• Attentats de Paris : s’aimer par-dessus la terreur

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 16 novembre 2015.

    Publication originale sur Luxe Radio


    C’était vendredi soir et le bilan des victimes n’est pas encore finalisé, 129 pour l’instant, 300 blessés, 90 dans un état critique, qui pourraient, à chaque instant basculer. En quelques dizaines de minutes d’attaques coordonnées, c’est tout Paris qui s’est trouvée assiégée dans l’un des pires attentats de son histoire. Et bien sûr, dès le début, les réactions se sont succédées. D’abord l’état d’urgence, bien sûr et la déclaration de guerre à Daesh, qui a revendiqué l’attentat, les messages de soutien, venus de presque tous les chefs d’État du monde, les réunions spontanées et les actions symboliques, partout, les marques d’attention, ici, au Maroc, envers nous, les français loin de chez eux. Et puis, bien sûr, il y a eu le reste. Hier, une vidéo sur Youtube a récolté des millions de vues : un communiqué d’un homme français se revendiquant d’Anonymous y promet la guerre à Daesh.
    Nul ne sait s’il s’agit bien d’Anonymous, mais c’est possible. En mars dernier, ils avaient dénoncé 9200 comptes Twitter liés à Daesh, après tout et cela pourrait leur ressembler.
    Samedi soir, dans une version pour une fois live et spéciale d’On n’est pas couché, Jean-Luc Mélanchon, dont on peut penser ce que l’on veut, a eu les mots justes pour qualifier le projet des terroristes.
    Oui, en effet, le propre du terrorisme n’est pas de tuer, cela, n’importe quelle guerre le fait. C’est d’instiller la terreur et la division dans le cœur des survivants.
    Hélas, ce message de bon sens, de fraternité et d’amour n’a bien entendu pas été compris par tous. Et hier, des militants d’extrême-droite sont venus perturber les rassemblements citoyens, notamment à Lille.
    Le son est mauvais et il ne vaut pas qu’on continue de le passer. Vous en avez compris l’intention, ou bien vous avez vu les images et celles, pires encore, d’énergumènes haineux brûlant le Coran en ricanant comme les bêtes qu’ils deviennent, alors que nous sommes tous en proie à la tentation des identités meurtrières dont parlait si bien Amin Maalouf. Pour mémoire, en voici un extrait, primordial, dont il faut graver chaque mot dans nos mémoires pour ne pas perdre la tête. « Au sein de chaque communauté blessée apparaissent naturellement des meneurs. Enragés ou calculateurs, ils tiennent les propos jusqu’auboutistes qui mettent du baume sur les blessures. Ils disent qu’il ne faut pas mendier auprès des autres le respect, qui est un dû, mais qu’il faut le leur imposer. Ils promettent victoire ou vengeance, enflamment les esprits et se servent quelques fois des moyens extrêmes dont certains de leurs frères meurtris ont pu rêver en secret. Désormais, le décor est planté, la guerre peut commencer. Quoi qu’il arrive, « les autres » l’auront mérité. « Nous » avons un souvenir précis de « tout ce qu’ils nous ont fait endurer » depuis l’aube des temps. Tous les crimes, toutes les exactions, toutes les humiliations, toutes les frayeurs, des noms, des dates, des chiffres. »
