• L’occident du monde arabe

    Combien de fois ne m’a-t-on pas dit que, n’étant pas marocaine, je ne comprenais rien ?

    — « Vous appliquez un référentiel occidental, mais on est en Orient, ici, Madame ! »
    — « Non, nous sommes en Afrique. »

    Mais en vrai, il faudrait que j’assume ma pensée jusqu’au bout : bien sûr que si, nous sommes en Occident !… L’Occident du monde arabe : Al-Maghreb, le Couchant.

    Au moment de la splendeur arabe, nous sommes ici à l’extrême occident du rêve d’une terre d’Islam unifiée. Au-delà, c’est une autre Afrique dont nous sommes la frontière. Frontière aussi du monde européen dit occidental pour qui, depuis Rome, nous sommes la Barbarie, non pas au sens que l’on entend aujourd’hui, mais à celui plus simple de l’époque : ce qui est étranger.

    Non, nous sommes tout sauf l’Orient, l’aube, l’origine, constamment préoccupé du retour aux sources, à sa pureté primale, au salaf — et donc parfois, accessoirement, au salafisme. Nous ne sommes pas Rome non plus, évidemment, car notre nature n’est pas dans le jaillissement d’une source unique, pure et purissime, mais dans le mélange créatif et un peu chaotique des frontières. Un peu de malékisme et un peu de mysticisme soufi, on érige le savoir, même profane, en joyau de zaouïas saintes du Sud et, tandis qu’on se transmet religieusement les textes des philosophes antiques, on prie Allah, son Prophète, tout en respectant les esprits et les djinns.

    Le Maroc n’a pas le goût de la pureté, il a celui du compromis gouailleur qui sait bien ce que c’est d’être humain, le goût de l’esthétique et de l’emportement souriant, sur fond d’intégration dans la tribu pour peu que l’on épouse la « fille de l’oncle », la bent nass. Oui, finalement, tout le monde est d’une même et grande famille, un peu mélangée, faussement endogame. On y entre, marhbabik, et moi aussi, l’occidentale de l’Occident, j’y ai ma place, finalement. Des gens comme moi, on en fréquente, on en connaît depuis toujours ici : c’est le jeu de la frontière que de voir passer et s’installer tant et tant de gens de tant et tant d’opinions et de contrées.

    Alors bien sûr, ce n’est pas de vouloir appartenir au grand rêve de l’arabité qui pose problème : cela, c’est logique, historique, identitaire. Mais c’est d’oublier que nous sommes la frontière de l’arabité, le Couchant, le Maghreb, l’Occident du monde arabe. Ne pas se rappeler cette nature profonde, nourricière, c’est s’oublier et se laisser entraîner dans une dialectique contre laquelle nous ne sommes pas armés. La grandiloquence, c’est l’apanage de celui qui se veut pur et y oppose tout ce qui n’est pas lui. Nous sommes tout sauf cela.

    Attention, nous ne sommes pas le contraire non plus, comme certains voisins nous dépeignent parfois. Nous ne sommes même pas hétéroclites, mais bel et bien unis (eh oui !) par la conscience même de notre diversité. C’est que le Maghreb, c’est le contraire du manichéisme et c’est pour cela que je l’aime. C’est avant tout une terre d’humanité : aspirer à la vertu sans tomber dans l’orgueil, tendre vers l’unité à travers le différent, accueillir l’étranger avec curiosité et non méfiance, parce que l’échange est une nécessité, un commerce, un mode de vie, une joie.

    Non, nous ne sommes pas en Orient. Ça tombe bien : je n’ai pas ma place en Orient. Mais ici ? Totalement, absolument, j’y suis à l’aise avec mes frères de frontière et de palabres, alors que, chacun chez soi et Dieu pour tous, nous prions différemment, mais pour la même chose. Une vie pas si grandiose et pas si mal non plus, où nous élèverions nos enfants, aimerions, serions aimés et trouverions ensemble un sens à l’existence. Inch Allah !

  • Comment être un Homme, mon fils ?

    Comment être un Homme, mon fils ? Légalement, tu es à un an, très exactement, de le devenir… Mais sais-tu déjà ce que cela signifie ? T’ai-je dit tout ce que je devais pour t’y préparer ? T’ai-je transmis tout ce que je savais ? C’est que je ne sais pas forcément grand-chose : être humaine, peut-être, au vrai, au sens profond du terme, mais ça n’est pas si simple.

