• Quel usage fait-on de la culture à l’heure de l’uniformisation?

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 15 janvier 2016.

    Publication originale sur Luxe Radio


    Et ce matin, dans le Monde des Bisounours, je vais vous poser une question qui me paraît essentielle : à quoi sert la culture ? Non, parce que tout le monde vous dira, la main sur le cœur et avec componction que la culture, c’est important. Ses racines, son avenir, la lutte contre la Barbarie, je connais le couplet par cœur, je le débite tous les jours et avec conviction, encore. Pourtant, dans le même temps, on se rend bien compte qu’elle n’est ni la priorité des états, qui sabrent allègrement dans les budgets d’icelle, ni surtout et c’est encore plus grave, la priorité des écoles. Et attention, hein, pas seulement ici. Ailleurs aussi. Ainsi, l’Espagne découvrait l’an dernier avec stupeur et gueule de bois que la philo, qui irriguait jusqu’à lors tout le secondaire, ne serait plus enseignée que de manière marginale en première. Que la musique et les arts allaient plus ou moins disparaître ou tout comme. Bref, qu’on allait faire un peu comme le voisin français lequel ne se contente pas de si peu mais va jusqu’à vouloir la mort des langues classiques, comme le latin. Parce que ça sert à rien, n’est-ce pas, quand on est dans une vision post-bourdieusienne d’une école machine à produire des inégalités qu’il faut réformer vers l’uniformisation c’est-à-dire, essentiellement, vers le bas.
    Oui, parce que cette idée que ça sert à rien, la culture, dans la modernité, c’est pas nouveau. Et l’idée, à chaque fois, est celle de l’utilité, notamment.
    Est-ce qu’on en est pas déjà là, dites moi pas que c’est pas vrai, il me semble bien que oui, quand l’école nous dit dès le CP, pour le système français, que ce dont le pays a besoin c’est d’ingénieurs, par exemple. Mais, ce qui vaut pour la France vaut ici aussi, non seulement parce que nos enfants sont bien souvent dans le système français ou espagnol, mais aussi parce que ici, on vient d’en parler, quid de l’amazigh, quid de l’ouverture vers le monde et la question des langues d’enseignements des matières scientifiques, littéraires et autres, bref. Quid de la culture, ouverture à la pensée critique ? Et, à faire de parfaits petits robots bien uniformisés vers le bas et bien spécialisés, ne perd-on pas, en effet, ses, à défaut de son, humanité ?
    Oui, le changement, oui, la réforme de l’éducation. Oui, aussi, la problématique de l’utilité : on sait bien comment des diplômes inutilisables sur le marché du travail sont problématiques. Mais n’y-a-t-il pas un équilibre à trouver entre les besoins utilitaires de l’éducation et les besoins de formation de l’esprit et de la capacité d’analyse ?
    Alors non, je n’ai pas peur des américains, mais vous aurez remarqué qu’à l’exception de Pagnol, je n’utilise que des sons de Bowie. Oui, là aussi, c’est une forme de culture et pas seulement celle de l’utilité. Or Bowie, dans cette chanson, il parle de l’uniformisation et du manque de culture de la société américaine. Et c’est de cela dont j’ai peur. Et je n’ai pas peur de le dire. D’autant que, toujours l’utilité, toujours la réforme efficiente, on vend aussi notre éducation en partenariats public-privé, où pour trois francs six sous, parfois sans même le dire, on offre sur un plateau d’argent le droit de déformer plus que former nos enfants à des logiciels propriétaires. Oui, je pense à l’affaire Microsoft qui occupe le devant de la scène en France.
    Alors, j’en reviens à ma question initiale : à quoi ça sert, la culture, dans un monde où l’on te dit qu’elle coûte de l’argent, qu’elle est vieillotte, qu’elle est, peut-être, sulfureuse ou te pousse vers l’étranger, autre méchant problématique ? À quoi elle sert, la culture et surtout, à quoi ça sert, l’éducation ? À pousser les enfants vers le meilleur d’eux-mêmes ou bien à les formater pour que surtout, il ne dépasse pas, en rien, ni vers le bas, ni vers le haut ? À quoi ça sert, la culture, quand on veut de parfaits petits technocrates efficaces et interchangeables? Oui, à quoi ça sert ? À mon sens, la culture, c’est comme la confiture : tout le monde devrait en avoir sur sa tartine. Le plus possible. Et c’est le rôle de l’éducation de nous en donner le goût et l’accès.