    Fin de citation, mais c’est le livre entier qu’il faudrait lire et relire encore comme le seul guide de l’homme sain d’esprit dans la tourmente. Et de fait, trop peu de gens l’ont lu ou veulent s’en souvenir, de part et d’autres. Et, miroir des fachos, on a eu notre trop-plein de tous ceux qui ont compté les morts et le respect qui leur a été donné, plus pour ceux-ci, moins pour ceux-là et c’est injuste. D’ailleurs, l’Occident, quelque part, l’a bien cherché. Stop ! De janvier à novembre, de Paris à Paris, en 10 mois, bien des pays ont souffert du terrorisme de Daesh & associated et entre autres : l’Arabie Saoudite, le Yémen, le Nigéria, L’Egypte, la Somalie, la Lybie, le Pakistan, l’Irak, la Syrie, le Dannemark, le Mali, la Tunisie, le Tchad, le Koweit, le Cameroun, la Thaïlande et le Liban. Certains de ces pays ont été touchés de multiples fois et d’autres, comme la Belgique et oui, le Maroc, n’ont échappé que de très peu à l’horreur, alors que des aspirants terroristes sont quotidiennement arrêtés.
    Il est temps de cesser, avant qu’il ne soit trop tard, le kikakommencé et le mon-mort-vaut-plus-cher-que-le-tien car nous sommes tous concernés. Oui, nous sommes en deuil, oui, nous sommes en guerre. Mais pas seulement à Beyrouth, pas seulement à Paris. Pas seulement dans les rues ni sur les champs de bataille de Syrie, du Yémen ou de la Palestine, qui, pour n’avoir rien à voir là-dedans fut bien trop souvent cité en des comparaisons qui font la déraison. Nous sommes d’abord en guerre dans les cœurs et les esprits pour ne pas se laisser gangrener par la haine. J’atteste que le Bisounoursisme n’est pas de la naïveté, c’est un combat pour l’humain. Pour la fraternité avant toute autre valeur. J’atteste que je n’ai rien d’autre à offrir que mon humanité en partage, mais qu’elle n’a pas de limite si elle est partagée. J’atteste qu’il importe encore et encore davantage, attaque après attaque, de s’aimer à tort et à travers. Sinon, plus rien n’a de sens et je suis impuissante.
    Vendredi soir, ma mère était à Paris, à une encablure des événements, dans un café, elle aussi et je discutais avec elle quand cela s’est produit. Cela aurait pu être elle et j’aurais pu, brusquement, ne plus avoir de réponse, être orpheline, comme cela. Bien d’autres gens n’ont pas eu ma chance, ni la sienne, bien d’autres gens de toutes les nationalités, y compris marocaine. Si, comme le dit Jean-Luc Mélanchon, il faut avoir peur pour avoir du courage, j’aurais beaucoup de courage car nul n’est à l’abri. Mais si Dieu veut, j’aurais avant tout le courage de ne jamais haïr et de pleurer les morts, tous les morts. Nous sommes à Dieu et à lui nous retournons.

