• Galerie des glacants

    Archive du Podcast du Bout du Monde — épisode 2, publié le 13 août 2019.


    Vous savez, une des choses auxquelles j’ai échappé en quittant le Maroc et qui ne me manque pas, c’est le contrôle que la société avait sur mon corps. Là dessus, pas à dire, au Costa Rica, je suis tranquille, ce n’est pas un short qui va poser problème et ce, que l’on soit jolie ou laide, jeune ou vieille, ici, tout le monde s’habille comme il l’entend et aussi court, moulant, seyant qu’il (ou en l’occurence elle) le souhaite, sans que ça provoque tellement plus que des commentaires appréciateurs ou un regard en passant. Et encore, rien de vicieux, rien d’intrusif, finalement.

    Mais n’allez pas croire que ce pays, mon nouvel El Dorado, soit libre d’extrémistes religieux, oh que non ! Simplement, ils sont d’une part évangélistes, donc même si la pudeur fait partie de leur crédo, elle est considérablement plus dans les mœurs que dans les frusques et d’autre part, ils ont un peu de retard par rapport aux wahhabites du Maroc. Mais sinon, wella, je vous jure, ce sont les mêmes !

    Tenez, début août a lieu une fête nationale hyper importante ici, le Jour de Notre Dame des Anges, patronne de Cartago et du pays tout entier. Il s’agit d’une Vierge Noire, réputée protéger le pays et à laquelle on dédie un pèlerinnage annuel, durant lequel jusqu’à un million de personnes se déplacent (sur 5, je vous rappelle), à pieds, jusqu’à la Basilique de Cartago, l’ancienne capitale coloniale, tous les 2 aoûts. Outre la dimension religieuse évidente, en pays très catholique et très attaché aux traditions, il y a là un ciment national très puissant qui renforce le déjà très présent sentiment d’appartenance tico… Un peu comme un Commandeur des Croyants, non pas dans son rôle effectif, ni même dans la puissance qu’il représente, mais simplement, cette double dimension symbolique nationale / religieuse s’appuyant l’une l’autre, dans deux pays dont le Texte Fondamental, la Constitution place la religion (d’état) en position centrale.

    Il est donc assez logique que ce soit ce symbole-là plus qu’un autre qui est violemment attaqué par les évangélistes et les extrémistes de tous poils, qui y voient une résurgeance païenne (ce que c’est très vraisemblablement, comme tous les Saints, toutes les fêtes religieuses ou presque et ce, partout!) et même, oui, même ! Un piège de Satan visant à détourner les fidèles du Droit Chemin !!! De là à la critique politique, il n’y a qu’un souffle dans le sermon appelant au soulèvement populaire.

    Ah, je vous jure, qu’il s’agisse des mœurs, de la politique, des discours enflammés sur la perte des valeurs, sur le risque de basculement civilisationnel, le retour à la pureté et jusqu’à la superstition, exorcismes compris, ce sont les mêmes ! Mais où va pouvoir fuir Léon pour ne pas retrouver les mêmes à la maison ?!?

    Ils agissent partout de la même manière : d’abord, de bonnes actions, des petits commerces, petits réseaux d’entraides de gens biens, qu’on aime bien… Qui sont un peu rigoristes, mais ont-ils torts ? Et puis, c’est vrai, la corruption… La décadence… Les jeunes qui ne respectent plus rien, la société folle et le péché, voilà. Cela va vite, oh ! Que cela va vite ! Ici, franchement le pays le plus pura vida que j’ai visité, effectivement, où les choses sont tranquilles, où oui, la crise est là, mais bon… Personne n’en meurre encore, on n’en est qu’aux débuts, les choses accélèrent. Ils sont parvenus à faire manifester les syndicats à leurs côtés pour réclamer la démission d’un ministre n’ayant rien à voir avec les revendications desdits syndicats – convergeance des luttes, n’est-ce pas ?

