• Il est l’or

    Archive du Podcast du Bout du Monde — épisode 27, publié le 17 septembre 2019.


    Je suppose que vous avez tous suivi l’attaque au drone sur l’affinerie de pétrole Abqaiq en Arabie Saoudite, la plus grande usine au monde de traitement du pétrole brut ? 5 % de la production mondiale en moins sur le marché… Forcément, cela a fait remonter le cours du pétrole. Mais avant de revenir sur cette question (le pétrole, c’est une juste une p’tite lecture critique de la politique des 150 dernières années, c’tte affaire, un rien à résumer), j’aimerai faire un point sur l’or, qui lui aussi a remonté, du coup. Alors, rassurez-vous, bonnes gens, y’a rien à voir, nous dit-on sur tous les sites d’analyse boursier, ou presque : les marchés ont repris, et le pétrole comme l’or ont repris leur cours normal… Mais est-il exactement normal, le cours de l’or ?

    D’une part, il a pris 15 % cette année, il est à plus de 1500 dollars l’once. Oui, parce que ça aussi, ça s’échange sur les marchés en dollars… A Londres ! Ah ! Les merveilles de la mondialisation ! Pour ceux que ça intéresse, l’or physique, il est toujours en Suisse. Déjà, c’est toujours là qu’il est raffiné et purifié, au sortir des mines, un peu partout dans le monde, où les ouvriers sont douchés au karcher et fouillés jusqu’au rectum à chaque sortie de shift, quand il ne s’agit pas d’enfants (ben oui, dans les mines fermées, ils se faufilent partout). Mais si les mines sont partout, l’or physique en Suisse, sa cotation à Londres en dollars, les entreprises qui possèdent les mines ne sont pas forcément, voire très rarement de la nationalité du pays détenteur des ressources.

    Tenez, prenons Barrick, qui vient de fusionner en janvier dernier avec RandGold. Une entreprise canadienne, qui rachète, soyons clairs, une africaine et possède de ce fait 5 des 10 mines d’or les plus rentables du monde, au Nevada, en RDC, en République Dominicaine. Leur production annuelle combinée est de plus de 250 tonnes d’or. Vous imaginez ça ? Newmont Mining, américaine, plus de 150 tonnes par an produit dans ses mines en Amérique du Sud, en Asie et en Afrique. Ah ! Je suis injuste, aussi un peu aux Etats-Unis. Goldcorp, canadienne, 100 tonnes par an : quatre mines au Canada, trois au Mexique et quatre en Amérique centrale et du Sud. Kinross Gold, canadienne toujours, travaille au Brésil, au Chili, au Ghana, en Mauritanie, en Russie et aux États-Unis. Alors, il y a quelques mines nationales. En Ouzbékistan, par exemple, le Navoi Mining and Metallurgical Combinat produit de l’ordre de 70 tonnes par an. Seulement, c’est là l’expression de la volonté d’un état qui investit lourdement dans ses infrastructures aurifères, et que personne n’aide sur le marché mondial, soyez-en certains ! Et bien sûr, certains pays ont un regard très impliqué dans la gestion des entreprises minières, privées mais nationales, qui opèrent sur leur territoire, comme la Russie, par exemple. Mais dans l’ensemble, sur ce secteur tout de même assez stratégique, le marché est mondialisé, privatisé et sujet à un nombre de tours de passe-passe assez délirant.

    Mais d’abord, pourquoi c’est stratégique, l’or ? Et lequel ? Le physique ou son cours ? Le physique théorique ou concret ? Le raffiné, l’industriel, l’orfèvrerie, le potentiel, celui d’hier ou celui de demain ?

    Tous ceux qui boursicotent un peu vous diront que l’or est une valeur refuge. Ben oui, son cours est relativement stable, il constitue donc un placement dont le rapport est faible à négatif, mais qui ne se dévalue jamais vraiment et flambe en cas de crise de confiance en la monnaie. Avoir de l’or à Londres signifie le prêter à très court terme, du 3-6 mois, on n’est pas du tout dans les temporalités de la banque normale, là. Mais c’est un putain de boost à une économie, une petite injection d’or pour racheter de sa monnaie, éviter une inflation, ou faire la bascule en termes de financement. Les taux sont bas, ils payent à peine la sécurité du coffre-fort. Mais ça rend tout facile d’en avoir. Ça graisse les rouages, Bretton Woods ou pas. Le dollar, c’est bien, mais Picsou vous le dira, lui, ce que c’est qu’un bon bain aurifère, on a beau dire, on n’a pas ça avec les bitcoins ou les bons du Trésor américains. C’est ce pourquoi, à chaque signe d’une tension géopolitique, ses cours remontent, comme en ce moment. En 2011, entre la crise européenne et le Printemps Arabe, il avait dépassé les 1900 dollars l’once, avant de s’effondrer au sortir de crise – ce qui a achevé de ruiner la Grèce, un pays qui possède tout de même pas moins de 300 000 tonnes dans ses sous-sols… Qu’il ne contrôle pas ! Et puis, bien sûr, il y a l’effet de la dévaluation du dollar, qui est très bas, en ce moment. Naturellement, cela fait remonter le cours de l’or, qui ne change pas de valeur en absolu.

    Bref, au niveau boursier, vous le voyez, il grimpe, mais ce n’est pas encore la ruée. Pourtant, plusieurs indicateurs devraient faire que cela s’enflamme, au fur et à mesure que la guerre commerciale sino-américaine se poursuit. D’abord, la Chine comme la Russie larguent leurs devises américaines pour acheter de l’or en flux tendu depuis plusieurs années, maintenant. Ensuite, les grands possesseurs d’or sur les marchés qui vendaient il y a encore un an sont passés à la commande d’achat à terme. Si le mouvement se poursuit, c’est-à-dire si les marchés continuent d’acheter non seulement l’or qui passe mais l’or qui va être produit sans intention de le revendre, c’est mathématique, l’or va grimper. Et avec lui, l’argent, au plus haut depuis longtemps, dites-donc ! Encore très bon marché, certes, mais un bon investissement quand même, il suit le cours de l’or, est utile en industrie, fait des jolis bracelets qu’on ne réquisitionne presque jamais en cas de trouble, bref ! Pas une mauvaise affaire, bon an, mal an.