    J’ai beaucoup lu, beaucoup cherché, beaucoup angoissé aussi parce que je crois qu’il est fondamental pour l’être humain et en tout cas pour moi, j’en suis sûre, d’être en conformité avec… Non, pas ses valeurs, pas ses principes, rien d’aussi clair, hélas, rien d’aussi simple. Non, d’être en accord avec ce rythme intime qui vous dit que les choses sont harmonieuses ou ne le sont pas. Mais comment peut-on être humain, aujourd’hui ?

    Un rien nous sépare et nous déchire, nous brandissons nos identités singulières comme autant d’armes pointées sur les autres. Comment être humain quand nous ne reconnaissons pas l’autre comme frère et nos frères comme avenir ? Comment être humain et en faire une valeur quand nous sommes des animaux comme les autres, dans un écosystème que l’on détruit par inconscience de notre place et du miracle qu’il constitue ?

    Comment être humain quand on ne nous demande plus que de consommer, consommer, consommer, même plus produire ! On n’en a pas besoin, d’ailleurs on surproduit plus qu’on ne surconsomme et ça s’accélère parce que valeur et richesse sont totalement décorrélées.

    Nous vivons des temps de changements majeurs, d’angoisse eschatologique, traqués, et sur la défensive. Dans une dissonance cognitive totale, nous errons, entre la survalorisation de la rationalité et la prédominance de l’émotionnel, sans jamais passer par la case réflexive. Alors nous likons telle ou telle chose, étalons nos traumas, brandissons notre expérience sensible pour justifier de ne pas être des robots, cochons des cases pour prouver que nous ne le sommes pas, tout en rentrant le ventre désespérément… Quand nous passons à côté de ce qui nous ferait Hommes : notre capacité à penser, à créer, à concevoir sans réelle limite, ce pouvoir formidable qui justement, nous a permis de nous transcender jusqu’à voler, plonger et même aller dans l’espace, nous voir à distance, observer l’invisible, disposer de presque tout le savoir au bout des doigts et en faire… Une IA qui le ferait mieux que moi ? Vraiment ?

    Il y a dans l’air comme une chape de fatalité : ça n’ira pas mieux demain et en plus, on le sait, on nous le martèle tous les jours, c’est de notre faute. Tout est de notre faute : être gros, être laid, être vieux ou fragile, avoir des politiciens pourris ou les ours blancs qui meurent, c’est tout pareil : culpabilité généralisée pour des choses qu’on ne maîtrise pas. Tu m’étonnes que ça nous rende violents ! Et indifférents et sur la défensive et tout prêts à faire haro sur un hmar qui ne soit pas nous.

    N’empêche, il est toujours là, ce rythme intime, qui nous dit ce qui est harmonieux ou pas. Et c’est lui qui nous arrête, parfois, au détour d’un miroir et nous fait tout d’un coup nous sentir fragiles, et parfois tellement loin de nous ou de ce qu’on aurait voulu être. Comment être un Homme, mon fils ? Je ne sais pas, je ne sais vraiment pas, alors que ta vie n’a rien à voir avec la mienne, ton enfance, ton rythme à toi dans ce monde bousculé entouré d’écrans et de stimulations constantes, rien n’est réellement semblable… Et qu’adviendra-t-il, demain ? Pourrais-je t’en protéger ? Oh ! Quel mouton sacrifier pour que mon fils soit épargné ? Oui, la tentation est grande, vraiment… Si ce n’est que je l’entends, ton rythme intime, quand tu m’interroges, les yeux dans les yeux, sur le Bien et le Mal et le sens de la vie. Je crois que c’est à ce moment-là, qu’on est humain, mon fils. Et il est plus que temps de le redevenir, ensemble.

    Si nous savons faire face au désastre sans perdre empathie et raison, si nous savons prévoir sans affolement, si nous savons nous adapter sans devenir flottants, si nous nous remettons en cause, si nous réfléchissons, si nous acceptons, enfin, de cesser d’être distraits pour nous poser les bonnes questions, alors l’Avenir, la Chance et la Science seront peut-être enfin en notre faveur. Et, ce qui vaut mieux que la Chance et la Science, nous serons des Hommes, mon fils.