    Oh ! Comme cela a un air de déjà-vu, je pourrais presque prédire la suite, mouvement par mouvement – ils ne s’embarrassent même pas d’être discrets, ou subtils, ces affreux jojos qui nous gâchent notre spiritualité bon enfant de sociétés civilisées, aimant ses traditions mais ouvertes au monde, attachées à l’esprit plus qu’à la lettre, favorisant le commun sur la division d’une rigueur morale déplacée et profondément hypocrite, quand on regarde de près… Toujours la même histoire de paille et de poutre, répétée comme en miroir à l’infini, d’un enseignant dévoyé des montagnes qui veut décapiter de la jeune fille pour lui apprendre à être décente, à un suprémaciste blanc voulant faire un carton sur une synagogue ou un bar gay, allez savoir, tous des suppôts de Satan – jusqu’aux indous violant leurs ado rebelles pour leur apprendre à obéir aux anciens, aux bouddhistes massacrant du rohingyas à la pelle et oui, jusqu’à ces cabales délirantes d’évangélistes ici, avec messes et réapparition de Jésus et guérison miracle en direct, retour de l’être aimé, purification de l’âme et du corps. Une galerie des glaçants qui pullulent de l’Inde aux Balkans, des Etats-Unis à l’Europe en passant bien sûr par le Moyen-Orient et l’Afrique (mais ça, on le savait déjà, n’est-ce pas?).

    Mais j’avais presque oublié, oui presque oublié l’innocence, la naïveté de la société avant que les Savonaroles n’adviennent. On les regarde du coin de l’oeil, on s’en amuserait presque – comment peut-on croire que la terre est plate ? On est sûrs de soi, on sait qui on est, on sait ce en quoi on croit, ils ne nous auront pas – d’ailleurs, ils n’essaient pas. Mais, tout d’un coup, ils sont là, bien plus présents qu’on ne s’en était rendu compte. Ils sont là, ils édictent de nouvelles normes morales, initient de nouveaux débats, soulèvent des questions qui n’avaient jamais vraiment divisé, ou qui comptaient si peu au regard de ce commun que l’on construisait ensemble… Tout d’un coup, ils sont aux élections et disent tout haut ce que tu ne savais pas que d’aucun pensaient tout bas. Et même toi, tu as du mal à contrer tous leurs arguments, ils ont reposé les termes du débat, c’est le point mort à chaque détour de phrase, l’argument d’autorité indépassable ou l’injonction au respect. En plein syllogismes enchaînés avec la conviction du Juste en croisade, tu fléchis, tu plies, c’est trop violent, c’est trop dur de se battre tous les jours et ils n’ont pas torts sur tout. C’est très facile de les caricaturer, mais quand on écoute vraiment, on se laisse séduire… Tout un vocabulaire nouveau t’empêche de penser hors du cadre, de toute façon. Ok, c’est vrai que le passé dont ils parlent, tu ne t’en souviens pas, mais le présent est dégueulasse, là, y’a pas ! On passe son temps à se tirer dans les pattes et tant et tant de gens manquent de Respect envers ce dont tu ne savais pas, il y a quelques temps à peine, que ton honneur personnel dépend. Alors, toi aussi, tu deviens violent, tu te radicalises, pour ou contre ce retour à l’ordre moral, mais y’a plus de dialogue – comme s’il y en avait jamais eu ! Non seulement avec eux, mais avec tous les autres, ceux avec qui jusque-là tu cohabitais avec plaisir et même parfois amitié. Vous voilà séparés par une ligne infranchissable et ce sont les Grands Mots prononcés sans grands remèdes, voilà – déjà des gens vont prendre des armes et sans doute, toi, qui est raisonnable, tu ne le feras pas, mais dans ton identité blessée, dans ton intégrité violée à répétition, jour après jour, tu comprendras un peu.

    J’aimerais que les ticos, qui ne savent pas bien où vous êtes ou même qui vous êtes, vous mes amis marocains, puissent regarder les espoirs du Maroc il y a 30 ans, 20 ans, 10 ans encore et les comparer avec maintenant. Les comparer à leurs propres aspirations, à leur propre évolution et surtout prêter attention à ces signes : ils sont là et si ici, on porte les shorts que l’on veut, la violence est juste au coin de la rue paisible, là où les extrémistes, qui ne sont pas simplement des religieux mais d’abord et avant tout des politiques et de grands manipulateurs, utilisant toujours les mêmes ressorts, veulent nous entraîner, vraie galerie de glaçants répétés à l’infini d’un coin à l’autre du labyrinthe des Nations. Pardonnez-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font ! Mais nous en remettrons-nous collectivement ?

  • Chasse aux sorcières

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 7 janvier 2019.


