• Zones blanches de l’information : quand l’actualité n’est pas traitée

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 5 octobre 2015.

    Publication originale sur Luxe Radio


    Et ce matin, suite au débat de la semaine dernière où Redouan, plus Bisounours que moi, pour une fois, se demandait pourquoi les médias ne traitent pas de certains sujets pourtant importants ou sensibles, je vais tenter d’y apporter une réponse de technicienne. La première chose que l’on apprend en école de journalisme, c’est à respecter la loi de proximité.
    C’est très humain : ce qui se passe près de chez nous, qui concerne peut-être même des gens qu’on connaît, nous concerne plus que ce qui a lieu loin, très loin. Et bien sûr, cette loi de proximité n’est pas que géographique, elle se décline aussi en termes temporels : ce qu’il se passe aujourd’hui intéresse plus que ce qu’il s’est passé il y a quelques temps. Et ce qui concerne nos centres d’intérêt est plus pertinent que ce qui a rapport à un domaine qui ne nous touche pas, forcément. C’est ce que l’on appelle la loi de proximité, ou, plus cyniquement, loi du mort-kilomètre, selon une expression consacrée par une expérience sociale menée en 2000 démontrant que les personnes habitant loin ( » eux « ) nous apparaissent moins humains que « nous ». Ce phénomène décrit par le sociologue américain Leyes est appelé infrahumanisation.
    Alors oui, en plus, il y a un deuxième effet Kiss Cool, les journalistes, on leur a toujours dit que le must du must, c’était de faire du terrain. Ce qui veut dire qu’il vaut mieux parler d’un truc sur lequel on aurait pu enquêter. Bon, après, la réalité du métier, l’obligation de produire des articles à la volée fait que c’est rarement le cas. Mais enfin, les chaînes d’info en continue, par exemple, sont pleines de reportages passionnants de terrain sur les intempéries où l’on demande aux automobilistes visiblement bloqués par la neige si c’est bien la neige qui les bloque.
    Plus sérieusement, le résultat est là et bien là. Nous sommes face à un paradoxe terrible : nous avons de plus en plus de médias et de moins en moins d’info diversifiée. Ainsi, Alisa Miller, la directrice de Public Radio International (l’un des plus grands réseaux médias américains), faisait remarquer dès 2008 lors d’une conférence TED que si plus de la moitié des américains déclarent vouloir suivre les informations internationales, la majeure partie des grands médias ne dispose plus de correspondants et couvrir Britney Spears coûte moins cher. En février 2007, la mort d’Anna Nicole Smith a ainsi été dix fois plus traitée par les télévisions américaines que le rapport du GIEC mettant en cause l’activité humaine dans le réchauffement climatique, pourtant délivré ce même mois. Et, continuait-elle, une étude sur les médias Online prouvait qu’Internet ne faisait pas mieux, recyclant essentiellement des dépêches d’agences telles que Reuters ou bien Associated Press. Sur les 14 000 articles parus sur la page d’accueil de Google News durant toute l’année 2007, expliquait-elle encore, seuls 24 événements avaient été traités.
