• La banque mondiale décrète la disparition des pays en voie de développement

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 24 mai 2016.

    Publication originale sur Luxe Radio


    Et ce matin, on va parler du rapport des indicateurs annuels de la Banque Mondiale. Vous me direz, ouhlala, mais c’est gros un tel rapport et ça doit être plein d’enseignements et j’en suis bien d’accord, puisque tous les ans, ce sont quelque 200 pays sur lesquels on fait le point, avec des statistiques dans tous les sens, économiques bien sûr, mais aussi de développement, etc. Ceci dit, en dehors du détail de la chose, de grandes orientations se dessinent aussi tout de suite à la lecture d’un rapport de cette nature et c’est de l’une d’entre elles que je veux parler parce que le changement ne vous semblera peut-être pas flagrant et pourtant… C’est, comme d’habitude, dans la magie des mots que tout s’opère
    Eh oui, vous le savez, au Commencement était la Parole et la Parole était avec Dieu, un verset de la Bible que tout bon lobbyiste connaît par cœur et applique avec ferveur. Or donc quel est ce mot changé ? Eh bien figurez-vous que désormais, pour la Banque Mondiale, il n’y a plus de distinction entre pays développés et pays en voie de développement. Oust, dégagée, la notion, qui permettait aux Nations Unis d’imposer une partie de leur politique, pour des raisons de vertu de développement à quelque 160 pays dans le monde, tout ça, c’est fini. N’est-ce pas merveilleux, me direz-vous, un signe de la fin des temps de l’impérialisme colonial, enfin le traitement égalitaire entre pays et nations, et si tous les pays se tenaient par le PIB, les marchés courraient, enfin libres et heureux dans un monde unifié…
    Ahem, oui, je m’égare dans mon enthousiasme peut-être un tant soit peu ironique. Oh, si peu… Alors dans le détail, pourquoi cette disparition, qui, contrairement au livre, n’est pas un simple exercice de style, un peu fastidieux mais passionnant ?
    Deux arguments sont, contrairement aux pays, développés : le premier est que, de toute façon, cette histoire de pays en voie de développement, ça n’a jamais été bien clair. Certes, la Banque Mondiale disait tout bêtement que les 2/3 du bas du classement économique étaient en voie de développement quand le tiers supérieur était développé. Mais, quand on y pense, c’est tout de même très artificiel, tout cela. Et d’ailleurs, explique Umar Serajuddin, économiste en chef au bureau des statistiques de la Banque Mondiale quand on lui pose la question et je cite, « le problème, c’est qu’il y a trop d’hétérogénéité entre le Malawi et la Malaisie pour être classé dans le même groupe – la Malaisie est bien plus semblable aux États-Unis qu’au Malawi ». Fin de citation. Deux petites remarques en passant : 1- si l’argument principal est que les deux pays sont trop dissemblables pour être dans le même groupe, pourquoi alors ne faire qu’un seul groupe, de, je ne sais pas, moi, les États-Unis et le Malawi, tiens ? Ensuite, je ne sais pas pour vous mais moi, devant tant de mauvaise foi, je ne sais plus dire que Whoua ! Non, non, j’admire…
    Deuxième argument développé, ahem, en faveur de la fin de classification : de toute façon, c’est plus utile. Allez, dans les années 60, c’était logique, car des indicateurs de développement comme la mortalité infantile et maternelle étaient très clairement répartis en deux groupes : pays développés et les autres, où l’on mourrait beaucoup plus. Mais désormais, grâce à l’efficacité des objectifs du Millénaire, ce n’est plus vraiment le cas et tout le monde est à peu près à égalité. Bon, alors, pour l’accès à la santé et l’espérance de vie globale, on repassera, mais détail que tout cela, ça se tasse, on vous dit. De même que la très grande pauvreté. Dès lors, et dans le cadre des nouveaux objectifs de développement durable, tout le monde est dans le même panier.
    Oui, ça, c’est toujours vrai et je parie que quand les pays de 130 kilos de PIB parlent à ceux qui en font 60, ils écoutent aussi. Et notamment, comme ils doivent bien écouter quand on leur dit, pas moi, hein, toujours Serajuddin pour le compte de la Banque Mondiale, « les objectifs du Millénaire étaient conçus pour les pays en voie de développement… C’était les aides et ceux qui en avaient besoin. Mais les objectifs de développement durable considèrent chaque pays comme ayant besoin de développement, c’est universel ».
    Mais pourquoi est-ce que je passe cette musique ? Ne vient-on pas de me dire qu’au contraire, nous étions en plein universalisme bisounours, avec développement durable pour tout le monde ? Ah, c’est que voyez, certains Bisounours ont un peu de mémoire. Quel était l’enjeu de la COP 21, vous vous souvenez ? Oui, justement, déterminer des objectifs de développement durable… Avec les pays en voie de développement arguant, les saligauds, qu’ils avaient bien le droit, eux aussi, de polluer un peu pour se développer. Et que les pays développés, eux, devaient payer les pays en voie de développement pour qu’ils fassent un effort. Mais dites-moi pas que c’est pas vrai, si la distinction n’existe plus, est-ce que cette mesure, évoquée, entérinée, pas vraiment très claire non plus, ne va pas disparaître en fumée ?
    Oui, c’est magique. La Novlangue et ses effets géopolitiques ont encore de beaux jours devant eux.