    La rumeur court que les experts comptables et autres professions protégées n’ont plus le droit d’exercer depuis le premier janvier sur la base d’un diplôme français sans équivalence marocaine… Et que le système d’équivalence des diplômes, intégralement dématérialisé, est hors service. La rumeur court que le Maroc a demandé des comptes à l’Espagne, et plus précisément les comptes de ceux qui ont acheté un bien là-bas, alors qu’ils n’avaient pas le droit de sortir plus qu’une dotation touristique. La rumeur court aussi que les professions libérales ont pris cher et vont continuer à prendre. La rumeur court beaucoup au Maroc ces derniers temps. Elle parle de reddition des comptes, elle parle surtout de raideurs idéologiques qui se veulent morales et modernes à la fois. Parfois anti-modernes, aussi, ne simplifions pas, mais finalement, est-ce différent ? L’antimodernité est à la mode worldwide.

    La rumeur parle de l’hostilité du peuple qui n’aime pas l’idée des fêtes chrétiennes, qui ne veut pas de galette pour faire de l’ombre à je ne sais qui mais in fine à Dieu et à la tradition marocaine du melloui, sans doute. Il y aurait une pureté purissime dans le gâteau aussi. A tout le moins peut-on y trouver Satan si l’on n’y prend pas garde, plus vite qu’on n’y cherche la fève. La rumeur parle de travestis trainés dans la rue sous les insultes, de pourfendeurs des mauvaises moeurs qui justifient le pire et parlent de traîtres à la Patrie, à la religion, à je ne sais quoi encore… Dont ils n’ont pas idée, pas plus qu’un idéal tellement déviant de haine qu’un bon père de famille n’y retrouve pas ses valeurs. La rumeur parle des Ultras qui s’engagent, après que les youtubeurs à l’insulte enthousiaste aient commencés à s’évanouir dans une nature politique qui aime bien faire le vide. La structure protège un temps… Elle permet de repérer aussi qui boycotte quoi et quel derby. La rumeur parle de séismes politiques, administratifs et même implicants de grands chefs d’entreprise à venir. La rumeur parle de codes de lois à traduire d’urgence en anglais mais de tribunaux fonctionnant jusqu’à lors en français bloqués. Oui, la rumeur parle de beaucoup de choses très diverses et je me demande…

    Oui, je me demande si finalement ce n’est pas à une chasse aux sorcières indiscriminée qu’on assiste. Parce que tous ces faits sont disparates, certes, mais le tableau qu’ils dessinent ne l’est pas. De la perte de confiance en l’élite francisée s’ensuit un rejet total de ce qu’elle représente… Et de tout ce qui l’accompagne, y compris le cosmopolitisme et en particulier la francophilie. Seulement le rejet de ce qui a perturbé une évolution ne la ramène pas sur le droit chemin; la haine ne fait pas civilisation. Elle fait crise, elle fait chaos, elle fait emportement et exaltation de l’âme… Avant que la nature politique ne reprenne le dessus et n’utilise, ne jette et ne fasse in fine s’évanouir dans l’ordre des fantasmes anciens tous ceux qu’elle a fait naître. Le truc, c’est que les francisés, a fortiori les étrangers ou binationaux, peuvent partir effectivement. Les frontières ne leur sont pas fermées. Mais le faut-il ? Les vrais riches n’ont pas acheté en Espagne pour se payer une voie de sortie, ne vivent pas de métiers libéraux sur diplômes étrangers, n’ont pas besoin que les tribunaux prennent des pièces administratives en français et n’achètent pas dans les boulangeries populaires. Ça, c’est ceux qu’on considère au Maroc comme les riches, qui ne sont que la classe moyenne d’ailleurs. Les riches, c’est très loin qu’ils ont des comptes et personne ne peut faire rendre compte à Picsou. Alors au début, la peur rampante des «vendus» à l’occident, (peur pour leurs comptes, leurs privilèges et leurs mœurs qu’on sent monter à l’année longue, en bikini ou à noël), si Dieu veut, leur départ furtif, précipité, peut-être en catastrophe… Allez, même une poignée épinglée en victimes expiatoires, ce sera une victoire, la revanche, le grand soir… Je me demande en combien de temps le peuple berné et triomphant se rendra compte qu’il n’a ostracisé que lui-même, n’a pas retrouvé ses valeurs et ne profite pas tant de l’isolement… Je me demande en combien de temps il verra que des frontières fermées, ça veut dire lui dedans, même si les autres dehors et les biens qui circulent toujours. Je me demande et je constate qu’ailleurs, c’est la même chose, bien sûr. Oui, partout et de part et d’autres de ces aberrations, on crie haram sur le baudet. Combien d’innocents vont brûler pour la vertu ? Combien encore de divisions ?

  • Enfumage

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 17 décembre 2018.


