• Break The Frame

    Une IA peut-elle sortir du cadre ?

    Après vingt ans à poser des questions aux humains, j’ai commencé à en poser une aux machines.

    Je sais presque rien sur presque tout

    Un expert sait presque tout sur presque rien. Moi, je sais presque rien sur presque tout.

    La formule est évidemment caricaturale, mais elle décrit assez bien quelque chose que j’ai fini par comprendre après plus de vingt ans de journalisme, d’interviews, de débats, de modérations et parfois de consulting stratégique : bien que je ne sois généralement pas la personne qui en sait le plus dans la pièce, parfois, je pose LA bonne question. Pourquoi ? Pendant longtemps, j’ai considéré que c’était ce qui me rendait « bonne » dans mon métier : une posture comme une donnée du métier.

    Face à un dossier, je passe assez naturellement d’un niveau d’analyse à un autre. Une question économique peut m’amener vers la politique, puis vers la psychologie d’un acteur, l’histoire d’une institution, une dynamique sociale ou un problème d’incitations. Je peux rapprocher une situation d’une autre qui appartient apparemment à un univers très différent, puis revenir au problème de départ avec une question nouvelle.

    Ce n’est pas passer du coq à l’âne : le déplacement EST précisément l’opération. Il permet parfois de voir qu’une contrainte présentée comme technique est surtout organisationnelle, qu’un problème de communication cache un rapport de force, qu’une donnée considérée comme un résultat n’est qu’une variable intermédiaire, ou qu’une décision présentée comme binaire cesse de l’être dès qu’on change l’échelle de temps.

    Cette manière de raisonner ne garantit évidemment pas de meilleures réponses. Je peux me tromper, faire une mauvaise analogie, surinterpréter un signal ou manquer une information que l’expert voit immédiatement. Mais elle produit assez régulièrement des questions qui n’étaient pas présentes dans le cadre initial.

    Et parfois, la question fructueuse n’est pas : « Quelle est la bonne réponse ? » mais : « Pourquoi sommes-nous en train de répondre à cette question-là ? »

    Puis les machines se sont mises à raisonner

    L’arrivée des IA génératives a rendu cette vieille habitude professionnelle beaucoup plus intéressante à mes yeux. En quelques années, les modèles sont devenus capables d’absorber des dossiers considérables, de comparer des options, d’expliciter des risques, de produire des scénarios, de rechercher des contradictions et de soutenir des raisonnements complexes. En parallèle, les approches de red teaming, les systèmes adversariaux, les architectures multi-agents et les « AI sparring partners » se multiplient. Le coût du raisonnement machine baisse, et la possibilité de faire critiquer une analyse par une autre IA devient progressivement banale.

    Une grande partie du débat porte donc, assez logiquement, sur les performances comparées des humains et des machines. Sur certaines tâches formalisées, les progrès sont spectaculaires. Mais une question me gêne dans la manière dont nous racontons parfois cette progression : qu’appelons-nous exactement « raisonner » ? C’est vrai, ça : on ne sait même pas précisément définir ce qu’est l’intelligence qu’on veut déjà s’en remettre à une — ou plusieurs — qui seraient « artificielles » ? Bref, j’ai fait ce que je fais d’habitude : j’ai posé la question pour moi évidente que, pourtant, je ne vois pas beaucoup posée.

    Nous savons mesurer certaines opérations cognitives parce que nous savons les isoler, les décrire et construire des tests autour d’elles. Mais cela ne signifie pas nécessairement que nous avons identifié tout ce qui compte dans un raisonnement humain utile.

    Que se passe-t-il, par exemple, avec les savoir-raisonner qui n’ont jamais eu besoin d’être formalisés ? Ceux que nous rangeons sous des mots assez vagues — intuition, expérience, curiosité, culture générale, flair, transversalité — parce qu’ils sont plus faciles à reconnaître dans la pratique qu’à définir dans un benchmark ?

    Ma propre manière de travailler m’a fourni un petit terrain d’essai. Non parce qu’elle serait supérieure, mais parce que j’en connais l’histoire et que j’ai pu observer, pendant des années, qu’elle produisait parfois un effet utile.

    Une IA peut-elle réellement sortir du cadre — ou, plus précisément, se déplacer entre plusieurs cadres possibles lorsque le problème l’exige ?

    Break the Frame

    C’est de cette question qu’est née une petite expérience que j’ai appelée Break the Frame.

