Temps mort

Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 2 mars 2018.


Ce week-end, c'est sûr, je me repose. Nan, mais j'essaie de me convaincre parce que je ne sais pas si je vais y arriver. Samedi dernier, alors que je renonçais à ma grasse mat' pour aller à un rendez-vous de travail – encore un ! Je pensais soudainement que le dernier week-end en date où j'avais pu laisser reposer mon esprit deux jours de suite avait été Noël. Deux mois ! Terrifiant, qu'avais-je fait de mon temps ?

Vous me direz, qu'est-ce que ça peut bien vous faire, que je sois débordée, que je n'ai pas le temps, que j'ai l'impression de courir contre la montre comme un hamster dans une roue, tournant follement, dans le vide. Sauf que soyez honnêtes : z'êtes pas comme ça, vous ? Alors, ok, je vous vois, là, les trois cool attitude dans le fond… Voilà. Ecartez-vous, le reste de cette chronique ne vous concerne pas, baignez dans un délicieux confort moral, vous êtes officiellement qualifiés pour devenir Maîtres Zen. Mais pour les autres, qui ont, comme tout le monde, sorti récemment une enième excuse pas fière pour expliquer à Untel que oui, vraiment, désolée… le temps passe si vite, il faut absolument… bref, je vais pas vous la faire, à vous, j'ai une question. Où est-ce qu'on a foiré pour nous retrouver dans un tel degré d'aliénation ?

Non, mais sérieusement. Ça fait quelques temps que je le remarque – et vous savez comme j'y suis sensible, tout, mais absolument tout, même le vocabulaire se ligue pour rendre l'oisiveté impossible, ou à tout le moins immorale. Alors je sais, c'est la mère de tous les vices, mais une grasse mat' de temps en temps, c'est pas trop demandé, non ? Et pourtant…

Faisons le compte : la technologie. Entre les réseaux sociaux, les téléphones portables qui vous parlent et surtout, la disponibilité immédiate que l'on exige de nous de plus en plus, pour répondre à un appel ou un mail, quand avez-vous pu laisser tomber la technologie connectée un week-end entier ? Le travail : dans ce pays, soit on est pauvre, on travaille comme un bœuf, non déclaré et sous-payé, soit on rêve d'être exploité tellement on est misérable, soit on est probablement traité en cadre même si on est employé, ou prestataire, ou que sais-je, c'est à dire non pas respecté… Ah non, juste n'ayant pas d'horaires, donc corvéable à merci, sous le couperet du résultat et du reporting. Bon, évidemment, moi, là dessus, je m'en tire bien, public chéri mon amour, mais même moi, je me fais déborder par… L'action sociale et culturelle ! Ben oui, ici, faut bouger si l'on veut que les choses bougent. Donc on bosse, beaucoup, parfois avec le sentiment de faire des violons un usage peu recommandable.

Mais continuons. Le vocabulaire : une pause dans un jeu sportif est un temps mort. Pourtant, il s'y passe plein de choses, mais se reposer, c'est pas glop. D'ailleurs, les vacances ne sont positives que si l'on a des loisirs, sinon, c'est le sens de vide du mot vacance qui ressort, et c'est pas glop. Ne pas travailler, pour quelque raison que ce soit, et même si l'on en n'a pas besoin, est un vice indigne, qui vous désinsère socialement. Bref, il faut être occupé. D'ailleurs, si vous êtes déprimé, ou en deuil, on vous conseille de vous maintenir occupé. Parce que juste rester quelques jours, quelques semaines tristes, c'est pas possible, pas productif, vous risqueriez de vous ennuyer ou de vous désinsérer. Avec un peu de malchance, vous pourriez devenir créatifs et décider d'uatres bons usages à faire de votre temps. Non mais franchement, je vois bien les barreaux, mais où et quand avons-nous accepté de les installer nous-même et de nous conformer volontairement ? Il est temps de relire la Boétie et son discours sur la serviture volontaire, et dare-dare. Tiens, je vais la mettre dans la pile des tâches urgentes, à faire ASAP.