    Et bien entendu, ce ne sont pas les stars de l’info system, qu’il s’agisse de peoples ou bien de ces quelques experts qui se partagent le paysage médiatique finalement restreint qui s’en plaindront. Mais tout de même : est-ce que la seule loi de proximité permet d’expliquer cette pauvreté dans l’info traitée ? Non, bien entendu. En réalité, une autre dimension, que j’ai évoqué en passant un peu plus tôt est au coeur de la problématique : le pognon. Tout le monde vous le dira, l’information est en crise, les médias, pas rentables, bref. Le journaliste coûte cher et rapporte peu. Alors, il faut rationnaliser les coûts, c’est-à-dire sabrer dans les moyens de production d’infos, les journalistes. Tandis qu’à une époque, on envisageait facilement de payer un journaliste pour creuser un sujet parfois des mois durant, désormais, il s’agit de faire du volume d’information à la chaîne le plus rapidement possible. Et plus les médias sont, dits d’information générale, comme une chaîne d’information en continue, par exemple, plus l’enjeu est conséquent. On ne traite donc plus d’information internationale lourde, sauf en cas d’événement particulier, car payer un correspondant n’est pas rentable par rapport à la production qu’on peut en attendre pouvant satisfaire à un public donné. Idem pour les localiers, réduits à la portion congrue, voire disparaissant corps et biens. Les analystes s’invitent au coup par coup car dans un monde technocratique, il les faut spécialistes et on n’en a pas l’usage tous les jours. Les reporters sont limités dans leurs déplacements, ils ne sont pas très qualifiés, souvent jeunes et leur qualité principale est d’être sans opinion marquée, inodores et incolores, bref parfaitement interchangeables et peu coûteux – on appelle cela être objectif. Pour le reste, on mise sur un groupe souvent réduit de journalistes, dits de desk, c’est-à-dire travaillant en bureau à partir d’éléments recueillis par les agences de presse et enrobant comme ils le peuvent, les reportages « exclusifs » de leurs collègues faisant le poireau à 10 kilomètres d’une usine « tout à fait similaire à celle dans laquelle s’est retranché le terroriste, mais la police fait barrage, donc on ne peut pas voir grand-chose, pour le moment. »
    Et pourtant, c’est bien dommage, tant l’image fournie par la télé, le son, à la radio et puis la rapidité, via le Web, permet au monde entier de s’enflammer pour quelque chose de lointain qui, tout d’un coup, nous touche en plein coeur. Alors pourquoi ne pas tenir compte de cela pour créer de l’info ? On le fait, ne vous inquiétez pas : en particulier, ceux qui, pour des raisons politiques, voudraient nous vendre des guerres auxquelles à la base nous n’avons aucune envie de participer. C’est la fameuse fabrique du consentement, d’abord théorisé par le journaliste et essayiste politique Walter Lippman et dont, par la suite le sociologue Noam Chomsky a fait l’ensemble de sa carrière.
    Alors quelle conséquence pour le public ? Elle est terrible : de véritables zones blanches d’information, qui pourraient pourtant être pertinentes et même essentielles se créent, parce que « ça n’intéresse pas notre cible » ou bien c’est trop coûteux à traiter. La solution ? Revenir à une vision plus juste de ce que peut ou ne peut pas faire le journalisme. Ou, comme le dit le sociologue Patrick Charaudeau, il faut une « Condition de « modestie » d’abord. […] La vision du monde sociale que proposent les médias est à la fois trop fragmentaire et obsessionnelle. Condition de « courage » ensuite. Les médias doivent accepter de reconnaître que la cible à laquelle ils s’adressent est une inconnue, difficile à maîtriser, dont on ne peut prédire les réactions pulsionnelles ni même rationnelles. » Et j’ajouterais : condition d’honnêteté intellectuelle et d’engagement personnel : savoir qu’on ne peut pas être objectif, qu’on est forcément, pour le pire et le meilleur, humains, rien qu’humains. Et qu’on fait de notre mieux.

