que, encore une fois, le plus souvent l'enfer est pavé de bonnes intentions.

    Les associations ne travaillent pas les unes avec les autres et chacun va plein d'étoiles et de solidarité dans les yeux s'attaquer à des problèmes bien plus gros qu'eux, pour appliquer avec enthousiasme bien pire que des cautères sur des jambes de bois : de fausses solutions qui cristallisent encore un peu plus les rapports de force. Eh oui, quand on vous fait la charité, vous êtes pauvre, c'est tout. Et vous vous trouvez coincé dans une posture intenable de ressentiment envers la main même qui vous nourrit. Ou alors, vous la sacralisez, dans un rapport superstitieux qui justifie que lui ait la chance que Dieu ne vous donnera jamais.

    Et j'en reviens à la question de l'impuissance : comment faire, quoi faire ? Personnellement, je ne peux pas ne rien faire, donc j'essaie d'agir. Pourtant, à chaque fois que j'interviens, que je conçois une idée qui me paraît sympathique ou utile à Sidi Moumen ou ailleurs, je me pose la question du mal que je fais sans le vouloir. Mal faire ou ne pas faire ? Telle est la question. Et cela ne devrait pas être le cas. Je – vous – nous ne devrions pas être confronté à cette question. Je -vous – nous devrions participer d'un système collectif, où l'institution de l'état, seul légitime à imposer un rapport de force avec les individus citoyens, jouerait son rôle et prendrait en compte la vulnérabilité. Et alors, enfin, je – vous – nous pourrions être égaux en droits et en dignité. L'état, ni l'entreprise, ni la société civile. L'état est le seul qui puisse nous sauver de l'enfer que nous pavons nous même d'indifférence ou d'actions impuissantes.

  • Éloge de l’impur

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 17 novembre 2017.

    Publication originale sur Luxe Radio


    Je ne sais pas pour vous, mais j’ai le sentiment d’être submergée de gens convaincus mordicus non seulement d’avoir raison, ce qui est d’une banalité affligeante et nous affecte tous, mais surtout de détenir le Vrai, le Bon, le Pur. Et bien sûr d’être les seuls. Alors Pur tout, hein, et surtout n’importe quoi : pureté ethnique, pureté religieuse, pureté nationale, pureté morale, on en a la nausée rien qu’à les écouter, tous ces grandiloquents persuadés d’être du bon côté d’une barrière infranchissable. Et voilà, on y revient, à mon horreur de la ligne tracée qui sépare le bon frère de l’ivraie.
    Pendant ce temps-là, des valeurs morales, on n’en déborde pas. La fraternité, l’humanité ne sont pas ce qu’il y a de plus répandu. Les migrants morts ou menacés de l’être se comptent par dizaine de milliers, et le bon sens fait soupçonner qu’ils sont plus nombreux que ce que n’en révèlent près de 50 pages de listes allemandes. L’esclavage fleurit, non seulement là où sévit Daech, et par exception mais aussi en Lybie, juste à côté et par milliers. Et tandis que quelques-uns s’égosillent d’horreur, la plupart hoche la tête d’un air grave et retourne à leur rôti.
    On se pose la question du spécisme comme mode de classification valide du monde, mais les hordes de femmes qui témoignent du harcèlement et des agressions qu’elles subissent sont pointées du doigt comme l’invasion barbare qui va détruire toute stabilité et tradition. Les enfants grouillent dans nos rues, le regard vide de violence et de colle, et on s’inquiète du potentiel Tcharmil. Bref, on marche sur la tête, mais avec le sentiment de la rectitude, c’est proprement délirant.
    Et on se ment, bien sûr, tout le temps. Comment fait-on, je ne sais pas trop, seulement voilà. On se réjouit de revenir au sein de l’Afrique, mais y a trop de noirs aux feux rouges. On s’indigne de la corruption, en glissant un billet pour faire simple au besoin. On voue aux gémonies l’informel sans déclarer sa femme de ménage. On fait la prière et on insulte l’homosexuel ou bien la fille trop légère, la haine justifiée par un divin dévoyé qui n’en demandait pas tant. Mais on est Purs.
    Loin de l’influence : de l’Occident, de l’Orient, de l’Afrique, du Juif, des Illuminatis, du Grand Capital, de l’Autre en général et de la Décadence Morale qui fait que rien ne va plus, ma bonne dame. C’est terrifiant, personnellement, je ne vois pas trop dans quelle pré de tradition bien vécue l’herbe serait plus verte au point que tant de mesquinerie et de sentiments racrapotés pourraient mener au Bien.
    Et puis bien sûr, on objective. Remarquez, pour déshumaniser l’autre, c’est pratique : la moitié du boulot est fait, s’il est objet, il n’est pas vous, seuls sujets d’un monde projeté à l’extérieur de soi. Alors on veut renforcer la cohésion sociale en valorisant le capital humain. On parle développement durable par l’emploi temporaire. Et la culture se défend d’être vaine en expliquant qu’elle rapporte du pognon.
    Mais franchement, rien de tout cela ne m’effarerait tant si l’on acceptait alors de nous voir tels que nous sommes : impurs, imparfaits, luttant pour respirer quand l’angoisse nous rappelle à notre mortalité, vivant de désirs et de peurs inavoués. Bien sûr, qu’on est impuissants à changer les choses, l’horreur nous échappe, on est tellement nombreux à être seuls ! Seulement il faut, justement parce que le monde est trop vaste peut-être, et qu’il nous échappe, que le Bien, lui au moins, soit du côté des Justes, c’est-à-dire nous, c’est-à-dire pas l’autre qui cumule sur sa pauvre tête de turc toutes les culpabilités.
    Pourtant, les pierres les plus précieuses sont les plus impures : quel que soit le cristal, c’est la scorie qui fait la couleur. Et le ruby sang de pigeon, moins solide, moins pur et cent fois plus vibrant, vaudra toujours plus que le froid diamant du sang qu’on s’échange à bas prix en gage d’amour américa-mécanisé.