  • Ces pays qu’on n’arrive pas à désarmer

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 7 janvier 2016.

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    Bon, ça n’a pas loupé, ma bonne résolution de l’année, qui me voulait plus Bisounours et n’évoquant que les belles idées qui, peut-être, allaient nous permettre de changer le monde ne tient pas devant la marche des choses. Or donc, hier, toute la journée a résonné des échos de l’essai nucléaire coréen.
    Alors, vous avez forcément suivi l’affaire. S’agissait-il ou non d’une bombe H miniaturisée, comme le régime le prétend, ce qui serait gravissime parce que 100 fois plus forte qu’une bombe A et envoyable via missile longue portée ou pas, ce n’est pas clair. Et les experts qui vous disent qu’ils n’y croient pas n’ont pas empêché la communauté internationale de décider d’une réunion en urgence du conseil de sécurité mercredi prochain à New York et de spéculer copieusement sur ce que pèseraient réellement les forces de Kim Jong Un dans une bataille hypothétique en Mer de Chine. Pour la Corée du Sud, il faut que sa voisine nordique « paye » cet essai nucléaire, pour le Japon, c’est une grave menace pour le pays et l’équilibre régional et, en toute franchise, même si les États-Unis se disent confiants quant au fait que PyongYang n’a pas la Bombe H miniaturisée qu’elle a annoncée, on déclare tout de même que des mesures appropriées à la provocation vont être prises incessamment. En fait, c’est clair, même la Chine qui aurait bien voulu, fût un temps, soutenir une Corée du Nord raisonnable ne le fait plus et la Russie non plus.
    Oui, il pousse le bouchon, mais des analystes spécialistes de la question disent qu’en réalité, il est incontrôlable, Maurice, enfin, je veux dire Kim Jong Un, parce qu’il doit faire ses preuves dans un régime autocratique complexe à maintenir alors que le pays est très appauvri et souffre régulièrement de privations allant jusqu’à la famine du fait de son isolement. Le but du jeu est donc d’assurer, l’année des 70 ans du régime et du premier congrès du Parti organisé depuis 36 ans, c’est-à-dire depuis avant la naissance du leader actuel, la pérennité du régime. Et, c’est bien connu, rien de plus soudant pour une nation que de jouer sur la fibre patriotique à coup de « on a les plus grosses armes et on est entouré d’ennemis qui veulent notre mort ».
    Le problème c’est que ce genre de communication, dont on peut presque se dire qu’elle est avant tout destinée à la politique intérieure, c’est qu’elle a de quoi faire flipper à l’extérieur et quand on dit qu’on doit s’armer pour se défendre d’un monde hostile, ça peut vite dégénérer en prédiction auto-réalisatrice. Bref, tout le monde est très nerveux, quoi. Et force est de constater qu’aucune stratégie n’a réussi à faire désarmer la Corée du Nord, qui a carrément inscrit dans le préambule de sa Constitution son statut de puissance nucléaire en 2012, même si, parfois, on a désescaladé en échange d’aides ponctuelles nécessaires. Il faut dire que pour le régime, accepter de désarmer, c’est se voir condamné, comme la Lybie de Kadhafi l’a été quand les accords anti-nucléaires ont été signés. L’argument est, comment dire ? Frappant et pas complètement faux.
    Des armes, des armes, des armes, y’a un autre pays qui actuellement fait résonner des bruits de bottes potentiels et dont on a essayé des décennies durant d’empêcher de s’armer, c’est l’Iran. Et, au cœur de la crise qui l’oppose à l’Arabie Saoudite, l’Iran se permet de dévoiler des rampes de lancement souterraines de missiles à longue portée qui ont de quoi inquiéter, le tout, en promettant d’ailleurs d’augmenter le budget d’armement. Alors certes, pas nucléaires, les missiles mais bien suffisants pour poser problème tout de même. Les États-Unis sont bien embêtés, dites donc, eux qui venaient de changer leur fusil d’épaule et de réintégrer à la communauté internationale l’ancien mouton noir du Moyen-Orient. Alors, on parle de nouvelles sanctions mais bon, ça ne fait plus tellement peur, alors que l’embargo vient de tomber et que toutes les entreprises du monde se précipitent en Iran pour faire du business.
    Alors au final, que peut-on faire ? Hélas, il n’y a pas d’état d’équilibre, que l’on pourrait maintenir grâce à la vigilance et la réprobation de la communauté internationale perçue comme un tuteur de pays parfois déraisonnables qu’on peut ramener dans le droit chemin. On est à un moment de crise, désormais, qui démontre l’échec de ce fonctionnement. Or l’étape prochaine des rotondomades des uns et des autres, dans un moment de crispation identitaire et de renégociation des équilibres géopolitiques, c’est la guerre. Alors je ne sais pas selon quelles modalités, où et pourquoi. Mais personnellement, je trouve que ça ne sent pas bon.