  • L’ONU, ce grand machin qui marche sur la tête?

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 1 octobre 2015.

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    Et ce matin on va parler d’une nouvelle qui n’a pas fini d’enflammer la toile : la nomination à la présidence d’un groupe consultatif chargé de présélectionner les enquêteurs de l’ONU sur les violations des droits de l’homme pour le compte du conseil des droits de l’homme.À croire que l’ONU devient facétieuse dans ses nominations, après Israël et la décolonisation, qui de mieux pour sélectionner les enquêteurs sur les cas de non respect des droits de l’homme que le pays qui bat cette année encore, son propre record de décapitation ?
    Alors ce qu’il faut savoir, c’est qu’en réalité, Faisal Bin Hassan Trad, l’ambassadeur saoudien auprès des Nations Unies, dirigeait de manière effective le conseil consultatif depuis juin, déjà. Mais cela fait à peine quelques jours que l’ONG pro-israélienne UN Watch révélait ce mandat à la presse, provoquant le scandale que l’on sait.
    Alors si, il y a plein de raisons de s’étonner. La première, c’est évidemment la nomination elle-même, qui est ubuesque quand on pense aux droits des femmes qui, certes, ont progressé puisqu’elles ont le droit de voter aux élections locales et même de conduire, haha, mais toujours pas de travailler ou voyager sans l’autorisation d’un homme. On peut aussi penser aux droits des travailleurs étrangers, à la manière dont on condamne à 1000 coups de fouets et 10 ans de prison un bloggueur et bien entendu, à l’exécution imminente d’un jeune chiite, Ali Mohammed al-Nimr, pour avoir participé à une manifestation en 2012. Mais bon, peut-être qu’il faut y voir une forme de militantisme visant à mettre l’Arabie Saoudite devant ses responsabilités ?
    La deuxième chose fort surprenante, c’est que c’est une ONG pro-israélienne qui a révélé la chose, pas, je ne sais pas, moi… Une ONG pro-irannienne ou pro-russe, les opposants les plus évidents à l’Arabie Saoudite. Mais, quand on relit le discours de Poutine à l’ONU, finalement, on s’étonne moins : si on sape l’autorité morale de l’ONU, on va tout droit à la guerre, une troisième guerre mondiale que le Nouvel Obs voyait déjà commencé hier, d’ailleurs, soit dit en passant. Et toute action visant à démontrer l’inanité de l’ONU tend à donner raison aux pays qui voudraient se passer de son accord pour agir, aux rangs desquels on trouve en premier lieu les États-Unis. Bon, il y’a aussi que, côté violations des droits de l’homme, Israël n’est pas le dernier et qu’un pays arabe à la tête de cette commission consultative, ça pouvait sentir le roussi, mais bon… Toujours est-il que le scandale a bien failli mettre le feu aux poudres et a remis bien des questions désagréables sur le devant de la scène. Notamment, encore et toujours, l’opposition chiites-sunnites, entre la coalition qui fait la guerre aux houtistes au Yémen et bien entedu, on y revient, le cas du jeune protestataire qui devait être sacrifié le jour de l’aïd et dont le sort est pour l’instant en suspend.
    Au résultat, bien entendu, l’Arabie Saoudite a été contrainte de retirer sa candidature, mais cela s’est fait tout aussi discrètement que sa nomination initiale, au point que certains continuent à faire leur beurre politique en local sur cette nomination, comme par exemple le parti nationaliste de la Coalition Avenir Québec, qui demande à son pays, par l’intermédiaire du député Benoit Charette de cesser de financer ce conseil tant que l’Arabie Saoudite est à la tête de cette commission. Un petit train de retard, donc, mais c’est pas grave, allez ! Reste qu’il faut malgré tout qu’un président soit nommé. Or c’est le tour de l’Asie de fournir un président. Ah ! Quel bonheur de s’imaginer la Chine à la tête de cette commission ! Bon, évidemment, avec les États-Unis qui refuseront, nous sommes sauvés. L’Inde ? Le Japon qui se remilitarise ? Non, là, c’est la Chine qui refusera, dans les deux cas. On parle donc d’un candidat offsider plutôt surprenant : la Mongolie.
    Ah ben oui, plutôt surprenant quand on sait que la Mongolie, coincée entre la Russie et la Chine, ne fait même pas partie du conseil consultatif des droits de l’homme. Ça fait un peu tache, si tant est que l’on soit absolument rassuré quant à l’indépendance d’esprit et la farouche volonté de défendre les droits de l’homme d’un pays aussi extrêmement pauvre et aussi extrêmement récent dans sa forme politique actuelle. Bref, on le voit bien : l’ONU ce grand machin, n’a pas fini d’être remis en cause pour tous les dysfonctionnements que son système génère. Et pourtant, si je suis la première à me méfier du caractère excessivement dangereux de Poutine, je suis d’accord avec lui sur un point : la situation actuelle est tellement volatile qu’elle pourrait bien mener à une explosion si l’équilibre, que l’ONU a contribué à maintenir ces 70 dernières années, est rompu.