  • Créativité sous contraintes

    Me revoilà au Maroc après des années d’absence et de silence.

    Et laissez-moi vous dire que c’est pas coton. Certains (beaucoup, je trouve, j’en suis émue) se souviennent de moi. Certains voudraient bien me voir refaire ce que je faisais avant. Et moi, une seule question occupe réellement mon esprit : comment vous toucher à nouveau, comment relancer le dialogue ? Non pas seulement avec mon public d’avant, mais avec le Maroc d’aujourd’hui, avec ceux qui ne me connaissent pas encore, peut-être ceux qui ne parlent pas le français, d’ailleurs, ou ne lisent plus, ou même, lisent et en français mais ne me trouveraient pas quand même.

    C’est que, même ceux-là sont inaccessibles a priori : encore faut-il que je passe les barrières de tout un tas de trucs qui justement n’ont pas d’oreilles mais de vachement bons mécanismes : les algorithmes. Et c’est la double contrainte parfaite, celle qui vous — qui nous — empêche collectivement de rassembler autant que nous le voudrions nos énergies. Que voyez-vous de mes posts ? Ceux qui ont des liens ? Des vidéos ? Du texte ? Des commentaires ? Ceux qui sont repartagés ? Ou aucun ? Sur quelle plateforme ? Selon des calculs que je ne peux pas faire, mais qui m’obligeront à compter à la fois sur ma capacité à faire de la pub et le plus grand des hasards, il y a plus de chances que ceux d’entre vous qui souhaitez me trouver ne le puissent pas, plutôt que l’inverse. Et moi qui vous mets en garde contre l’instrumentalisation des réseaux sociaux, j’y suis soumise en plein.

    Mais bien évidemment, c’est une loi générale : pour dénoncer la réification, devoir se réduire en produit, pour agir en tant que militant, savoir que ses propos seront transformés en machine à blanchir de l’infâme, pour prendre le pouvoir politique, être contraint à la pitrerie qui amusera l’électeur, et tout à l’avenant. Sauf que, de plus en plus, se repose sous une forme toute nouvelle la question de la censure, mais sans censeur. Il ne s’agit plus de déguiser à l’esprit humain et subtil le but profond de sa réflexion : ça, vous pouvez le crier tout à fait haut, ça leur touche un octet sans bouger l’autre, aux algorithmes. Eux se préoccupent de viralité, et c’est au contraire la simplification à l’extrême qui va fonctionner, le pute-à-clics, même pas tant parce que tout le monde aime ça — on ne va pas se mentir —, mais surtout parce que les plateformes et logiciels qui déterminent vos goûts et ce que vous devriez voir ont la subtilité d’un troupeau d’éléphants à qui l’Afrique australe veut couper les défenses, trouvant refuge dans un magasin de porcelaine.

    Comment expliquer simplement la complexité ? Ça, c’est un chouette défi. Pour qu’un logiciel le relaie ? Déjà, c’est beaucoup moins glop. Et cela contribue mécaniquement à la transformation du champ politique, aussi, parce que notre vision du monde est rendue de plus en plus étroite et manichéenne au fur et à mesure que nous cliquons d’un lien sur l’autre. Et alors, il n’aura pas été important qu’un jour, vous vous soyez penché sur tel domaine dont vous voudriez des nouvelles, elles n’apparaîtront pas, tout simplement. Et, voyant ce que vous voyez, entendant ce que vous entendez, bah oui, vous avez bien raison de penser ce que vous pensez ! Mais c’est tout de même un peu couillon que notre fenêtre sur le monde se soit barrée de volets qu’on ne sait pas ouvrir.

    Cela influe sur tout, la manière de s’exprimer comme la manière de recevoir l’info. La guerre informationnelle avec les voisins, par exemple, on la subit en plein. Et comment s’en défendre quand commenter, démentir, ne fait qu’alimenter la machine ? Comment vous, en tant que Marocains, pouvez-vous vous positionner ? Comment moi puis-je le faire ? Et si, pour exister, on doit clasher, ou bien trender, comment on fait pour s’exprimer vraiment ? En novlangue ? En mots-clés ?