  • Faut-il retirer aux banques privées le pouvoir de création monétaire?

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 4 janvier 2016.

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    Et ce matin, premier Bisounours de l’année, forcément, on va parler d’une idée qui pourrait changer le monde : et si on retirait aux banques privées le pouvoir de création monétaire ?
    Oui, parce qu’officiellement, bien sûr, le pouvoir de battre monnaie est réservé à l’état ou à la banque centrale, enfin c’est un pouvoir régalien, si vous préférez. Sauf que dans un monde où la majeure partie des échanges sont dématérialisés, de facto, le pouvoir de création monétaire revient aux banques privées qui créent de l’argent lorsqu’elles en prêtent sans le posséder et en détruisent lorsqu’elles recouvrent leurs créances. Le système est connu, mais il commence, remise en cause du principe de la finance devenue folle oblige, à être de plus en plus contesté. Ainsi, en 2015, un rapport parlementaire islandais a proposé d’en finir avec ce pouvoir, mais ce n’est pas très étonnant et vous me direz, ah, encore l’Islande, mais bon, tout petit pays, sans intérêt, tout ça, tout ça. Oui mais voilà, l’idée revient, via une initiative populaire, en Suisse, l’autre pays de la banque.
    Oui, alors le pouvoir au peuple et doublement, car vous connaissez le système suisse, c’est une démocratie aussi directe qu’il est possible de l’imaginer, donc il s’agit là d’une initiative populaire, c’est-à-dire qu’une proposition faite en juin 2014 par un groupe dirigé par un instituteur alémanique, Hansruedi Weber, a recueilli plus de 100 000 signatures pour poser cette question sur la table. Dès lors, il va donc y avoir une votation sur la question, c’est-à-dire un référendum. Ce n’est pas immédiat, évidemment, puisque le conseil fédéral, c’est-à-dire le gouvernement et le parlement vont d’abord devoir se prononcer avant que, à une date qui reste à définir, le peuple suisse fasse de même. Là, il faudra, pour que la proposition soit acceptée, qu’elle obtienne non seulement la majorité populaire au niveau fédéral, mais aussi dans au moins 12 des 23 cantons de la Confédération. Vous me direz que ce n’est pas gagné et ce n’est pas faux, parce que, vous n’aurez pas manqué de noter qu’aucune date n’est clairement donnée pour cette votation et donc, on peut attendre longtemps, longtemps !
    Par contre, l’idée séduit aussi bien à droite qu’à gauche et pourrait bien, arriver au stade de la votation. Et là, la question se pose : exactement, quelles en seraient les conséquences et comment ça marcherait, cette affaire ? Non, parce que la question n’intéresse pas que la Suisse et elle revient, comme une antienne, dans l’esprit de beaucoup, en Europe et ailleurs. Alors, revenons sur le cas suisse et extrapolons à partir de là. La constitution suisse détermine, dans son article 99 que la Confédération est seule à pouvoir battre monnaie, ce qui est logique. Et dans son article 99-2, elle reconnaît à la Banque Nationale Suisse « indépendante » le droit de et je cite « mener une politique monétaire servant les intérêts généraux du pays. » Ce