  • L’humain est-il soluble dans la performance?

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 12 novembre 2015.

    Publication originale sur Luxe Radio


    Ce matin, j’ai envie de faire un bilan. Alors on va chiffrer tout ça, histoire d’être dans le ton, dans le constat, quoi, dans le concret…
    Combien de fois avez-vous entendu l’expression « assistanat » pour parler d’un système social solidaire ? Aussi bien en Europe qu’au Maroc, d’ailleurs. Combien de fois avez-vous entendu parler des fonctionnaires comme d’une charge pour l’état, un mammouth qu’il faudrait dégraisser ? Combien de fois vous a-t-on expliqué que le travail lui-même était une charge, un coût qu’il fallait limiter du fait d’une concurrence féroce et mondialisée ? Oh, je vous entends déjà, là, dans le fond, dire, « v’la le discours de gauchiste, Bisounours de Melanie ». Tout cela, c’est bien beau, mais revenons à la réalité.
    Voilà, le mot est lancé ! La Réalité. Elle voudrait, cette réalité, que l’on admette tout et en premier lieu, cette fameuse realpolitik qui sauve des banques et de grosses structures mais laisse des travailleurs SDF, déjà chanceux d’avoir un travail, alors qu’il y a tant de chômage. Elle voudrait qu’on comprenne que la classe moyenne n’a pas les moyens de s’acheter un logement social à un tarif pourtant régulé de seulement 10 ans de SMIC. Elle voudrait qu’on admette qu’avant même d’avoir atteint le marché du travail, on est peut-être déjà obsolète et qu’il va falloir, sa vie durant, chercher la validation d’une expérience qu’on ne nous reconnaît plus, via des certifications et puis des VAE qui disent avec autorité ce que la voix ne porte plus de sens. En vrai, cette réalité, on voudrait surtout qu’elle justifie la lente mais totale déshumanisation d’un monde qui prétend exiger de tout un chacun ce que personne ne peut réaliser sur la durée, sous le prétexte terrible que lorsqu’on n’y parviendra plus. Un autre citron sera tout prêt à être pressé. La concurrence, comprenez. Le cimetière est rempli de gens indispensables et des comme vous, on en trouve treize à la douzaine…
    Combien de fois avez-vous vu votre « performance » évaluée cette année ? Au niveau professionnel, bien sûr, mais aussi personnel : vos exploits amoureux, vos compétences parentales, que sais-je encore ? Combien de fois vous a-t-on demandé bac + shaal ? Combien de fois vous a-t-on noté ? Votre QI, QE, IMC, tout en chiffres et en acronymes représentant des équations complexes que vous ne comprenez pas, mais qui vous définissent. Mensurations du sain, du beau, de l’efficient, du moralement validé et du socialement acceptable. Tout ça, sans doute, peut se combiner. D’ailleurs, combien de temps avant qu’une appli smartphone ne permette de consolider les infos et d’établir, une bonne fois pour toutes, votre valeur marchande. À quel point vous êtes bankable et quel est votre credit score enfin scientifique ? Tenez, puisqu’on parle de credit score, vous savez, cette note qui permet d’évaluer votre capacité d’emprunt : Facebook envisage déjà d’aider au scoring des américains en se basant sur les habitus de leurs amis online. Dans pas longtemps, je suis sûre qu’on pourra faire un benchmark de ce que l’on peut attendre d’une amitié avec des tableaux récapitulant la rentabilité de votre ex pote de classe à tous points de vue. On vous étudie, comme des rats de laboratoire, mais attention, sur la masse : vous n’êtes pas des individus, vous êtes des abstractions statistiques profilées jusqu’à la nausée. Votre statut passe « en couple », vous perdez deux amis. Alors vous divorcez, parfois et l’on conçoit les rapports humains comme un contrat en CDD.