    Au niveau réel, maintenant que la Suisse a été obligée de lever son secret, on en sait beaucoup plus sur l’un des plus gros et plus anciens centres de raffinage du monde. Entre 2 400 et 2 600 tonnes d’or brut arrivent tous les ans en Suisse. Une fraction ne repart pas et, discrétos, la Suisse dont la balance commerciale globale est largement positive, est déficitaire sur le commerce de l’or. De fait, elle est le 7ème pays le plus riche en or du monde, sans avoir une seule mine encore ouverte depuis 1954 ! Et encore, elles étaient pas bien grosses. Selon ce même classement, les Etats-Unis possèdent la première réserve d’or au monde, tandis que le FMI se trouve en 3ème position des possesseurs de lingots, juste après l’Allemagne. Le FMI qui ne doit pas avoir beaucoup de mines chez lui, vu qu’il n’a pas de territoires, n’est-ce pas ? A côté de ça, le Pérou, l’un des pays aurifères les plus riches – et ce depuis toujours ! est 54ème sur la liste… Le Canada, qui a des mines et de très grosses entreprises de minage, walou, pas de réserve d’or ! Bref, le droit du sol n’est clairement pas le droit à l’or. Et puis dans tout ça, y’a l’or réel et l’or théorique ! Par exemple, le Maroc est censé posséder 22 tonnes d’or, mais elles sont détenues à Londres. Que se passerait-il si le Maroc voulait rapatrier son or ? Bon, je ne m’inquiète pas, le Roi doit en avoir 100 fois ça et les marocains ont la thésorisation ceinture dans le sang. Les pays CFA ont la moitié de leur réserve en France, bézef, yek ? Là encore, sortir du franc CFA n’est pas une mince affaire… Quant aux Etats-Unis, plus gros possesseurs d’or du monde, n’est-ce pas ? La Russie les accuse de n’avoir en réalité plus un gramme dans leurs coffres et c’est bien possible, quand on se souvient de quelques réponses embarrassés de certains, suite à quelques leaks très vite enterrés. On comprends pourquoi Merkel a rapatrié l’or allemand et l’a montré en exposition au peuple… Pendant que Macron, discrétos, en filait le contrôle à JP Morgan, tiens donc, mais pourquoi diable ?

    Je vois aussi sur le classement des pays du Moyen-Orient sans réserve d’or ou presque, quand le moindre émir Bidule a trois chiottes en or par chambre de ses nombreux palais et des bagouzes à chaque doigt, ne serait-ce que pour filer aux putes. Je ne voudrais pas surjouer le cliché, hein, ils ne sont peut-être pas tous comme ça. N’empêche que je trouve les super riches de plus en plus indécents, en Arabie Saoudite comme en Malaisie, tiens, où navigue « History Supreme », un yacht de 30 mètres fabriqué avec 10 tonnes d’or et de platine. En fait, il n’est fait que d’or et de platine, le bouzingue, et il appartient à un certain Robert Kuok, sans doute grand patriote et homme de distinction, lui qui fout dans son joujou l’équivalent d’1/4 des réserves d’or du pays tout entier. Là encore, attention, je distingue le bas de laine des familles, qu’elles soient bourgeoises européennes ou encore ancrées dans la tradition, comme en Afrique ou en Inde, des monstruosités éblouissantes et kitchissimes des mégalos de ce monde. D’autant que, en cas d’effondrement économique d’un pays, y’a de fortes chances que ce soit plutôt le bas de laine qu’on réquisitionne que le bateau, mais sait-on jamais ? Oui, parce que l’or possédé par les populations est stratégique aussi. Regardez comme en Pologne, on a récuré les migrants syriens de leurs bijoux de famille ? Ben en cas de guerre ou de gros problème, il devient interdit de posséder de l’or, qu’on doit rendre aux banques chargées de la collecte, contre un pognon qui n’a plus aucune valeur. Ça s’est vu 100 fois, ce pourquoi il est très difficile de rendre transparentes, comme le voudraient les états, les transactions en or. Les gens préfèrent acheter de l’or anonymement, des fois qu’il y ait des listes qui trainent…

    Pour résumer, l’or, qui s’extrait depuis l’antiquité mais jamais autant que depuis 50 ans est un marché en pleine expansion. Des mines sont découvertes tous les jours, sous les ex forêts brûlées, sous la glace du Groënland, etc. Et pourtant, il grimpe, tandis que même lui, la plus concrète, la plus infalsifiable des monnaies, connaît des tours de passe-passe incroyables, un coup l’est là, un coup l’est plus. Il a le don d’ubiquité : stocké ici, échangé là, possédé ailleurs et produit, khalas ! N’importe où dans le monde et à n’importe quel prix. Un signe de plus de la récession prochaine et des tensions qui l’accompagnent… Ou des tensions et de la récession qui l’accompagne ? Mhum… En tout cas, si j’étais vous, je n’hésiterais pas trop à acheter ce joli petit bracelet qui vous fait de l’oeil. Il vous ira bien, si, si si ! Et sans facture, yek ? En liquide !

  • Independance days

    Archive du Podcast du Bout du Monde — épisode 26, publié le 16 septembre 2019.


    Aujourd’hui, je vais vous raconter un petit peu de la vie d’ici. Figurez-vous qu’hier, c’était la fête de l’indépendance, signée le 15 septembre 1821. Enfin, hier, avant-hier, aujourd’hui et à dire vrai, tout le mois. Il faut dire que c’est une date un peu particulière, qui a été choisie et une indépendance encore plus étrange qui s’est produite ici. Vous le savez, toute la région était colonie espagnole, cependant, l’indépendance des Etats-Unis d’Amérique avait donné des idées à beaucoup. C’est donc très logiquement que des révoltes ont eu lieu, un peu partout en Amérique Latine, aux cris de « Yo no soy español, soy americano ».

