• Me, mon corps, est moi

    Archive du Podcast du Bout du Monde — épisode 7, publié le 20 août 2019.


    Je crois que nous avons, collectivement, un problème avec le corps. Pas seulement le corps des femmes, d’ailleurs, pas seulement les corps trop dénudés ou trop couverts, fonction des cas. Non, on a un problème bien plus fondamental, on se plante du tout au tout, mais alors, au niveau civilisationnel, je crois bien, parce que je retrouve les mêmes dérives partout et partout quelque chose qui m’a toujours semblé aberrant, m’a toujours frappé comme une erreur de syntaxe qui plomberait tous les débats : on se plante de verbe.

    Regardez les féministes les plus médiatisées : les Femen, par exemple, ou d’autres du même genre. Que revendiquent-elles ? Mon corps m’appartient. C’est aussi l’argument qu’utilisent les femmes qui défendent l’avortement (j’en fais partie), qui dénoncent les violences sexuelles, etc. Et franchement, dans le fond comme dans la forme, je suis féministe. Sauf que c’est quand même une grosse connerie comme argument.

    De l’autre côté du ring, nous avons les conservateurs, qui disent tous que le corps individuel faisant partie du corps social doit se plier à un certain nombre de règles, parmi lesquelles on retrouve, en modèle courant, les contraintes vestimentaires surtout appliquées aux femmes, mais aussi des modifications corporelles traditionnelles visant à faire entrer l’individu au sein de la communauté, comme la circoncision, par exemple, les tatouages tribaux, l’excision (dont la portée est tout de même largement un cran au-dessus en terme d’horreur mais qui relève du même phénomène). La réponse du berger à la bergère tourne alors autour d’arguments comme : non, ton corps ne t’appartient pas, mais à Dieu qui te l’a confié pour le garder pur et loin de toute influence perverse et c’est à cela qu’on reconnaît le Juste de l’Injuste. C’est tout aussi con que l’argument des féministes et pour la même raison.

    Nous n’avons pas un corps que nous posséderions, nous sommes un corps. Être au lieu d’avoir. Alors, je ne suis pas en train de dire que l’âme, l’esprit, tout ça n’existe pas, je n’en ai foutrement aucune idée. Mais je sais, par contre, que pour le moment, pas de corps, pas de moi ; voyez, la version pire de pas de bras, pas de chocolat.

    S’il arrive quelque chose à mon corps, ma conscience s’en trouve modifiée. Si j’ai un déséquilibre hormonal, un problème de neurotransmetteurs, la tristesse ou l’abattement que j’en ressentirais seront réels pour moi et je ne ferais pas de différence entre mes pensées cafardeuses « légitimes » du fait d’événements extérieurs et mes petites cellules qui ne transmettent pas bien un message que je ne suis même pas consciente de m’envoyer à moi-même. A l’inverse, l’épigénétique nous apprend que nos traumatismes psychologiques s’inscrivent dans nos gènes, se transmettent, nous transmutent en profondeur, au niveau du code même, parce que nous sommes un tout. Bref, je ne sais pas ce qu’il y avait avant la vie, je ne sais pas s’il y aura quelque chose après, mais la Vie est une chose contingente et tant qu’on est vivant, on est, pleinement, un corps. Donc tout ce qui l’affecte nous affecte et tout ce qui nous affecte l’affecte, point barre.

    Alors, ça va bien plus loin que cette querelle de clochers et de midinettes, cette affaire-là, parce que ça explique aussi bien d’autres malaises que nous vivons par rapport au corps. Si nous avons, du verbe avoir un corps, c’est un objet, rien de plus. Alors, s’il dysfonctionne, on remplace une pièce, on bidouille ici, on règle un peu l’huile et puis l’eau et on change de carburant, yek ? Ben c’est exactement ce qu’on fait : on coupe un peu par-là, on rajoute chwya de plastique par-ci, on retend la peau par là-bas, parce que le corps qu’on a, c’est pas le dernier modèle en vigueur et on a toujours le dernier modèle, même en smartphone. Quand on est malade, on va voir un médecin comme on irait chez le garagiste et on est indignés qu’il n’ait pas toujours de réponse ; qu’une réparation – sommaire ou délicate, ne relance pas la machine comme avant. D’ailleurs, des milliards sont engloutis par des vampires qui cherchent la solution pour la vie éternelle et, dans l’intervalle, font tout ce qu’ils peuvent pour se rendre étrangers à leur propre corps, sans comprendre que nous sommes à la fois moins et plus que la somme de nos parties. Jusqu’à se suicider par congélation pour mieux survivre… L’esprit humain me fascine, qui se ment à lui-même pour ne pas faire face à sa propre jouissance !

    Tenez, quand on est trop gros, on est prêt à le torturer, son corps, parce que ça va nous rendre heureux, puisque ça va nous rendre beau. Mais comment, à moins qu’on soit perché, l’idée de nous torturer nous-même nous apparaît-elle souhaitable ? En plus, généralement, ça marche pas, parce que tu te promets à toi-même le bonheur tout en te flagellant et forcément, c’est ça qui fait que tu te retrouves à te ruer sur la première malbouffe qui passe en oubliant la gym. Faut bien que tu l’aies, ton bonheur, quelque part, même si bien sûr, le corps, que tu ne veux pas assimiler, se jouit de toute façon, puisqu’il vit. Et à te regarder toi-même, compulsivement, dans ces moments de « faiblesse », qui ne sont pourtant que toi-même te rappelant à toi-même (mais je sais, c’est cela même qui est dur) c’est bien toi toute entière (ou tout entier, ne soyons pas sexiste) qui te dégoute. Parce que quelque chose au fond de toi le sait, que ton corps n’est pas seulement un objet malcommode que tu trainerais comme un boulet. Et qu’en plus, tu ne fais pas que le traîner, tu le vis. Je sais, c’est plus facile de projeter à l’extérieur sa frustration. Parce que notre corps qui nous lâche, dans la maladie, la vieillesse ou juste l’insatisfaction, ça fait moins peur finalement s’il n’est pas nous, et si nous en restons épargnés, extérieurs, intouchés comme la blanche colombe face à la bile de ce crapeau qu’il devient.

    Oui, ça fait moins peur que de se dire qu’il faut désormais composer avec une part de nous qui nous déplaît et qu’il faut regarder, jour après jour, dans le miroir. J’en suis là, moi aussi, très souvent. Et je me suis laissée aller à prendre le symptôme pour la cause : me croire malheureuse parce que malade ou grosse, quand mon corps exprimait plutôt tout ce que je ne me permettais pas de dire, par exemple. On appelle cela somatiser, c’est très courant, semble-t-il et très, mais alors très con. On ne s’écoute pas et finalement, le corps crie.