    Où trouver alors l’authenticité et la représentativité du réel quand nous sommes dans une caisse de résonance qui nous laisse les tympans saignants et les yeux vides ? Comment dire son vrai, au plus proche et malgré tout être entendue ? Faut-il se résoudre à choisir entre crier dans le désert ou dénaturer son propos ? Certains ont trouvé une solution qui paraît imparable : incarner ce qu’ils disent et dire ce qu’ils incarnent. Là, c’est de l’engagement, n’est-ce pas ? Ils savent d’où ils parlent car ils le vivent. Les femmes parlent des femmes, les geeks parlent aux geeks, les fans de mode aux modeux, etc. Un peu comme sur Radio Londres, d’ailleurs, on s’assure que le quidam qui écouterait par hasard ne comprendra pas tout, y’a un linguo, qui passe quand même bien en hashtag… Et ainsi faisant, les deux sabots dans son identité justificatrice, on fonde un public communautaire qui s’y retrouve pour être tous conformes au même rêve d’originalité.

    Le truc, c’est que je ne veux pas être originale ou parler de moi — enfin pas plus que mon propos ne le nécessite. C’est d’humanité, et aux humains que je veux parler. La machine est un outil qui nous asservit et nous dépasse et ça m’agace, de passer des plombes à regarder des trucs et astuces à deux clics pour essayer de faire mon boulot, qui n’a strictement rien à voir avec ça, soyons honnêtes. Et ce qui vaut pour la communication, le journalisme, la politique vaut, j’en suis sûre, pour à peu près tous les boulots. Vous faites combien de tâches stupides et absurdes d’ajustements aux machines qui n’ont rien à voir avec votre métier ? Tenez, les ingénieurs de l’US Navy avaient voulu faire les malins et foutre des écrans tactiles sur les destroyers. En voilà une idée de génie qu’elle est bonne ! Tu la vois, ta précision tactile, quand tu cailles, t’as des gants, une vitre blindée pour protéger l’écran de la flotte et un bâtiment qui gîte !

    Alors comment dire tout en respectant les cases que l’on veut dénoncer, qu’on voudrait exploser, pour se sentir un peu libre, enfin ! de réfléchir en paix et en commun ? Je n’ai pas trouvé la solution, ni pour le monde, ni pour moi, hélas. Hormis, comme tous les autres, espérer un miracle qui consisterait à me transformer en produit juste sur mesure pour moi et pour vous, mais qui passerait quand même les machines. Un truc que je saurais faire, quoi, et puis qui vous plairait. Allez, rêvons pleinement : qui me permettrait de dire selon ce rythme intime que je sens, cette harmonie qui guide le Vrai du reste, pour moi et qui résonnerait en vous. Et alors, comme dans les contes de fées modernes, la marraine du buzz se penchant sympathiquement sur le berceau de mon projet nous ferait vivre heureux et avec beaucoup de followers, qui à leur tour, développeraient leurs projets et… Hahaha ! P’têt ben qu’oui, p’têt ben qu’non !

    Mais au final, je crois que ce que j’essaie de dire est qu’il va falloir imposer que l’humain soit la règle et que la statistique, les trends, les algorithmes et le reste aillent nous attendre au vestiaire.

    Parce que savoir d’où l’on se place, ce n’est pas s’assigner à résidence identitaire, c’est se recentrer, toujours, non pas sur son nombril mais son essence pour être sujet des événements. Mais toujours pour se rencontrer, les uns, les autres… Vaste programme !

  • Éloge de l’impur

    Je ne sais pas pour vous, mais j’ai le sentiment d’être submergée de gens convaincus mordicus non seulement d’avoir raison, ce qui est d’une banalité affligeante et nous affecte tous, mais surtout de détenir le Vrai, le Bon, le Pur. Et bien sûr d’être les seuls.

    Alors Pur tout, hein, et surtout n’importe quoi : pureté ethnique, pureté religieuse, pureté nationale, pureté morale, on en a la nausée rien qu’à les écouter, tous ces grandiloquents persuadés d’être du bon côté d’une barrière infranchissable. Et voilà, on y revient, à mon horreur de la ligne tracée qui sépare le bon frère de l’ivraie.

    Pendant ce temps-là, des valeurs morales, on n’en déborde pas. La fraternité, l’humanité ne sont pas ce qu’il y a de plus répandu, et partout, toujours, des slogans justifient que l’Œil soit dans la tombe à regarder Caïn en chacun. Alors, quand on y pense, on s’égosille d’horreur cinq minutes… Et puis on hoche la tête d’un air grave et on retourne à notre tajine.