  • Spéculation sur les médicaments aux USA

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 28 septembre 2015.

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    Et ce matin, dans le Monde des Bisounours, j’aimerais vous parler d’une affaire qui a défrayé la chronique aux États-Unis la semaine dernière : l’augmentation délirante du prix d’un médicament, passé en une nuit et un rachat de 13,50 dollars la tablette à 750 dollars.
    Alors pour la petite histoire, ce médicament, le Daraprim est un antiparasitaire traitant la toxoplasmose, particulièrement utile pour les gens immunodéprimés, c’est à dire, en gros, ceux qui ont le Sida. On ne peut pas dire que la molécule soit une nouveauté puisque le médicament a 62 ans, mais il vient d’être racheté par une star-up fondée par un requin venu du monde des fonds spéculatifs, Martin Shkreli.
    Un bobo d’autant plus grave que ce n’est pas un cas isolé. Récemment, plusieurs entreprises ont acquis des médicaments depuis longtemps sur le marché et ont augmenté sauvagement leurs tarifs. Ainsi, selon le New York Times, la Cycloserine, un médicament contre la tuberculose, est passée de 500 dollars les 30 pilules à 10 800 dollars après avoir été acquise par Rodelis Therapeutics, la Doxycycline, un antibiotique est passé de 20 dollars la bouteille à 1 849 dollars six mois plus tard en 2013. Et le mois dernier, Valeant Pharmaceuticals a racheté deux médicaments pour le coeur, Isuprel et Nitropress, lesquels ont été depuis augmentés respectivement de 525 % et 212 %.
    Alors comment expliquer ce phénomène ? La première raison en est la FDA ou Food and Drug Administration, qui régule l’accès des médicaments au marché américain. Censée protéger la population contre les risques présentés par les nouveaux médicaments et garantir la bio-équivalence des génériques, en fin de compte, cette administration est la proie des lobbys qui en paralysent l’action et empêchent les médicaments pourtant anciens de se voir concurrencer par des génériques moins chers. La seconde raison est bien entendu le système libéral lui-même puisque le prix des médicaments est régulé par le marché et non par une fixation autoritaire des prix, comme c’est le cas chez nous, par exemple. Au résultat, quand un laboratoire possède, pour une raison X un médicament qui, partout ailleurs dans le monde est générique, aux États-Unis, il se peut fort bien qu’il soit le seul à pouvoir exploiter cette molécule et il est désormais en état de le vendre à n’importe quel prix.
    Alors, évidemment, quand on augmente brutalement le prix d’un médicament de 5400 %, ça provoque quelques remous. Hillary Clinton s’est même fendue d’un tweet qui aurait provoqué la chute du Nasdaq Biotechnology, un indice qui regroupe les valeurs du secteur biotechnologique, de pas moins de 4,57%, ce qui nous fait plus de 15 milliards de dollars de pertes de valeur boursière cumulée dans la journée. Et puis, Martin Shkreli a été obligé de faire un pas en arrière, déclarant qu’il allait baisser son prix de vente, même si on ne sait pas à combien, finalement. D’autres fois, déjà, l’indignation générale devant des augmentations folles avait permis de les limiter… Un peu. Mais le système est déjà bien enclenché et l’une de ses justifications est, étonnement, l’Obamacare. Puisque tout le monde doit désormais être assuré, c’est un crime sans victimes, non ? Non, évidemment. Mais vous me direz, pourquoi cette info, aussi pertinente qu’elle soit, nous intéresse, nous, marocains, dont le prix des médicaments est non seulement régulé mais en plus vient de baisser, plusieurs fois d’affilées qui plus est, du fait de l’action volontariste du ministre de la santé ? Eh bien parce que c’est une leçon sur ce qu’amène la libéralisation de la santé, à un moment où, par la bande, on y arrive ici aussi.