    Alors, n’allez pas me faire dire ce que je n’ai pas dit, je ne suis pas contre la chirurgie – même esthétique ou la médecine moderne, hein. C’est très pratique, très utile, bien évidemment et très, très efficace. Seulement, à force de s’améliorer par l’hyper spécialisation dans le règlement des dysfonctionnements en tant qu’entité isolée, la «maladie», on en oublie parfois qu’elle arrive à quelqu’un. C’est d’ailleurs pour cela que les urgentistes sont en grève en France, que les professionnels de santé se flinguent à force de ne pas savoir faire quand, en face d’eux, un humain perce la carapace de compétences dont ils s’entourent. Se soigner, ce n’est pas anodin, être malade non plus, le mal a dit quelque chose qu’il faut entendre. Et même si cela ne suffit pas forcément à guérir, et même si parfois, c’est surtout du pas de bol, un sale coup du destin ou autre chose, c’est quand même nous qu’il faudra écouter et peut-être pardonner, pour avancer. Ça nous mettra peut-être même les 30 % d’effet placebo de notre côté, plutôt que son jumeau maléfique, le nocebo. On ne sait pas comment ils marchent, ces deux-là, aucun médecin n’a jamais pu l’expliquer. Moi, je parie bien que c’est juste cela, être en harmonie avec soi-même – ou en totale déconnection.

    De même, comment peut-on minimiser les horreurs qui peuvent advenir au corps, au sien ou celui d’autrui, quand on comprend que c’est nous, pleinement et sans distinction possible ? Alors, la contrainte par corps devient insoutenable ; le viol une abomination. Pas un mauvais moment, comme si quelqu’un «empruntait» un objet cher à votre coeur et vous le rendait, voilà, même pas trop abimé, encore fonctionnel, non ! C’est moi que tu touches si tu me touches, point barre. Non, mon corps ne m’appartient pas, mais je suis, en tant que simple humaine, sujette aux mêmes rêves, aux mêmes questionnements et… aux mêmes contingences que toi. Pas de distance, pas de voile, pas de pudeur. Ce que ton corps fait au mien, je le ressens et toi aussi.

    Alors, si l’on croit au libre-arbitre, si l’on valorise la liberté, par individualisme ou par spiritualité et esprit religieux, d’ailleurs – car il faut bien distinguer le pieux de l’infâme et ce sont ses choix qui les distinguent ; bref, si l’on croit vraiment que nous sommes libres et devons effectuer des choix éthiques qui guident notre vie, alors bien d’autres sujets qui font objet de loi prennent une autre tournure. Ainsi, la question de l’avortement, par exemple ou de la maternité assistée, de la PMA, GPA, etc. Certes, la suite logique du fait d’être enceinte, c’est d’avoir un gamin à la fin. Mais la finalité n’est pas décorellée du voyage et être enceinte est un événement de corps en soi, que l’on vit et qui nous modifie. Alors, vivre la grossesse comme un processus médical, ça laisse des traces, que ce soit pour avoir ou n’avoir pas d’enfant. La vivre comme un processus social aussi, mais ça, c’est presque inévitable, car nous sommes des animaux sociaux and it takes a village.

    Cela ne signifie pas qu’avorter soit impossible, ou tomber enceinte après des mois d’un parcours du combattant qui nous dissocie de plus en plus de nous-mêmes, cela ne signifie pas que la PMA ou la GPA soient forcément immorales ou mauvaises en soit. Cela signifie que c’est avant tout un problème de soi à soi, éthique, auquel personne ne peut légitimement se substituer. Et qu’il faudra vivre avec, quel que soit ce choix et ce qui l’aura déterminé in fine.

    Et aussi, et surtout, que ce problème ne peut pas être posé dans les termes qui sont les siens actuellement, parce qu’à se placer hors de soi, on finit par réifier l’autre encore plus vite et cela justifie tout. Qu’il crève à nos portes ou qu’on achète son enfance en usine ou son ventre en location – pour tirer un coup une heure ou lui faire produire un rejeton artificiel. Et ça, non, ça n’est même pas immoral, c’est juste ammoral, parce qu’on s’est trompé de verbe ! Qu’on n’a pas, on est, qu’on ne loue pas, on réifie et c’est de la folie. Chaque cas se négocie en réel et en personne et aucune autorité morale, judiciaire ou religieuse ne devrait pouvoir faire plus que nous dire son sentiment presque subjectif, lui aussi, par rapport à cette chose si simple et si dure à la fois : sois qui tu es, car tu n’as personne d’autre à réaliser. Et aucune entreprise, jamais, ne devrait en retirer profit pour autre chose que ce que, précisément, tu demandes pour toi-même. Après, à chacun de faire face à ce qu’il se fait à lui-même, à l’autre et pourquoi. En son âme, conscience et corps.

  • Etats Demunis d’Amerique

    Archive du Podcast du Bout du Monde — épisode 6, publié le 19 août 2019.


    Bon, allez, on est lundi ! Je sais, c’est encore août, cette saison, ça a été n’importe quoi, on n’en a pas tant profité, entre trop de chaleur et temps gris boueux… Et puis bientôt, le monde réel va recommencer à tourner ; ça va être la rentrée, les enfants à l’école, le trou dans le budget, toussa… Ceci dit, le monde n’a pas cessé de tourner. Et va falloir qu’on commence à parler sérieusement, et en particulier de notre grand ami à tous, les Etats-Unis.

    Oui, parce que je ne sais pas si vous avez remarqué, mais les grands titres de la presse nous abreuvent de plus en plus d’articles sur le « candidat » Donald Trump et non plus le président. Les élections sont là, au coin de la rue, le 20 novembre 2020 et quand l’Amérique est en campagne, le monde s’enrhume toujours un peu. Fin juillet, juste avant le départ du Congrès en vacances, Donald Trump avait réussi à négocier un relèvement du plafond de la dette jusqu’en juillet 2021i, bien après les élections, donc, et c’était une victoire propre à entretenir encore un peu la Grande Illusion Américaine. Oui, la Grande Illusion, parce que les Etats-Unis d’Amérique sont en réalité bien démunis. Et l’inversion de la courbe des taux d’intérêt sur la dette américaine à 2 et 10 ans qui vient de se produireii n’est que le prologue à la prochaine grosse récession que nous allons connaîtreiii.

    Alors, pour ceux qui n’y connaissent rien en bourse et s’en foutent : je vous comprends, il m’a fallu des années pour vaguement saisir de quoi on parle et c’est chiant. Mais l’inversion de la courbe des taux d’intérêt, ça signifie que désormais, le rendement des obligations à long terme devient moins bon que celui des obligations à court terme. C’est-à-dire que le marché de la dette américaine a tellement peu foi en l’économie américaine que l’on ne croit pas qu’elle sera rentable à long terme et on n’encourage l’investissement qu’à courte échéance.