  • La fin du travail est-elle inévitable?

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 20 mai 2016.

    Publication originale sur Luxe Radio


    Le travail connaît-il ses dernières heures ? Un peu partout, on lit qu’au moins 40% des emplois seront détruits dans les années à venir. La robotisation, toussa… Alors certes, Schumpeter, la destruction créatrice fait s’exclamer aux plus enthousiastes des Bisounours des valeurs du travail l’idée que d’un autre côté, la majeure partie des emplois de 2030 n’existent finalement pas encore. Et dans tout ça, d’un article au suivant et alors que la France est de plus en plus violemment Nuit Debout contre une loi-travail imposée, alors qu’ailleurs, les cures d’austérité ont permis de faire sauter les verrous du salariat protégé, les gens de moins en moins citoyens, de moins en moins travailleurs, de moins en moins consommateurs, même, puisqu’ils deviennent produits, sont perdus et angoissés.
    Ces débats-là, on les connaît, on en parle 20 fois par mois grand minimum. Ad minima, nous dit-on, le monde du travail s’organise différemment. Nous sommes à l’ère de l’ubérisation du travail : la fin du salariat, l’émergence de l’auto-entrepreneur, voilà ce qui permet à chacun, finalement, entre location de leur trajet en voiture à celle de leur appartement de s’en sortir dans un monde de plus en plus concurrentiel où nous sommes clairement des produits en solde parce que surnuméraires.
    Alors certes, la révolution numérique et technologique est bel et bien là, oui, il est vrai que déjà, la majeure partie des grandes entreprises, celles qui font et défont les lois et la vertu économique des grands ensembles font plus d’argent sur l’argent que sur le travail, oui. Tout cela est effectif et c’est sans compter sur la possibilité d’une déstabilisation totale du mode de production industriel à courte échéance, quand la révolution de l’impression 3D, à la fois simple, peu coûteuse et à la portée de presque tous, aura eu le temps de se déployer. La vraie question est la suivante : si cette transformation totale du paradigme du travail est inévitable, même si on n’en connaît pas encore tout à fait les contours, ne peut-on pas en faire une utopie, plutôt qu’une dystopie ?
    Je vous l’avais dit il y a quelques mois, déjà, ce sont les plus libéraux des idéologues, ceux qui veulent inventer la futur transhumanité, brevetant à tout va aussi bien le vivant que l’informatique, ceux qui peuplent la Silicone Valley, notamment, qui militent le plus virtuellement pour un revenu minimum à vie. Ben oui, si le travail disparaît, qu’on veut ne le payer qu’à la tâche, au moment de productivité et guère plus, pour rester concurrentiel, si vous voulez, il devient de bonne politique que les gens aient tout de même de base de quoi manger, sinon, comment consommeraient-ils ? Et comment maintenir la paix sociale ? La chose n’est pas très coûteuse, ou en tout cas, on peut y trouver un modèle de rentabilité assez facilement. Alors pourquoi se priver ?
    L’autre jour, Driss nous disait que peut-être, la démocratie impliquait l’esclavage et que la machine pouvait éventuellement remplir cette fonction. Entre ces deux idées, la Bisounours que je suis en voit poindre une qui me paraît intéressante : et si, demain, la répartition des richesses ne dépendait plus seulement du travail, si l’économie de masse ne dépendait plus que de très peu d’emplois, que deviendrait-on ? Serait-il envisageable que le travail, qui ne peut pas disparaître totalement, ne serait-ce que parce que l’activité est une nécessité humaine, se transforme totalement ? Alors, pourrait-on voir l’émergence, non pas d’un travail valorisé sur le mode de l’auto-entrepreneuriat permanent, où les plus motivés précariseraient tout dans leur vie pour se mettre au service permanent de qui veut bien acheter leur produit, mais au contraire, d’un travail absolument humain, créatif ? Ainsi, l’économie libéralisée jusqu’à la moelle alliée à une technologie triomphante n’amènerait plus la pauvreté d’une part croissante des populations angoissées par le sentiment de leur incapacité à être performants comme les machines qui les remplacent, mais au contraire à revenir à l’essence de ce qu’est l’humanité, son génie créatif et sa propension à faire du lien. Alors, ce serait les métiers des services à la personne et les valeurs de l’artiste et de l’artisan qui reviendraient au centre. Tout le reste, le pragmatique technologique, eh bien oui, nous voilà obsolètes, avec plaisir. Voilà qui plairait bien à la Bisounours que je suis…

