• Le Grand Marché Transatlantique en questions

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 26 octobre 2015.

    Publication originale sur Luxe Radio


    Eh oui, ce matin dans le Monde des Bisounours, on va parler du Grand Marché Transatlantique ou GMT ou bien encore Tafta comme dans Transatlantic Free Trade Agreement, ou bien encore TTIP comme dans Transatlantic Trade and Investment Partnership et même CETA comme dans Comprehensive Economic and Trade Agreement.Plein de noms pour un seul projet de libre échange que les États-Unis et l’Union Européenne tentent de signer depuis plus de 20 ans et qui continue, encore et toujours à rencontrer des résistances dignes de villages gaulois, alors même que la plupart des négociations sont secrètes. Tenez, l’an dernier, quand je vous en avais parlé sur cette antenne, l’accord devait être finalisé avant la fin 2015. Cette année, après une pétition rassemblant quelque 3 millions de signataires européens, les négociations ont reprises le 19 octobre et les spécialistes pensent déjà qu’elles n’atteindront pas leur but, c’est-à-dire un accord avant fin 2016. Alors pourquoi ? Non, parce que, a priori, l’idée est belle : faire tomber toutes les barrières au commerce pour non seulement enrichir les peuples mais aussi éviter les guerres. Car tout le monde le sait bien, non ? Quand on commerce, on ne s’entretue pas. Montesquieu déjà le disait et depuis, presque tous les chefs d’états l’entonnent une main sur le coeur et l’autre sur le portefeuille d’actions. Ahem, je suis injuste, tous ne sont pas de vils comploteurs, certains, naïfs, mal informés ou mal intentionnés selon l’expression consacrée, y croient sans doute. Mais dans les détails, comment ça va marcher ce grand Machin, qui, ne nous leurrons pas, va s’appliquer partout, une fois qu’il sera signé. Non, parce que son pendant, le grand accord transpacific progresse lui aussi et que même un journal du PC chinois estime que la Chine devrait le rejoindre, donc soyons clairs, ce sont de nouvelles normes qui s’édictent qui vont s’apppliquer à tous.
    Selon une étude du Centre for Economic Policy Research, un organisme émanant de grandes banques que l’on nous vend comme étant indépendant, le GMT permettrait de doper la production de richesses chaque année de 120 milliards d’euros en Europe et de 95 milliards d’euros aux États-Unis. N’est-ce pas que c’est merveilleux ? Concrètement, comment ça va marcher ? L’idée est d’éliminer toutes les barrières au commerce, c’est-à-dire : supprimer les derniers droits de douane, réduire les barrières non tarifaires par une harmonisation des normes et permettre aux investisseurs de casser tout obstacle réglementaire ou législatif au libre-échange.
    ça vous paraît une bonne idée ? Regardons de plus près. La première conséquence évidente du GMT, loin d’être un enrichissement conséquent sur les deux rives de l’atlantique, c’est d’abord une énorme perte de souveraineté des états. Selon le mandat de l’Union européenne, et je cite, « les obligations de l’accord engageront tous les niveaux de gouvernement » et ne pourra être amendé qu’avec le consentement unanime des signataires. Ce qui veut dire, en clair que non seulement une alternance politique quelconque ne sert plus à rien pour modifier la donne, mais en plus que tout ce que l’accord prévoit devra être implémenté à tous les niveaux, de l’état fédéral américain à la commune. Or, comme l’accord prévoit que l’on doit et je continue à citer, « fournir le plus haut niveau possible de protection juridique et de garantie pour les investisseurs européens aux États-Unis » et vice-versa, notamment en permettant aux entreprises d’avoir recours à un tribunal arbitral pour casser les dispositions faisant obstacle au libre-échange, cela signifie que, pour absurde que ce soit, on va en arriver à pouvoir attaquer jusqu’aux réglementations municipales devant un groupe d’arbitrage privé international pour peu qu’elles constituent une limitation au droit des investisseurs à, et je cite encore « investir ce qu’il veut, où il veut, quand il veut, comme il veut et d’en retirer le bénéfice qu’il veut ».