    Bref, cela signifie qu’on n’a plus confiance et ça, ça a tendance à s’auto-entretenir… L’analyse historique nous dit que, depuis Bretton Woods, quand une inversion de la courbe des taux d’intérêt sur la dette américaine se produit, une récession mondiale s’ensuit, en moyenne 22 mois après. Cela s’était d’ailleurs produit juste avant 2008. Nous serions donc en fin de cycle économique et donc, bah, on va souffrir notre race. En clair, c’est ça que ça veut dire.

    Mais ce n’est pas arbitraire non plus, cette affaire. Je veux dire, en dehors de la spéculation sur le sentiment irrationel du marché par rapport à une dette qui est absolument délirante dans tous les sens du terme – ou de son utilisation en communication politique en période de campagne, il y a des raisons objectives pour lesquelles c’est maintenant et pas à un autre moment qu’une vraie crise pourrait ébranler les Etats-Unis, donc les marchés mondiaux, donc absolument tout le monde.

    D’abord, regardons un peu cette detteiv. Elle dépasse 100 % du PIB, rien qu’en dette publique et ne fait que se creuser de jour en jour. 22 000 milliards de dollars ! On dirait un juron du capitaine Haddock tellement c’est iréel ! Tellement, d’ailleurs, que personne ne s’attend à ce que tout ça soit jamais remboursé. Par contre, du coup, les taux d’intérêt appliqués à la dette augmentent… Ben oui, si on est sûr de ne pas revoir son bien, on augmente le loyer, quoi !

    Deuxième conséquence, ceux qui détiennent la dette peuvent s’en servir comme levier pour influer sur la politique américaine… Le cas d’école et dont on voit les effets tous les jours, c’est la Chine, qui profite de sa position pour gagner des points dans sa guerre économique avec les Etats-Unis et qui a même menacé de se dégager entièrement de la dette américaine si Trump tentait réellement d’empêcher des accords avec l’Iran. Et qui dit accords avec l’Iran – sur le nucléaire, sur le pétrole, etc., dit gros problème pour les Etats-Unis. Mais à dire vrai, la Chine est déjà en train de se dégager du dollar, et c’est désormais le Japon qui possède la première réserve en devise américainev, ce qui signifie que la Chine n’a pas peur, contrairement à ce que tout le monde pensaitvi, de l’effet de cette guerre sur sa propre économie, en partie tributaire de ces réserves. Au jeu du je te tiens, tu me tiens par la barbichette, les chinois sont impassibles, comme dans les meilleurs westerns racistes. D’ailleurs, le dollar a beaucoup baissé ces derniers temps, malgré les efforts de la Fed pour réguler les taux.

    Mais sans même parler de cela, voilà qu’on tombe sur la deuxième raison pour laquelle on a cette inversion : la Fed est plombée par ses efforts pour redresser l’économie. Entre quantitative easing et rachat de dette publique, on est maintenant en train d’adapter le wording pour dire qu’on ne fait plus dans tout ça mais que la Fed va quand même racheter aux alentours de 15 milliards de titres du Trésor par mois à partir d’octobre prochainvii – juste pour se restructurer, n’est-ce pas ? En gros, on produit de l’argent magique, en déplaçant les comptes.

    Une astuce déjà très utilisée, et depuis des années et qui intéresse cette fois-ci la dette que l’état américain se doit à lui-mêmeviii. Oui, parce que figurez-vous que certains secteurs rapportent de l’argent, par exemple, les cotisations sociales. Cet argent doit servir ensuite à payer les retraites, les droits des gens, ce genre de choses. Vous vous souvenez, en 2008, quand les fonds d’investissement s’étaient cassé la gueule en dépouillant les gens de leur retraite privée ? Ben ça risque fort d’arriver même pour les retraites publiques, car elles aussi «prêtent» leurs revenus à d’autres postes de dépenses publiques, avec taux d’intérêt et tout, en échange de la certitude que cet argent sera débloqué à terme, quand il sera nécessaire. Sauf que du coup, c’est tellement certain, c’tte affaire-là qu’on n’en parle même pas. L’argent passe d’une colonne à l’autre, ni vu ni connu, je t’embrouille, officiellement, il est toujours là qu’il est dépensé depuis longtemps ! Mais la courbe démographique américaine s’inverse de plus en plus vite, les dépenses de santé, de retraite augmentent d’année en année, tandis que les besoins de l’armée continuent d’engouffrer l’argent des cotisations prêté automatiquement, en flux continu. On en est à 6 000 milliards de dollars and counting. Bref, à court terme, les droits sociaux seront probablement remis en cause, restructurés encore plus, mais sur quelle base et pour quelle alternative ? Parce que les fonds de pension américains ont continué à jouer à la Bourse ou la vie avec l’argent des vieux et la Bourse, elle commence à dévisserix, entre récession industrielle inévitablex malgré l’emballement actuel de la surproduction à tous les étages et incertitudes géopolitiques.

    Pire, au niveau des états eux-même, les finances sont au plus bas et le taux d’endettement de plus en plus élevé. Pareil au niveau des communes, et l’on voit se reprofiler des villes et des états faillis dans un avenir proche, comme en 2008. Pire que cela encore, les budgets d’entretien des infrastructures vitales du pays, centrales électriques, barrages, grands axes routiers, etc. ne sont pas respectés depuis longtempsxi et la responsabilité en est diluée entre 20 niveaux différents de structures politiques qui, chacune, n’annonce qu’une réduction marginale de son investissement – voire une simple rationalisation en vue d’une meilleure efficacité. Mais ce genre d’économies de bouts de chandelles finit toujours par coûter cher. Et il démontre aussi que la dette se creuse du simple fait des dépenses courantes – comme les droits sociaux pour lesquels on n’a plus de réserve, par exemple, plutôt qu’en infrastructures. Donc, aux Etats-Unis – comme dans l’immense majorité du monde en ce moment, on s’endette pour du vent – et des armes, soyons honnêtes.

    Au niveau des entreprisesxii, on n’a rien appris de la dernière crise. Par contre, on a profité du système mis en place pour redresser l’économie ; et le quantitative easing les a poussé à doubler leur endettement sur les 10 dernières années, plus de 9 000 milliards de dollars à elles seules. Dans un contexte global d’essouflement industriel et de restructuration de la consommation, c’est une lourde charge à porter et qui les rend fragiles.

    Et côté des ménagesxiii, ben, regardez autour de vous : les taux d’intérêts n’ont jamais été aussi bas et les gens en profitent, bien sûr ! Sans compter les emprunts étudiants, dont la structure n’est pas plus solide que celle des sub-primes, on le sait depuis toujours, mais tant que ça marche, n’est-ce pas ? 50 000 milliards de dollars.