  • Réinsertion en prison : l’urgence

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 17 mai 2016.

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    À quoi servent les prisons ? Voilà la question qu’on doit se poser. Pendant longtemps, au Maroc, il ne s’est agi que de punir. Alors, aller en prison devait être, dans l’esprit de tous, douloureux, pénible et humiliant. C’est le jeu ma pauvre Lucette, il ne fallait pas fauter. Encore sur les réseaux sociaux, on trouve ce genre de commentaires. Pourtant, évidemment, dès que l’on prend un peu de recul, on comprend que l’idée d’un état vengeur est de courte vue : c’est que les gens qu’on met en prison sortent, au bout d’un moment. Et étrangement, être traités comme des bêtes ne les amènent pas à se réinsérer dans la société en bons pères de famille.
    Alors, au moment où l’on démantèle réseau terroriste après réseau terroriste, alors qu’on sait la jeunesse en proie à une délinquance de plus en plus préoccupante, la question de savoir comment les prisonniers sont traités, comment on envisage de les relâcher dans la nature, dans quel état d’esprit, de santé, de santé mentale, même, devient absolument essentielle. C’est un pan de plus de la lutte contre le radicalisme, pour la sécurité du royaume et un avenir à la notion de vivre-ensemble, cette fameuse notion si difficile à mettre en œuvre quand tant et tant de tensions déchirent les villes. Un pan auquel tous les pays du monde réfléchissent, mais qui me paraît d’autant plus nécessaire au Maroc, du fait de sa situation sociale particulièrement difficile. Bref, un pan urgentissime, quoi que l’on pense des prisonniers et des raisons qui les ont amenées là. Alors, on en est où ?
    Aujourd’hui, nous avons dans notre beau royaume un peu plus de 77 000 prisonniers, plus de 45 % d’entre eux sont en détention provisoire, parfois durant des années. Seulement 2,4 % d’entre eux sont des femmes, 2,5 % d’entre eux sont mineurs mais 80 % d’entre eux ont moins de 40 ans. Et pour soigner tout cela, nous avons 92 médecins, dont seulement 1 psychiatre, assisté de quelques 41 psychologues. C’est déjà pas mal, il y a 20 ans, il n’y en avait qu’un. Ce n’est pas suffisant, pourtant, parce qu’en prison, on trouve nombre de gens drogués ou ayant de graves problèmes d’instabilité mentale. Un certain nombre sont d’ailleurs reconnus irresponsables tellement on sait qu’ils sont fous à lier, pourtant, ils sont là et on en vient, selon les termes mêmes de responsables de la santé de l’administration pénitencière à punir pour soigner.
    Pourtant, les choses bougent. Hier avait lieu la première journée de rencontre des psychologues intervenant en prison. Aujourd’hui, ils travaillent sur un manuel diagnostic spécifique pour les aider à prendre en compte les problèmes de santé mentale que l’enfermement amène dans son sillage. C’est que, en dehors de ceux qui devraient être avant tout pris en charge en HP et qui se retrouvent en prison, on a aussi tous les troubles provoqués par l’enfermement. Au point que ces 41 psychologues sont amenés à traiter 36 000 patients incarcérés. Pas tout à fait la moitié de la population des prisons, mais pas loin. Alors, si vous aviez fait le calcul rapidement, oui, cela fait quasiment 880 patients par psychologue, mais heureusement, pas tout à fait, il y a aussi des intervenants extérieurs conventionnés. Ceci dit, bien sûr, les psys manquent de moyens, manquent de prise en compte, manquent de possibilités thérapeutiques et une part des expériences pilotes réalisées en prison pour amener à la réinsertion dépend, encore et toujours des associations, qui font de l’art thérapie, amènent de la culture, de la méditation, du jardinage ou simplement de la discussion. Ne crachons pas dans la soupe : de grands progrès sont faits. Ne nous laissons pas aller au Bisounoursisme : de grands progrès sont à faire pour protéger nos sociétés de l’horreur et les prisons, si on ne veut pas qu’elles soient le chaudron de l’enfer sur terre, doivent être au cœur de notre réflexion.