    Oui, partout, nous sommes chiffrés, intégrés à des tableaux statistiques, objectivés par un pseudo réalisme qui tue les rêves, que ce soit en politique, dans le travail, en économie… Et attention, hein, le vocabulaire nous tue aussi. Personne ne sait très bien comment être à la hauteur d’exigences sociales, professionnelles et même, oui amoureuses (il faut être « séduisant », « savoir maintenir la passion », bref, être « performant » là aussi) ou familiales (être un bon parent requiert d’être « présent », « attentif », « à l’écoute ») qui relèvent du délire pur et simple, quand on y réfléchit. Bref, la société actuelle, mondialisée, est en échec. Ou plutôt et c’est pire, elle génère de l’échec partout et surtout, chez tout le monde, qui un jour ou l’autre, se retrouvera confronté à cette dure réalité, la vraie, cette fois, qu’on ne peut pas faire face à cette folie normative, écrasante.
    Alors on ère, en déroute, cherchant vainement une alternative à cette pression atroce de savoir qu’être performant dans son travail, jeune, beau, sociable et dynamique. Manger 5 fruits et légumes tous les jours, ni trop salé, ni trop sucré, bio, durable et sans gluten. Ne pas fumer, ne pas boire. Marcher une heure par jour, faire trois séances de sport dans la semaine, du cardio, de la muscu et en même temps être relaxé… Tout ceci ne suffira jamais. On ère, en déroute, entre un passé mythifié (avec son lot de valeurs idéales manichéennes que personne ne souhaiterait vraiment voir advenir de nouveau) et des techniques toutes plus magiques les unes que les autres à force de se vouloir scientifiques (et artificielles, ô combien !) de développement personnel. Oui, on ère, dans un vocabulaire qui n’a plus rien d’humain, qui n’admet pas le fragile, le vulnérable, parce qu’avec tout ça, si vous êtes seul, malheureux ou que vous avez un cancer, c’est tout simplement de votre faute : vous n’avez pas suivi le mode d’emploi, ou ne vous êtes pas assez efficacement reprogrammé neuro-linguistiquement parlant… On ère dans une comptabilité qui quantifie le sourire même que l’on voudrait spontané, dans un process « machinisé » des rapports humains, transformés en service client permanent avec rappel automatique et notation du tout à fait au pas du tout satisfait.
    Ma chronique est brouillonne, je crois. Habituellement, je suis plus claire. Pardonnez-moi, c’est que voyez-vous, je ne suis pas bien objective, sujette comme vous et moi, à des moments d’égarements, de confusion, quand ma matière, le langage même du monde devient insidieusement mon ennemi. C’est que dans cette pression constante, dans cet objectivation totale, il n’y a à la base ni méchants, ni gentils, juste beaucoup de bonnes intentions, dont l’enfer est si bien pavé. Pourtant, il nous faut des responsables et la reddition des comptes pour tout : la politique devenue gestion de la chose publique, l’économie totalement dématérialisée, mais aussi la famille, le travail, le couple et l’amitié. On ne se rencontre plus, on réseaute. On ne se parle plus, on communique. On ne fait plus de poésie, on calcule. Et j’ai horreur de cela. Quand le Petit Prince voyage de planète en planète, il tombe sur un homme qui compte inlassablement les étoiles sans jamais les voir et qui répète : « je suis un homme sérieux ». Le Petit Prince lui répond : « tu n’es pas un homme, tu es un champignon ». Quand sommes-nous devenus des champignons trop hallucinés pour nous rendre compte que nous ne pourrons pas y survivre ?