    Un peu partout, sauf au Costa Rica ! Alors, c’est pas que les ticos ne voulaient pas l’indépendance, mais bon… En vrai, personne ne s’intéressait vraiment à eux. Le Costa Rica n’a pas d’or, il est difficile d’accès, y’a des catastrophes naturelles tout le temps, ce n’était pas un centre économique, bref… Au final, les colons étaient des gens rudes, qui cultivaient la terre eux-mêmes et n’avaient pas vraiment le temps de fomenter des rébellions quand il y avait tant à faire ! Et les autochtones gardaient pour la plupart leur mode de vie ancestral, autant vous dire qu’ils se souciaient de la couronne espagnole comme d’une banane (oui, y’a pas de guignes, ici, sauf importées et très chères. Et puis c’est anachronique, de toute façon).

    Le fameux 15 septembre 1821, ce sont le Guatemala, le Salvador, le Honduras et le Nicaragua qui proclament leur indépendance, seulement, dans la foulée, ils incluent dans leur déclaration le Costa Rica, sans trop le prévenir. Ce n’est qu’un mois après, le 13 ou le 14 octobre 1821, selon les sources que les Costariciens se savent indépendants ! D’où branle-bas de combat pour rassembler représentants du peuple et les partis politiques naissants afin de virer, mais poliment, avec accord de désarmement et tout et tout, les soldats espagnols, avant qu’enfin, l’acte d’indépendance réel ne soit signé le 29 octobre 1821, pour être appliqué le 1er novembre.

    Bref ! Dès le départ, les ticos ne font rien comme leurs petits copains de la région : pas de violences, pas de désorganisation réelle, des décisions de bon sens, paysannes, à l’image de la société ici. Bon, alors j’exagère, parce que juste après, comme le Costa Rica a été intégré à l’Empire du Mexique, une usine à gaz mal ficelée sur le modèle de l’empire napoléonien fondé par Agustín Cosme Damián de Iturbide y Arámburu, alias Agustin I, il y a eu une guerre civile… Entre les partisans du Mexique, les villes de Carthago et Heredia – traditionnalistes, et les libéraux de San José et Alajuela – pro-indépendance. Ça a l’air impressionnant, dit comme ça, yek ? Alors rappelez-vous juste l’échelle des choses : le Costa Rica, c’est grand comme le Midi-Pyrénée, 1/10ème de la taille de la France métropolitaine. Là-dedans, la Vallée Centrale fait 3 200 km², soit un peu plus que la Réunion. Là dedans, vous avez à l’époque 4 villes / villages : Carthago, qui est le centre d’implatation des colons le plus ancien- donc la capitale. Et vraiment à côté, vous avez San José, Heredia et Alajuela. Mais genre, à 20 km max, quoi. De même, de nos jours, y’a même pas 5 millions d’habitants, dans tout le Costa Rica. Avant 1930, y’en avait moins de 1 million. En 1821, on était en plein milieu de ce que l’on a appelé l’ère de subsistance, c’est-à-dire une population tellement pauvre qu’elle n’allait plus à l’église par manque d’habits du dimanche pour toute la famille ! Non, je ne plaisante pas, c’est écrit noir sur blanc dans les livres d’histoire d’écoliers du pays. Donc on parle de quoi quand on dit guerre civile ? Peut-être 80 gugusses d’un côté, 100 de l’autre, avec des fourches et des machettes ? Quoiqu’il en soit, en 1823, les libéraux gagnent, transfèrent la capitale à San José et font adhérer le Costa Rica plutôt aux Provinces-Unies d’Amérique Centrale. Mais bon, ça non plus, ça ne durera pas et dès 1838, le Costa Rica prend son indépendance réelle de tout et de tout le monde, après encore une autre guerre civile pas beaucoup plus impressionnante en 1835… et la conquête, tout de même du Ganacaste sur le Nicaragua. On ne va pas refaire toute l’histoire, elle est instable au début, comme tout le monde, mais considérablement moins que celle des copains. D’ailleurs, les grandes pertes humaines historiques consenties par le pays ne sont pas des batailles, mais par exemple, la construction de la voie ferrée, en 1890, entre San José et les Caraïbes. 4 000 morts pour la modernisation et l’exportation du café, un tapis rouge pour United Fruit Company, qui viendra cultiver la banane, avec d’autres grands groupes étrangers venus profiter du boom que connaît l’agriculture exotique à cette époque. Dès le départ, les ticos sont des libéraux, travailleurs, un peu fastidieux, formels dans leur manière même de dire le désarroi parfois, qui n’aiment pas la violence et abolissent la peine de mort dès 1877, avant de devenir à l’issu de la Seconde Guerre Mondiale le pays sans armée que l’on connaît. Le texte de proclamation d’indépendance du 29 octobre 1821 est à ce titre un morceau d’anthologie (traduit, hein). Je cite :

    « Dans la ville de Cartago le vingt-neuf du mois d’octobre de mille huit-cents vingt-et-un suite aux prémisses des nouvelles plausibles que s’est jurée l’indépendance dans la Capitale du Mexique et à la Proa au Nicaragua. Réunis en session extraordinaire et ouverte la Très Noble et Loyale Mairie de cette ville, Messieurs le vicaire et le curé recteur, le Ministre des Biens Publics, d’innombrables personnes notables et du peuple, ont été lus les offices et l’arrêt de Monsieur le Chef Politique Supérieur Don Miguel González Saravia du 11 et 18 du mois en cours dans lesquels conformément au vote des partis du Nicaragua fut jurée à León le jour 11 du même mois l’indépendance absolue de la gouvernance Espagnole selon le plan qu’adoptera l’empire du Mexique. » C’est-y pas beau et vachement officiel quand on pense qu’ils étaient peut-être 2-3 000 bonshommes qui se demandaient si la nouvelle qui leur était parvenue était du lard ou du cochon !

