Paver l’enfer

Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 24 novembre 2017.


Ce matin, j'ai un petit coup de blues. Il faut dire que l'actu de cette semaine m'a choquée. En commençant par l'horreur de cette bousculade pour quelques kilos de nourriture, à Essaouira qui a coûté la vie à tant de femmes. Comment est-ce possible ? Me suis-je demandé. Comment est-ce possible qu'au XXIème siècle, on soit prêt à se piétiner pour 150 dirhams de farine et d'huile ? J'ai lu une interview du fondateur de l'association, qui est dévasté, évidemment. Je m'imagine être à sa place : vouloir faire le bien et provoquer involontairement une horreur pareille… Quel enfer, pavé d'ô combien de bonnes intentions !

Et tant et tant de questions se posent : pourquoi n'y avait-il que des femmes, dans cette bousculade ? Comment expliquer que si peu de nourriture puisse provoquer tant de morts ? Certains disent que parce que le mécène de l'association avait déjà construit une mosquée, on le pensait touché par la baraka. Auquel cas, c'est aussi pour la faveur divine que les gens se seraient piétiné. Je ne sais pas ce qui est pire, de l'idée que l'on meure pour des denrées de base ou pour un peu de chance.

Oui, je fais dans l'humour noir, mais comment voulez-vous ? La situation est tellement délirante ! On en parle tous les jours : la santé publique est malade, l'éducation illettrée et l'ascension sociale en chute libre. Alors comment faire ? Bien des gens, comme ce mécène-là, comme beaucoup de gens bien que je connais, font ce qu'ils peuvent et donnent, ou directement, via des systèmes de collecte assurant l'éducation d'enfants pauvres ou bien des revenus à des vieux, des veuves et des personnes fragilisées, soit travaillent dans des associations oeuvrant dans le social, le culturel, l'éducation, etc. Les besoins sont si vastes, les associations et les initiatives privées se comptent par centaines de milliers. Et pourtant rien ne change. Alors pourquoi ? Parce que, encore une fois, le plus souvent l'enfer est pavé de bonnes intentions.

Les associations ne travaillent pas les unes avec les autres et chacun va plein d'étoiles et de solidarité dans les yeux s'attaquer à des problèmes bien plus gros qu'eux, pour appliquer avec enthousiasme bien pire que des cautères sur des jambes de bois : de fausses solutions qui cristallisent encore un peu plus les rapports de force. Eh oui, quand on vous fait la charité, vous êtes pauvre, c'est tout. Et vous vous trouvez coincé dans une posture intenable de ressentiment envers la main même qui vous nourrit. Ou alors, vous la sacralisez, dans un rapport superstitieux qui justifie que lui ait la chance que Dieu ne vous donnera jamais.

Et j'en reviens à la question de l'impuissance : comment faire, quoi faire ? Personnellement, je ne peux pas ne rien faire, donc j'essaie d'agir. Pourtant, à chaque fois que j'interviens, que je conçois une idée qui me paraît sympathique ou utile à Sidi Moumen ou ailleurs, je me pose la question du mal que je fais sans le vouloir. Mal faire ou ne pas faire ? Telle est la question. Et cela ne devrait pas être le cas. Je – vous – nous ne devrions pas être confronté à cette question. Je -vous – nous devrions participer d'un système collectif, où l'institution de l'état, seul légitime à imposer un rapport de force avec les individus citoyens, jouerait son rôle et prendrait en compte la vulnérabilité. Et alors, enfin, je – vous – nous pourrions être égaux en droits et en dignité. L'état, ni l'entreprise, ni la société civile. L'état est le seul qui puisse nous sauver de l'enfer que nous pavons nous même d'indifférence ou d'actions impuissantes.