    Certes, le prix des médicaments est régulé, certes, on vient de mettre en place le Ramed et on va l’étendre aux étudiants, certes et même si ça ne plaît pas aux futurs médecins, on s’assure que les campagnes ne seront plus des zones blanches de médecine en instaurant un service médicale obligatoire de deux ans. Tout cela paraît très bien, sur le papier. Mais outre que nous ne sommes pas étrangers à des scandales de médicaments largement trop chers parce qu’en situation de monopole, comme cela a été longtemps le cas de l’insuline, par exemple, même si depuis, c’est rentré dans l’ordre et que, surtout, ça n’a jamais été dans ces proportions faramineuses, quand on regarde dans les détails, bien des abus sont encore possibles. En premier lieu, le Ramed, on nous dit d’ores et déjà qu’il a des problèmes de financement. C’est-à-dire qu’en fait, tout doucement, on nous prépare mentalement à son échec possible, alors que logiquement, ce genre d’initiatives, on sait ce qu’elles coûtent, il faut donc prévoir leur financement. Mais là, peu à peu, en instillant l’idée de comité de surveillance de gestion, on explique que le système n’est pas rentable (évidemment, tiens!) et donc, pas pérenne…
    Par ailleurs, le Ramed a permis de dépouiller les hôpitaux du peu de fournitures qu’ils avaient. Ben oui, puisque les hôpitaux doivent soigner gratuitement ceux qui ont la carte Ramed, qui ne rembourse pas aux hopitaux les frais engagés, vous avez un problème qui devient de plus en plus critique. Et, alors que les campagnes vont désormais bénéficier des services de médecins apointés obligatoirement après leurs diplômes, on ne dit pas avec quelles infrastructures et quels moyens. Or, pendant ce temps, que voit-on arriver ? Non seulement des cliniques financées par qui le souhaite, mais aussi des CHU privés. Et une toute nouvelle université privée de médecine dont les diplômés n’auront pas à effectuer de service médical obligatoire. Du côté des médicaments, des dispositions pour simplifier l’autorisation de mise sur le marché de médicaments sur présentation des autorisations américaines ou européennes, c’est-à-dire la reconnaissance que l’on n’est pas en état de faire ces vérifications sur une base quotidienne. Vous ne voyez pas comment cela peut amener au renchérissement du prix des médicaments ? Moi si, parce que le contrôle de mise sur le marché se fait à tous points de vue et qu’on prépare tout, mais absolument tout pour une médecine à deux vitesses : une, gratuite, pour tous, défaillante et sans moyens dont on va déplorer en pleurant beaucoup qu’elle n’est pas rentable et qu’il n’est plus raisonnable de la soutenir à ce prix, vive le partenariat public-privé (c’est déjà ce qu’on fait) et l’autre, totalement privée, sans doute (encore que ce n’est pas garanti) mais en tous les cas extrêmement chère sur le modèle américain, non pas dérégulé mais dont la régulation ne se fait pas en faveur du patient. Et pour le moment, on peut jurer ses grands dieux la main sur le coeur que ça n’aura pas lieu, le simple observateur de la vie politique ne peut que constater que c’est déjà ce qu’on avait fait pour cette question de CHU privé et d’université de médecine privée. Alors, juste comme ça, ça vaut le coup de voir comment ça évolue ailleurs, histoire de se préparer à avaler la pilule.