  • La Fin de l’humanité : une ONG prévoit le pire dans les 100 ans à venir

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 12 mai 2016.

    Publication originale sur Luxe Radio


    Un article du Courrier International m’a interpellée cette semaine. L’ONG suédoise Global Challenges Foundation estime que l’humanité aurait quelque 9,5 % de chances de s’éteindre dans les 100 ans à venir, du fait de catastrophes potentielles aussi diverses que le réchauffement climatique, une guerre nucléaire ou deux, une pandémie ou encore une catastrophe naturelle quelconque.
    Alors évidemment, dévorée de curiosité, je me suis précipitée pour chercher exactement comment cette ONG, accolée à une équipe de chercheurs d’Oxford, nous dit-on, en sont arrivés à cette conclusion. Ils dressent la liste des risques potentiels qui pourraient affecter la vie humaine. Le premier, évidemment, est le réchauffement climatique, postulant qu’il pourrait être bien plus rapide et drastique que prévu par les projections actuellement médiatisées, car par un effet accélérateur de feedback, il pourrait y avoir une forme de réaction en chaîne. Auquel cas, un réchauffement de par exemple 6° mettrait en danger une part conséquente de la population humaine, le reste étant susceptible d’être pris dans des guerres pour les ressources et des catastrophes en chaîne, bref… Pluie de grenouilles, quoi.
    Bien entendu, deuxième risque systémique, identifié depuis Hiroshima et prégnant durant toute la guerre froide, c’est la probabilité d’une guerre nucléaire. Elle anéantirait des millions de personnes directement et puis s’ensuivrait un hiver nucléaire qui pourrait tuer le reste de la population ou presque. Mais bon, Global Challenges Foundation reconnaît que le risque a tendance à être moins important ces derniers temps, encore que…
    Ensuite, risque suivant, la pandémie. Eh oui, la peste noire, la grippe espagnole, etc. Ont tué une part conséquente de la population en leur temps. Il est donc envisageable qu’une autre pandémie majeure, se répandant comme une grippe mais avec la mortalité d’un Ebola, par exemple, pourrait d’un coup anéantir la civilisation ou en tout cas, l’affaiblir. Si le développement des voyages individuels et des connections entre les continents font augmenter la possibilité d’une pandémie réellement mondiale, en revanche, les progrès de la médecine rendent probable une solution médicale permettant à au moins une proportion significative de la population de survivre.
    Vient encore les risques de catastrophes naturelles, genre une super éruption volcanique, qui pourrait recouvrir de cendres l’ensemble du monde. Oui, ce rapport, c’est un peu la liste de tous les films catastrophes des dernières décennies, en dehors de, et je finis par me demander pourquoi, une invasion extraterrestre.
    Allez, on finit la liste des catastrophes qui, tel le ciel des gaulois, vont peut-être nous tomber sur la tête avec la technologie, l’intelligence artificielle et tout ce que les progrès peuvent générer d’incontrôlable. Le rapport n’en parle pas, mais après tout, cela fait un certain temps que des physiciens se demandent si les recherches faites au CERN sur le Boson de Higgs ne vont pas, en cas de disfonctionnement, provoquer la fin du monde. Alors, évidemment… Reste une dernière catégories de risques, absolument pas définis, qu’ils appellent gentiment : les risques indéfinis, non