  • Tracer une ligne dans le sable

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 3 novembre 2017.

    Publication originale sur Luxe Radio


    Ce matin, j’ai envie de parler de guerre. Oui, de guerre, de celle à laquelle il semblerait que nous aspirions tous, fous que nous sommes, en ce moment. Pour les meilleures raisons du monde, hein ! Et personne ne se dirait vraiment non plus qu’il veut la guerre, non. Simplement, cela paraît inévitable.
    Bon, ça, d’accord, nous ne sommes pas nombreux à vouloir que cela aille jusqu’à un conflit nucléaire. À part peut-être si l’on croit les fanfaronnades de notre ami Nord-Coréen, s’entend. Mais partout, j’ai le sentiment qu’on se trouve de plus en plus de bonnes raisons de durcir le ton diplomatique, voire de rappeler ses ambassadeurs pendant qu’on se rengorge dans son bon droit national de se trouver différent de l’autre, qui est définitivement méchant.
    Le mouvement est global au niveau des États : entre le Maroc et l’Algérie, où la situation est plus tendue qu’elle ne l’a été depuis bien longtemps, mais aussi entre l’Arabie Saoudite et le Qatar, par exemple. Et puis il y a ceux qui pensent que la guerre, si elle n’est pas tout de suite, n’est pas bien loin et il faudra alors bien se placer. Voilà que le Japon modifie sa Constitution pacifique, qu’on revoie les traités et les alliances et bien sûr, qu’on achète des armes en quantité délirante un peu partout.
    À l’intérieur même des États, c’est la guerre. Entre les régions qui veulent l’indépendance et ne se reconnaissent plus de solidarité envers leur co-citoyens de l’autre côté du fantasme et les opposants politiques qui, cette fois-ci, s’il le faut, prendront les armes pour se faire entendre, c’est une cacophonie de vitupérations mortifères. Pareil au niveau individuel, entre les groupes sociaux et entre ces tribus temporaires que nous formons par désir d’appartenance à un ensemble dont l’empathie se restreint qu’à ceux qui sont comme moi, exactement : hommes contre femmes, riches contre pauvres, homos contre hétéros, de souche contre d’ailleurs, etc. ad nauséum. Chacun dressé sur nos ergots, nous dégueulons notre envie d’en découdre.
    Pourtant ça n’a pas toujours été ainsi. Fut un temps pas si lointain où l’utopie d’un monde unifié sous une bannière universelle et idéale semblait naturelle. Pas de la même manière d’Est en Ouest, il est vrai, mais enfin, le monde était petit, il n’y avait qu’une seule humanité qui méritait de vivre, qui le rêve américain, qui la gloire communiste, mais vous comprenez l’idée : ce n’est pas que l’universalisme ou le pacifisme ait vraiment fonctionné. C’est qu’on y croyait.
    Or maintenant, c’est avec une forme de jubilation mauvaise que le réalisme se transforme en attente du pire : tout va péter, vous allez voir. Ça ne peut pas continuer comme ça. Le système est foutu, faut le refonder totalement et pour ça, y a que la guerre, ou la révolution, ou le grand nettoyage. Peut-être qu’après, on pourra respirer, de toute façon, on est trop nombreux sur cette terre et y a pas assez de travail pour tout le monde. Je ne suis pas d’accord.
    Parce que de même que penser qu’avec un idéal, on allait unifier tout le monde, contre l’évidence du fait qu’il y en avait d’autres tout aussi convaincus de détenir la vérité qui allait unifier tout le monde, s’imaginer qu’après une bonne guerre, une épuration, et en mettant tout sur la table, des rancœurs et des revendications, ça ira mieux c’est naïf et c’est dangereux.
    Attendez, je ne vous dis pas que si on se regarde tous en frères, ça ira mieux, hein. Parce que le fratricide est sans doute l’acte fraternel le plus inscrit dans le fantasme humain. Mais peut-être est-il temps de se demander, tout simplement, ce que cela veut dire pour chacun d’entre nous d’élever des murs et de tracer une ligne de combat entre l’autre et moi, dans le sable. L’un de nous deux va mourir, et l’autre sera un assassin.
    Qui peut aujourd’hui, ramener à cette réalité simple, vouloir de l’une ou l’autre perspective ? Pas vous, bien sûr. Pas moi. Pourtant, tout en nous pousse à ce résultat et il n’est pas très étonnant que certains d’entre nous, plus fragiles ou aux idéaux plus dévoyés tuent aveuglément au nom d’une conviction. Il ne suffit pas de voir en l’autre son frère, il faut y voir son avenir. Sinon l’œil sera dans la tombe et nous nommera Caïn.