    Non, c’est vrai, ça. J’ai mauvais esprit quand même. Permettre à l’entrepreneur, pardon, investisseur, ce héros des temps modernes, « d’investir ce qu’il veut, où il veut, quand il veut, comme il veut et d’en retirer le bénéfice qu’il veut », what could possibly go wrong ? D’ailleurs, on a du recul pour en juger. Cela fait 20 ans désormais que l’ALENA existe. On voit bien à quel point cet accord de libre-échange entre les États-Unis, le Canada et le Mexique a profité à tout le monde, n’est-ce pas ?
    Alors, pour les petites, c’est pas sûr. Mais pour les grosses, hamdoullah, l’accord a été profitable. Par contre, pour les états et les populations, pas si sûr. L’accord était censé créer des emplois. En fin de compte, il a créé de la délocalisation, ce qui a conduit à une perte de près de 900 000 emplois aux États-Unis et une fragilisation de pas mal d’autres. Ces emplois atterrissant au Mexique essentiellement, le Mexique aurait dû, lui au moins, bénéficier de l’accord. Eh bien non ! Car suite à l’effondrement des barrières au libre-échange, le marché mexicain a été inondé de produits agricoles issus de l’agriculture intensive américaine, ce qui a fait d’abord s’effondrer le marché local, a ruiné les exploitants locaux et les a donc mis sur un marché du travail encore tiré vers le bas.
    Comble de l’ironie, l’exploitation industrielle de ces ressources agricoles, notamment le maïs, par exemple, utilisé pour produire de l’éthanol, après l’effondrement des productions locales, on conduit à une augmentation du prix des denrées de base délirantes. Ainsi, la tortilla, aliment de base là-bas comme le pain l’est ici a bondi de 280% en 10 ans. Et en tout, sur les 20 ans de l’accord, le panier de la ménagère a été multiplié par sept ; le salaire minimum, seulement par quatre. Alors que l’Alena devait leur apporter la prospérité, plus de 50% des Mexicains vivent aujourd’hui sous le seuil de pauvreté. Du côté américain, c’est pas mieux puisque le salaire médian stagne depuis vingt ans, alors que la productivité des travailleurs augmente. Dans la mesure où, dans le même temps, les produits de base ont augmenté de pas moins de 67%, la perte réelle de niveau de vie est conséquente. Bref, pour le citoyen lambda, autant dire…
    Alors comment expliquer que les états soient si enthousiastes à l’idée de signer cet accord, dont on sait par ailleurs que les populations sont majoritairement contre ? Ah ! la vérité, je n’en ai pas la moindre idée. Ce que je peux vous dire, c’est que des deux côtés, américain comme européen, on promeut activement la chose… Et tandis que, en apparence, les politiques au moins européens ont pris en compte le rejet massif de certains dispositifs les plus contestés comme cette idée de tribunal arbitral entre les états et les entreprises, en vérité, on n’a rien fait de bien concret en ce sens. Or les exemples de ce que ce type de dispositif a déjà donné par le passé ont de quoi faire frémir. Ainsi, l’Argentine a dû payer quelque 600 millions de dollars à des entreprises comme Aguas de Barcelona, CMS Ernergy et Vivendi pour avoir fixé un prix maximal d’accès à l’eau et à l’énergie, l’Équateur a été condamné à payer 1,8 milliards de dollars de compensation à Occidental Petroleum pour avoir nationalisé son industrie pétrolière, Vattenfall réclame en ce moment même à l’Allemagne plus de 3 milliards de dollars pour avoir voulu sortir du nucléaire, Véolia poursuit l’Égypte qui fait passer son salaire minimum de 41 à 71 euros par mois, etc. ad nauseaum et au-delà, sans même vous parler du cas des cigarettiers. Mais s’il n’y avait que cela ? Non seulement Tatfa, GMT, CETA ou TTIP permet aux entreprises d’avoir recours à l’arbitrage contre les lois démocratiques des pays juste parce que c’est drôle, il prévoit aussi, par un mécanisme dit de coopération réglementaire, de permettre aux lobbys d’être consultés en amont lorsqu’un dispositif réglementaire peut les affecter. Autant donner les clés de la bergerie au loup.