    Si l’on aditionne dette publique et dette privée, dette des entreprises et dette de l’état fédéral envers lui-même et des états envers l’état fédéral – certes, ce n’est pas orthodoxe, mais soyez indulgents, nous arrivons largement au-delà des 90 000 milliards de dollarsxiv. On en a plein la bouche et je crois que même le capitaine Haddock en serait dégoûté.

    Bref, la puissance économique américaine, c’est du vent ! Le problème, c’est que sa puissance réelle, non. Et de fait, il peut contraindre le monde encore un certain temps à croire en cette fable. Et, plus on y croit, plus l’effondrement sera dur, car y croire signifie justement toute l’aberration actuellexv : surproduire, de moins en moins cher payé pour camoufler la baisse du taux de rentabilité, polluer, jouer avec la vie des gens et puis, in fine, toujours faire la guerre pour refonder quelque chose de propre, parce que ce n’est plus tenable, une économie qui entre en crise tous les 10 ans sans jamais se redresser. C’est le plan du candidat Donald Trump, qui se sent sécurisé parce que si tout suit le déroulement logique, la crise aura lieu juste après les élections, qu’il va gagner tambour guerrier battant et alors, si un gros conflit éclate, cela n’aura plus d’importance. Dans l’intervalle et plus ou moins discrétos, il ferme ses frontières – physiques et aériennes, avec l’Amérique Latine, qui perd des vols directs tous les jours, avec le Moyen-Orient, avec une part de l’Afrique, de l’Asie, etc.

    En même temps, cesser de croire en la puissance américaine avant l’heure – et tout d’un coup, provoquera inévitablement l’effondrement. Et c’est pour cela que partout, nos gouvernants continuent des politiques délirantes – en attendant, en se positionnant, en espérant, pendant qu’en parallèle, on entretient une paranoïa grandissante chez le public. Parce que oui, c’est jouer au poker menteur avec le Délire comme partenaire ! Et le Délire n’est pas que négatif, il permet de contenir la psychose, il « localise le trauma en dehors du sujet, lui donne un nom, l’identifie, ce qui donne à la personne délirante la possibilité de s’attribuer un énoncé identificatoire, lequel, de manière auto-créée, supplée à l’énigme de son histoire insensée »xvi, nous disent les psy… Qui en même temps, tout le monde le sait, n’y connaissent rien à l’économie ou à la politique ! N’est-ce pas ?

    iEtats-Unis : accord pour relever le plafond de la dette, BFMTV avec AFP, 23/07/2019 https://bfmbusiness.bfmtv.com/monde/etats-unis-accord-pour-relever-le-plafond-de-la-dette-1735865.html

    iiTAUX D’INTÉRÊT : LA COURBE S’INVERSE SUR L’ÉCHÉANCE 2 ANS, UNE PREMIÈRE DEPUIS 2007, NICOLAS GALLANT, Capital, 14/08/2019 https://www.capital.fr/entreprises-marches/taux-dinteret-la-courbe-sinverse-sur-lecheance-2-ans-une-premiere-depuis-2007-1347441

    iiiTAUX D’INTÉRÊT : POURQUOI L’INVERSION DE LA COURBE FAIT TREMBLER LES INVESTISSEURS EN ACTIONS, NICOLAS GALLANT, Capital, 29/03/2019 https://www.capital.fr/entreprises-marches/taux-dinteret-pourquoi-linversion-de-la-courbe-fait-trembler-les-investisseurs-en-actions-1333526

    ivLE PIÈGE DE LA DETTE SE REFERME SUR LES ETATS-UNIS, YANNICK COLLEU, Nice Matin, 14/12/2017 http://www.economiematin.fr/news-le-piege-de-la-dette-se-referme-sur-les-etats-unis

    vLe Japon devient le plus important détenteur étranger de titres du Trésor américain, French.xinhuanet.com, 16/08/19 http://french.xinhuanet.com/2019-08/16/c_138313720.htm

    viPour la Chine, l’arme de la dette américaine reste difficile à activer, Marie de Vergès, Le Monde, 29/05/19 https://www.lemonde.fr/economie/article/2019/05/29/pour-la-chine-l-arme-de-la-dette-americaine-reste-difficile-a-activer_5469079_3234.html

    viiFed : vers un «quantitative easing» infini ?, Bastien Drut, Les Echos, 25/03/19 https://www.lesechos.fr/idees-debats/cercle/fed-vers-un-quantitative-easing-infini-1003315

    viiiFOLLE ENVOLÉE DE LA DETTE PUBLIQUE DES ETATS-UNIS, MERCI DONALD TRUMP ! Capital, 17/02/2019 https://www.capital.fr/economie-politique/la-dette-americaine-court-de-record-en-record-sous-trump-1327968

    ixCHUTE BRUTALE DES BOURSES, LA PANIQUE GAGNE LES MARCHÉS, SARAH UGOLINI, 15/08/2019 https://www.capital.fr/economie-politique/chute-brutale-des-bourses-la-panique-gagne-les-marches-1347495

    xINDUSTRIE : LA RÉCESSION S’AGGRAVE ET CONCERNE DE PLUS EN PLUS DE PAYS, NICOLAS GALLANT, Capital, 12/08/2019 https://www.capital.fr/entreprises-marches/industrie-la-recession-saggrave-et-concerne-de-plus-en-plus-de-pays-1347240?utm_content=bufferab667&utm_medium=social&utm_source=facebook.com&utm_campaign=Facebook_Capital&fbclid=IwAR0lWWAVzvLb9uMyArdoskT36FeipMOetvmHJMXJHAZKziA6d91fghaAj4U

    xiInfrastructures, LastWeekTonight with John Oliver, 02/03/15 https://www.youtube.com/watch?v=Wpzvaqypav8

    xiiDETTE DES ENTREPRISES AMÉRICAINES : LA BOMBE À RETARDEMENT QUI VA BIENTÔT ÉCLATER ?, NICOLAS GALLANT, Capital, 01/04/2019 https://www.capital.fr/entreprises-marches/dette-des-entreprises-americaines-la-bombe-a-retardement-qui-va-bientot-eclater-1333722

    xiiiUSA: La dette publique de 22.000 milliards $ n’est que la partie émergée d’une GIGANTESQUE dette de plus de 72.000 milliards $, Business Bourse, 11/05/19 https://www.businessbourse.com/2019/05/11/usa-la-dette-publiquede-22-000-milliards-nest-que-la-partie-emergee-dune-gigantesque-dette-de-plus-de-72-000-milliards/

    xivUSA: La dette publique de 22.000 milliards $ n’est que la partie émergée d’une GIGANTESQUE dette de plus de 72.000 milliards $, Business Bourse, 11/05/19 https://www.businessbourse.com/2019/05/11/usa-la-dette-publiquede-22-000-milliards-nest-que-la-partie-emergee-dune-gigantesque-dette-de-plus-de-72-000-milliards/

    xvFaut-il s’inquiéter de la dette publique lorsque les taux d’intérêt sont faibles ? D’un Champ l’autre, Blog Illusio, 06/03/19 http://www.blog-illusio.com/2019/03/la-question-de-la-dette-publique-lorsque-les-taux-d-interet-sont-bas.html

    xviFLEMAL (Simon), ANNALES MEDICO-PSYCHOLOGIQUES, Vol 171, N° 9, 2013/11, pages 595-602, 30 réf., FRA ISSN 0003-4487 https://bdsp-ehesp.inist.fr/vibad/index.php?action=getRecordDetail&idt=477482

  • Fronts-tiers

    Archive du Podcast du Bout du Monde — épisode 5, publié le 16 août 2019.