    L’idée de départ était volontairement simple. Je ne voulais pas demander à une IA : « Trouve les faiblesses de cette réponse » ou « Joue l’avocat du diable ». Je voulais lui demander de remonter d’un étage : ne considère pas comme nécessairement valide le problème tel qu’il est formulé. Ne tiens pas automatiquement pour acquis les objectifs déclarés, les contraintes présentées, les options proposées ni les relations causales contenues dans le dossier.

    Autrement dit : avant de résoudre le problème, examine la construction du problème.

    Le protocole lui demande notamment de distinguer faits établis, inférences, hypothèses et inconnues ; de rechercher les faux dilemmes, les variables absentes susceptibles de modifier la décision, les contraintes qui ne sont peut-être pas réelles, les intérêts et incitations des acteurs, les explications concurrentes et les effets indirects ou de second ordre.

    La question expérimentale n’est donc pas simplement de savoir si cette consigne rend l’IA « plus critique ». Elle est de savoir si elle provoque une mobilité cognitive différente : est-ce que la machine cesse parfois de chercher la meilleure solution à P pour se demander si P est réellement le problème qu’il faut résoudre ?

    Trois façons de regarder le même dossier

    Pour tester cette idée, j’ai commencé par reconstruire des décisions réelles à un instant T0. Des décisions d’entreprise, de collectivités… L’important était de faire construire par une IA une question importante qui s’était posée à une grosse organisation, à un moment nommé T0, d’anonymiser cette entreprise, puis de construire deux dossiers différents : un qui présente tous les éléments de décision pertinents et la question qui s’est posée ; un second, qui resterait secret jusqu’à ce que le test soit complet et qui donnerait le résultat de la décision effectivement prise et ses conséquences. Le principe est important : au moment de l’analyse, ni l’humain ni les IA ne doivent connaître ce qui s’est passé ensuite, sans quoi, forcément, leurs réponses seraient biaisées.

    Chaque dossier est alors soumis à trois analyses différentes.

    La première, H, est une analyse humaine. H n’est surtout pas un corrigé. Dans cette première série, H est aussi une condition imparfaite et très particulière : c’est moi. Je suis à l’origine de l’hypothèse et j’incarne précisément le type de raisonnement transversal qui l’a fait naître. Je peux donc servir de point de comparaison, certainement pas de vérité terrain.

    La deuxième, IA-S, reçoit une consigne exigeante mais conventionnelle : analyser la situation, recommander la meilleure décision avec les informations disponibles, comparer les options, expliciter les avantages et risques, identifier les incertitudes et demander les informations supplémentaires nécessaires. Je tenais à ce que cette baseline ne soit pas artificiellement faible. La comparaison n’a aucun intérêt si l’on oppose BTF à un mauvais usage de l’IA.

    La troisième, IA-A, reçoit le même dossier, mais avec le protocole adversarial Break the Frame.

    H ↔ IA standard ↔ IA adversariale, tous aveugles à la suite des événements.

    Une fois les trois analyses produites, seulement alors, j’ouvre le dossier R : ce qui s’est réellement passé après T0. R n’est pas davantage un corrigé. Une bonne décision peut avoir un mauvais résultat ; une mauvaise décision peut être sauvée par les circonstances. Mais la réalité ultérieure permet de regarder quelles variables se sont effectivement révélées importantes, quels mécanismes ont joué et quelles questions posées à T0 paraissent, rétrospectivement, particulièrement pertinentes.

    Trois cas, et déjà un problème

    J’ai mené cette première série sur trois décisions réelles. Je raconterai les cas séparément dans le Labo IA, avec les dossiers et les résultats lorsque leur présentation sera suffisamment propre. À ce stade, je préfère résumer, parce qu’on ne va pas y passer trois heures pour un premier article qui vous demande déjà d’être très patient avec moi pour lire autant.

    Mais les trois essais font déjà apparaître un motif.

    L’IA standard a généralement tendance à faire très bien ce qu’on lui demande : résoudre le problème fourni. Le protocole adversarial produit un travail différent. Il remonte plus volontiers vers la construction du problème, conteste davantage les prémisses et fait apparaître des variables ou des options qui ne sont pas immédiatement présentes dans le cadrage initial.

    Cela ne signifie pas pour autant qu’il reproduit spontanément le type de déplacement qui m’intéresse.

    Dans les trois premiers cas, l’analyse adversariale a rarement dépassé le cadre réel de la question posée autant que H pouvait le faire. Elle pouvait déconstruire méthodiquement un cadre sans nécessairement effectuer le saut vers un autre référentiel qui ferait apparaître une question entièrement nouvelle. Inversement, elle était souvent plus systématique que H et pouvait identifier des éléments que l’analyse humaine avait manqués.