  • Pédophilie : des peines trop légères

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 9 novembre 2015.

    Publication originale sur Luxe Radio


    Et ce matin, dans le monde des Bisounours, on va se poser une question simple, et pourtant… Quand punira-t-on décemment les violeurs d’enfant ?
    Hélas, non, nous ne sommes pas encore au pays des enfants, les monstres ne sont pas gentils et quand on les attrape, ils s’en sortent indemnes, ou presque. La semaine dernière, le violeur d’un petit garçon de dix ans, n’a été condamné qu’à six mois de prison avec sursis par un tribunal de Rabat. Le violeur avait pourtant menacé l’enfant d’un couteau avant de le battre puis de le violer. Et là, se pose une question simple : comment une peine de prison aussi légère est elle prononcée alors même que le coupable à non seulement reconnu, mais aussi avoué les faits de lui-même ?
    Regardons un peu du côté de la loi. L’article 486 du code pénal marocain définit le viol comme suit : « Le viol est l’acte par lequel un homme a des relations sexuelles avec une femme contre le gré de celle-ci. » Ergo, déjà un homme ne peut pas être violé, un enfant de sexe masculin non plus. Le cas de ce petit garçon, pour indigne et aberrant que cela soit, entre donc dans le cadre des articles 484 et 485, relatifs à l’attentat à la pudeur. Oui, bel euphémisme. Regardons donc ce que disent les fameux textes, et je cite in extenso :
    Article 484
    Est puni de l’emprisonnement de deux à cinq ans, tout attentat à la pudeur consommé ou tenté sans violence, sur la personne d’un mineur de moins de dix-huit ans, d’un incapable, d’un handicapé ou d’une personne connue pour ses capacités mentales faibles, de l’un ou de l’autre sexe.
    Article 485
    Est puni de la réclusion de cinq à dix ans tout attentat à la pudeur consommé ou tenté avec violences contre des personnes de l’un ou de l’autre sexe. Toutefois si le crime a été commis sur la personne d’un enfant de moins de dix-huit ans, d’un incapable, d’un handicapé, ou sur une personne connue pour ses capacités mentales faibles, le coupable est puni de la réclusion de dix à vingt ans. »
    On aurait pu croire que le cas de notre enfant victime de dix ans, menacé par un couteau, battu et violé entrait dans la catégorie des attentats à la pudeur commis avec violence sur un mineur. On s’attend logiquement à une peine allant de dix à vingt ans de réclusion criminelle. Pourquoi et surtout, de quoi a été convaincu le criminel pour écoper d’une peine si légère ?
    Hélas, il semblerait que les condamnations prononcées à l’encontre des violeurs d’enfants soient rarement aussi lourdes que l’on pourrait l’espérer. L’association Touche pas à mon enfant témoigne de cet état de fait. Ainsi, en août dernier, un homme convaincu de viols répétés sur un mineur handicapé mental âgé de treize ans, n’a écopé que de trois ans de prison. Vous me direz, c’est toujours mieux que six mois avec sursis, mais c’est bien loin des dix ans minimum prévus par la loi en cas d’attentat à la pudeur avec violence sur mineur. Oui, toujours le bel euphémisme. Par contre, ça se rapproche de la peine encourue pour homosexualité. Eh oui, l’article 489 prévoit une peine de six mois à trois ans de prison en cas d’homosexualité avérée. Soit la même peine que celle encourue par les violeurs dont nous venons de parler. Alors avec ça, comment empêcher les prédateurs de chantonner à la sortie des écoles…
    Sachant qu’une très grande part des agressions sexuelles sur mineur ne sont pas déclarées à la police, parce que hélas, pratiquées par des adultes référents de l’enfant : parents, éducateurs, etc. Sachant qu’en plus, le code pénal actuel ne reconnaît pas vraiment le viol, seulement un attentat à la pudeur aggravé quand la victime n’est pas de sexe féminin. Quand effectivement le cas est clair, que le violeur admet son crime et qu’il est dénoncé ou pris en flagrant délit, que l’on pourrait donc ad minima le condamner pour attentat à la pudeur, que peut-on faire pour que la justice soit moins indulgente? Vous, moi, je ne sais pas. Mais le jour même du rendu du jugement de Rabat, Maître Hicham Naciri, avocat en droit des affaires essentiellement mais surtout, avocat attitré du Palais a décidé de se joindre à la défense d’une petite fille de 3 ans violée par un commerçant. Je cite ses propos relayés par la presse : « les juges doivent prononcer une peine exemplaire, parce que cela a duré trop longtemps. La pédophilie devient assez banalisée et les peines ne sont pas assez dures. Il faut que ce soit un message clair pour tous les agresseurs sexuels. Et le fait que l’avocat du roi s’implique dans cette histoire est une excellente chose pour la cause». Oui, évidemment, la symbolique n’aura échappé à personne. Et on est tous d’accord : le fait que l’avocat du roi s’implique va certainement durcir la sentence. Mais cela fait se poser la question, tout de même : faut-il que le coiffeur du roi rase gratis un gamin des rues pour que la coupe tcharmil cesse de faire fureur ? Ou peut-on espérer que la justice marocaine protège nos enfants sans intervention ?