  • Le dernier rapport du CNDH fait l’effet d’une bombe

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 22 octobre 2015.

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    Et ce matin, dans le Monde des Bisounours, on va parler, forcément, du rapport du Conseil National des Droits de l’Homme sur l’État de l’égalité et de la parité au Maroc. Un rapport qui a résonné comme un coup de tonnerre car il dit ce que tout le monde sait mais ne veut pas dire : non seulement l’égalité hommes-femmes ne progresse plus depuis la si mal appliquée nouvelle Moudawana, mais en plus, elle régresse.
    Et notamment, le CNDH pointe du doigt ce qui fait mal, et je cite : « trois ans après son entrée en vigueur, la mise en œuvre de la Constitution a été marquée par une évaporation progressive des promesses constitutionnelles. » Évaporation progressive, qu’en termes élégants ces choses-là sont dites ! De même, lorsque le CNDH déclare qu’il faut « amender le Code de la famille de manière à accorder aux femmes les mêmes droits dans la formation du mariage, dans sa dissolution et dans les relations avec les enfants », cela paraît naturel, clair, évident. Mais ce que cela signifie a fait l’effet d’une bombe lors de la conférence de presse du CNDH, lorsque Driss El Yazami a présenté le rapport.
    En clair, le CNDH recommande l’égalité totale, y compris et Driss el Yazami l’a bien précisé, au niveau successoral ! Et ça, c’est le grand tabou, parce que l’héritage, nous explique-t-on, est régulé par la Chariâ.
    Sauf que concrètement, de ce que le Coran recommande des droits et devoirs des deux sexes, il semble que la société actuelle n’ait retenu que ce qui va à l’encontre des droits des femmes. Parce que cette inégalité successorale s’expliquait par le fait que les hommes étaient en charge de subvenir aux besoins des familles, ce qui n’est plus le cas, ni dans la loi, ni surtout dans les faits. Qui peut prétendre que la modernité n’a pas donné à chacun la responsabilité de contribuer aux revenus du foyer, pour élever les enfants ?
    D’ailleurs, le rapport du CNDH, en dehors même de ce point tremblement de terre de l’égalité successorale, met vraiment sur la table les rapports hommes-femmes dans la famille. Ainsi, il pointe encore l’inégalité dans le mariage, la difficulté du divorce, les droits très limités des mères, même lorsqu’elles sont reconnues seules responsables de l’entretien des enfants (ce qui arrive souvent). Bien sûr, dans ce rapport, on parle aussi de la recrudescence des mariages précoces et même de la polygamie. Bref, tout, tout ce que tout le monde sait mais ne veut pas dire est là en plein jour et à le lire, ce rapport, cela devient lumineux : comment peut-on vivre avec un si gros éléphant dans la pièce ? C’en est risible, de ne pas avoir pu en discuter avant.
    Et ce qui permet cet espoir, c’est que cette fois-ci, ce ne sont pas trois féministes dans un coin qui demandent des droits que l’on ne devrait pas pouvoir leur dénier, mais une institution tout à fait reconnue et officielle. Là, pas d’hystérie, pas de déraison, non. Un constat clair, pas contestable. Reste bien sûr l’argument religieux, qui, pour contestable qu’il soit en l’occurrence puisqu’aux femmes ne restent que des devoirs et plus de droits, est inévitable. Alors le CNDH a remis au centre cette question de l’égalité, à la place qu’elle doit avoir.

  • La Vérité et la peur

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 19 octobre 2015.