    Et surtout, quelque chose d’assez embarrassant est arrivé : après plusieurs heures passées sur chaque cas, il est devenu difficile de répondre proprement à la question la plus évidente.

    Laquelle des trois analyses est « meilleure » ?

    Une analyse pouvait aboutir à une recommandation historiquement pertinente sans avoir effectué le déplacement cognitif qui m’intéressait. Une autre pouvait révéler une prémisse remarquable sans que cette découverte change finalement la décision. H pouvait voir une structure que les machines n’avaient pas vue et, dans le même dossier, manquer un risque qu’elles avaient parfaitement identifié.

    Le classement devenait moins intéressant que la cartographie des opérations réalisées.

    Trouver la réponse, trouver la question

    C’est probablement la première vraie leçon de Break the Frame : il faut distinguer au moins deux performances.

    Étant donné un problème P, quelle est la meilleure solution ? C’est une tâche sur laquelle une IA moderne peut être extraordinairement forte.

    Étant donné un problème présenté comme P, P est-il réellement le problème qu’il faut résoudre ? C’est cette seconde tâche qui m’intéresse davantage.

    Et il existe peut-être une troisième possibilité : le changement de question peut émerger sans avoir été explicitement demandé, parce que le raisonnement circule entre plusieurs référentiels et rencontre ailleurs une structure qui transforme la lecture du problème initial.

    C’est ce mouvement que j’appelle ici, faute de terme plus satisfaisant, transversalité. Non pas posséder une quantité encyclopédique de connaissances disparates, mais savoir circuler entre elles sans perdre le fil du problème ; changer de niveau, d’échelle ou de domaine lorsqu’un autre cadre devient plus fécond.

    La question n’est plus alors de faire « penser l’IA comme moi ». Elle devient : quelles opérations composent réellement ce savoir-raisonner ? Lesquelles sont reproductibles par une machine ? Lesquelles apparaissent spontanément chez elle ? Lesquelles exigent une instruction explicite ? Et que gagne-t-on — ou que perd-on — lorsque l’on essaie de les formaliser ?

    Peut-être que nous ne mesurons pas la bonne chose

    C’est ici que la petite expérience BTF rejoint une question beaucoup plus large.

    Quand nous disons qu’une IA devient meilleure que l’humain en raisonnement, nous parlons nécessairement des formes de raisonnement que nous avons réussi à définir et à évaluer. C’est déjà considérable. Mais ce périmètre mesurable n’est peut-être pas identique à l’ensemble des savoir-raisonner qui comptent dans la vie professionnelle, sociale ou politique.

    Combien de capacités cognitives humaines utiles sont aujourd’hui traitées comme du style, de l’intuition, de la curiosité, de la culture générale ou simplement une manière personnelle de réfléchir, alors qu’elles constituent peut-être des opérations de raisonnement à part entière ?

    La question me paraît d’autant plus importante que les IA deviennent performantes et peu coûteuses. Le risque n’est pas seulement de surestimer ce qu’elles savent faire. Il est aussi de définir progressivement le « bon raisonnement » à partir de ce que nous savons mesurer chez elles — puis de dévaloriser, dans les organisations, les capacités humaines qui résistent mal à cette formalisation. Or certaines pourraient pourtant être précisément celles dont nous avons besoin lorsqu’un système produit une réponse extraordinairement cohérente à une question mal posée ! Bref, est-on en train de faire avec l’IA précisément ce que je constate empiriquement avec le numérique en général : plutôt que d’adapter la machine à l’humain, d’adapter progressivement l’humain à la machine ? Si tel était le cas, nous aurions un problème, un vrai, sur lequel il va falloir se pencher.

    Je n’ai évidemment aucune démonstration de cela. Break the Frame est un terrain beaucoup trop modeste pour en fournir une. Mais il permet au moins de transformer une intuition professionnelle en une série de questions un peu plus précises.

    Ce que Break the Frame n’est pas

    Soyons clairs : évidemment, Break the Frame ne prétend pas être une expérience scientifique.

    Trois cas ne démontrent rien, le protocole évolue, la condition humaine est constituée d’une seule personne, qui est également à l’origine de l’hypothèse, l’évaluation n’est pas aveugle et nous ne disposons pas encore d’une métrique suffisamment robuste pour classer proprement les productions.