    Être expatrié(e), cela signifie d’abord passer beaucoup de frontières. Une procédure assez inhumaine en soi, souvent longue, pénible et parfois profondément embarrassante, qui dit beaucoup de notre rapport aux autres, bien sûr, mais surtout, de l’état des tensions multiples qui traversent le Droit International plus facilement que nous ne prenons l’avion.

    Bien sûr, pour moi, c’est relativement aisé. Quarantenaire française avec un enfant, j’ai absolument tout pour passer sans encombre : je suis blanche, privilégiée, d’apparence très classique, sans rien de bien remarquable ou susceptible de faire sonner une quelconque alerte… Bon, hormis cette manie de vouloir être journaliste, mais je me soigne ; voyez, maintenant, c’est un podcast que j’ai. Plus de média derrière moi, d’ici peu, z’allez voir que je vais rentrer dans la catégorie des «influenceuses». La mortalité est la même en période de troubles, mais elles passent les frontières, ces nanas-là, pas de problème !

    Néanmoins, même pour moi, les procédures se sont multipliées, et pas seulement en voyage, mais pour justifier un peu tout et n’importe quoi ; mes mouvements bancaires trans-atlantiques, où va mon fils et pourquoi, etc. Mes amis français au Maroc ont désormais besoin d’une carte de séjour pour leurs enfants, ce qui n’a jamais été le cas auparavant, tandis que pour mes amis marocains, voyager dans l’espace Schengen devient de plus en plus un parcours du combattant, qui dure des mois, comme une grossesse ! Et, tout pareil, ça vous empêche de bouger, cette saloperie, parce que pendant que votre passeport attend sagement que le Dieu capricieux des visas se penche avec plus ou moins d’indulgence sur votre supplique, froidement enregistrée dans un bureau de sous-traitance , ben vous, z’êtes au bled et rêvez de Turquie.

    Moi, pour venir ici, au Costa Rica, il m’a suffit d’être issue d’un pays de la zone Schengen et hop, magique ! J’ai 3 mois de visa tourisme, que je renouvelle en passant la frontière du Panama, comme le font beaucoup d’étrangers en cours d’installation – ici, ou au Maroc. A dire vrai, le Costa Rica, comme le Panama se foutent royalement de ce que je peux faire sur leur territoire, du moment que je respecte les lois, n’ai pas de problèmes d’argent et ne deviens pas une charge pour la société.

    Quand je passe la fameuse frontière Costa Rica-Panama, à Paso Canoas -la frontière terrestre, donc- les douaniers ne font même pas semblant de me prendre pour une touriste, ils sont habitués. De temps en temps, ils ont pour instruction de vérifier que nous avons tous les justificatifs requis, dont un billet d’avion retour pour le pays d’origine, et ça peut être pénible si vous n’avez pas prévu de rentrer de suite, mais bon, c’est presque du pas de bol, tellement ils n’en sont ni dupes ni réellement concernés.

    Paso Canoas au demeurant fleure bon les frontières d’antan et c’est pour cela que j’y vais systématiquement plutôt que de prendre un aller-retour en avion qui serait in fine probablement moins cher que le road trip que je fais et certainement moins fatigant. Mais c’est un endroit étrange, une ville entre les deux pays, où les magasins se succèdent (eh oui, Panama, pas de taxes), trois monnaies circulent (Colon, Balboa et Dollar US) et on ne sait plus très bien où l’on est, Costa Rica, Panama, c’est tout pareil. De toute façon, les magasins eux-mêmes ont deux entrées, sur chaque pays et prennent toutes les devises. On est pragmatique, aux frontières, un peu interlope aussi, tout le monde ne peut pas habiter l’entre-deux, c’est comme un crépuscule du droit, de la normalité, de l’appartenance. Ça l’a toujours été, et ces villes de passage, je n’aime pas y rester. Mais elles vivent leur dualité très naturellement et à Paso Canoas, les douaniers de l’un et l’autre pays sont habitués à reconduire les touristes à l’autre frontière, que par inadvertance, ils ont passés sans l’enregistrer légalement. Non, pas méchamment, en papotant, juste histoire de permettre aux douaniers d’apposer leurs tampons respectifs dans l’ordre approprié. Dans mon cas, sortie Costa Rica – entrée Panama – sortie Panama – entrée Costa Rica. Avec de la chance et au pas de gymnastique, 30 minutes tout compris. Mais bon, je me plante tout le temps et je papote beaucoup avec les douaniers, du coup. Parce que pour le reste, on n’attend pas, à cette frontière, de toute façon, elle n’est presque que symbolique. Plus loin, à environ 30 km de part et d’autre, sur les routes principales, des barrières de douaniers plus ou moins présentes s’assurent à la grosse que la loi est respectée. Mais franchement, il n’y a pas de problème. Ticos et panaméens ont le droit de travailler, voyager, faire ce qu’ils veulent de part et d’autre, et les étrangers sur le territoire de l’un répondent aux critères d’exigence de l’autre.