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    J’aime beaucoup Kenny Arkana, cette rappeuse oubliée des ‘90s dont je viens de prendre un extrait sonore. Notamment parce que là, en quelques 10 secondes, elle vient de résumer mon sujet. La Vérité et la peur.Quand quelqu’un quelque part pense détenir la Vérité avec un grand V, j’ai peur, parce que la Vérité, c’est violent. Eh oui, c’est un absolu, qui ne souffre pas la discussion, qui n’accepte et ne peut pas admettre la contradiction, bref, la Vérité s’impose exactement comme la petite voulait s’imposer : ça connaît sa cible et ça va tout faire péter, sans s’annoncer s’il le faut, mais en fait, le plus souvent, en faisant un sermon sur ce pourquoi la Vérité est Vraie, Révélée et incontournable.
    Oui, la Vérité, c’est la Foi qui aurait mal tourné, si vous voulez. Comprenez, la Foi, quand elle est don de Dieu à un individu privilégié ayant compris pour lui le sens du monde, que ce soit à travers la religion ou même, pourquoi pas, via une conviction politique, c’est une chance et un privilège. Mais quand la conviction d’avoir raison transcende toute incertitude – cette foi-là, qui pousse un homme à ne plus voir en l’autre son frère lorsqu’il n’est pas d’accord avec lui, c’est dangereux. Oui, la Vérité, c’est ce qui donne à Caïn le droit légitime de tuer Abel, en fin de compte. C’est-à-dire que c’est ce qui pousse, par extrémisme, à trahir tout ce, en quoi on croit sans s’en rendre compte, par certitude que justement, un absolu peut remplacer l’empathie et l’humanité.
    Alors, des absolus possiblement meurtriers, il y en a plein. Le patriotisme, bien entendu. Là, c’est tellement simple : l’ennemi n’est plus humain, il est l’autre. Plus vite infrahumanisé que cela, il n’y a pas. Et toute une cosmologie en prime autour du héros de la Nation, de la Victoire et des attributs de la Puissance, de la Justice et de la Gloire qui vont avec.
    Et tout cela avec des Majuscules, évidemment. Bien entendu, il y a aussi la politique : des extrémistes de gauche ou de droite ayant fait sauter des bombes ou décimer leur population, l’histoire en est pleine et le XXème siècle fait comme une petite parade des horreurs, d’Hitler à Pol Pot. Et puis il y a Dieu. Attention, hein, c’est toujours pareil : le problème n’est ni Dieu, ni le patriotisme, ni la gauche, la droite ou le reste. Le problème, c’est quand on est tellement sûr que ce qu’on dit est Vrai qu’on est prêt à faire sauter l’autre pour le convaincre. Quand on est prêt, par conviction à faire usage de violence. Quand on commence à former dans sa tête deux camps : ceux des Justes qui voient le monde de la même façon que nous et les autres, qu’il convient de faire taire à tout prix. Le problème, c’est quand l’argument suivant dans le débat devient…
    La Vérité meurtrière, elle avance de deux manières possibles. Soit elle est officielle et dans ce cas, elle use de propagande. C’est l’URSS qui publie la Pravda, journal officiel dont le nom signifie justement Vérité. Elle se pare des attributs de l’objectif, bien sûr, elle utilise du coup beaucoup l’image, parce que l’image, ô combien manipulable, est pourtant forte et s’impose si fort.