    MAIS : BTF se veut être une exploration structurée. Son objectif est de faire émerger des hypothèses plus précises, des catégories observables et, éventuellement, un protocole qui pourrait un jour être testé de manière plus sérieuse par des gens dont c’est le métier.

    La suite consiste donc moins à accumuler des dizaines de cas qu’à améliorer ce que nous observons : quelles prémisses sont acceptées ou contestées ? Quelles variables absentes apparaissent ? Quels changements de niveau sont effectués ? Quelles options nouvelles deviennent visibles ? Quel est le delta entre le cadre initial et le cadre final ? Et surtout : ces déplacements améliorent-ils réellement la décision, ou produisent-ils simplement davantage de sophistication et de bruit ?

    Et si Break the Frame n’était que le premier cas ?

    Plus j’avance, moins je suis certaine que la question la plus intéressante soit « est-ce que BTF marche ? »

    La transversalité n’est peut-être qu’un exemple parmi d’autres de savoir-raisonner humains difficiles à isoler. Il pourrait en exister autour de l’intuition experte, de la détection de signaux faibles, de la contextualisation sociale, du changement d’échelle, de l’analogie, ou de cette étrange capacité à savoir que quelque chose manque avant même de pouvoir dire quoi.

    Je ne sais pas encore lesquels de ces objets sont réellement distincts, lesquels portent déjà des noms très précis dans des disciplines que je connais mal, ni lesquels survivraient à une expérimentation sérieuse. C’est justement une bonne raison de ne pas les transformer trop vite en théorie.

    À mesure que nous apprenons à mesurer ce que les intelligences artificielles savent faire, j’ai envie de regarder d’un peu plus près ce que les humains savent faire sans avoir jamais eu besoin de le mesurer.

    Break the Frame est donc mon premier cobaye.

    Pour l’instant, l’hypothèse de travail tient en trois phrases : certains problèmes décisionnels sont moins limités par notre capacité à trouver une bonne réponse dans un cadre donné que par notre capacité à identifier le cadre dans lequel la bonne question devient visible. Un raisonnement humain transversal peut parfois effectuer spontanément ce déplacement. Break the Frame teste s’il est possible de provoquer plus systématiquement une partie de cette mobilité chez une IA — et de comprendre ce qui se passe lorsque les propriétés du raisonnement humain et du raisonnement machine se rencontrent.

    La suite sera publiée ici, dans le Labo IA. Y compris si l’expérience finit par montrer que l’idée de départ était mauvaise.

  • L’occident du monde arabe

    Combien de fois ne m’a-t-on pas dit que, n’étant pas marocaine, je ne comprenais rien ?

    — « Vous appliquez un référentiel occidental, mais on est en Orient, ici, Madame ! »
    — « Non, nous sommes en Afrique. »

    Mais en vrai, il faudrait que j’assume ma pensée jusqu’au bout : bien sûr que si, nous sommes en Occident !… L’Occident du monde arabe : Al-Maghreb, le Couchant.

    Au moment de la splendeur arabe, nous sommes ici à l’extrême occident du rêve d’une terre d’Islam unifiée. Au-delà, c’est une autre Afrique dont nous sommes la frontière. Frontière aussi du monde européen dit occidental pour qui, depuis Rome, nous sommes la Barbarie, non pas au sens que l’on entend aujourd’hui, mais à celui plus simple de l’époque : ce qui est étranger.

    Non, nous sommes tout sauf l’Orient, l’aube, l’origine, constamment préoccupé du retour aux sources, à sa pureté primale, au salaf — et donc parfois, accessoirement, au salafisme. Nous ne sommes pas Rome non plus, évidemment, car notre nature n’est pas dans le jaillissement d’une source unique, pure et purissime, mais dans le mélange créatif et un peu chaotique des frontières. Un peu de malékisme et un peu de mysticisme soufi, on érige le savoir, même profane, en joyau de zaouïas saintes du Sud et, tandis qu’on se transmet religieusement les textes des philosophes antiques, on prie Allah, son Prophète, tout en respectant les esprits et les djinns.

    Le Maroc n’a pas le goût de la pureté, il a celui du compromis gouailleur qui sait bien ce que c’est d’être humain, le goût de l’esthétique et de l’emportement souriant, sur fond d’intégration dans la tribu pour peu que l’on épouse la « fille de l’oncle », la bent nass. Oui, finalement, tout le monde est d’une même et grande famille, un peu mélangée, faussement endogame. On y entre, marhbabik, et moi aussi, l’occidentale de l’Occident, j’y ai ma place, finalement. Des gens comme moi, on en fréquente, on en connaît depuis toujours ici : c’est le jeu de la frontière que de voir passer et s’installer tant et tant de gens de tant et tant d’opinions et de contrées.