    Quoiqu’il en soit, cette indépendance collective du 15 septembre est très importante. Des lycéens partant du Guatemala au pas de course se relaient pour traverser le Salvador, le Honduras, le Nicaragua pour enfin arriver au Costa Rica en portant la flamme de l’indépendance. Et toutes les écoles du pays – même le Franco, font une cérémonie pour célébrer cette indépendance, en musique, avec l’hymne de l’indépendance, l’hymne costa-ricien, dans mon cas l’hymne français puisque mon fils est au Franco, le lycée franco-costaricien et in fine, l’hymne du lycée. J’vais vous dire, l’hymne français, au milieu de tout ça, il faisait tâche : tous les autres parlaient liberté, paix et union entre les peuples et nous, au milieu de tout ça, entre deux discours du proviseur expliquant qu’on partage tout à fait les mêmes valeurs, d’ailleurs mêmes couleurs de drapeau, Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, blabla «Qu’un sang impur, abreuuuuuuuuve nos sillons !» Ah ! Le choc ! J’vous jure c’est quelque chose qui vous porterait presque à comprendre pourquoi les français sont si râleurs et les ticos si polis, tout le temps, tout le temps ! Genre, jamais ils ne lèvent la voix et si des gamins se chamaillent pour de rire, tout le monde vient voir, alarmé, ce qu’il se passe qui justifie tant de violence. D’ailleurs, on n’a eu droit qu’au premier couplet, c’est pas plus mal. Mais tous les autres hymnes, non ! Bien en longueur, plus en prime, la chanson de coeur du Costa Rica, Soy Tico. Je vous la met en fin, promis, elle est kitch mais touchante. Et avec ça, debout-assis, pour rendre honneur aux courreurs, au drapeau, aux hymnes, aux spectacles, aux danses traditonnelles… Une vraie grand-messe patriotique. Mais pas héroïque, hein, pastorale, avec les gens qui fabriquent chez eux les plus belles lanternes aux symboles de paix pour éclairer le chemin de la liberté costaricienne, les gamins en tenue traditionnelle avec la raie sur le côté et nuque bien propre, bref, paisible. Vivan Siempre el Trabajo y la Paz ! La devise nationale, bien ancrée en l’esprit de chacun, car si les ticos n’ont pas une culture générale étendue – ils sont tous alphabétisés et font des années d’estudies sociales, à la fois éducation civique et morale et histoire-géographie du pays, tout au long de leur scolarité. Ce sont donc des moments importants, mais sans ostentation finalement, que tout le pays traverse en même temps. Ces activités civiques de marquage de l’indépendance sont obligatoires pour tous les écoliers, les fonctionnaires et presque toutes les entreprises le font aussi. De telle sorte que si le 15 septembre, comme c’était le cas, tombe un samedi, le lundi suivant est férié.

    Mais à dire vrai, les cérémonies de l’indépendance se poursuivent le 16 et puis aussi le 29 octobre et bien sûr le 1er novembre, de telle sorte qu’il y en a sur deux mois, quoi ! Mais toujours dans la politesse, la fête et la Paix. Et c’est la première fois que je vois ça : le nationalisme sans agressivité envers les autres, la fierté patriote sans fleur au fusil, bref, le sentiment d’appartenance sans pour autant vouloir écraser. Je ne savais même pas cela possible et bien que cela ne préjuge pas du sentiment de supériorité réel que les ticos entretiennent à l’égard de leurs turbulents voisins, qu’ils accueillent en masse à chaque trouble politique, avant que chacun ne reparte se confronter à son destin chez soi, il n’en reste pas moins que cela remet profondément en question le modèle philosophique politique européen, lequel lie, c’est incontestable, nationalisme et impérialisme. On est peut-être trop soumis à la nature pour ça, ici. Les horaires du soleil, de la pluie sont presque immuables quand la terre bouge tout le temps, ça doit vous brouiller le cerveau à la longue, c’tte affaire-là. P’têtre même au point d’être national-pacifiste !

  • 1 mois et vous et moi

    Archive du Podcast du Bout du Monde — épisode 25, publié le 13 septembre 2019.


    Bon ! Aujourd’hui n’est pas coutume, on va parler de moi, de ce PodcAst, de ce que j’essaie de faire et de ce que vous pouvez faire pour m’aider. Cela fait un mois déjà, 25 épisodes, vous vous rendez compte ? Que je fais ce PodcAst, à la fois pour vous retrouver, #publicchérimonamour mais surtout pour poursuivre mon travail d’analyse, de décryptage du monde mieux et plus librement, en travaillant hors média, pour moi-même, c’est-à-dire pour vous. C’est vraiment une aventure nouvelle, que je ne maîtrise pas encore très bien. Par exemple, je ne rate aucun épisode, mais il m’arrive de plus en plus souvent de ne pas poster tous les jours sur les réseaux sociaux le texte du Podcast – parce que je n’ai plus le temps. Il y a plusieurs raisons à cela : la première est que je suis épuisée ! Travailler autant et en même temps tenter de s’intégrer à un pays n’est pas vraiment chose facile. Et quand travailler autant n’est même pas la garantie de gagner sa vie, cela rend la tension nécessaire au projet un tantinet trop présente.

    La charge de travail, je ne souhaite pas la diminuer pour l’instant, parce que je crois en la nécessité de dire, de creuser, de poursuivre mes efforts constamment si je veux trouver mon public. Je veux dire vous, #publicchérimonamour, mais bien présent, en nombre suffisant pour que je puisse en développer un modèle économique qui me permette de poursuivre. Pour l’instant, j’ai pu lancer le projet grâce à un mécène privé qui a financé mon lancement. Depuis, je fais des dossiers de demandes de bourses dédiées au journalisme, etc. J’ai en projet 20 idées qui devraient vous plaire et peut-être vous convaincre de me partager, de commenter plus ce que je fais, d’interragir avec moi, de créer le débat entre vous et moi et surtout entre vous, auditeurs. Je réfléchis à plus d’interactivité, à plus de variété, à plus de médias… Les choses seront amenées à évoluer, au fur et à mesure, fonction de mes capacités à produire et de votre volonté d’implication.

    La première évolution va avoir lieu la semaine prochaine, puisque cela fait déjà un mois. En premier lieu, je vais changer d’horaire, car le matin, je me rends compte à discuter avec certains d’entre vous, vous n’êtes pas encore en ligne et c’est le soir qui vous convient le mieux. Cela tombe bien : publier à 6:00 am GMT m’obligeait à poster à minuit et c’est épuisant quand on se lève dès potron-minet s’occuper des enfants pour l’école. Je vais donc dès lundi publier à 6:00 pm GMT, soit respectivement 19h et 20h pour le Maroc et la France.