qui signifie que, comme presque partout ailleurs, la BNS a le monopole de l’émission des pièces et billets et tente, par une politique d’ajustement des taux directeurs, d’influencer les banques privées qui elles, par le jeu des prêts et du recouvrement des créances, créent de facto l’essentiel de l’argent scriptural en circulation. Or, pour les promoteurs de l’initiative populaire, cela ne fonctionne pas. On ne peut pas franchement dire le contraire, on en a l’exemple tous les jours en Europe comme au Japon, au Maroc et ailleurs. Et cela encourage la formation de bulles spéculatives ou, au contraire, freine la production de crédits lorsque celle-ci serait nécessaire. Là encore, on voit bien le problème au Maroc, notamment. Sans compter que la privatisation de la création monétaire prive l’état d’un revenu qui lui serait bien utile. Bref, au final, tout cela mène à une financiarisation de l’économie dommageable aussi bien pour l’équilibre budgétaire des pays que pour la croissance des économies. Donc, il faut changer cela.
    Pour que la BNS récupère le pouvoir intégral de création monétaire, il faudrait alors que les prêts accordés par les banques privées soient couverts par de la monnaie de la banque centrale au bilan de l’établissement. Ce qui signifie que concrètement, la banque nationale récupère la maîtrise presque totale de l’économie, peut totalement éviter les bulles et maîtrise directement les crédits. Là dessus, le projet prévoit également de donner à la BNS la responsabilité de financer les pouvoirs publics via des dons, carrément, et non plus des prêts, déterminés à hauteur des besoins. Un pouvoir énorme, donc, qui serait contrebalancé par un contrôle plus direct des citoyens sur la BNS qui perdrait pas mal de son indépendance. Dans la foulée, on n’en est plus à une révolution près, on évoque la possibilité d’un revenu minimal universel, parce que, quoi. Bref ! Autant dire que cette mesure changerait totalement la donne. Mais je ne suis pas sûre qu’elle soit réaliste à un seul pays isolé comme ça.
    Oui, parce que forcément, les banques privées ne sont pas très favorables et c’est rien de le dire à cette mesure et elles pourraient bien fuir le pays encore plus vite que les capitaux sur compte numérotés ne l’ont fait l’an dernier quand la fin du système bancaire opaque a sonné. Or elles représentent quelques 12 % du PIB suisse actuel. Mais de nombreux économistes sont malgré tout d’avis que mieux vaudrait un système bancaire restreint mais stable plutôt que de grosses machines instables, spéculatives et too big to fail au détriment des populations. D’autant qu’il est possible qu’un nouveau modèle suisse entraîne d’autres économies à faire de même, notamment en Europe où l’on réfléchit de plus en plus aux moyens de sortir de la crise de la dette. Bref, solution ou utopie ? Ce qui me rassure, personnellement, c’est que, en Suisse comme ailleurs, on commence en tout cas à réfléchir en dehors du cadre restreint du système actuel, qui est mourant et nous entraîne tous dans sa chute.

  • Le temps est-il de l’argent?

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 22 décembre 2015.