    Alors bien sûr, ce n’est pas de vouloir appartenir au grand rêve de l’arabité qui pose problème : cela, c’est logique, historique, identitaire. Mais c’est d’oublier que nous sommes la frontière de l’arabité, le Couchant, le Maghreb, l’Occident du monde arabe. Ne pas se rappeler cette nature profonde, nourricière, c’est s’oublier et se laisser entraîner dans une dialectique contre laquelle nous ne sommes pas armés. La grandiloquence, c’est l’apanage de celui qui se veut pur et y oppose tout ce qui n’est pas lui. Nous sommes tout sauf cela.

    Attention, nous ne sommes pas le contraire non plus, comme certains voisins nous dépeignent parfois. Nous ne sommes même pas hétéroclites, mais bel et bien unis (eh oui !) par la conscience même de notre diversité. C’est que le Maghreb, c’est le contraire du manichéisme et c’est pour cela que je l’aime. C’est avant tout une terre d’humanité : aspirer à la vertu sans tomber dans l’orgueil, tendre vers l’unité à travers le différent, accueillir l’étranger avec curiosité et non méfiance, parce que l’échange est une nécessité, un commerce, un mode de vie, une joie.

    Non, nous ne sommes pas en Orient. Ça tombe bien : je n’ai pas ma place en Orient. Mais ici ? Totalement, absolument, j’y suis à l’aise avec mes frères de frontière et de palabres, alors que, chacun chez soi et Dieu pour tous, nous prions différemment, mais pour la même chose. Une vie pas si grandiose et pas si mal non plus, où nous élèverions nos enfants, aimerions, serions aimés et trouverions ensemble un sens à l’existence. Inch Allah !

  • Comment être un Homme, mon fils ?

    Comment être un Homme, mon fils ? Légalement, tu es à un an, très exactement, de le devenir… Mais sais-tu déjà ce que cela signifie ? T’ai-je dit tout ce que je devais pour t’y préparer ? T’ai-je transmis tout ce que je savais ? C’est que je ne sais pas forcément grand-chose : être humaine, peut-être, au vrai, au sens profond du terme, mais ça n’est pas si simple.

    J’ai beaucoup lu, beaucoup cherché, beaucoup angoissé aussi parce que je crois qu’il est fondamental pour l’être humain et en tout cas pour moi, j’en suis sûre, d’être en conformité avec… Non, pas ses valeurs, pas ses principes, rien d’aussi clair, hélas, rien d’aussi simple. Non, d’être en accord avec ce rythme intime qui vous dit que les choses sont harmonieuses ou ne le sont pas. Mais comment peut-on être humain, aujourd’hui ?

    Un rien nous sépare et nous déchire, nous brandissons nos identités singulières comme autant d’armes pointées sur les autres. Comment être humain quand nous ne reconnaissons pas l’autre comme frère et nos frères comme avenir ? Comment être humain et en faire une valeur quand nous sommes des animaux comme les autres, dans un écosystème que l’on détruit par inconscience de notre place et du miracle qu’il constitue ?

    Comment être humain quand on ne nous demande plus que de consommer, consommer, consommer, même plus produire ! On n’en a pas besoin, d’ailleurs on surproduit plus qu’on ne surconsomme et ça s’accélère parce que valeur et richesse sont totalement décorrélées.

    Nous vivons des temps de changements majeurs, d’angoisse eschatologique, traqués, et sur la défensive. Dans une dissonance cognitive totale, nous errons, entre la survalorisation de la rationalité et la prédominance de l’émotionnel, sans jamais passer par la case réflexive. Alors nous likons telle ou telle chose, étalons nos traumas, brandissons notre expérience sensible pour justifier de ne pas être des robots, cochons des cases pour prouver que nous ne le sommes pas, tout en rentrant le ventre désespérément… Quand nous passons à côté de ce qui nous ferait Hommes : notre capacité à penser, à créer, à concevoir sans réelle limite, ce pouvoir formidable qui justement, nous a permis de nous transcender jusqu’à voler, plonger et même aller dans l’espace, nous voir à distance, observer l’invisible, disposer de presque tout le savoir au bout des doigts et en faire… Une IA qui le ferait mieux que moi ? Vraiment ?