  • De l’élite et du populo

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 27 octobre 2017.

    Publication originale sur Luxe Radio


    Hier soir, je présentais, comme souvent, un café littéraire dont le sujet tournait autour d’Averroès. Or ce grand philosophe, médecin et cadi de notre nostalgie andalouse considérait qu’il ne fallait pas demander au vulgaire de comprendre le monde d’une façon élevée, de telle sorte qu’il n’était pas question, finalement, de s’embarrasser de le lui expliquer.
    Pour le populo, alors, la religion et le dogme suffisait bien à justifier les mystères que l’élite, elle, s’attacherait à comprendre à travers la raison et la philosophie. Et, merveille des merveilles, il n’y aurait alors pas contradiction dans les termes, car le philosophe comme le croyant dogmatisé en viendrait, chacun à son niveau, à la compréhension du divin car une vérité n’en contredit pas une autre.
    Or, pour la majeure partie des croyants, musulmans ou chrétiens de son temps et d’après, la pilule a du mal à passer. Pas que le populo soit un tantinet betassou, non, ça, ça paraît naturel à beaucoup, y a qu’à voir ce qu’Umberto Ecco fait dire à l’un de ses personnages du savoir, rendu inaccessible par sa nature même au commun, dans le Nom de la Rose. Bon, en même temps, Ecco tendait à se lamenter d’être lu par des imbéciles, seule explication rationnelle selon lui au fait que ses romans aient du succès.
    Mais ne nous égarons pas : que les imbéciles pullulent, y a pas qu’Audiard qui le dise et tout le monde, religieux y compris, adhère à la théorie. Mais que d’autres puissent en revanche légitimement se poser des questions et vouloir, se faisant, développer leur propre idée du monde… C’est dangereux, ça, limite hérétique, quand on y pense. Et on n’est pas bien sûr, à la réflexion, que la raison amène les philosophes à croire aux mêmes principes que les autres en les remettant en cause.
    Bref, faudrait limiter au maximum les tentatives de réflexion. Les tuer dans l’œuf dès qu’on les voit poindre et proposer, à la place, une vérité simple et efficace, pas contestable du monde. Aujourd’hui encore, nombreux sont ceux qui, en politique, en religion ou ailleurs, pensent exactement la même chose. Le populisme n’est rien d’autre, après tout. Enfin, avec cette petite ironie induite qu’on s’imagine toujours que l’imbécile, c’est l’autre, évidemment. Mais le paradigme a pourtant bien changé.
    Je veux dire, avant, on pouvait facilement distinguer le vulgaire de l’élite : l’élite savait lire, ça en faisait d’office une exception. Alors c’est vrai qu’au Maroc, on a encore tendance à prendre les femmes pour des lapins de 6 semaines, raison pour laquelle on ne s’embarrasse pas toujours de l’éduquer, mais concrètement, il n’y a jamais eu autant d’intellectuels sur la planète qu’en ces temps modernes.
    Et pourtant, nous sommes pourris d’une élite généralement autoproclamée qui se pense supérieure au populo, que ce soit chez certains croyants qui s’attribuent seuls la capacité d’interpréter les textes sacrés, généralement au plus près du bonnet, ou chez nos politiques, pour qui les journalistes ne devraient pas s’embarrasser de se poser des questions. Seulement, allez faire comprendre aux gens qu’ils sont bêtes, c’est pas coton. Pendant longtemps, on avait l’autorité pour soi, et ça limitait les velléités d’expression.
    Remarquez, maintenant, on a l’expertise et la valorisation des compétences. Ça revient au même. Et malgré cela, la masse se pique de penser par elle-même, c’est tout de même pas croyable, cette outrecuidance ! D’ailleurs, regardez les réseaux sociaux : le résultat n’est pas joli-joli. Tout dans l’émotionnel, rien dans le rationnel…
    Je suis née à une époque exceptionnelle, où l’on pensait sincèrement que la culture devait appartenir à tous, où la pensée singulière devait être respectée, où un homme, quel qu’il soit, devait être, au plus près des symboles et de la loi, l’égal de l’autre. Bien sûr, c’est naïf et ça ne marche pas vraiment, y aura toujours des gens plus égaux que d’autres. Mais on y croyait suffisamment pour permettre l’émergence d’une magnifique créativité et la mobilité sociale. Que l’on en revienne naturellement à penser aujourd’hui que le réalisme, c’est de traiter la masse en imbécile me terrifie. Dans un monde où l’accès au savoir est relativement simple, ce n’est pas un simple retour en arrière, c’est une négation du réel et ça amène à des aberrations.