  • Le Japon : puissance militaire?

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 22 septembre 2015.

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    Et ce matin, on va parler d’une loi qui vient de passer au Japon et qui vient de changer en profondeur la face du pays du soleil Levant.
    Eh oui, vous le savez sans doute, depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, le Japon a une constitution résolument pacifiste, qui ne lui permet pas d’avoir une armée, encore moins d’intervenir dans un conflit hors sol. Or voilà que le premier ministre, monsieur Shinzo Abe vient de faire passer onze nouvelles lois de défense au Sénat qui permettraient justement cela.
    Ainsi, ces nouvelles lois vont permettre aux troupes japonaises d’intervenir hors sol en renfort aux côtés de leurs alliés, notamment américains, dans des situations où « le Japon serait, de loin ou de près, menacé ». Un principe qui va clairement à l’encontre de la constitution, qui précise, dans son article 9 : « Le peuple japonais renonce à jamais à la guerre en tant que droit souverain de la nation, ainsi qu’à la menace ou à l’usage de la force comme moyen de règlement des conflits internationaux. Pour atteindre ce but, il ne sera jamais maintenu de forces terrestres, navales et aériennes, ou autre potentiel de guerre. Le droit de belligérance de l’État ne sera pas reconnu. »
    Seulement voilà, Shinzo Abe a tenu sa promesse envers son allié américain, faite lors de son dernier voyage à Washington en avril dernier, où il déclarait « je tâcherai de renforcer la coopération nippo-américaine pour l’adapter aux changements géopolitiques régionaux », comme c’est pudiquement dit, et ses lois ont été adoptées par le Sénat avec 148 voix pour et 90 contre.
    Notez que cela ne s’est pas fait sans mal. Outre que des centaines de milliers de japonais sont dans la rue depuis des mois pour s’opposer à ces lois et aux changements qui les accompagnent dans la civilisation japonaise même, ce qui ne s’est jamais vu ou presque dans l’histoire du Japon moderne ! L’immense majorité des juristes de droit public –90 % en tout cas, c’est ce que révèle un sondage réalisé par Nippon Hoso Kyokai (NHK), le groupe public audiovisuel ; jugeaient «anticonstitutionnel» le projet d’autodéfense collective. Et même au Sénat, le vote a dégénéré en pugilat, lorsqu’un parlementaire a voulu se jeter sur le président de cession pour l’empêcher d’entériner les lois. Il faut dire que le Japon est profondément traumatisé par ce qui s’est passé lors de la Seconde Guerre Mondiale, notamment, les bombardements d’Hiroshima et Nagasaki.
    C’est ce pourquoi, la Constitution de 1947, que l’on dit imposée par les américains, a été en fait unanimement acceptée par les Japonais. Et son préambule est très clair : « Nous, le peuple japonais (…), décidés à ne jamais plus être les témoins des horreurs de la guerre du fait de l’action du gouvernement, proclamons que le pouvoir souverain appartient au peuple. » Une forme de défiance envers un gouvernement central susceptible d’entraîner le peuple dans les horreurs de la guerre ayant coûté pas moins de 3 millions de morts au Japon, sans compter les conséquences des irradiations. Dans le même esprit, la Charte des Nations unies, née dans les cendres de la seconde guerre mondiale, visait à « préserver les générations futures du fléau de la guerre qui, deux fois en l’espace d’une vie humaine, a infligé à l’humanité d’indicibles souffrances ». Il faut croire qu’on est loin de cette époque bisounours et qu’aujourd’hui, ce sont les américains eux-mêmes qui poussent à la roue d’une remilitarisation.
    Alors pourquoi, quand on sait que l’idée d’un Japon remilitarisé angoisse profondément la région Pacifique déjà relativement volatile ces derniers temps ? Eh bien tout simplement parce que les États-Unis voudraient dominer la région, considérée comme essentielle dans la nouvelle stratégie américaine, rappelez-vous le fameux pivot vers le Pacifique, mais aimeraient bien réaliser la prouesse de l’OTAN version Pacifique Sud : avoir une armée coalisée dont les frais sont assumés en grande partie par les pays alliés, tout en gardant le commandement, avouez que c’est plutôt malin et ça permet de démultiplier la puissance d’une armée américaine hyper technique mais qui ne veut pas mettre en danger ses hommes.
    Au résultat, une part importante des japonais, dont de nombreux intellectuels, considèrent que la volonté de Shinzo Abe de passer en force est une véritable trahison. Et d’après l’agence Kyodo, 60 % des Japonais seraient attachés à la Constitution pacifiste du pays et 61,5% seraient opposés aux nouvelles lois de défense qualifiées de lois pour la guerre, lesquelles sont passées véritablement par la bande, après que M. Abe ait tenté de s’attaquer, sans succès, à l’article 9 de la Constitution. Tout cela rentre dans un projet global, intitulé « le beau Japon », selon l’expression consacrée par le livre programme qu’il vient de publier. C’est donc tout un ensemble de nouvelles lois visant à refonder l’identité nationale dans le patriotisme qui est mis en œuvre : loi fondamentale sur l’éducation, avec une forte connotation nationaliste insistant sur « l’amour du pays natal », loi de « protection des secrets d’État » de décembre 2013, qui restreint la liberté au nom de la lutte contre les « ennemis de l’intérieur » et maintenant, lois de défense… À noter que le grand-père de Shinzo Abe, déjà ministre en 1960, avait déjà tenté, et échoué de faire une réforme similaire… Mais il semble que cette fois-ci, on y soit bien.