    Il y a dans l’air comme une chape de fatalité : ça n’ira pas mieux demain et en plus, on le sait, on nous le martèle tous les jours, c’est de notre faute. Tout est de notre faute : être gros, être laid, être vieux ou fragile, avoir des politiciens pourris ou les ours blancs qui meurent, c’est tout pareil : culpabilité généralisée pour des choses qu’on ne maîtrise pas. Tu m’étonnes que ça nous rende violents ! Et indifférents et sur la défensive et tout prêts à faire haro sur un hmar qui ne soit pas nous.

    N’empêche, il est toujours là, ce rythme intime, qui nous dit ce qui est harmonieux ou pas. Et c’est lui qui nous arrête, parfois, au détour d’un miroir et nous fait tout d’un coup nous sentir fragiles, et parfois tellement loin de nous ou de ce qu’on aurait voulu être. Comment être un Homme, mon fils ? Je ne sais pas, je ne sais vraiment pas, alors que ta vie n’a rien à voir avec la mienne, ton enfance, ton rythme à toi dans ce monde bousculé entouré d’écrans et de stimulations constantes, rien n’est réellement semblable… Et qu’adviendra-t-il, demain ? Pourrais-je t’en protéger ? Oh ! Quel mouton sacrifier pour que mon fils soit épargné ? Oui, la tentation est grande, vraiment… Si ce n’est que je l’entends, ton rythme intime, quand tu m’interroges, les yeux dans les yeux, sur le Bien et le Mal et le sens de la vie. Je crois que c’est à ce moment-là, qu’on est humain, mon fils. Et il est plus que temps de le redevenir, ensemble.

    Si nous savons faire face au désastre sans perdre empathie et raison, si nous savons prévoir sans affolement, si nous savons nous adapter sans devenir flottants, si nous nous remettons en cause, si nous réfléchissons, si nous acceptons, enfin, de cesser d’être distraits pour nous poser les bonnes questions, alors l’Avenir, la Chance et la Science seront peut-être enfin en notre faveur. Et, ce qui vaut mieux que la Chance et la Science, nous serons des Hommes, mon fils.

  • Créativité sous contraintes

    Me revoilà au Maroc après des années d’absence et de silence.

    Et laissez-moi vous dire que c’est pas coton. Certains (beaucoup, je trouve, j’en suis émue) se souviennent de moi. Certains voudraient bien me voir refaire ce que je faisais avant. Et moi, une seule question occupe réellement mon esprit : comment vous toucher à nouveau, comment relancer le dialogue ? Non pas seulement avec mon public d’avant, mais avec le Maroc d’aujourd’hui, avec ceux qui ne me connaissent pas encore, peut-être ceux qui ne parlent pas le français, d’ailleurs, ou ne lisent plus, ou même, lisent et en français mais ne me trouveraient pas quand même.

    C’est que, même ceux-là sont inaccessibles a priori : encore faut-il que je passe les barrières de tout un tas de trucs qui justement n’ont pas d’oreilles mais de vachement bons mécanismes : les algorithmes. Et c’est la double contrainte parfaite, celle qui vous — qui nous — empêche collectivement de rassembler autant que nous le voudrions nos énergies. Que voyez-vous de mes posts ? Ceux qui ont des liens ? Des vidéos ? Du texte ? Des commentaires ? Ceux qui sont repartagés ? Ou aucun ? Sur quelle plateforme ? Selon des calculs que je ne peux pas faire, mais qui m’obligeront à compter à la fois sur ma capacité à faire de la pub et le plus grand des hasards, il y a plus de chances que ceux d’entre vous qui souhaitez me trouver ne le puissent pas, plutôt que l’inverse. Et moi qui vous mets en garde contre l’instrumentalisation des réseaux sociaux, j’y suis soumise en plein.

    Mais bien évidemment, c’est une loi générale : pour dénoncer la réification, devoir se réduire en produit, pour agir en tant que militant, savoir que ses propos seront transformés en machine à blanchir de l’infâme, pour prendre le pouvoir politique, être contraint à la pitrerie qui amusera l’électeur, et tout à l’avenant. Sauf que, de plus en plus, se repose sous une forme toute nouvelle la question de la censure, mais sans censeur. Il ne s’agit plus de déguiser à l’esprit humain et subtil le but profond de sa réflexion : ça, vous pouvez le crier tout à fait haut, ça leur touche un octet sans bouger l’autre, aux algorithmes. Eux se préoccupent de viralité, et c’est au contraire la simplification à l’extrême qui va fonctionner, le pute-à-clics, même pas tant parce que tout le monde aime ça — on ne va pas se mentir —, mais surtout parce que les plateformes et logiciels qui déterminent vos goûts et ce que vous devriez voir ont la subtilité d’un troupeau d’éléphants à qui l’Afrique australe veut couper les défenses, trouvant refuge dans un magasin de porcelaine.