    Publication originale sur Luxe Radio


    Le temps, c’est de l’argent, combien de fois avez-vous entendu ce poncif ? Des pubs faites pour vous faire épargner, le reprennent même ces derniers temps, avec une campagne de marketing direct affolante ayant fait le buzz en France, tellement ça parle à tout le monde, cette affaire.
    Et je me pose la question : dans ce monde de plus en plus technocratique, où le travail et surtout, le succès, constitue la valeur des choses, où de plus en plus on s’habitue à l’idée de demander aux gens, plus ou moins directement fonction des sociétés, combien ils pèsent en thunes, en pognon, en flouz, bref, en oseille, est-ce que cette histoire de temps qui serait de l’argent augmente ou pas notre indisponibilité les uns aux autres ? Parce que généralement, quand on utilise cette expression, c’est pour vous dire que vous n’avez pas intérêt à nous en faire perdre, du temps / argent.
    Mon papa, quand j’étais petite, avait une expression que j’aimais bien : il ne faut pas perdre sa vie à la gagner. En discutant l’autre soir avec une copine, elle me disait que le sien lui avait dit que l’argent, il fallait l’avoir dans la main, pas dans le cœur. Et je crois que concrètement, pas mal de gens de la génération de nos parents avaient ces convictions-là, non ? Qu’est-il arrivé au monde, exactement, pour que 30-40 ans plus tard, les inégalités entre riches et pauvres aient explosées et l’argent soit devenu roi ?
    Moi non plus, merci Leny Escudero de nous le rappeler, dès 1993, encore. Il est mort cette année, en octobre, mais son humanité reste avec nous. Déjà, il y a 20 ans, on sentait donc la tendance. Faut dire aussi que, du point de vue des Bisounours, ça pose peut-être problème, mais pour un technocrate, c’est une mesure des choses objective. Ainsi, nombreuses sont les institutions à mesurer l’évolution du coût de la vie de manière « objective », sans biais dû à l’inflation, en calculant combien de temps il faut travailler pour s’offrir un pain ou un appartement. De là à ce que le temps devienne de facto l’argent, il n’y a qu’un pas, que la science-fiction a franchi il y a quelques années avec un film, reprise d’un golden oldie des années 70, Time Out, dans lequel, passé 25 ans, les gens ne vieillissent plus mais où le temps est effectivement de l’argent et ils en ont zéro au départ, charge à eux de trouver un emploi qui leur rapporte plus de temps qu’il ne leur en coûte.
    Et là, tout d’un coup, une question se pose : le temps de vie, oui, ce temps de vie qu’on va pouvoir prolonger de plus en plus. Non seulement le temps de tout le monde n’a pas la même valeur, fonction que vous gagniez bien votre vie ou pas, mais peut-être, demain, sera-t-on proche, qu’on s’en rende compte ou non, de Time Out. Quand la médecine permet d’ors et déjà des différences d’espérance de vie du simple au double dans le monde, est-ce que l’argent, mesure du temps de vie, n’est pas absolument inconvenant, indécent ?
    Dernier point qui a de quoi donner le vertige : concrètement, dans un temps de surconsommation sauvage, où l’on jette jusqu’à 30 % de la nourriture que l’on achète, est-ce que ce n’est pas notre vie que l’on jette par la fenêtre, heure de travail après heure de travail gaspillée ? Et ce smartphone, est-ce que réellement, il vaut les 42h de travail à Paris, beaucoup plus au Maroc ? Une semaine de travail le téléphone, trois mois au SMIC au Maroc… Ouah khouya, bézef !

  • Eaux du Nil : aux sources d’un conflit?

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 14 décembre 2015.