  • Piketty et sa vision du capitalisme

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 17 septembre 2015.

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    Et ce matin, dans le Monde des Bisounours, une fois n’est pas coutume, on va s’intéresser à l’économie et à un best-seller qui a fait couler beaucoup d’encre : le Capital au XXIème siècle de Thomas Piketty.
    Alors, il a fait couler beaucoup d’encre à plus d’un titre, ce livre, parce qu’il fait près de 1000 pages, c’est une somme et une somme impressionnante en partie parce qu’il regroupe près de 30 ans de travail sur les données brutes fiscales d’une vingtaine de pays, depuis le XVIIIème siècle jusqu’à aujourd’hui, pour avoir une vision d’ensemble, sur un temps long, de ce qu’avait été le capitalisme. Il en tire trois constatations : jusqu’à présent, par manque de travail de fond sur des données pas toujours existantes ou facilement compilables, tous les économistes sont partis d’intuitions théoriques plus ou moins colorées par leur philosophie politique plutôt que le contraire. C’est assez juste, on peut difficilement le nier, même si Thomas Piketty lui-même ne sort absolument pas de l’ornière. Je n’irais pas, et de loin, jusqu’à le qualifier d’économiste de gauche, comme mon ami Reddouane et ce, d’autant moins qu’il est très apprécié en particulier aux États-Unis et au Japon, tous pays qu’on saurait difficilement qualifier de chantres du communisme, mais bon… Je vais vous dire, pour moi, il serait même plutôt conservateur borderline classique que ça ne m’étonnerait pas plus que cela, mais passons.
    Sa deuxième constatation est la suivante : sur le long terme, on constate une loi, qu’il qualifie d’ailleurs de relation comptable, le taux de croissance des revenus du capital serait durablement et en tendance supérieur au taux de croissance du PIB, du fait que le rendement sur le capital serait supérieur au rendement sur le travail. Et cette loi s’appliquerait de manière constante, hors chocs externes, tels qu’une guerre, par exemple qui relancerait la croissance. Les inégalités ne feraient donc inévitablement que se creuser, entre ceux qui détiennent le patrimoine et ceux qui, travaillant, n’ont aucune chance significative, hormis pour une poignée d’entre eux constituant l’exception, de s’enrichir par le travail.
    Oui, non, ça marche pas Yolandi, tu constitues, à tous points de vue, une exception. Pour le reste d’entre nous, ce serait plutôt binaire. Ou tu fais partie des beautiful people qui ont un patrimoine au départ
    Ou, hors période de croissance suivant immédiatement une guerre par exemple, on n’a aucune chance réelle de s’enrichir. Le contraire du rêve américain, quoi.
    La deuxième loi qu’il expose (et qui constitue sa troisième constatation d’envergure) dit que le coefficient capital/revenu dépend du taux d’épargne et du taux de croissance. Ça paraît simple dit comme ça, dans les détails, c’est plutôt contre-intuitif. En gros, et en paraphrasant, si un pays épargne une proportion de son revenu indéfiniment et si le taux de croissance de son revenu national est constant, alors son rapport capital/revenu tend à se rapprocher de plus en plus de capital/revenu = épargne/taux de croissance, puis se stabilise à ce niveau. Sauf que j’imagine mal comment on peut théoriser à partir de taux d’épargne et de croissance non seulement constants mais donnés, mais passons, j’ai dû mal comprendre, sans doute. Quoi qu’il en soit, il en déduit la chose suivante : sur le long terme, le capital est de retour quand la croissance faiblit. Ou dit de manière plus précise, le rapport capital/ revenu de long terme est égal au taux d’épargne que divise le taux de croissance de l’économie. Ce qui, pour les besoins de l’analyse des crises immédiatement passées et à venir, signifie que comme la croissance est nulle ou presque, le capital et donc, les inégalités, ne vont faire que croître jusque dans les proportions atteintes au XIXème siècle, à moins soit d’une crise exogène, telle qu’une bonne grosse guerre mondiale, soit d’une imposition progressive mais lourde sur le capital qui doit impérativement, pour être efficace être mondiale.
