Créativité sous contraintes
Me revoilà au Maroc après des années d’absence et de silence.
Et laissez-moi vous dire que c’est pas coton. Certains (beaucoup, je trouve, j’en suis émue) se souviennent de moi. Certains voudraient bien me voir refaire ce que je faisais avant. Et moi, une seule question occupe réellement mon esprit : comment vous toucher à nouveau, comment relancer le dialogue ? Non pas seulement avec mon public d’avant, mais avec le Maroc d’aujourd’hui, avec ceux qui ne me connaissent pas encore, peut-être ceux qui ne parlent pas le français, d’ailleurs, ou ne lisent plus, ou même, lisent et en français mais ne me trouveraient pas quand même.

C’est que, même ceux-là sont inaccessibles a priori : encore faut-il que je passe les barrières de tout un tas de trucs qui justement n’ont pas d’oreilles mais de vachement bons mécanismes : les algorithmes. Et c’est la double contrainte parfaite, celle qui vous — qui nous — empêche collectivement de rassembler autant que nous le voudrions nos énergies. Que voyez-vous de mes posts ? Ceux qui ont des liens ? Des vidéos ? Du texte ? Des commentaires ? Ceux qui sont repartagés ? Ou aucun ? Sur quelle plateforme ? Selon des calculs que je ne peux pas faire, mais qui m’obligeront à compter à la fois sur ma capacité à faire de la pub et le plus grand des hasards, il y a plus de chances que ceux d’entre vous qui souhaitez me trouver ne le puissent pas, plutôt que l’inverse. Et moi qui vous mets en garde contre l’instrumentalisation des réseaux sociaux, j’y suis soumise en plein.
Mais bien évidemment, c’est une loi générale : pour dénoncer la réification, devoir se réduire en produit, pour agir en tant que militant, savoir que ses propos seront transformés en machine à blanchir de l’infâme, pour prendre le pouvoir politique, être contraint à la pitrerie qui amusera l’électeur, et tout à l’avenant. Sauf que, de plus en plus, se repose sous une forme toute nouvelle la question de la censure, mais sans censeur. Il ne s’agit plus de déguiser à l’esprit humain et subtil le but profond de sa réflexion : ça, vous pouvez le crier tout à fait haut, ça leur touche un octet sans bouger l’autre, aux algorithmes. Eux se préoccupent de viralité, et c’est au contraire la simplification à l’extrême qui va fonctionner, le pute-à-clics, même pas tant parce que tout le monde aime ça — on ne va pas se mentir —, mais surtout parce que les plateformes et logiciels qui déterminent vos goûts et ce que vous devriez voir ont la subtilité d’un troupeau d’éléphants à qui l’Afrique australe veut couper les défenses, trouvant refuge dans un magasin de porcelaine.
Comment expliquer simplement la complexité ? Ça, c’est un chouette défi. Pour qu’un logiciel le relaie ? Déjà, c’est beaucoup moins glop. Et cela contribue mécaniquement à la transformation du champ politique, aussi, parce que notre vision du monde est rendue de plus en plus étroite et manichéenne au fur et à mesure que nous cliquons d’un lien sur l’autre. Et alors, il n’aura pas été important qu’un jour, vous vous soyez penché sur tel domaine dont vous voudriez des nouvelles, elles n’apparaîtront pas, tout simplement. Et, voyant ce que vous voyez, entendant ce que vous entendez, bah oui, vous avez bien raison de penser ce que vous pensez ! Mais c’est tout de même un peu couillon que notre fenêtre sur le monde se soit barrée de volets qu’on ne sait pas ouvrir.
Cela influe sur tout, la manière de s’exprimer comme la manière de recevoir l’info. La guerre informationnelle avec les voisins, par exemple, on la subit en plein. Et comment s’en défendre quand commenter, démentir, ne fait qu’alimenter la machine ? Comment vous, en tant que Marocains, pouvez-vous vous positionner ? Comment moi puis-je le faire ? Et si, pour exister, on doit clasher, ou bien trender, comment on fait pour s’exprimer vraiment ? En novlangue ? En mots-clés ?
Où trouver alors l’authenticité et la représentativité du réel quand nous sommes dans une caisse de résonance qui nous laisse les tympans saignants et les yeux vides ? Comment dire son vrai, au plus proche et malgré tout être entendue ? Faut-il se résoudre à choisir entre crier dans le désert ou dénaturer son propos ? Certains ont trouvé une solution qui paraît imparable : incarner ce qu’ils disent et dire ce qu’ils incarnent. Là, c’est de l’engagement, n’est-ce pas ? Ils savent d’où ils parlent car ils le vivent. Les femmes parlent des femmes, les geeks parlent aux geeks, les fans de mode aux modeux, etc. Un peu comme sur Radio Londres, d’ailleurs, on s’assure que le quidam qui écouterait par hasard ne comprendra pas tout, y’a un linguo, qui passe quand même bien en hashtag… Et ainsi faisant, les deux sabots dans son identité justificatrice, on fonde un public communautaire qui s’y retrouve pour être tous conformes au même rêve d’originalité.
Le truc, c’est que je ne veux pas être originale ou parler de moi — enfin pas plus que mon propos ne le nécessite. C’est d’humanité, et aux humains que je veux parler. La machine est un outil qui nous asservit et nous dépasse et ça m’agace, de passer des plombes à regarder des trucs et astuces à deux clics pour essayer de faire mon boulot, qui n’a strictement rien à voir avec ça, soyons honnêtes. Et ce qui vaut pour la communication, le journalisme, la politique vaut, j’en suis sûre, pour à peu près tous les boulots. Vous faites combien de tâches stupides et absurdes d’ajustements aux machines qui n’ont rien à voir avec votre métier ? Tenez, les ingénieurs de l’US Navy avaient voulu faire les malins et foutre des écrans tactiles sur les destroyers. En voilà une idée de génie qu’elle est bonne ! Tu la vois, ta précision tactile, quand tu cailles, t’as des gants, une vitre blindée pour protéger l’écran de la flotte et un bâtiment qui gîte !
Alors comment dire tout en respectant les cases que l’on veut dénoncer, qu’on voudrait exploser, pour se sentir un peu libre, enfin ! de réfléchir en paix et en commun ? Je n’ai pas trouvé la solution, ni pour le monde, ni pour moi, hélas. Hormis, comme tous les autres, espérer un miracle qui consisterait à me transformer en produit juste sur mesure pour moi et pour vous, mais qui passerait quand même les machines. Un truc que je saurais faire, quoi, et puis qui vous plairait. Allez, rêvons pleinement : qui me permettrait de dire selon ce rythme intime que je sens, cette harmonie qui guide le Vrai du reste, pour moi et qui résonnerait en vous. Et alors, comme dans les contes de fées modernes, la marraine du buzz se penchant sympathiquement sur le berceau de mon projet nous ferait vivre heureux et avec beaucoup de followers, qui à leur tour, développeraient leurs projets et… Hahaha ! P’têt ben qu’oui, p’têt ben qu’non !
Mais au final, je crois que ce que j’essaie de dire est qu’il va falloir imposer que l’humain soit la règle et que la statistique, les trends, les algorithmes et le reste aillent nous attendre au vestiaire.
Parce que savoir d’où l’on se place, ce n’est pas s’assigner à résidence identitaire, c’est se recentrer, toujours, non pas sur son nombril mais son essence pour être sujet des événements. Mais toujours pour se rencontrer, les uns, les autres… Vaste programme !