    Et on se ment, bien sûr, tout le temps. Et pas seulement nous ici, on de partout, on d’ailleurs, comme autant de on qui sont nous, individuellement et collectivement. Comment fait-on, je ne sais pas trop, seulement voilà. On vante le progrès, on critique les pessimistes et les velléitaires, seulement on ne partage pas les opportunités et on n’augmente pas les salaires.

    On s’indigne de la corruption, en glissant un billet pour faire simple au besoin. On voue aux gémonies l’informel sans déclarer sa femme de ménage. On fait la prière et on insulte l’homosexuel ou bien la fille trop légère, la haine justifiée par un divin dévoyé qui n’en demandait pas tant. Mais on est Purs. Loin de l’influence : du voisin, de l’Occident, de l’Orient, de l’Afrique, des Illuminatis, du Grand Capital, de l’Autre en général et de la Décadence Morale qui fait que rien ne va plus, ma bonne dame. C’est terrifiant, personnellement, je ne vois pas trop dans quel pré de tradition bien vécue l’herbe serait plus verte au point que tant de mesquinerie et de sentiments racrapotés pourraient mener au Bien.

    Et puis bien sûr, on objective. Remarquez, pour déshumaniser l’autre, c’est pratique : la moitié du boulot est faite, s’il est objet, il n’est pas vous, seuls sujets d’un monde projeté à l’extérieur de soi. Alors on veut renforcer la cohésion sociale en valorisant le capital humain. On parle développement durable par l’emploi temporaire. Et la culture se défend d’être vaine en expliquant qu’elle rapporte du pognon.

    Mais franchement, rien de tout cela ne m’effarerait tant si l’on acceptait alors de nous voir tels que nous sommes : impurs, imparfaits, luttant pour respirer quand l’angoisse nous rappelle à notre mortalité, vivant de désirs et de peurs inavoués. Bien sûr, qu’on est impuissants à changer les choses, l’horreur nous échappe, on est tellement nombreux à être seuls ! Seulement il faut, justement parce que le monde est trop vaste peut-être, et qu’il nous échappe, que le Bien, lui au moins, soit du côté des Justes, c’est-à-dire nous, c’est-à-dire pas l’autre qui cumule sur sa pauvre tête de Turc toutes les culpabilités.

    Pourtant, les pierres les plus précieuses sont les plus impures : quel que soit le cristal, c’est la scorie qui fait la couleur. Et le rubis sang de pigeon, moins solide, moins pur et cent fois plus vibrant, vaudra toujours plus que le froid diamant du sang qu’on s’échange à bas prix en gage d’amour américa-mécanisé.

  • Demain

    Parfois, je me souviens que je ne suis pas seule à ne pas savoir de quoi demain sera fait. Pourtant, on en a des Prophètes, du Bonheur ou de l’Apocalypse, mais… Remballez les experts, ils ne parlent que d’eux, comme tout le monde et ne peuvent rien nous dire de ce que nous sommes ou serons, ou serons amenés à être. On ne sait pas. On en perçoit certains signes, qui nous permettront de nous raconter une histoire qui deviendra LA vraie par réinterprétation, comme à chaque fois ! Et comme à chaque fois, on y croira dur comme fer, parce qu’on en a besoin. Mais sur le moment et au fur et à mesure, pour une idée juste, qu’on aura peut-être provoquée, il y en aura 100 autres qui ne feront que passer, avant d’être dépassées… Et parfois de revenir pour d’autres raisons encore, d’autres enjeux qu’on n’avait pas prévus et qui les réactualisent. C’est comme ça, comme un ballet aveugle, dans le noir, nous avançons, le plus souvent inconscients des autres danseurs et ça donne quelque chose que bien pompeusement, on appelle, selon les milieux et le sujet, Performance Artistique ou bien Destin des Peuples, allez… Mettez autant de majuscules que vous voulez à ces mots-là, il n’y en aura jamais assez pour nous rassurer sur la crédibilité de la démarche. Et pour cause : au fond, nous le savons qu’il n’y en a pas et c’est pour ça qu’on a besoin d’y croire et que cela ne procède d’aucun savoir transcendant.