    L’intérêt du travail de Piketty est d’une part, son énorme compilation de données, qu’il a d’ailleurs mis à disposition de tous, chercheurs et néophytes de manière fort élégante sur un site annexe de son livre que je vous invite à compulser si vous souhaitez aller plus loin. D’autre part, il a tenté de faire l’analyse globale de ce que seraient, sur une longue période, les tendances naturelles du capitalisme. Ce faisant, il a malgré tout simplifié pas mal d’éléments qui rendent son analyse critiquable parce qu’elle constitue une vision trop large. Ainsi, sa définition du capital est relativement étonnante et finalement floue : il ne compte que les revenus plus le patrimoine des individus. En fait, elle correspond plus à ce que l’on peut appeler richesse qu’autre chose et exclue presque entièrement l’entreprise, qui n’est prise en compte qu’en tant qu’elle appartient à des personnes (chez qui elle sera alors comptabilisée). En ce sens, comme dans sa manière de penser le système de marché comme étant neutre en dehors de crises exogènes, sa manière de percevoir le capitalisme est assez classique et va à l’encontre de ce qui a été théorisé sur l’importance de l’entreprise et les conflits de distribution salariales qu’il n’aborde même pas du tout, puisqu’il regarde des tendances de fond, qu’il cherche à décoreller des idéologies… Sans se rendre compte que ce faisant, il est lui-même assez marqué idéologiquement. Au résultat, si les mouvements du genre des 99 % comme les grands capitaines d’industrie américains apprécient cet ouvrage et ce théoricien, c’est parce que certes, il analyse les inégalités. Mais en le faisant d’un point de vue purement scientisé sur des données historiques pléthoriques analysées parfois à la grosse, il gomme l’importance de notions pourtant sociologiquement fondamentales comme, tout simplement, la classe sociale ou bien l’aliénation au travail au profit de tendances venant de l’analyse de la rente et de l’héritage, hors domination sociale et culturelle.
    Oui, ça n’est qu’à propos de l’argent et du capital, comme si les conséquences sur les populations étaient non pas accessoires, mais presque. En tout cas, non en mesure de réinfluer sur des équations perçues comme constantes hors problèmes exogènes (jamais considérés comme étant peut-être partiellement justifiés par les événements économiques). Mais son intérêt et qui explique tout aussi bien que chacun s’intéresse à Piketty, c’est que le constat qu’il fait au départ, pour biaiser qu’il paraisse, à savoir que le rendement du capital est supérieur au rendement du travail est hélas vrai. Et dans des proportions suffisamment conséquentes pour qu’aucune des stratégies actuellement déployées par aucune des puissances mondiales ne permettent d’éviter une nouvelle crise très vite, dont les conséquences seront pour le coup très réelles sociologiquement.
    À tout le moins a-t-il le mérite de postuler la nécessité de cesser l’austérité et de re-réfléchir le rapport au capital, de plus en plus perverti, sous peine d’arriver à une situation encore plus ubuesque.