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    Je ne sais pas si vous avez suivi, mais en mars dernier, un conflit qui semblait inévitable a été pourtant évité de justesse à la source du Nil.
    Oui, alors d’accord, c’est un miracle, mais décortiquons-le quand même un peu. Le Nil, c’est donc ce fleuve gigantesque qui arrose, entre Nil Blanc et Nil Bleu, pas moins de 11 pays. Mais les trois principaux qui se battent depuis… Ouf ! Au moins le XIXème siècle, c’est l’Egypte, bien sûr, le Soudan et l’Ethiopie. Alors d’accord en accord, à peu près tous les 50 ans, un pays ou un autre se sent lésé, parce que mes amis, dans la région, l’eau, ce n’est pas courant.
    Oui, ben justement, de l’eau de pluie, dans la région, y’en a pas bezaf. En particulier au Soudan ou en Egypte, où l’on est dans des régions désertiques, les précipitations annuelles sont réduites à quia. Dès lors, on comprend que le Nil et sa crue annuelle, soient absolument vitaux, au sens premier du terme pour les pays riverains et d’entre eux, ceux qui sont en bout de chaîne, l’Egypte en particulier, donc. Jusqu’à peu, on en était resté sur un accord ancien, bénéficiant très largement aux pays en aval. Mais en 2010, l’Ethiopie signe avec le Rwanda, la Tanzanie, l’Ouganda et le Kenya un accord remettant en question « les droits acquis » de l’Egypte et du Soudan. À ce moment, là, l’Egypte est encore assez puissante pour claquer la porte de l’initiative du Bassin du Nil qui regroupe pays riverains du Fleuve depuis février 1999. Mais l’instabilité politique de l’Egypte après 2011 permet à l’Ethiopie d’avancer ses pions et elle déclare qu’elle construira un barrage pharaonique sur le Nil Bleu, l’un des deux confluents du Nil, le plus important qui contribue pour près de 60 % du débit du Nil. Le risque de conflit est alors conséquent, d’autant que le débit du Nil est déclaré vital pour la sécurité nationale égyptienne, avec tout ce que cela implique.
    Et pourtant, après bien des rumeurs de guerre et des déclarations musclées de l’Egypte, soutenue par le Soudan sur la question du Grand Barrage de la Renaissance, le 25 mars 2015, un accord est signé à Khartoum, dans lequel l’Ethiopie est autorisée à construire son barrage, pourvu que des études démontrent qu’il ne va pas altérer le débit du fleuve en aval. Ce qui est, évidemment, aberrant, car le débit est d’ors et déjà altéré.
    Alors vous me direz, pourquoi est-ce qu’on en reparle aujourd’hui ? D’abord, parce qu’on ne l’a pas fait en mars dernier et c’est une erreur, parce que cette question de l’eau est vitale et l’on sait que le XXIème siècle sera celui des conflits sur l’eau. Le XXème siècle en a déjà connu un certain nombre, comme celui qui a justifié en grande partie la Guerre des Six jours qui a permis à Israël de récupérer plusieurs affluents du Jourdain, par exemple. Ensuite, parce qu’à l’occasion de la COP 21, l’Ethiopie s’est déclarée en sécheresse, et non seulement en sécheresse, mais en sécheresse extrême, la pire depuis 50 ans, a-t-elle dit, réclamant des aides internationales pour faire face aux risques vitaux que le pays allait connaître en 2016. Pourtant, dans le même temps, l’Ethiopie a déclaré que sa croissance à deux chiffres n’en serait pas affectée, même au niveau agricole, alors que son agriculture, forcément, dépend de l’irrigation, laquelle en période de sécheresse ne dépend que du Nil. Et là, on en arrive au deuxième problème des ressources en eau : non seulement, le débit du Nil se réduit et se réduira encore, mais de plus, la qualité de l’eau est probablement amenée à être altérée par la politique mise en œuvre en Ethiopie. Et pas seulement en Ethiopie, aussi, parce que l’accord de mars dernier constitue un précédent qui démontre la faiblesse diplomatique de l’Egypte comme du Soudan, deux pays dont les tumultes intérieurs les rendent peu à même de défendre leurs intérêts. Le Rwanda, la Tanzanie, l’Ouganda, le Kenya et d’autres, en amont, ayant signé avec l’Ethiopie en 2010 l’accord visant à remettre en cause les droits historiques des pays en aval vont vouloir, eux aussi, se prémunir contre la détresse hydrique que leurs pays connaissent et sont amenés à connaître de plus en plus. Et là, je m’inquiète : autant la situation anté-2010 était injuste mais relativement stable depuis les années 50, autant la situation actuelle qui ne permet à aucun acteur majeur de s’imposer, si ce n’est l’Ethiopie, mais bon… laisse la place à un risque réel de chaos qui n’a pas fini de faire parler de lui dans les années à venir.