  • La population africaine devrait doubler d’ici 2050!

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 5 novembre 2015.

    Publication originale sur Luxe Radio


    Et ce matin, dans le Monde des Bisounours, on va parler d’un rapport de l’organisation des Nations Unis, qui établie des projections de croissance démographique pour le monde.
    Or il nous dit que, concernant l’Afrique, la population devrait doubler d’ici 2050, atteignant les quelques 2,4 milliards de personnes, avant de passer à pas moins de 4 milliards vers 2100.
    Ok, alors théoriquement, c’est super, parce que qui dit population en forte croissance démographique dit grande force de travail et potentiel de croissance. Sauf que. Et c’est un très gros sauf que. La Banque Africaine de développement, l’OCDE et même les Nation Unis dans leur dernier rapport du PNUD sur l’avenir économique de l’Afrique prévoient tous que le taux de croissance moyen du PIB africain, qui est de plus ou moins 4,5 % ces dernières années va se maintenir au moins pour 2015 et 2016. Et ça paraît bien, mais en fait non, car si on ramène ce taux de croissance au PIB par habitant, la croissance réelle est d’à peine 1,6 % en Afrique subsaharienne, ce qui, pour un continent aussi en retard est absolument ridicule. Eh oui, c’est toujours pareil avec la croissance, si on ne la ramène pas à la population, elle ne veut rien dire du tout.
    Donc oui, la question reste et ne va hélas pas cesser d’être pendant un bon bout de temps la pauvreté en Afrique et ça n’a l’air de choquer personne. Pourtant, c’est tout de même étonnant, quand on regarde de plus près, que l’Afrique soit le seul continent qui n’effectue pas de transition démographique. Enfin, dans son ensemble, hein, parce que quelques pays commencent à le faire, dont le Maroc, d’ailleurs. Je veux dire, concrètement. Actuellement, la population africaine croît de 2,5 % par an, pour une moyenne mondiale de 1,2 %, avec une Amérique du Nord carrément aux alentours de 0,4 %. Or s’il arrive parfois que, du fait d’une mortalité reculée avant que la natalité ne s’effondre, les populations connaissent une période transitoire de forte démographie, pour l’Afrique, en particulier subsaharienne, cette forte démographie ne se dément pas depuis déjà des décennies et on ne voit aucun signe de fléchissement.
    Ben je vais vous dire, les femmes du Congo, comme celles de tous les autres pays d’Afrique subsaharienne, ont beaucoup d’enfants… Et se marient très jeunes. Ainsi, une étude réalisée en 2003 dans trente pays d’Afrique subsaharienne par une équipe de chercheurs américains a montré que plus de la moitié des femmes entre 20 et 25 ans interrogées avaient été mariées avant 20 ans dans les deux tiers de ces pays, et plus de 75 % dans sept pays. Vous me direz, c’est vieux. Que nenni, la même étude, réalisée en 2013 dans 34 pays, cette fois-ci par l’USAID n’a révélé qu’une très faible différence puisque les femmes se mariaient en moyenne 0,3 années plus tard. Oui, 4 mois plus tard, quoi. Ri-di-cule !
    Alors quelles sont les conséquences de tout cela ? Eh bien, si l’on ajoute à ces données les prospectives de croissances faibles, les troubles sécuritaires liés notamment au changement climatique et aux guerres entre ethnies et religions qui prennent de l’ampleur sur le continent et la prédation dont l’Afrique continue d’être victime, tant au niveau de ses ressources que de ses terres agricoles, par exemple, du fait aussi bien de la Chine que de l’Europe, les États-Unis et même le Moyen-Orient, on se retrouve face à une situation presque inextricable. Et l’une des raisons principales, sans compter un facteur aggravant de plus ! En est l’accès à l’éducation. Or, en Afrique de l’Ouest par exemple, en 2010, d’après le Wittgenstein Centre Data Explorer, environ 46 % des femmes de 20 à 39 ans n’avaient reçu aucune éducation, tandis que pas moins de 31% des hommes étaient dans le même cas. Des chiffres à faire peur et qui démontrent l’ampleur du problème. Si vous avez une population pauvre à la base, que vous n’éduquez pas du tout, sur un continent soumis à des aléas climatiques qui vont, on le sait à court terme poser de gros problèmes de sècheresse et donc de famines, notamment, alors que la situation politique, ethnique et économique est rendue instable par des frontières à l’emporte-pièce, des superpuissances prédatrices et un contexte défavorable, comment dire ? L’Afrique n’est pas sortie de l’auberge.

  • Frontières maritimes : les conflits de demain?

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 30 octobre 2015.