    Ensuite, je vais tenter de varier le format, et en même temps de le stabiliser. Je sais, pour beaucoup d’entre vous, 1/4 d’heure de podcast pour une chronique et une chanson, c’est long. Pourtant, c’est comme ça : l’analyse demande du temps et 5 minutes ne suffisent pas à tout dire. A la radio, c’était plus simple : une chronique par semaine et beaucoup de débats, ça anime et ça permet, au fur et à mesure de dire beaucoup, si ce n’est tout. Les 3-4 minutes de la chronique ne sont alors plus là que pour préciser un point, guère plus. Mais là, mes amis, je suis toute seule face au micro et si je veux, avec vous développer ma pensée et faire le travail que je me suis assignée, d’analyse géopolitique à portée humaniste, j’ai besoin de ce temps. Et la musique, ma foi, est un contrepoint culturel dont je ne saurais me passer. Dès lors, ce n’est pas ce format qui va changer : on restera dans les 12-15 minutes en moyenne, parfois plus si le morceau choisi est long (mais parfois, c’est bon quand c’est long et c’est comme ça). En revanche, je vais voir comment rendre la chose plus partageable, plus accessible, plus facile à suivre, peut-être. Et je vais rajouter quelque chose : le Portrait d’Humain du Vendredi. Au lieu d’une chronique, géopolitique, économique, sociale, philosophico-humaniste, comme je le fais habituellement, au gré des infos et en essayant de varier les thèmes, pour ne pas lasser, je vais aller discuter avec des gens, leur demander qui ils sont et les laisser vous parler de leur expérience singulière. L’humain est beau, quand on le regarde de près, alors allons-y !

    Mon travail a toujours été à cheval entre celui d’un rat de bibliothèque en pleine introspection et le dialogue / débat avec le plus d’interlocuteurs possible. Et je suis en train de vivre une aventure propre à réjouir l’âme, en plus : découvrir un nouveau continent, une nouvelle langue, une nouvelle culture, une histoire inconnue, des saveurs exotiques. Ces interviews vous feront participer de tout cela, comme une fenêtre sur d’autres possibles et moi, cela le rendra tout simplement réalisable. Car à ne travailler que pour vous, je m’enferme et je crois au contraire avoir besoin de m’ouvrir de plus en plus pour former ce que j’appelle de mes vœux les plus chers, une plateforme de débat et de réflexion propre à tous nous enrichir, peut-être même à trouver des solutions, des plus pratiques au plus philosophiques à quelques-uns des problèmes qui nous affectent. Toujours viser la lune, on atteindra les étoiles, j’y crois, de toute façon, que faire d’autre, n’est-ce pas ?

    Côté technique, je vais progressivement apprendre à me servir de tous les outils dont je dispose – ils sont nombreux, maintenant, sur Internet. Mais ma capacité à prendre en main tous ces gadgets médias, marketing, etc. est fortement diminuée par le temps et l’énergie que me prennent mon travail en soi de contenu, plus l’installation ici. Alors si vous avez des idées, des bons conseils, des astuces, n’importe quoi – n’hésitez pas, j’ai beaucoup à apprendre et c’est un domaine nouveau. Je pense à plein de choses : un forum de discussion dédié, un live chat par rendez-vous pour ceux d’entre vous qui me soutiennent et me suivre très régulièrement, des livres audios, des épisodes spéciaux d’explication de concepts, comment transformer mes podcasts en vidéo, les faire en anglais, en espagnol, faire des questionnaires pour savoir ce qui vous intéresse en premier lieu, etc. Là encore, j’apprends sur le tas, je vais tâtonner, essayer ci ou ça et c’est votre réaction qui me guidera. Ça et mes capacités intrinsèques, d’humaine faillible et pas forcément bonne à tout savoir faire. Parce qu’en fait, ce projet, c’est comme une danse vous et moi dans le noir : se trouver, s’accorder au rythme possible de l’un et de l’autre, hésiter, prendre de l’assurance et tournoyer d’une idée à l’autre, d’un pas au suivant de cette marche du monde dont nous sommes acteurs / spectateurs en commun. Sans vous, je n’ai pas de substance ni de but, et je trébuche à chaque mouvement.

    C’est une vraie plongée en confiance dans le vide, avoir foi en l’idée que vous serez là parce que nous trouverons le rythme et que vous suivrez avec moi, non un produit, mais les tâtonnements d’une personne engagée pleinement dans son travail, qui le vit pour vous, et qui l’invente au fur et à mesure. Mais cela fait des années que je le dis, le proclame en actes et en paroles, à la radio, sur les réseaux sociaux et ailleurs, en l’Homme je crois, mon ami, mon Frère. Il fallait bien qu’un jour j’agisse en conséquence. Et d’ailleurs, plus ça va, plus je suis sûre de la validité de réitérer cette confiance et cette profession de foi. Je vous l’ai dit, nous avons tous besoin d’amour, c’est ce qui nous unit et sans doute ce qui nous sauvera de la folie systémique que nous avons nous-même déclenché. Je suis là, je vous vois vous débattre comme moi, nous avons beaucoup en commun à nous dire et si peu l’occasion de parler vraiment. Alors voilà, on trouvera les moyens, vous et moi, n’est-ce pas ? Graou…

  • Zone Franche

    Archive du Podcast du Bout du Monde — épisode 24, publié le 12 septembre 2019.


    Que faire en contexte libéral quand on a un territoire économiquement sinistré, des régions ou pays voisins moins chers du fait de taxes d’importation conséquentes et/ou du réseau de distribution et peu d’industries ? En voilà une intriguante question, mais qui intéresse finalement pas mal de coins du globe. Déjà, tous les pays d’économie faible à intermédiaire, peu industrialisés et dépendants ou d’ex-colonisateurs ayant fagocité le marché ou de puissances régionales les maintenant en dépendance. Donc une grosse partie de l’Afrique, de l’Europe orientale, de l’Amérique Centrale et du Sud, de l’Asie du Sud-Est, du Moyen-Orient, etc. Et même les économies développées, souffrant d’exode rural et souhaitant rééquilibrer leur territoire dans une optique de régionalisation, bref ! Beaucoup de monde.