prévisibles. L’idée est que les progrès technologiques ont amené toute une catégorie de risques dont on n’avait pas l’idée il y a 50 ans, pas de raison donc que de nouveaux risques n’émergent pas. Evidemment, vu comme ça, même les petits bonhommes verts sont envisageables. Alors, vous me direz : avec tout ça, comment ils arrivent à chiffrer la probabilité de la fin du monde, qu’elle soit nucléaire, pandémique, technologique ou autre ? Eh bien… J’en ai aucune idée. De chapitre en chapitre, on nous dit qu’il y a « des chances non négligeables », « de vraies possibilités », « une propabilité non infime », etc. Rien de tout cela ne me permet réellement de déterminer la méthodologie de l’ONG ou de l’équipe de recherche d’Oxford associée qui leur fait dire qu’il y a peu de chances qu’une catastrophe n’arrive dans les 5 ou 10 ans à venir, mais qu’à échéance d’un siècle, les probabilités d’une catastrophe globale sont de près de 10 %. Par contre, partout dans le rapport, on voit souligné et mis en valeur l’impact humain ou la possibilité de l’humanité de réduire les risques externes.
    Et cela, ça signifie que cette vision dystopique du monde propose, à l’inverse, une possibilité d’utopie, un discours sur le monde et la mondialisation. L’idée défendue est que le monde est aujourd’hui trop petit et trop interconnecté pour que l’on puisse continuer à le diriger nation par nation, qu’il faut une gouvernance globale visant à préserver le bien commun et non pas des intérêts individuels nécessairement court-termistes. L’idée est belle, bien sûr… Mais dans le détails, qui, quoi, comment ? En creusant un peu, on trouve que le Global Challenges Foundation a lancé le GCF Forum, lequel vient de promouvoir depuis 2014 deux initiatives intéressantes : le projet Gulfnet à Abou Dhabi et le Genesis Energy Center à Pune, en Inde. Et tiens, tiens, ces deux projets ont des ramifications géopolitiques non négligeables. Le Genesis project a pour but d’arriver à maîtriser la production énergétique, pour une meilleure intégration et un passage contrôlé des énergies fossiles à des énergies renouvellables, le tout géré au niveau mondial, finalement par des agences supra-gouvernementales mais dans le modèle duquel les états trouveraient leur intérêt. Le premier, celui d’Abou Dhabi est encore plus intéressant puisqu’il postule qu’il faut une réponse coordonnée aux différents problèmes de sécurité dans la région du Moyen-Orient. Une réponse coordonnée et militaire, bien sûr. Et la question à 100 dirhams c’est : coordonnée par qui, comment ?
    Je n’ai pas la réponse à cette question. Mais ce qui m’a fascinée, c’est de voir combien d’entre vous ont partagé cette info orientée, parcellaire, faussement scientifique, finalement puisque purement spéculative sur les réseaux sociaux, combien ont commenté ou jugé crédible cette info en ces temps troublés que les gens imaginent crépusculaires. Combien, finalement, sont prêts à croire en une lecture eschatologique de la science. Et des vendeurs d’utopie pour contrer la nuit noire et pleine de terreur, il y en a plein tout prêts à vous expliquer comment on pourrait y arriver à condition de libéraliser à tout va, d’intervenir ici ou là, de réguler et moraliser ça ou là, etc. En vérité, je vous le dis : la bisounoursie est un sport de combat et il n’y a pas de vertu de réalisme supérieure au pessimisme qu’à l’optimisme. Cela va aller, khouya, koulchi zine.