    Toute la presse, de tous les pays a la jaunisse. Un truc de fou ! Pas une chaine qui n’en fasse son continu, pas de sujets plus brûlants que Paris. Autant je trouvais l’idée d’une instrumentalisation folle au départ, (avec Spoutnik qui accusait Trump – alors que lui, c’est forcé, il aurait choisi le orange, et les anti-médias à la Trump qui y voyaient Poutine – alors que lui, c’est clair, il aurait choisi le le kaki chasse), autant là, je trouve que c’est un peu fort de café. Et puis, tout d’un coup, une question m’est venue. Qu’est-il finalement advenue de la caravane de migrants du Honduras ? Ils sont arrivés le 12 novembre, mais comme les mid-terms, c’était le 6, tout le monde s’en moquait et puis Trump avait fait voter une loi de rejet automatique de demande d’asile pour les immigrés clandestins le 9, alors… Depuis, on ne sait pas. Que font 7 000 sud-américains en Amérique du Sud ? Ils se fondent dans le décor, sans doute. Cut ! Scène suivante. Que font les indiens qui avaient décidés de prendre les armes pour défendre l’Amazonie depuis que Bolsonaro est devenu président du Brésil ? Personne ne sait et puis Bolsonaro a promis d’être sage et pas discriminant, alors qu’il s’est fait élire sur la haine de l’autre et en particulier de l’autochtone. Et des homos, mais ça, c’est presque viral, ça prend partout, c’est une épidémie de fausse phobie et de vraie haine qui tape dur mais qui fait l’actu, en continu.

    Evidemment, ça remonte loin, cette histoire d’histoires qui se succèdent et nous laissent hors sens, épuisés d’émotionnels démolisseurs. Tenez, par exemple, que deviennent les syriens, maintenant que Bachar est fermement en place ? Et les peshmergas, maintenant que le grand soir kurde n’adviendra pas ? Elles ont disparu, englouties dans le flot de l’actu, en octobre 2017. Les yéménites mourrant de faim et de guerre les ont remplacés et puis eux aussi ont disparus derrière trois gilets jaunes selon la police, trois pays selon Facebook. Le million de chinois en camp de redressement parce qu’ils sont musulmans, les rohingyas, et puis tant qu’on y est, les apatrides du monde entier, les journalistes en prison, les victimes de Weinstein, les migrants qui migrent de moins en moins mais crèvent, esclaves ou noyés pendant que les politiques haussent le ton pour un pacte de Marrakech absolument pas contraignant, comme si l’avenir en dépendait ? Des sénateurs japonais en viennent aux mains pour éviter que leur pays ne meure dignement, pur, façon seppuku et préfère tenter la timide tentative de l’immigration ultra-choisie. Las ! La pureté ne paie plus, ma bonne dame. La tentation en semble forte partout pourtant, histoire de redonner du sens, mais à quoi ? Miroir aux alouettes, tout se joue là où on ne regarde pas. En un tour de passe-passe et trois mois, une banque s’est blanchie de son fiduciaire, le vendant à type au nom tellement banal qu’il ne peut pas être vrai – ce qui, admettez, est parfait pour un revendeur de prêtes-nom. Une cadre de Huawei a servie à la négociation de tarifs douaniers préférentiels, un journaliste / agent assassiné a fait raquer les saoudiens et le reste des menaces de l’empire américain, ma foi, a l’air de produire tout autant d’effets.

    Pendant ce temps, en Suède, une petite fille de 15 ans fait grève tous les vendredi devant le Parlement pour que le monde se réveille et prenne enfin la mesure de l’urgence. Mais on voit jaune ou orange, ou violet selon les jours et pas plus loin que le bout du doigt qui ignore la lune. Evidemment, on la filme, c’est un bel insolite. Elle le sait, la petite, elle le dit, elle est en colère. Mais comment faire ? Comment faire quand on ne veut pas l’apocalypse écologique, pas la haine, pas la guerre, pas les frontières, pas la fin des solidarités, pas la fin des libertés au nom de la sécurité, pas des villes surpauvrées, surmenées, surdimensionnées et terriblement, terriblement enfumées, comme nos coeurs qui ne likent sur Facebook que les cynismes inconscients ou non de journalistes qui annoncent la mort d’un terroriste et puis le classement du reggae au patrimoine de l’humanité avec un I shoot the sheriff qui dit déjà toute l’inhumaine récupération qu’on fait d’un type qui n’a chanté que l’harmonie ou presque. Moi, je ne sais pas pour vous, mais finalement, c’est en regardant dans la rue que je vois le réel. En lisant, en échangeant, en réfléchissant, aussi. En associant, en reliant, surtout. La télé ne reflète plus rien que la déconnexion. Alors coupons, écoutons, entendons, discutons, respirons un bon coup. On en a tous besoin. Parce que demain, c’est aujourd’hui et le vrai combat n’est pas loin, il est partout. Il n’est pas de haine mais de concorde – ou de mort.