    La plupart des solutions que j’ai vu mises en œuvre répondent partiellement à la question posée. Par exemple, une fiscalité avantageuse et des conditions d’installation favorables aux entreprises peuvent créer une zone économique particulière, dans lesquelles de nouvelles usines ou industries s’installant vont créer des emplois, de l’infrastructure et un possible transfert de technologie pour la région / pays d’accueil qui peut espérer en bénéficier plus tard pour favoriser sa réindustrialisation. Pour cela, il faut que la main-d’oeuvre locale soit à la fois bon marché et bien formée, ce qui favorise une politique de dévalorisation de la force de travail des citoyens. Si transfert de technologie il y a et que l’aménagement du territoire concédé est rentabilisé, ce peut être une étape intermédiaire intéressante avec une politique industrielle très volontariste. Mais y rester signe une paupérisation de fait de la population, car le salaire minimum ne sera pas augmenté – cela devient stratégique et les droits des salariés seront probablement amputés du fait de l’allégement de charges consenti dans ces zones de développement économique.

    En gros, oui, cela crée des emplois, mais dévalorise le marché de l’emploi au global et signifie que l’investissement en éducation nécessaire n’est rentabilisé qu’au minimum, ne favorisant pas la créativité ou l’innovation, car les industries délocalisées ne sont généralement pas celles de pointe. De plus, les salaires consentis n’augmentent pas significativement la croissance locale, puisqu’ils sont faibles. Par ailleurs, cela n’améliore pas non plus vraiment la balance commerciale, puisque la plupart des produits délocalisés arrivent dans le pays sous le régime de l’admission temporaire et repartent donc sans que la plus-value bénéficie au pays de délocalisation. Enfin, cela fragilise le droit du travail, car les entreprises sont en position d’exiger, sur un marché conccurentiel de la délocalisation, un mode de gestion souple leur permettant d’embaucher et débaucher à loisir en fonction des commandes et des besoins, des horaires aménagés, des responsabilités limitées, etc.

    Et puis, on le voit au Maroc, cela n’empêche pas d’autres dérives des économies intermédiaires peu industrialisées, dépendantes des importations de biens transformés et frontalières de régions productrices de biens moins onéreux, notamment le marché noir et le trafic. Vous ne voyez pas, par exemple, que la zone économique de Tanger Med ait changé quoi que ce soit au statut des femmes mulets dans la région. Et que ce soit en France voisine d’Andorre, au Maroc voisin de l’Espagne ou au Costa Rica voisin du Panama, réguler le trafic frontalier est presque impossible, ce qui représente une perte sèche considérable, puisque l’argent quitte le territoire, affaiblissant parfois la monnaie, s’il est nécessaire d’acheter en devises, sans produire ni croissance, ni impôts.

    Le Costa Rica est un pays plein de surprises. Son tout petit territoire très accidenté recèle pas moins de 12 micros-climats et les ressources agricoles du pays ont été très tôt surexploitées par de grands propriétaires souvent étrangers, travaillant pour l’exportation, de manière très spécialisée. Ainsi, la région de Golfito, absolument somptueuse par ailleurs, vivait du commerce et donc de la culture bananière, exclusivement. Tout le commerce de banane du pays passait par là, et s’exportait par le port construit en 1930 par la United Fruit Company. Et toute la région travaillait la banane, des grands propriétaires possédant de superbes maisons à colonnades coloniales aux ouvriers agricoles, en passant par les commerçants, banques d’affaire, marins, etc. Sauf que dans les années 80, les bananiers ont perdus tout rendement. Walou, plus rien, pfuuut ! Plus de bananes ! La surexploitation et la monoculture avaient appauvri les terres jusqu’au point d’abberation et les bananiers trop fragiles n’ont pas résisté à toutes les manipulations qu’on leur a faite pour améliorer leur qualité. Ils sont tombés malades et sont tous morts. En 1985, la United Fruit Company se relocalise ailleurs, ses terres reviennent au gouvernement costaricien qui en fait une réserve naturelle. Et l’économie s’effondre. Totalement ! Comme après la fermeture des grandes industries du Nord de la France, ou la région de Liverpool, à l’époque de Thatcher. De fait, c’est la même période et l’économie mondiale est en train de se réaligner différemment partout, avec une massification encore plus impressionnante du phénomène d’exode rural.

    En 1990, la région développe la zone franche de Golfito. Une idée merveilleuse qui, appliquée ailleurs – et je pense en particulier à l’arrière-pays tangérois, par exemple Tétouan, pourrait solutionner beaucoup de problèmes en un coup. Le principe en est le suivant : une zone commerciale franche spécialisée dans l’électro-ménager, l’équipement de maison, l’alcool et les vêtements, c’est-à-dire des biens de grande consommation mais pas particulièrement d’innovation, offre la possibilité aux costariciens et aux étrangers présents sur le territoire d’acheter, à hauteur de 1000 dollars deux fois par an seulement (soit 2 000 dollars) de biens totalement détaxés, sur simple présentation d’une «tarjeta de autorizacion de compras», que l’on vous délivre gratuitement à l’entrée. Mais attention : cette TAC doit se prendre la veille pour le lendemain, et si vous souhaitez acheter immédiatement, on vous taxera 20 000 colones, soit un peu moins de 40 dollars. Le but en est simple : vous obliger à consommer dans la région et favoriser le tourisme local. 20 000 colones, c’est à peu près ce que vous coûtera une nuit d’hôtel pas chère. De telle sorte que, la région étant assez isolée, lointaine de la Vallée Centrale, qui concentre l’essentiel de la population, mais aussi très jolie, devient un réel centre touristique, duquel d’ailleurs participe la fameuse réserve naturelle, qui est absolument magnifique. Mais aussi la mangrove pas loin, Golfo Dulce, où se rencontrent rivière et mer, et d’une manière générale, des paysages et une faune absolument paradisiaques. En prime, cela permet, au contraire des zone économiques dédiées à l’industrie, de soutenir les salaires, car pour le coup, l’argent gagné par les citoyens est immédiatement réinjecté dans l’économie. C’est parait-il très frappant en décembre, puisque le droit du travail impose à tous les employeurs de payer un treizième mois à cette période. La région est prise d’assaut, des tours-opérators locaux et à destination des ticos souhaitant s’équiper à Golfito s’organisent quotidiennement. Et en janvier, les gens n’ont plus un rond et tout rendu à l’économie. L’argent tourne ! Sur place, sincèrement, ça ressemble à Derb Ghalef. D’ailleurs, les habitudes des commerçants sont de manière déconcertante, les mêmes. Sauf que si ici, ils sont détaxés, ils ne font pas dans le tombé du camion et leur implantation ne fait pas vivre qu’eux-mêmes, mais grâce au système de tarjeta, toute la région.