    Comment expliquer simplement la complexité ? Ça, c’est un chouette défi. Pour qu’un logiciel le relaie ? Déjà, c’est beaucoup moins glop. Et cela contribue mécaniquement à la transformation du champ politique, aussi, parce que notre vision du monde est rendue de plus en plus étroite et manichéenne au fur et à mesure que nous cliquons d’un lien sur l’autre. Et alors, il n’aura pas été important qu’un jour, vous vous soyez penché sur tel domaine dont vous voudriez des nouvelles, elles n’apparaîtront pas, tout simplement. Et, voyant ce que vous voyez, entendant ce que vous entendez, bah oui, vous avez bien raison de penser ce que vous pensez ! Mais c’est tout de même un peu couillon que notre fenêtre sur le monde se soit barrée de volets qu’on ne sait pas ouvrir.

    Cela influe sur tout, la manière de s’exprimer comme la manière de recevoir l’info. La guerre informationnelle avec les voisins, par exemple, on la subit en plein. Et comment s’en défendre quand commenter, démentir, ne fait qu’alimenter la machine ? Comment vous, en tant que Marocains, pouvez-vous vous positionner ? Comment moi puis-je le faire ? Et si, pour exister, on doit clasher, ou bien trender, comment on fait pour s’exprimer vraiment ? En novlangue ? En mots-clés ?

    Où trouver alors l’authenticité et la représentativité du réel quand nous sommes dans une caisse de résonance qui nous laisse les tympans saignants et les yeux vides ? Comment dire son vrai, au plus proche et malgré tout être entendue ? Faut-il se résoudre à choisir entre crier dans le désert ou dénaturer son propos ? Certains ont trouvé une solution qui paraît imparable : incarner ce qu’ils disent et dire ce qu’ils incarnent. Là, c’est de l’engagement, n’est-ce pas ? Ils savent d’où ils parlent car ils le vivent. Les femmes parlent des femmes, les geeks parlent aux geeks, les fans de mode aux modeux, etc. Un peu comme sur Radio Londres, d’ailleurs, on s’assure que le quidam qui écouterait par hasard ne comprendra pas tout, y’a un linguo, qui passe quand même bien en hashtag… Et ainsi faisant, les deux sabots dans son identité justificatrice, on fonde un public communautaire qui s’y retrouve pour être tous conformes au même rêve d’originalité.

    Le truc, c’est que je ne veux pas être originale ou parler de moi — enfin pas plus que mon propos ne le nécessite. C’est d’humanité, et aux humains que je veux parler. La machine est un outil qui nous asservit et nous dépasse et ça m’agace, de passer des plombes à regarder des trucs et astuces à deux clics pour essayer de faire mon boulot, qui n’a strictement rien à voir avec ça, soyons honnêtes. Et ce qui vaut pour la communication, le journalisme, la politique vaut, j’en suis sûre, pour à peu près tous les boulots. Vous faites combien de tâches stupides et absurdes d’ajustements aux machines qui n’ont rien à voir avec votre métier ? Tenez, les ingénieurs de l’US Navy avaient voulu faire les malins et foutre des écrans tactiles sur les destroyers. En voilà une idée de génie qu’elle est bonne ! Tu la vois, ta précision tactile, quand tu cailles, t’as des gants, une vitre blindée pour protéger l’écran de la flotte et un bâtiment qui gîte !

    Alors comment dire tout en respectant les cases que l’on veut dénoncer, qu’on voudrait exploser, pour se sentir un peu libre, enfin ! de réfléchir en paix et en commun ? Je n’ai pas trouvé la solution, ni pour le monde, ni pour moi, hélas. Hormis, comme tous les autres, espérer un miracle qui consisterait à me transformer en produit juste sur mesure pour moi et pour vous, mais qui passerait quand même les machines. Un truc que je saurais faire, quoi, et puis qui vous plairait. Allez, rêvons pleinement : qui me permettrait de dire selon ce rythme intime que je sens, cette harmonie qui guide le Vrai du reste, pour moi et qui résonnerait en vous. Et alors, comme dans les contes de fées modernes, la marraine du buzz se penchant sympathiquement sur le berceau de mon projet nous ferait vivre heureux et avec beaucoup de followers, qui à leur tour, développeraient leurs projets et… Hahaha ! P’têt ben qu’oui, p’têt ben qu’non !