  • Complexe

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 3 décembre 2018.


    Marianne défigurée… Tout le monde ne parle que de cela : l’arc de la défaite républicaine. Certains crient à la manipulation, à l’infiltration, même, de forces de police en civil venues jouer les casseurs pour mieux discréditer le mouvement. Que faisait donc cette grue-là ? Pourquoi ont-ils attaqué dès le matin au gaz lacrymogène et aux lances à incendie ?

    Mais ce qui se produit en France n’est guère différent de ce qui se produit partout, même ici. Et d’ailleurs, ce sont les mêmes mots qu’on utilise pour définir les maux : racaille, essentiellement, en variation et en fugue ici et là de mépris de classe. De toute part et surtout, de chaque côté de la barricade ! Cela devrait faire un langage commun, mais même pas, c’est comme une symphonie rendue folle, mais qui prend de l’ampleur et catalyse… On ne sait quoi, cette impatience, peut-être à voir échapper nos vies. Comment faire sens de tout cela ? Faut-il, à l’instar d’un René Guénon voyant toutes les dérives du système de pensée même qui gouverne le monde, se tourner vers une forme de mysticisme un peu naïf, beaucoup syncrétique et croire comme le charbonnier que des traditions primordiales immanentes, mais partout incarnées d’une manière souverainiste et fermée pourraient seules nous sauver ? Peut-on encore espérer en un avenir meilleur, où tout le monde aurait des droits égaux et dignes, éducation, santé, progrès et négliger le morcellement dont nous souffrons de plus en plus ? Pourquoi tant de manichéisme ?

    L’analyse de la situation est simple : de plus en plus de violence sociale un peu partout, un système financier à l’agonie, une anomie généralisée. Il est facile alors de jeter le bébé avec l’eau du bain. La modernité s’est construite sur la destruction des valeurs religieuses et mystiques, oui. Elle s’est basée sur l’esclavage et la colonisation, oui. Elle a produit le système même qui génère tant de désordres et d’inquiétude, sans doute possible. Mais elle a aussi développé les sciences au-delà de l’imaginable et Icare voyage désormais en classe éco. Elle a éduqué, soigné, élevé en droits et en dignité plus de personnes que jamais auparavant dans l’histoire de l’humanité. Au détriment des autres, de plus en plus d’autres, d’autres tellement partout qu’on n’est plus chez nous, oui. Mais il y avait une lumière dans les Lumières, malgré tout. Dont il ne faut pas oublier qu’elle répondait à une révolution de la pensée qui a été magnifique : découvrir que nous n’étions pas le centre du monde nous a fait le plus grand bien. Et il n’y a pas de retour en arrière qui ne serait ténèbre. Non pas qu’il ait été si sombre, le moyen-âge. Il était juste «avant», comme nous sommes «maintenant» et ses solutions sont pour nous des mirages.

    Comment concilier l’inconciliable ? Sauver ce qui nous unit de tous nos besoins fondamentaux et contradictoires ? Comment même accepter que MA vérité ne soit pas la tienne sans qu’elle la rende moins vraie ? Longtemps, je me suis dispersée, comme nous tous, entre poussées d’idéal et montées de cynisme avant d’entrapercevoir la simple réalité. Non, les politiques ne sont pas tous méchants et les scientifiques devenus fous. Oui, les technocrates ont des enfants qu’ils aiment et sans doute beaucoup d’inspirations artistiques à communiquer au monde. Mais si nous continuons à penser les choses en voulant les classer, séparer, décompter, évaluer, noter et finalement traiter en banque de données giganteques, nous ne comprendrons rien et puis nous perdrons tout. C’est sans doute parce que je présente Edgar Morin vendredi que je le dis aujourd’hui, mais ne l’avez-vous pas toujours pensé ? Le tout est à la fois plus et moins que la somme des parties et il faut envisager, tout bêtement que le monde est complexe, du moindre de ses atomes jusqu’à la dérive de la culture humaine. Et que nous n’avons qu’une vie pour y trouver notre place. Distinguer et relier, refuser l’arbitraire d’un camp contre l’autre, dressés au nom de non-idées très très surfaites. Rationnellement, mais avec coeur, regarder l’univers et trouver des solutions, incertaines, imparfaites, jusqu’à la prochaine fois, à chaque fois.