    Bien évidemment, ce modèle ne fonctionne que tant que nous sommes en économie libérale basée sur la folie de la croissance. Ce n’est donc pas une solution propre à sortir de la spirale menant à la crise systémique que l’on pressent. Cela n’adresse ni le problème de la production mondialisée et de ses dérives, ni de la destruction de richesse que ce modèle génère. En revanche, à courte échéance, elle peut permettre d’atténuer la sauvagerie du libéralisme et revivifier une région, tant que nous sommes toujours coincés en paradigme libéral. Elle a l’avantage de pousser à la protection des ressources et espaces naturels de la région, qui deviennent une ressource touristique, de favoriser un salaire minimum élevé sans pénaliser le marché intérieur, qui dépend de toute façon beaucoup d’importations, de limiter la contrebande puisque la population locale peut acheter légalement au même prix et de ne pas prendre d’options lourdes en terme industriel ou éducatif juste sur une stratégie économique ! Ce qui est primordial car le modèle de production est sur le point de changer radicalement, même sans crise économique systémique, du fait de l’évolution technologique… Mais c’est un sujet pour un autre jour !

  • Portrait de Dorian crève

    Archive du Podcast du Bout du Monde — épisode 22, publié le 10 septembre 2019.


    Comme tout le monde, et d’autant plus en cette période d’eschatologie écologique, je regarde avancer la saison des ouragans. De fait, je suis plus proche aujourd’hui de la zone des tempêtes que je ne l’étais au Maroc, néanmoins, je suis en sécurité. C’est qu’une chose me frappe, douloureusement à chaque fois que la météo fait des ravages : Nous ne sommes pas égaux devant le coup du sort. Même là-dessus, les inégalités que nous avons créées entre nous, les hommes, une seule espèce connectée par le savoir, le commerce, la politique, la diplomatie, l’art et la science, fait que certains mourront quand d’autres joueront à avoir eu peur sur les réseaux sociaux.

    Cela ne m’a jamais été plus perceptible que depuis que j’habite ici. Au moins deux tremblements de terre qui n’ont pas fait tomber un verre chez moi et aucune victime dans le pays auraient suffit à raser Agadir rien qu’en 6 mois. De fait, ils étaient plus importants et dépassaient les 6 sur l’échelle de Richter ! Et je ne compte pas les petits, que je ressens parfois dans un demi-sommeil quand la tour en haut de laquelle je vis se prend pour un bateau qui gite. On vit sur des volcans actifs, sur la grande faille du Pacifique et les seules victimes à déplorer dans le pays en 10 ans sont quelques passagers de voitures qui n’ont pas eu de bol et se sont trouvés juste sous le tremblement de terre au mauvais moment et quelques crises cardiaques, parce que c’est impressionnant, tout de même… C’est simple, le Costa Rica fait partie des pays les plus exposés aux catastrophes naturelles du monde. Genre 9ème pire du monde, après, c’est les Philippines et le Vanuatu, qui sont tout de même menacés de disparition totale du fait du changement climatique. C’est pour vous dire ! Et il y a moins de morts en 10 ans qu’en une pluie au Maroc ? Et ce, tous les ans ?

    Et c’est là que la question de la gestion de la chose publique devient capitale : tous les ans, le Maroc connaît des catastrophes dues à des innondations, essentiellement parce que des rapaces ne font pas ce qu’il faut pour protéger les populations ! Le Maroc est un pays sec, mais quand il y pleut, c’est beaucoup en peu de temps. Je veux dire, j’y ai vécu 13 ans et tous les ans, c’était pareil : un bus, une section de route emportée, un pont, un glissement de terrain… Et cette année, on a eu droit au stade construit dans un oued ! Faut pas déconner ! Ne me dites pas qu’il n’y en a pas qui se sucrent à refaire les routes tous les ans, et que quelqu’un de responsable a signé les plans topographiques pour ce stade, ce n’est pas envisageable ! Donc beaucoup d’argent se fait sur la mort des pauvres et sur le dos des catastrophes.

    Aux Bahamas, vous avez vu : 1300 logements détruits ou endommagés, plus de 45 morts, probablement beaucoup plus, même… La situation est un désastre. On parle d’une catastrophe qui anéanti les espoirs du pays de se redresser avant des générations ! Et la Croix-Rouge est en train de mobiliser tout le monde pour ce pays plutôt bien développé du Commonwealth, même s’il est, comme toutes les îles anciennes colonies, dépendant des importations, du tourisme et de la finance. Mais cela n’a rien à voir avec les quelques 500 à plus de 1000 morts que Haïti a connu avec l’ouragan Matthew en 2016… Dans le même temps que la République Dominicaine n’a eu à déplorer que 4 morts, elle – je vous rappelle que c’est la même île, Hispaniola, et que Haïti ne représente que 36 % du territoire, pour une population à peu près équivalente. Mais déjà en 2010, un tremblement de terre dévastateur à 7 sur l’échelle de Richter avait tué 300 000 personnes et laissé plus d’un million et demi de SDF en Haïti, tandis que la République Dominicaine n’a même pas souffert de cet épisode, pas plus d’ailleurs que de la crise économique de ces années-là ! C’est bien simple, quand Haïti est à ce jour le pays le plus pauvre de la région, la République Dominicaine est l’une des économies les plus performantes de toute l’Amérique Latine depuis 20 ans ! Et ce sont les mêmes conditions climatiques, et en prime, Haïti a bénéficié, n’est-ce pas, d’aides humanitaires considérables, yek ?