    Mais au final, je crois que ce que j’essaie de dire est qu’il va falloir imposer que l’humain soit la règle et que la statistique, les trends, les algorithmes et le reste aillent nous attendre au vestiaire.

    Parce que savoir d’où l’on se place, ce n’est pas s’assigner à résidence identitaire, c’est se recentrer, toujours, non pas sur son nombril mais son essence pour être sujet des événements. Mais toujours pour se rencontrer, les uns, les autres… Vaste programme !

  • Éloge de l’impur

    Je ne sais pas pour vous, mais j’ai le sentiment d’être submergée de gens convaincus mordicus non seulement d’avoir raison, ce qui est d’une banalité affligeante et nous affecte tous, mais surtout de détenir le Vrai, le Bon, le Pur. Et bien sûr d’être les seuls.

    Alors Pur tout, hein, et surtout n’importe quoi : pureté ethnique, pureté religieuse, pureté nationale, pureté morale, on en a la nausée rien qu’à les écouter, tous ces grandiloquents persuadés d’être du bon côté d’une barrière infranchissable. Et voilà, on y revient, à mon horreur de la ligne tracée qui sépare le bon frère de l’ivraie.

    Pendant ce temps-là, des valeurs morales, on n’en déborde pas. La fraternité, l’humanité ne sont pas ce qu’il y a de plus répandu, et partout, toujours, des slogans justifient que l’Œil soit dans la tombe à regarder Caïn en chacun. Alors, quand on y pense, on s’égosille d’horreur cinq minutes… Et puis on hoche la tête d’un air grave et on retourne à notre tajine.

    Et on se ment, bien sûr, tout le temps. Et pas seulement nous ici, on de partout, on d’ailleurs, comme autant de on qui sont nous, individuellement et collectivement. Comment fait-on, je ne sais pas trop, seulement voilà. On vante le progrès, on critique les pessimistes et les velléitaires, seulement on ne partage pas les opportunités et on n’augmente pas les salaires.

    On s’indigne de la corruption, en glissant un billet pour faire simple au besoin. On voue aux gémonies l’informel sans déclarer sa femme de ménage. On fait la prière et on insulte l’homosexuel ou bien la fille trop légère, la haine justifiée par un divin dévoyé qui n’en demandait pas tant. Mais on est Purs. Loin de l’influence : du voisin, de l’Occident, de l’Orient, de l’Afrique, des Illuminatis, du Grand Capital, de l’Autre en général et de la Décadence Morale qui fait que rien ne va plus, ma bonne dame. C’est terrifiant, personnellement, je ne vois pas trop dans quel pré de tradition bien vécue l’herbe serait plus verte au point que tant de mesquinerie et de sentiments racrapotés pourraient mener au Bien.

    Et puis bien sûr, on objective. Remarquez, pour déshumaniser l’autre, c’est pratique : la moitié du boulot est faite, s’il est objet, il n’est pas vous, seuls sujets d’un monde projeté à l’extérieur de soi. Alors on veut renforcer la cohésion sociale en valorisant le capital humain. On parle développement durable par l’emploi temporaire. Et la culture se défend d’être vaine en expliquant qu’elle rapporte du pognon.

    Mais franchement, rien de tout cela ne m’effarerait tant si l’on acceptait alors de nous voir tels que nous sommes : impurs, imparfaits, luttant pour respirer quand l’angoisse nous rappelle à notre mortalité, vivant de désirs et de peurs inavoués. Bien sûr, qu’on est impuissants à changer les choses, l’horreur nous échappe, on est tellement nombreux à être seuls ! Seulement il faut, justement parce que le monde est trop vaste peut-être, et qu’il nous échappe, que le Bien, lui au moins, soit du côté des Justes, c’est-à-dire nous, c’est-à-dire pas l’autre qui cumule sur sa pauvre tête de Turc toutes les culpabilités.

    Pourtant, les pierres les plus précieuses sont les plus impures : quel que soit le cristal, c’est la scorie qui fait la couleur. Et le rubis sang de pigeon, moins solide, moins pur et cent fois plus vibrant, vaudra toujours plus que le froid diamant du sang qu’on s’échange à bas prix en gage d’amour américa-mécanisé.