  • Hématome

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 25 novembre 2018.


    Cette semaine a été haute en couleur. Non, mais sérieusement, black friday VS Green Friday, Gilets Jaunes et #NousToutes violettes, mobilisation mondiale contre la violence faite aux femmes en orange… Toutes les couleurs de l’arc-en-ciel !

    Tout le monde porte haut ses couleurs et elles sont très codifiées. Mais attention, y’a des pièges : un jour, le rose a été la couleur des garçons, le bleu celle des filles; la Révolution Orange n’a rien à voir avec le féminisme et les gilets jaunes font tourner l’économie chinoise partout dans le monde, y compris dans nos rues, où ils équipent les gardiens. Alors d’où vient cette passion pour une expression chromatique de sa singularité ? Un mot d’ordre graphique, un élément de reconnaissance pour se retrouver dans la foule, pour faire masse, pour frapper les esprits… Notre XXIème siècle est définitivement très photogénique.

    Mais si toutes ces couleurs, arborées fièrement, rose lutte contre le cancer du sein, ruban rouge contre le Sida, etc., des parures de guerre des supporters de foot aux manifs, sont là pour montrer l’unité, c’est bien l’inverse qui se produit. Et même quand un cortège jaune en fait passer un violet en haie d’honneur, qui se lève encore à l’appel de la convergeance des luttes ? Le drapeau arc-en-ciel, aujourd’hui emblème très codifié mais toujours changeant d’une communauté LGBTQI+ qui a presque besoin d’autant de lettres dans son sigle qu’elle ne contient d’individus, était à l’origine celui de la communauté hippie Rainbow, comme son nom l’indique. Et sa signification était simple : accepter tout le monde, quelle que soit sa couleur de peau, ses croyances, son chemin; accepter toutes les couleurs de l’humanité, pas rendre visible les ultra-minorités. Je vous entends déjà (pour certains) mais heu, les ultra-minorités n’ont-elles pas droit, elles aussi, à leur visibilité colorée ? Et les femmes victimes de violence, oranges ou violettes couleur coups, n’ont-elles pas droit, elles aussi, à un peu de visibilité ? Et la classe moyenne qui s’appauvrit ? Et les malades ? Et les consommateurs ? Et les écolos, les éco-responsables, les engagés et les autres, qui changent le fond de leur photo de profil ? Si, sans doute… Mais demander une visibilité particulière au nom de droits universels… Prétendre à l’inclusivité en ayant pour prémisse de lister précisément toutes les nuances d’une sexualité qui ne concerne peut-être que les intéressés… Vouloir rassembler sur un spectre qui divise et accuse la moitié du pays, voire la moitié de l’humanité… C’est bien simple, si la lumière soumise à la réfraction produit un arc-en-ciel pur, quand les humains mélangent les couleurs uniformes de leur revendication, comme quand ils mélangent sans talents la peinture sur la palette, c’est du boueux, que l’on obtient, couleur de guerre. Et quand toutes les couleurs se mélangent à part égale de revendication, du noir.

    Pire encore, qui peut citer un seul slogan fort dans ces manifestations colorées ? Un seul message dont la portée puisse être universelle, ou bien une pensée qui se distingue… Un homme porteur de sens ? Une manif après l’autre, on s’engage pourquoi ? Et ici, pourquoi et pour qui on vote quand on met une couleur dans une urne ? Plus d’idée, plus vraiment d’idéal… Juste une image dont la symbolique se perd d’une itération à la suivante, comme la pensée diluée dans l’émotion. Où est passé le Siècle des Lumières ? Il est de bon ton de n’en garder que l’individualisme et de ce fait, de taper sur ses contradictions inhérentes à grands coups jouissifs et cathartiques. Les droits de l’homme ne l’ont pas rendu heureux, mais vindicatif, tant le pacte initial du progrès est trahi. Rechercher l’unité, rêve des anciens hippies, des «bisounours», bref, des naïfs, leur a valu de se voir qualifiés fort longtemps d’entité terroriste. Qu’en sera-t-il aujourd’hui ? Nous faudra-t-il encore affronter nos couleurs, être aveugles, sourds et muets à force de monochrome avant de comprendre que ce n’est que dans l’harmonie, chacun à sa place acceptant l’autre que la lumière se fait ?