    Alors cela convoque plusieurs choses : d’abord l’horreur. Là encore l’humain politisé n’est pas en veine de saloperies, qui laisse crever son voisin, tout comme la méditerranée est devenue cimetière, tout comme tant d’autres bleds, en fait. Une frontière et ta vie vaut 1 800 dollars de PIB par habitant et par an ou 17 000 – et tout d’un coup, ce chiffre virtuel, sans aucune consistence, signifie que tu as réellement 1000 chances contre 4 de mourir dans une catastrophe naturelle. Enorme, non ? Deuxième remarque, encore une fois, c’est plus que démontré, les aides n’aident en rien. Et vraiment, le pognon est une chose bien sale, quand il coule à flots dans les poches de quelques-uns qui regardent le courant emporter les cadavres des autres. S’il y a de telles différences, alors il n’y a pas de mektoub consolateur, le ciel n’aide que ceux qui s’aident et donc aident leur population. Et là encore, Katrina nous a bien enfoncé dans le jazz combien même à l’intérieur d’un même pays, il y a ceux qu’on sauve et ceux qu’on aide pour mieux se remplir les poches.

    C’est pour ça que certains s’imaginent que détruire l’environnement de pays voisins et les laisser crever ne va pas vraiment les affecter. Y’a pas eu de morts au Canada du fait de Dorian, très peu aux Etats-Unis, plus aux Bahamas, c’est une île, dure de la protéger et puis c’est quand même des colonies, on s’en fout un peu plus, mais on va y aller, aider et se payer sur la bête de la reconstruction, promis ! C’est un chouette coin pour les vacances, pour investir et défiscaliser. Mais que les haïtiens crèvent, bah ça ! Du moment qu’on peut encore prendre du bon temps à Santo Domingo ou à Saint-Barthe, on trinquera avec ceux qui en ont profité ! Pour ça que détruire l’Amazonie, c’est pas vraiment un problème pour Trump, pour ça que le fait que Bangkok s’enfonce sous les eaux et qu’elle perde probablement son immense banlieue d’ici une dizaine d’années, c’est pas grave, et tout à l’avenant.

    Seulement, en vérité, on ne sait pas grand-chose. On ne sait pas du tout prévoir les conséquences climatiques des changements qu’on génère. Tenez, à San José, la construction d’une seule tour dans un quartier auparavent plat a changé la nature du vent et donc des pluies ! Sur un micro-territoire ! Alors comment savoir, entre prévisions apocalyptiques des éco-catastrophistes et mensonges éhontés de ceux qui nient tout problème, comment se rendre compte si l’écosystème va s’effondrer ou seulement affecter quelques pays dont on fait de temps en temps un article ou deux dans les journaux d’Occident ? Parce que soyons honnêtes, c’est la seule question qui préoccupe les dominants actuellement, vu que les pauvres crèvent par milliers tous les jours de ce qui ne délogerait pas 10 personnes ailleurs et que tout le monde s’en fout ! Mais alors, grave ! Genre, on se préoccupe plus du temps qu’il fera ce week-end, parce qu’on est si stressé, on a besoin de se détendre ! Et c’est normal, vu comment on nous informe, parce que c’est lointain, même quand c’est juste à côté. Parce qu’il n’y a pas d’empathie, parce que le lien social primordial est absolument rompu et que c’est chacun pour sa gueule, en clair.

    Alors, on joue ou on joue pas à la roulette russe avec l’écosystème ? Est-ce qu’il y a plus ou pas de catastrophes naturelles ? Plus ou moins de risques ? Plus ou moins de fumée ou de feux ? Les opinions divergent, tant la propagande croisée de chaque camp s’affronte in fine pour le contrôle des richesses, pas pour leur répartition et encore moins pour le sauvetage des victimes de ces coups du destin autogénérés ou divins. Mais je sais au moins trois choses :

    les classes moyennes n’ont d’ors et déjà plus beaucoup de valeur aux yeux de ceux qui ont réellement foi en leur capacité à sauver leurs miches en cas de problème, et tous les pays sont en train de s’appauvrir, tandis que ce sont les entreprises privées qui récupèrent les marchés publics et les marchés de reconstruction. Et ça, mes cocos, ça fait que drame climatique ou pas, on va peut-être commencer à crever comme les pauvres, parce qu’on le sera, d’une part, et d’autre part, parce que ça sera rentable de nous appauvrir, sans compter une dissolution automatique de responsabilité qui nous noiera à coup de larmes de crocodile.

    Y’a rien à sauver du système économique actuel, et il va se crasher – grave. Tous les indicateurs, historiques, économiques, sociaux pointent vers un effondrement dans les 2 à 5 ans pour les plus optimistes. Ce qui signifie que la réponse globale des états face aux catastrophes – tous les états va être considérablement affectée. Cela se comptera en millions de victimes au cours des années, même sans changement climatique ou crise écologique.

    Mais rien de tout cela n’est comparable à l’effondrement civilisationnel que nous sommes en train de vivre. Nous pouvons sauver les gens, nous commerçons avec eux, nous échangeons avec eux, merde ! Nous nominons au Goncourt ces gens-là, mais on ne lèverait pas le petit doigt pour les sauver… Qui nous sauvera alors, quand nous serons à leur place ? Et le mériterons-nous ?

    Alors voilà. Je ne sais pas si un Dieu Vengeur ou bien la boite de Pandore va condamner la race humaine à l’extinction. Mais l’humanité, c’est nous qui la tuons, une info inter après l’autre regardée distraitement en suçant son aile de poulet, préoccupé, parce que les vacances sont loin mais quand même, on avait déjà versé un acompte à l’hôtel, j’espère qu’il est encore debout – ou qu’on pourra être remboursé. Et puisque l’occasion historique d’une tabula rasa systémique nous est offerte, on pourrait peut-être la saisir pour autre chose que pour amasser un peu plus de ce pognon qui ne suivra pas notre corbillard. Parce que oui, catastrophe ou pas, on va tous crever. Et le bilan alors de nos vies n’aura pas dépendu d’autrui.