    Ou bien alors elle est opprimée, elle se pare des accents du complot. On nous veut du mal parce que justement, on voudrait la défendre. Parce que nous sommes submergés par les impies, les corrompus, les oppresseurs. Dans ce cas, ceux qui disent le vrai, qui ont, pour citer Maïtena Biraben « un discours de vérité », sont persécutés. On ne les laisse pas parler dans les médias, on veut les censurer, avec eux, il y a toujours deux poids, deux mesures, etc.
    Et c’est partiellement le cas ou bien alors, ça devrait l’être. Comprenez, celui qui pense détenir la Vérité, telle que je l’ai définie, c’est-à-dire cet absolu qui fait de celui qui n’est pas d’accord un ennemi qu’il devient légitime de faire taire, y compris par la violence, celui qui détient cette Vérité-là, je ne veux pas l’entendre, il me fait peur. Et comme c’est celui là et pas un autre qui me fait peur, c’est sûr que je vais laisser dire bien des bêtises au nom d’autres vérités plus souples, moins absolues, du fait de principes généraux, généreux et génériques comme la liberté d’expression. Mais la Vérité avec un grand V ? Celle-là, tout ce qu’elle dit je vais m’en méfier comme de la peste qu’elle est et que Camus définit si bien. Celle-là appelle en retour une réaction tout aussi violente, celle-là mène à la guerre et je ne sais pas comment faire autrement. Quand je dis je, je pense moi, bien sûr, mais aussi un peu tout le monde à dire vrai, parce que là, on est dans la réponse combat-fuite tout ce qu’il y a de plus classique. Et ça provoque des conflits intrasociaux et internationaux ces affaires là. De Vérité en Peur qui amène ses propres Vérités et toute sa symbolique, vêtues des oripeaux de l’Absolu, on se retrouve avec Daesh et la Communauté Internationale, l’Axe du Bien contre celui du Mal et placez votre curseur où vous le souhaitez, il n’y aura pas de nuance.
    En d’autres temps, c’était la politique qui faisait poser des bombes et se développer des guerres. Aujourd’hui la Foi VS l’Occident hégémonique et impérialiste. Avant-hier, c’était le Catholicisme contre la Réforme. Demain, qui sait ? Peut-être bien la Machine VS l’homme, allez savoir. La Vérité change avec le temps, seul le mirage de l’absolu reste toujours le même. Quoi qu’il en soit, à chaque fois, oui, à chaque fois, il faudrait, pour bien faire, se rappeler qu’avant toute autre chose, la personne qui, en face, veut absolument nous forcer à choisir un camp, Vérité ou Peur est, comme nous, humaine et donc sujette à ce mirage de l’Absolu. Comme nous, comme moi, susceptible de transcendance et de déchéance, de violence et de bonté, d’humanité ou de terrible potentiel de chaos. Dans les temps de transition comme en ce moment, les Vérités prennent de la place, parce qu’elles sont justement absolues et que, tout étant mouvant, nous ne sommes assurés de rien et c’est angoissant. La Vérité a ceci de maternelle qu’en Elle on trouve un refuge et qu’on est prêt à la défendre, Mère Patrie ou bien Religion de nos Pères, avec une passion toute filiale. Revenons à un peu de mesure : la Vérité, comme nos parents, est grande et peut bien se défendre seule. Quant à moi, je ne voudrais pas faire de mal à une seule mouche en son nom.