    Mais ce qu’il y a de frappant, c’est que le billet d’avion qu’ils me demandent à la frontière, ils s’en moquent. C’est une exigence d’un règlement convenu ailleurs et qui ne les concerne pas vraiment, qu’ils appliquent par principe en sachant que l’esprit de la loi n’est pas respecté. Ni les douaniers individuellement, ni même le système auxquels ils appartiennent ne sont dupes. Ce sont des protocoles de coopération internationale, qui sont plus le résultat de la diplomatie que du rapport réel que les citoyens d’un pays entretiennent avec un autre, éventuellement une problématique fiscale, le tout modéré par quelque chose de parfaitement irrationel, le sentiment du risque potentiel, qui s’évalue plus ou moins au doigt mouillé. Ainsi, ici, et bien que le Costa Rica n’ait pas de lien politique particulier à l’espace Schengen, ils ont décidé que ceux qui appartenaient à certains pays avec lesquels ils n’ont pas de relations poussées devaient montrer que l’espace Schengen leur faisait confiance. Dès lors, (c’était le cas des marocains mais hélas, c’est fini), avoir un visa Schengen de longue durée vaut visa tourisme automatique. Mais les exigences du visa Schengen appliquées à un africain, par exemple, dépendent d’un rapport colonial à l’Europe qui ne concerne en rien le Costa Rica, dont il se moque éperdument et qui tendrait, si ce rapport était explicite, à choquer moralement et civiquement toute personne qui serait en charge d’en assurer les effets. De telle sorte que les frontières deviennent insensiblement des fronts tiers de batailles déplacées transformées en process sans souci des humains et de leur mobilité pourtant tant vantée par l’esprit des temps. Et c’est comme une cacophonie de conditions spécifiques, de droits contradictoires se croisant et vous bloquant dans cet entre-deux gris du doute : partir, rester, au prix de quelle humiliation ? Quand vous prenez effectivement l’avion, c’est au départ que l’on s’assure que vous avez les visas nécessaires à l’arrivée, ou pour le transit. Les gens qui s’en assurent ne savent pas pourquoi ils le font, quand les gens qui l’exigent à l’arrivée vous demandent parfois par inadvertance des conditions qu’ils seraient scandalisés d’espérer de vous une fois sur place.

    Mais le pire de tout, c’est quand ces fronts-tiers concernent des zones effectivement sensibles, des zones de guerre, déclarée ou déplorée par liste entière de migrants noyés dans une Méditerranée qui ne sera plus jamais propre. C’est alors que la Guerre Froide, qui n’a été froide que dans les pays les plus chanceux et qui ne s’est jamais terminée, se montre sous son vrai jour : le Droit Maritime, le Droit International, les Droits de l’Homme peuvent se rhabiller. Car la frontière de l’Europe est le mouroir des conflits des puissances en Afrique, qui jouent à Risk avec les espoirs d’un continent qui n’a pour «destin manifeste» que d’être le plus longtemps possible nié d’histoire.

    Certes, cela fait longtemps, ce n’est pas nouveau. Par contre, ce qui l’est et dont nous ressentons tous les effets, c’est l’automatisation des process de contrôle arbitraire qui mettent en branle la machine d’un bout à l’autre de ces lignes fantasmées, à distance partout dans le monde, enjeux d’un jeu dont nous ne sommes des pions qu’en grand nombre, même plus individuellement. Pire, désormais, ces process sont délégués, non plus seulement à d’autres pays mais aussi à des sous-traitants poussés comme des champignons friands de misère et même à tout un tas d’autres organismes – banques ou grands groupes comme Google, Facebook, etc. qui se doivent désormais de vérifier votre conformité avec le droit des frontières et le droit fiscal du pays de résidence, d’origine, parfois des deux. Les frontières, loin de s’effacer, se multiplient et plus rien ne nous protège de leur anarchie, jusque dans notre quotidien. Et quand nous les passons effectivement, c’est l’apothéose de la réification, la déshumanisation en marche à chaque file d’attente.

    Non, il n’y a plus beaucoup de décence aux frontières modernes. Et j’ai de la chance, pour un temps encore, d’en passer une presque pirate, contrebandière, parce qu’elle est plus humaine.

  • Faites des meres

    Archive du Podcast du Bout du Monde — épisode 4, publié le 15 août 2019.


    L’un des points communs très importants dans les civilisations mediterranéennes (et j’ai beau être loin de Rome, je suis tout de même en Amérique Latine), c’est l’attachement à la mère.

    C’est en Grèce antique – nous apprend Wiki, que les premières célébrations dédiées aux mères et non plus seulement à la Mère au sens de Gaïa ou équivalent, c’est à dire Déesse-Mère représentant le miracle de la Création, ont lieu. Généralement, on la fête en mars, et c’est logique parce que c’est le printemps, moment de (re)naissance et de fertilité, évidemment. Mais au Costa Rica, comme d’ailleurs en Belgique, c’est une autre date symbolique qui a été choisie : l’Assomption, le 15 août, c’est-à-dire aujourd’hui. Et ce n’est pas une petite affaire ! Jour férié depuis les années 30 (à peu près au moment où l’idée se généralise dans le monde), il se double ici d’une dimension sacrale, comme à son origine.

    Car l’Assomption, c’est important, pour les catholiques, bien que cela ne soit pas vraiment dans les Textes. C’est le moment où la Vierge Marie est emmenée directement au Paradis, sans passer par la case trépas. C’est donc la récompense du sacrifice qu’elle a vécu, en devenant mère de Jésus et aussi la preuve de son élection, puisqu’elle seule est Elevée ainsi : même son Fils a dû mourir. Et l’on retrouve beaucoup cette dimension dans la manière dont la fête des mères – et la mère sont respectées ici. Tout le monde va voir sa mère ce jour-là, petits et grands, sur son 31 et avec petit cadeau, invitation au restau, et tout le toutim. D’ailleurs, les restaus font des menus spéciaux, comme pour la Saint-Valentin et ils sont encore plus surbookés. Encore une fête commerciale, me direz-vous… Ana Jarvis, la créatrice la fête des mères aux Etats-Unis a fini à l’asile, amère et aphone à force de crier à la récupération et elle avait raison, bien sûr, libéralisme oblige.

    Néanmoins, il ne faut pas croire que le libéralisme détruise l’humain en nous ni sa fascination pour le mystère, tout au plus ne fait-il que le déguiser et le récupérer, comme n’importe quelle idéologie le ferait. Parce que oui, je vous entend, vous, au fond, objecter que cette fête a aussi et surtout été utilisée par des régimes anti-démocratiques pour pousser à la fertilité : Napoléon, Pétain, Hitler, l’URSS, etc. Mais la vraie question est : pourquoi est-ce que cela a marché et pourquoi recevons-nous continûment notre tribut de colliers de nouilles et autres boites à bijoux en Tetrapak ?

    La Mère, en dehors de faire toujours la meilleure nourriture du monde, quels que soient ses talents culinaires objectifs, est un concept fascinant. Origine de toute vie – donc de toute mort, elle est la puissance, l’effroi et pourtant le réconfort ultime, le refuge de l’amour pur, celui qui ne se mêle pas du désir interdit mais présent, pourtant, sous la surface de l’enfance ; tout le mystère de l’Oedipe, incontournable, car la vie c’est le désir et le désir n’est jamais pur. L’ensemble de la pensée humaine (philosophie, religion, art, science), est imprégnée de ce grand objet sacré et l’amour-haine qu’on lui voue détermine notre vie.