    Alors comment se projeter dans ce monde en mouvement tellement rapide, imprévisible, surprenant, incontrôlé et incontrôlable ? L’idée simple que l’on n’est pas tout seuls. Pas tout seuls à déterminer nos vies, pas tout seuls à prendre les décisions qui pourtant, nous affectent. Pas tout seuls à créer le vent de l’histoire, cette croyance qui, pour n’être basée sur rien, nous emporte quand même et justifie les pires horreurs, les indifférences les plus cruelles et les compromissions les moins éthiques, rien que pour vivre, bordel !

    Je ne sais toujours pas de quoi demain sera fait. Mais il me paraît bien que tous, dans le monde, nous ressentons confusément, même quand on ne veut surtout pas le voir, que nous sommes, au présent, dans l’une de ces crises qui déterminera après coup, quand l’histoire pourra s’écrire, ce que nous avons été et sommes en profondeur. Et nous en sommes tous affectés. Tous, même si à des degrés divers et chacun différemment. Donc encore une fois, nous ne sommes pas seuls, dans cette équation à résoudre avec un langage autre que les mathématiques et que l’on ne maîtrise pas. Et quelle que soit notre attitude par rapport à la vie, il faudra bien que chacun pour soi-même, nous déterminions, non pas l’avenir, non pas ce que l’on en veut, mais ce que l’on en fait, car chaque acte, chaque pensée créatrice ou castratrice fera partie du tout que l’on nommera l’histoire. Bien sûr, il y faut des idées, et même des idéaux pour faire le choix des choix qu’on fait, quels qu’ils soient. Parfois par défaut, parfois par croyance et parfois avec passion. Sans doute faut-il identifier ce qui ne fonctionne pas et tenir pour comptables ceux qui en seraient responsables, sinon, sans conséquences, comment éviter que d’autres ne fassent pareil ? Pourtant, cela ne suffit pas si l’on ne se rappelle pas que l’on n’est pas tout seuls à avoir des idées, des idéaux et des coupables en tête de tout ce qui ne va pas.

    On n’est pas tout seuls, l’autre existe autant que moi et je ne sais pas ce qu’il sait, ce qu’il pense, ce qu’il veut pour lui-même et c’est pour ça qu’à chaque fois que je regarde le monde changer sous mes yeux, c’est une surprise de le voir évoluer, de cette manière-là que personne exactement n’avait prévue ou tout à fait voulue. Je veux, et c’est mon point de croyance, y voir l’espoir : le pire n’est pas plus certain que le reste de ce que je projette de demain. Je veux, et c’est mon point d’engagement, y voir l’humain, cet autre déconcertant et à jamais insaisissable, avec amour. Alors, parce que c’est important, je vœux pour vous le meilleur à votre aune, l’espoir comme un baume à vos besoins profonds, à vos aspirations singulières, à cette harmonie du pas-tout-seuls-pas-forcément-ensemble-mais-jamais-sans-attaches, qui, je crois, caractérise notre humanité commune.

    Je ne sais pas de quoi demain sera fait, je ne peux pas en espérer l’idéal pour tous – puisque nous n’aspirons pas à la même chose. Je vœux y croire un avenir commun, où nous ne nous serons pas tout à fait perdus en chemin, ou de vue. Et je vous souhaite de trouver, dans toutes les surprises que la vie nous réserve à tous, ces moments de grâce qui font que tout vaut le coup, et tout est renouvelé. Un éclat de rire en plein deuil, qui résonne comme la vie même ; le sourire d’un enfant dont la confiance vous ferait pleurer de reconnaissance d’avoir su en être digne ; la complicité muette d’une rencontre fugace qui infléchit, même légèrement, la tonalité morose d’une journée banale… Tous ces moments-là, je les regarde avec plus de considération et de gratitude que je n’admets dans ma vie les autres, les micro-humiliations du quotidien, les désagréments récurrents, l’hostilité de ceux qui décidément, ne veulent pas nous aimer et il n’est pas bien sûr qu’ils soient bien sûrs de leurs raisons pour ça.

    Et puisque lorsque je parle, je ne peux parler que de moi, je vous souhaite à tous de pouvoir vous dire vous, et rien d’autre, avec satisfaction et réjouissance, comme je l’espère pour moi. Le reste adviendra quand même, qu’on se le souhaite ou pas. Et ce n’est pas ça pour autant qui fera notre vie, même si cela fait l’histoire – et parfois pas.