    Publication originale sur Luxe Radio


    Fin septembre, la France a gagné l’équivalent de sa surface totale en plus en zone maritime. Pourtant, elle n’a pas de nouveau colonisé de pays africains, asiatiques ou autres.
    Alors, comment a-t-elle fait ? Elle a profité de la convention dite de Montego Bay, datant de 1982 qui permet aux pays côtiers d’étendre leur souveraineté au-delà des 200 milles marins de leur Zone Economique Exclusive jusqu’à une limite maximale de 350 milles, à condition que le pays démontre que son territoire terrestre, aussi appelé plateau continental, se prolonge sur le fond des océans.
    Alors d’abord, vu que la convention ayant permis à la France de réaliser cet impressionnant tour de passe-passe qui fait de ce pays plutôt petit à l’échelle du monde rien moins que la seconde puissance maritime, juste derrière les États-Unis, vu que cette convention donc, date de 1982, comment ça se fait qu’elle n’ait réclamé ses droits que récemment ? Eh bien c’est que réaliser les explorations des fonds marins nécessaires à étayer les dossiers est compliqué, long et fort coûteux. Ce qui n’empêche absolument pas la France de poursuivre dans cette voie puisque, après avoir bénéficié d’un agrandissement de ses zones maritimes grâce à la Martinique, la Guadeloupe, la Guyane, les îles Kerguelen et la Nouvelle-Calédonie, elle a déposé des dossiers pour La Réunion, Wallis et Futuna et Saint Pierre-et-Miquelon, sachant qu’elle constitue en ce moment même un dossier pour la Polynésie française. Ce qui, si tous ses dossiers passent, placerait la France en première place, avec pas moins de 12 millions de km² de zone économique exclusive.
    Oui, un happy day et un beau pari sur l’avenir, aussi. Parce qu’à quoi correspond cette ZEE, cette zone économique exclusive ? Pas à la colonne d’eau, donc ce n’est pas pour les ressources halieutiques. Par contre, elle donne droits aux sols et sous-sols, donc potentiellement aux ressources pétrolifères qui pourraient, pourquoi pas ? S’y trouver.
    Si la France augmente tranquilou bilou son territoire sous-marin, avec ma foi fort peu de contestations pour le moment, dans d’autres coins du monde, cette question de potentiel sous-marin provoque des guerres. Ainsi, ce n’est pas demain la veille que la Grande-Bretagne laissera tomber les Malouines, un pauv’ caillou dont on ne peut pas dire que ce soit les habitants, trois moutons et deux militaires qui font le sel de cette terre et ce d’autant que, disons-le tout net, ils sont là en expatriés, oui, même les moutons. Et pourtant, les années 80 se souviennent bien de la guerre des Malouines…
    Et oui, même si les artistes pop de l’époque, comme à dire vrai l’ensemble de la jeunesse britannique n’a pas bien compris pourquoi, l’état, lui, savait bien ce qu’il faisait. Et le cas n’est pas isolé. Tous les conflits et les revendications de cailloux en Mer de Chine sont liés à cette question des droits maritimes.
    Close enough, oui, je parlais des îles Senkaku, entre autres, qui font litige entre la Chine et le Japon. Mais des îles réclamées par tel ou tel pays, la Chine, le Japon, la Corée, le Vietnam, les Philippines, etc. Il y en a plein, car le sous-sol est bourré, on le sait, d’hydrocarbures. Mais la Chine va encore plus loin : à l’exemple de la France, et prenant prétexte de la Convention de Montego Bay, elle réclame les droits sur l’ensemble de la Mer de Chine, du fait de son plateau continental.
    Et alors là, on se retrouve avec un imbroglio terrible, parce que dans cette région, nombre de pays ne sont que archipélagiques, or les droits maritimes archipélagiques ne sont pas les mêmes que les droits continentaux et les deux se télescopent. Tout cela peut tout à fait dégénérer rapidement en guerre et de très nombreux spécialistes soulignent à juste titre la prolifération d’armes purement offensives dans la région.
    Mais bon, vous me direz, la Mer de Chine, on en parle souvent. Alors partons dans une autre région du monde : la Méditerranée orientale. On vient d’y découvrir du gaz, figurez-vous. Et voilà que tout d’un coup, une vieille question de frontière jamais résolue entre le Liban et Israël, reprend de l’importance. Oh, même pas sur une zone économique exclusive étendue, hein. Non, juste sur les 200 milles marins réglementaires du départ. À peine 870km2, ce qui n’est pas grand-chose, hein, disputés entre les deux nations. Mais de l’ordre de 340 milliards de mètres cubes de gaz potentiels selon une étude de Beicip-Franlab, qui est une filiale de l’Institut français du pétrole Énergies nouvelles. Ah ouais, pas mal, tout d’un coup, hein ? Et ça n’est pas tout : figurez-vous que le Maroc aussi se retrouve avec des conflits potentiels sur des zones maritimes.
    C’est que Repsol entamait déjà l’an dernier des forages au large des côtes marocaines… Dans une zone revendiquée aussi par l’Espagne, via les Canaries. Alors, cette question de frontières maritimes, c’est que le début, début, début, des peut-être guerres de demain.