  • Prix Nobel collectif : la légitimité est-elle dans le nombre?

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 12 octobre 2015.

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    Et ce matin on va se pencher sur le dernier Prix Nobel de la paix : la société civile tunisienne.
    Alors, l’idée est belle et, comme pour l’UE, qui avait remporté le Nobel en 2012, j’en comprends la logique. Comme lorsque le Pullitzer de journalisme avait été décerné, non pas à un ou deux journalistes, mais carrément aux rédactions ayant traité les données révélées par Edward Snowden, l’an dernier. Ou à celles ayant traité l’ouragan Katrina, en 2006. Mais, j’ai l’impression de voir une logique se dégager, une logique du nombre.
    Sauf que, ces prix, pour justifiés qu’ils soient, avaient été conçus pour être décernés à des individus exceptionnels, qui, par leur travail et leur dévouement, avaient contribué, qui à la paix, qui, à l’excellence du journalisme, au-delà de ce que l’on était en droit d’attendre d’une personne normale. Bref, ce sont des prix qu’on décerne normalement aux héros. Et un héros, par définition, c’est celui qui est seul contre tous, qui se dresse, dans les circonstances les plus difficiles et qui renverse les obstacles par son seul courage. Symboliquement, c’est très fort, un héros.
    Et même si on ne va pas si loin, même si on ne va pas jusqu’à parler de héros mythologique, de héros de fiction, il s’agissait de mettre en valeur un homme qui serait exemplaire, un homme révélé comme étant providentiel.
    Ah ben, non, justement pas seulement quelqu’un de bien, parce que si vous vous souvenez bien, la suite de la chanson, c’est : sans grand destin. Or le prix Nobel de la Paix, et même le Pullitzer, s’ils sont prestigieux, c’est parce qu’ils sont censés signer l’exceptionnel, le prodigieux. Vous me direz, c’est vrai que Obama, par exemple, ça n’avait pas été fabuleux. Que même pour le Pullitzer, y’avait eu des contestations. Et puis que les héros, en vrai, peut-être bien que ça ne court pas les rues, quand on ne les fabrique pas.
    Maiiiis non, pas fabriqué dans ce sens là, pas à coup de science, de médecine et de bio-ionisme dont on ne sait pas bien ce que c’est au moment où on double la série en français. Non, fabriqué par les médias, façonné par l’espoir des gens, comme les prix Nobel de la paix l’ont tous été un peu, d’Obama premier président noir américain à Bertha Von Suttner, féministe militante pour la paix en passant par Mikhaïl Gorbatchev, pour l’arrêt de la guerre froide. Mais enfin, certains, comme Desmond Tutu ou bien Martin Luther King ont quand même bien mérité de leur titre, non ? Est-ce qu’on n’en trouve plus, des héros, de nos jours ?
    C’est la question, je crois, on y vient. Cette injonction, première à revenir dès que quelqu’un essaie de faire quoi que ce soit : pour qui tu te prends ? Je ne parle même pas d’héroïsme, non, c’est valable pour tout, ou presque. De nos jours, aucune ambition personnelle n’est valide, aucun héroïsme est possible. Vous souhaitez enquêter sur l’affaire HSBC ou bien sur la NSA ? C’est en collectif de journalistes, qu’il faut y aller, la légitimité est dans le nombre. Et si l’on veut changer le monde, on ne s’attend pas à pouvoir se dresser, seul contre, au choix, l’oppression, l’injustice, etc.
    Non, on signe, un parmi des milliers, peut-être des millions, une pétition en ligne. Rien ne dit (et l’expérience dit plutôt le contraire) que ça marchera. Mais en la pétition rassemblant plein de gens, on met notre foi comme on le faisait, avant en des personnages charismatiques capables de changer, par leur seule action, le monde. Une femme qui refuse de s’asseoir dans la section réservée du bus. Un étudiant qui se dresse face à un char, porte d’une Paix Céleste que la Chine ne connaissait plus. Une religieuse pour qui la pauvreté en Inde et ailleurs n’est pas justifiable. Un homme qui refuse les castes et rejette ses propres privilèges. Etc.
    Alors pourquoi ? Pourquoi refuser de plus en plus l’idée même qu’on puisse être héroïque, que des gens, oui, seuls au moment où ils se dressent la première fois, même s’ils sont rejoints ensuite, peuvent changer la face du monde ? Par cynisme ? Je ne crois pas. Par idéalisme, plutôt.
    Oui, l’idée, c’est qu’un seul individu est ou bien devrait être impuissant. Non seulement il n’y a pas d’homme providentiel, mais il ne devrait pas y en avoir, pas quand l’idée d’égalité n’amène plus tout un chacun à aspirer à l’excellence qui le détacherait de la masse, mais plutôt à l’idée que tout le monde étant égal par ailleurs, notre seule ambition différenciante les uns des autres devrait être dans nos capacités à consommer. En gros, on ne peut pas être plus égaux les uns que les autres et être héroïque est une ambition ridicule, outrée ou bien alors anti-démocratique, presque. Par contre, on peut avoir une plus grosse parabole que le voisin.
    Alors bien sûr, vous pourrez me dire avec raison que dans l’histoire du Nobel, dès le départ, on a plusieurs fois donné le prix à des collectifs, comme la Croix Rouge, par exemple. Que mon procès d’intention est injuste, un peu parano, un peu dépassé. Vous aurez sans doute raison. Et pourtant. Vous n’avez pas l’impression quand même que la vertu est passé de l’homme à la masse et la légitimité du combat éthique d’un individu à la bataille de valeurs morales du groupe ? Moi, si. Et ça me gêne un peu aux entournures.