  • Manifestations en Pologne : 240 000 personnes levées pour l’Europe

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 11 mai 2016.

    Publication originale sur Luxe Radio


    La loi de proximité fait qu’il y a certains pays dont on ne parle jamais, ou presque. C’est le cas de la Pologne, notamment. Oh, on a vaguement compris, vu de loin qu’elle faisait partie de ces pays exportant des plombiers et qu’elle refusait d’accueillir des migrants, comme sa voisine la Hongrie d’Orban, par exemple, mais hormis cela… Qui sait seulement qu’il y a six mois est arrivé au pouvoir un parti, le PiS, qui signifie Droit et Juste, qui refuse tout bêtement le jeu démocratique ? C’est bien simple : six mois de gouvernement à peine et ils retoquent les lois anti-discrimination, veulent interdire toute possibilité d’avortement, y compris en cas de danger pour la mère et l’enfant et refusent d’accepter les décisions de la cour constitutionnelle. D’ailleurs, la Constitution, ils veulent la changer. La presse nationale est au pas, les discours deviennent dangereusement martiaux, on parade en uniforme dans les églises le dimanche avant que les prêches ne se fassent l’écho des décisions que les autorités religieuses veulent voir prise en matière de moralisation de la vie publique. Bref, y a quelque chose de pourri au royaume de la Pologne.
    Alors c’est vrai que le PiS a obtenu le pouvoir, qu’il a convaincu une part importante de la population, exaspérée par des années de prévarication, de mauvaise gestion, etc. C’est vrai que 90 % des Polonais se disent croyants et pratiquants. Jean-Paul II était polonais, d’ailleurs. C’est vrai que le poids de l’église y est énorme et l’ouverture sur l’autre très limité, avec de nombreux crimes racistes et beaucoup de difficultés à accepter les différences ethniques régionales. Bref, dans l’ensemble, la Pologne, c’est pas Bisounoursland. Ceci dit, c’est tellement facile, vu de loin, d’avoir une image manichéenne des choses. V’la le spectre de l’Europe brune, le doigt sur la couture du pantalon, racrapotée sur des valeurs pronant la haine de l’autre et la peur du voisin…
    Dans la réalité, la Pologne est, comme ailleurs, partagée entre plusieurs tendances, plusieurs craintes, une crise économique, une crise de la crédibilité politique, bref. Une crise systémique, quoi. Et puis, la Russie, juste à côté, fait peur. D’ici quelques jours, d’ailleurs, des manœuvres de l’OTAN comprenant plusieurs milliers de soldats devraient permettre de réaffirmer la défiance du pays vis-à-vis de l’hyper-Russie de Poutine. Et le gouvernement actuel, s’étant fait, comme souvent, élire sur les principes de la pureté, la moralité et les valeurs nationalistes, joue sur tous les tableaux. Ainsi, toute opposition veut destabiliser la Pologne et la jeter dans les bras de la Russie. Mais dans le même temps, l’Europe, qui pourrait être considérée comme un rempart naturel contre la Russie est vendue comme étant l’ennemi public numéro 1, voulant détruire les valeurs de la Pologne éternelle, s’imiscant dans la politique quotidienne, source de toutes les compromissions et de toutes les horreurs, déferlement de migrants culturellement dangereux en premier lieu, d’ailleurs. Et ce discours, il passe dans la psyché d’une population qui certes, a connu beaucoup de changements ces dernières 25 années mais qui a malgré tout une histoire récente difficile et un rapport à l’ouverture complexe. Ergo, oui, en Pologne, on a défilé en défiance des migrants et surtout, il y a six mois, on a élu le PiS.
    Quelques milliers de personnes contre les migrants, quelques manifestations ont donc appuyé politiquement le gouvernement, qui, à la suite d’Orban s’inscrit dans le groupe Visegrad – Budapest, Varsovie, Bratislava et Prague pour refuser et les migrants et les sanctions économiques que l’Europe a prévu d’imposer à ses membres qui ne joueraient pas le jeu. Quelques milliers, oui… Mais samedi, jour célébrant l’Europe, c’est 240 000 personnes dans les rues de Varsovie qui ont défilé pour déclarer leur engagement européen. Et ça n’est pas rien : c’est même la manifestation la plus importante depuis la chute du communisme. C’est dire si se joue-là quelque chose dont tout le monde a conscience que c’est essentiel.
    C’est le Comité de la défense de la démocratie (KOD), une initiative civique, qui a organisé la manifestation. Mais presque tous les partis d’opposition se sont joints au mouvement dès sa conception, et notamment : la Plate-forme civique (PO, libéral), Nowoczesna (libéral) et le Parti paysan polonais (PSL), les extraparlementaires Alliance des gauches démocratiques (SLD) et les Verts. Un seul mot d’ordre « Nous sommes et resterons en Europe ».
    L’ambiance, d’après les correspondants étrangers, est électrique, avec des discours assez enflammés sur la résistance à un gouvernement qui veut rassembler, au mépris de la constitution actuelle, tous les pouvoirs en ses mains. Opposition constitutionnelle, je le disais, modification des lois régulant les mœurs ou les valeurs d’intégration, le sentiment dominant est que le PiS veut réaliser une révolution conservatrice totalitaire qui ferait passer la Pologne d’une voie de transition démocratique à un retour à un nationalisme fort et répressif. Alors, est-ce que 240 000 personnes dans les rues de Varsovie, contre une majorité ayant voté pour le PiS suffiront à changer le destin du pays ? Je ne sais pas, mais il importe de comprendre que la dérive européenne n’est pas une fatalité, c’est un combat et un débat, au quotidien, partout, entre manif et mouvements de refus de consentement.