    Pourtant, à l’échelle des sociétés, les mères ne sont pas toujours traitées de la même manière. Et, comme pour Marie, ce n’est pas en fonction d’elles que leur statut social est déterminé, mais en fonction de l’enfant et de sa place à lui. Bien sûr, comme tout le monde n’est pas Prophète, en son pays ou ailleurs, il ne s’agit pas du statut individuel de chaque enfant, mais de la place de l’enfant au sein de la société. Dans les sociétés patriarcales, ce que sont par nature les sociétés chrétiennes ou musulmanes par exemple, l’enfant appartenant au Père, c’est lui qui est le porteur de valeurs. Il est donc plus important que ne l’est la mère, qui devient l’instrument par lequel la virilité de l’homme est démontrée. Cela n’efface pas la sacralité maternelle, ça la relègue en intériorité parce que le contrôle de son corps peut seul garantir la filiation. On valorise alors essentiellement sa dimension émotionnelle, on glorifie ses talents au foyer, c’est un lustre pour toute la famille. En revanche, sa puissance est diminuée. Hors de sa portée les décisions majeures qui affecterait le destin commun, elle doit se cantonner au mystère, même s’il devient bien routinier de vaisselle en lessive… Mais bon, elle fait le meilleur couscous, la meilleure pasta, le meilleur rôti, et on ne lui enlèvera pas. Surtout pas cette pimbêche qui vient détourner son fils de ses aspirations pour lui. De son côté, le père ayant un rôle et un attribut de puissance, la rationalité, peut enfin un peu contrôler un monde bien flottant où justement, la femme lui échappe dans son essence profonde qu’il ne fait qu’effleurer avec une répulsion née d’une fascination mal digérée.

    Dans les sociétés libérales, la maternité devient une question technique, parce que ni l’enfant, ni la mère, ni aucun statut familial n’est valorisé, seul l’individu compte. Ce sont donc des paramètres, des variables à ajuster : quand et comment devenir mère, comment ne pas perturber sa productivité au travail, sa ligne durement gagnée à la gym, etc. Réussir à la fois à faire des arts plastiques avec le petit dernier (pour l’éveil), se mettre en déshabillé le soir pour l’amant qui est ou n’est pas le père et finir ce rapport avant demain, penser à la lessive… Cela ne serait qu’une question d’efficacité, de performance personnelle ou bien alors une «charge mentale» qu’il faut renégocier. Le peu de place qu’on accorde au mystère, on le surexploite commercialement à fond, comme si une boite de chocolats pré-emballés pouvait contenir la dimension explosive de la chose : présenter ses respects à sa mère, c’est-à-dire honorer la vie même.

    Les états nationalistes, qu’il s’agisse d’empires, de dictatures ou de démocraties, en font un jour férié et jouent des trémolos parce qu’ils savent que la démographie est la clé de la puissance… Leur fête vise donc à faire produire plus (ou parfois moins) de futurs citoyens multi-usages.

    Le Costa Rica est à la fois une société traditionnelle catholique – donc paternaliste, dominée par les Etats-Unis – donc libérale, ET nationaliste – mais démocrate. Le mélange est assez étonnant à regarder et il n’est pas fortuit que ce soit finalement un jour religieux qui ait été choisi pour honorer les mères, quand presque tout le monde s’accordait sur le 8 mars. On souligne ainsi l’aspect sacrificiel du rôle maternel, parce que l’enfant est central dans la société. L’enfant, pas sa filiation, pas son statut familial, l’enfant en tant qu’enfant pour la société, responsabilité collective fortement vécue par le droit, par les institutions, par les pratiques sociales et éducatives. Tout le reste en découle : puisqu’on est dans une société patriarcale, les pères ont aussi un jour férié, mais on reconnaît à la mère son rôle. On le surcélèbre même, mais c’est pour mieux lui dire qu’elle devient par essence secondaire par rapport à sa progéniture qui est constamment protégée, éduquée par l’état, et ce où qu’elle soit, qui qu’elle soit. Et le Costa Rica qui, déjà, ne plaisante pas avec le droit des migrants, met immédiatement l’éducation, la santé, la protection de la loi au service de n’importe quel mineur présent sur son territoire.

    Pourtant, ce n’est n’est pas un pays riche, il n’a pas de ressources majeures en dehors de l’agriculture, du tourisme et de l’énergie verte. Et puis les infrastructures coûtent un bras à entretenir avec la terre qui bouge tout le temps, une saison des pluies super longue qui érode tout et coupe les routes, une végétation et une faune envahissantes, etc. Mais même si les routes sont parfois défoncées, y’a des écoles partout. Lorsqu’un enfant est présent dans une assemblée, tout le monde se tient bien, personne ne jure, ne boit, ne fume, ne se comporte autrement que parfaitement, parce que l’enfant ne doit en aucun cas souffrir de mauvaises influences. Et vous ne verrez pas ici trainer d’enfants tard le soir ou dans des endroits qui ne seraient pas appropriés, ils seraient pris en charge dans l’instant s’ils se trouvaient en déshérence, par l’état ou un passant. Le résultat n’est pas toujours excellent car tout cela lié au libéralisme produit parfois des enfants rois manquant des structures nécessaires pour résister à la frustration. Néanmoins, dans l’ensemble, ils sont bien élevés et la société apaisée, malgré les tensions inévitables entre paternalisme, libéralisme et nationalisme.

    Oui, célébrer la mère et comment on le fait, c’est une négociation avec le Réel, doublé d’un enjeu politico-civilisationnel. Mais c’est l’un de ces rares cas où déplacer le problème l’efface. Si l’enfant est au centre, toute une hiérarchie des normes en découle qui met tout le monde d’accord : l’enfant d’abord puis la mère, donc les femmes ; mais au même titre que les femmes, les pères, donc les hommes. Et une grande part de la tension sociale provoquée par la négociation du pouvoir homme-femme s’apaise sur une simple idée folle : et si l’avenir de l’homme était l’enfant ? Tiens donc, on en viendrait presque à redécouvrir l’eau tiède et le secret de la reproduction ! N’empêche que je connais deux-trois pays qui pourraient utilement s’en inspirer…

  • United Langage of Babel

    Archive du Podcast du Bout du Monde — épisode 3, publié le 14 août 2019.


    Vous savez, quand on dit que 90 % de la communication est non-verbale ? Ben ça doit être vrai, parce que depuis six mois que je suis ici, je suis polyglotte… Heu, c’est-à-dire que je charabiate par-ci, je baragouine par-là et, bon an, mal an, les gens ont miraculeusement l’air de me comprendre… Dans presque toutes les langues !

    Faut dire que c’est dans les deux sens que ça marche, cette histoire de communication – verbale ou non. C’est un exercice en fusion : vous, vous baissez toutes vos barrières. C’est sûr qu’il ne faut pas avoir peur du ridicule, il est inévitable. Entre les mots qui trébuchent, les gestes qui s’emballent, les mines qui s’animent et se déconfisent au fur et à mesure des quiproquos… OK, 90 % de la communication passe par le non-verbal, mais si on coupe le son, on vous prend pour un fou, garanti sur facture !