  • Journée contre la peine de mort : où en est le Maroc?

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 8 octobre 2015.

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    Eh oui, comme tous les ans, revient un sujet, un marronnier, on appelle cela dans la profession, inévitable parce qu’essentiel : la peine de mort.Dans deux jours, le 10 octobre, ce sera la journée mondiale contre la peine de mort et la situation au Maroc n’a toujours pas évolué. La peine de mort existe toujours, la nouvelle mouture du code pénal qui est prévue l’entérine encore, bien que dans un peu moins de cas, mais elle n’est toujours pas appliquée, nous laissant tous dans un moratoire de fait qui ne dit pas son nom et ne permet pas de réfléchir sereinement à la chose.
    Eh oui, la dernière exécution capitale dans le beau royaume du Maroc remonte à 1993 avec l’affaire du commissaire Tabit. Ne croyez pas que je ne m’en réjouis pas, bien au contraire, j’aimerais que ce moratoire de fait soit réellement prononcé, parce qu’alors, cela signifierait d’une part que nous sommes dans un processus de réflexion quant à l’utilité d’une telle peine, en 2015, alors que le Maroc est signataire de tous les grands textes des droits de l’homme, ensuite, parce que pour les condamnés eux-mêmes, la vie dans l’entre deux du couloir de la mort serait sans doute plus supportable.
    C’est que, en admettant la logique de la peine de mort, je trouve terriblement cruel de mettre fin à la vie de quelqu’un des années après. Dans l’intervalle, il ne peut plus vraiment vivre mais continue d’exister, dans l’angoisse constante de cette épée de Damoclès qui, un jour, s’abattra. Et qu’on ne me dise pas qu’elle ne s’abattra pas. Si l’on en croit le ministre de la Justice, Mustapha Ramid, lorsqu’il s’exprimait le 6 juillet 2015, sur l’avant projet du code pénal : « Je ne suis pas seulement pour la peine de mort, je suis pour son exécution effective. »
    Pour rappel, le nouveau code pénal prévoit des peines pouvant aller jusqu’à la mort dans quelques 12 cas extrêmes seulement au lieu de 36 auparavant, si et seulement si les juges en décident à l’unanimité. Mais malgré l’appel du Réseau des parlementaires contre la peine de mort, malgré encore un rapport accablant en janvier dernier dénonçant les conditions de détention des condamnés à mort, la peine de mort ne disparaît pas du projet de code pénal. Dans ce contexte et puisque le texte n’est malgré tout pas encore passé, le temps de la réflexion sur cette peine, terrible et ce qu’elle représente, est encore d’actualité. Or donc hier, l’école de gouvernance et d’économie de Rabat en faisait un débat avec la coalition marocaine de la peine de mort pour « inciter à la réflexion sur l’utilité, la fonction ou la symbolique de l’existence de cette peine dans le système pénal ». Rappelons à toutes fins utiles qu’il y a quelque 114 condamnés à mort dans nos prisons, certains détenus depuis plus de 10 ans.
    Et si les exécutions sont depuis longtemps suspendues officieusement, les condamnations continuent à tomber, puisque la dernière date du 1er septembre dernier, puisque deux hommes convaincus d’assassinat ont été condamnés aux termes de l’article 393 du code pénal. Alors cette question, loin d’être réglée, loin d’être lointaine, loin d’être de peu d’importance, est essentielle, urgente et doit être tranchée. Quelle société veut-on ? Comment conçoit-on la peine : une punition, une réinsertion, une vengeance ?!Et où dessine-t-on la limite, lorsque, dans des cas avérés de terrorisme, par exemple, comme celui de l’Argana, les familles des victimes ont demandé à ce que la peine de mort ne soit pas prononcée ?