    Mais l’autre aussi, il est à fond dans l’échange… Ou pas ! Par exemple, allez apprendre l’espagnol avec un castillan, l’anglais avec un anglais ou le français avec un parisien ! Ils ne feront pas des masses d’efforts pour comprendre vos pauvres tentatives de prononciation de phonèmes jamais croisés avant – ou vos incursions furtives dans une grammaire étrangiforme. Bref, vous allez galérer. Ouiiii, je généralise, m’enfin, c’est un peu vrai quand même, non ? Ici, les gens sont beaucoup, mais alors beaucoup plus ouverts et cherchent d’emblée à vous comprendre, quitte à saisir au vol un mot, un concept mal exprimé, le remettre dans le contexte et hop ! Miraculeusement, vous qui ne saviez pas dire bonjour, vous vous retrouvez à parler de la condition des femmes dans le monde, de la politique ou de la fréquence et de l’intensité des tremblements de terre (oui, c’est récurrent, ici. Et la chose, et la discussion).

    Et puis, arrive un moment d’épiphanie, où vous vous rendez compte qu’une sorte de voile, un blocage s’effrite et tout ce que vous avez jamais su des langues vous revient. Tout, mais alors tout : les vagues leçons de latin qui vous servent sans réfléchir à extrapoler un mot à partir d’origines communes, les 7 ans d’allemand passés à souffrir des cours que je détestais pour un pauvre 10 au bac… Jamais été foutue de comprendre quoi que ce soit et je m’imaginais, à l’instar de beaucoup de français, perdue pour les langues.

    Ben voilà qu’ici, j’ai des copains allemands, avec qui je parle anglais, dans un contexte espagnol (langue totalement inconnue 6 mois avant, je vous le rappelle!) et, quand ils font un apparté, je continue de les comprendre. Wallah, je vous jure que je parle mieux darija maintenant que je ne le faisais au Maroc ! Bon, en l’occurence, ça ne m’a pas servi, vu que j’ai voulu faire ma fière avec un libanais, oubliant que ce sont les marocains qui comprennent le libanais, pas l’inverse… Mais bon, lui, je l’ai compris, merci Harim al Sultan, dont je sais maintenant presque prononcer le nom en turc, vu que j’ai aussi rencontré des turcs très sympas (et avec une bonne tête), por su puesto que oui, Muhteshem Yusyil, même que yes, Sir !

    Claro, tout vous revient, aber pas du tout dans le bon ordre. Et là, c’est un peu le drame… Wiliiiii, mouchkil bézef ! Surtout quand vous vous retrouvez à table avec 11 nationalités différentes, que 6 ou 7 langues fusent autour de vous et que vous vous sentez bien… Tout peut arriver, mais alors absolument tout ! Je me suis vue supplier en anglais deux turcs de me parler espagnol pendant qu’ils discutaient en allemand avec une allemande avec qui je parlais anglais. Mais comme j’avais aussi une copine française, un autre marocaine et que les turcs et le libanais comprenaient le français, sans trop bien le parler, tandis que la marocaine parlait arabe au libanais, celui-là même que je tentais désespérément d’impressionner en darija plus tôt dans la journée, certains bouts passaient en VO (c’est à dire en français, faut suivre!), alors que je sympathisais en espagnol avec ma voisine colombienne mariée à un greco-américain qui débattait fromages avec un italo-tico à côté. Toujours en espagnol mais pas les mêmes accents, sisi, ça fait la différence !

    Bref, un concept en entrainant un autre – pas forcément dans la même langue, nous nous sommes retrouvés collectivement à parler un espéranto sabir de notre cru du jour – parce qu’à chaque fois, ça recommence, mais différemment, forcément. Par intercallages de mots étrangers ou bien par envolées lyriques, selon les cas mais c’était comme une bonne grosse Tour de Babel, cette tablée. Le must a été quand ma voisine m’a demandé d’un air de doute si l’allemande s’était mise à parler allemand dans l’enthousiasme (jawhol, mais je ne m’en étais pas rendue compte). Ah ! Et aussi quand on m’a montré un texte en portugais, que j’ai lu dans la foulée, avant qu’on me fasse remarquer que ce n’était pas de l’espagnol. Dois-je préciser que je ne détecte pas franchement quand l’italien met de l’italien dans son espagnol ? Non, cela va sans dire, mais on me l’a dit quand même et on a bien fait, c’est déjà assez dur d’apprendre une nouvelle langue à 40 ans, mais si en plus, on me perturbe, hein…

    Oui, une vraie Tour de Babel… Sauf que tout le monde se comprenait dans l’ensemble. Que la discussion volait haut (presque que des universitaires ou des intellectuels, forcément!), était variée, intégrait des références à plein de cultures, qu’on s’amusait beaucoup, qu’on riait énormément de nos moments de flottements sans nous moquer, jamais. C’était étourdissant, fatiguant, stimulant – incroyablement riche, surtout ! Tout en étant particulièrement dépouillé, visant droit au coeur… Parce que la seule chose qui ne passe pas au travers des barrières du langage, c’est l’hypocrisie ou l’intérêt feint. La Pierre de Rosette se casse si l’exercice est fastidieux, ça donne mal à la tête. Par contre, quand l’humain parle à l’humain, il se fait entendre, toujours et c’est franchement réjouissant.

    C’est peut-être ça, le mythe de la Tour de Babel, quand on y réfléchit. Si nous sommes des parlêtres, au sens de Lacan, c’est-à-dire si nous sommes incapables de penser sans langage – alors même qu’aucune langue ne saurait recouvrir le Réel mais seulement le symboliser, dès lors, nous sommes fondamentalement incapables de nous comprendre les uns les autres. Chacun parlant sa langue propre, recouvrant imparfaitement de concepts imparfaits une vision du monde intrinsèquement et irréductiblement singulière, nous nous égosillons dans le désert… A moins que quelqu’un ne nous écoute activement. Alors, la langue, les langues et leurs imperfections n’importent plus, c’est UNITED LANGAGE OF BABEL para todos s’il le faut mais on se comprend. C’est la question du désir et c’est d’ailleurs comme cela, à partir de locuteurs imparfaits mais aimants (leurs parents), que tous les enfants du monde apprennent à parler. Oui, dire ne suffit pas, il faut dire à quelqu’un. Et c’est sans doute pour cela que symboliquement c’est la Parole et non l’écrit qui tient une place centrale dans les Livres Saints de toutes les religions… Car si au Commencement était la Parole qui crée le Monde, il a bien fallu que le Monde s’entende être Dit.

    Mais bon, au quotidien, c’est surtout hyper pratique. Pura vida !