• Est-ce la fin du pacte de stabilité?

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 10 juin 2016.

    Publication originale sur Luxe Radio


    On n’en a presque pas parlé dans la presse, alors que tous les yeux se tournaient, en Europe, vers la possibilité d’un Brexit. Vous vous souvenez du pacte de stabilité européen? Mais si… La fameuse limite, la ligne rouge des 3% de déficit public à ne pas dépasser. Bon, en fait, pas mal de pays en sont loin, mais ils ont des objectifs, ils doivent s’en rapprocher. Tout cela est prédit, annoncé par les pays qui savent qu’ils rateront leur cible de plus de quelques points de base et Bruxelles tape régulièrement du poing sur la table. C’est ça, la stabilité européenne. C’est ça qui permet à l’Allemagne de tomber à bras raccourcis sur les pays défaillants économiquement, comme la Grèce. Seulement voilà, là, l’Europe a un problème : juste avant que la Grande-Bretagne ne vote sur le Brexit, l’Espagne et le Portugal ont annoncé des déficits publics délirants pour 2015. Pour l’Espagne, l’objectif en sortie de crise était souple : on tablait sur 4,2% du PIB. Sauf que là, on est à 5,1 %, presque 1 point d’écart. Quant au Portugal, c’est encore pire : on attendait 2,7% du PIB de déficit public et c’est 4,4%. 1,7 point de différence ! Ouhlalala !
    Là, normalement, ça va barder pour le matricule de la péninsule ibérique. Non ?
    Sauf que. Figurez-vous que mi-mai, la Commission européenne a décidé, subreptice, de décaler au mois de juillet la nécessité de statuer sur la mise en œuvre d’un processus de surveillance budgétaire à l’encontre de l’Espagne et du Portugal. Alors pourquoi ? D’abord, parce que ça fait un certain temps que la crise a mis à mal le fameux pacte de stabilité. En 2015, la France est passée à un cheveu d’une sanction mais rien ne s’est passé. Eh oui, la crise… Alors allez reprocher à Madrid, en pleine tourmente politique, vulnérable face à une possible déferlante Podemos, qui pour le coup, fait peur à l’Europe, parce qu’on a l’exemple de la Grèce, de ne pas tenir ses engagements, c’est impossible. Le cas lisboète est différent et plus grave. Ceci dit, comment taper sur le Portugal et pas sur l’Espagne ? Dilemme, dilemme…
    Oui, je sais… Par la bande, je viens de comparer l’Eurozone à la Matrice. Ce n’est pas faux, comprenez-moi. Tout part plus ou moins à vau-l’eau, personne n’est réellement en mesure de moufter sans se dire, gardez-vous à droite la sortie de la Grande-Bretagne, gardez-vous à gauche, l’émergence de partis Sirizesques, ça devient dur de réagir brutalement, comme on devrait, lorsque les états prennent un peu de liberté par rapport à leurs engagements. Ceci dit, le fait même d’assouplir à tout va pose un problème, un problème auto-prédictif, qui plus est : ça fragilise considérablement l’Euro.
    Mais, selon la bonne technique de l’autruche, il suffit d’enfouir bien sa tête dans le sable en attendant que ça passe, histoire de ne pas voir le problème. Et aussi, en espérant que personne ne le remarque trop. Non, parce que, à bien y réfléchir, Mario Draghi, président de la banque centrale européenne, il ne martelait pas à tout bout de champ que le pacte de stabilité, renforcé et renforcé encore, c’était la clé de voûte de l’euro zone ? S’il sautait, tout s’effondrait ? Ah oui, mais selon Jean-Claude Juncker sur le cas français l’an dernier, déjà « la France, c’est la France ». Oui. Et visiblement, l’Espagne, c’est l’Espagne, le Portugal, c’est le Portugal et la Grèce, c’est le pays des mal-aimés.
    Alors comment faire si dura lex sed non vraiment lex ? Qu’est-ce que ça signifie sur la monnaie, sur la structure même de l’euro zone ? Des questions embêtantes, tout de même quand on sait que si beaucoup ont renoncé sans le dire à la possibilité d’une Europe élargie, beaucoup essaient encore tant bien que mal de croire en la possibilité d’une euro zone cohérente, potentiellement fédérale à terme, bref, territoire de l’utopie économique, politique et sociale encore persistante. Pour l’instant, personne n’a vraiment envie de se poser ces questions… On comprend pourquoi, hélas.

  • Les pesticides, ces produits cancérigènes dans nos champs

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 7 juin 2016.

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    Et ce matin, on va donc parler de pesticides. C’est que, je ne sais pas si vous avez suivi toutes ces dernières années, la bataille est rude. Le cas des parlementaires européens contaminés au glysophate a fait couler beaucoup d’encre, d’autant que le produit est classé cancérigène probable, malgré le lobbying acharné d’entreprises faisant profession de vendre ces produits, comme Monsanto, par exemple. Et c’est bien de cette firme qu’on va parler, parce qu’il y a deux semaines, elle a refait parler d’elle, lors de ce que la presse a appelé le mariage des affreux : son rapprochement probable avec Bayer, le labo pharmaceutique. Les caricaturistes s’en sont donnés à cœur joie, avec des formules acerbes du type : l’alliance idéale, l’un rend malade, l’autre fabrique les médicaments pour soigner, etc. Bref, on peut dire que Monsanto, contre qui a lieu une marche mondiale tous les ans, qui s’est déroulé il y a quoi ? Trois semaines, peut-être ? C’est un peu le grand méchant de tous les grands méchants qui se moquent de notre santé, quoi.
    Faut dire que l’entreprise a une histoire sulfureuse. De son fameux agent orange ayant fait l’horreur de la guerre du Vietnam au scandale des PCB, (comme dans polychlorobiphényles) lesquels ont fini par être interdits dans les années 80 jusqu’à son produit phare dans les pesticides, le Roundup au glyphosate, justement…
    Ceci dit, rendons justice à Monsanto, leur truc à eux, qui fait 70% de leurs revenus, ce sont les semences transgéniques. Et s’ils sont devenus le symbole de toutes les multinationales pourries du secteur, ils sont loin d’être la première. Tenez, Bayer, dont on dit qu’il pourrait les racheter, fait pas moins de 22% de ses revenus dans les pesticides, déjà. Eh oui, ça n’est pas qu’un labo pharma. Ça n’est pas non plus que le sulfureux producteur du Zyklon B (et hop ! Point Godwin atteint… Trop facile avec un sujet pareil). C’est aussi le producteur de pesticides néonicotinoïdes qui tuent les abeilles et pas mal d’autres choses nécessaires à la survie humaine, à dire vrai.
    Oui, ben ça, c’est un peu fini, si vous voulez. En Chine, aux États-Unis, de plus en plus, des apiculteurs spécialisés vendent à prix d’or leurs bestioles pour permettre la pollinisation de champs dont les pesticides tueront en un rien de temps les Maya importées. Quand on n’en est pas carrément à de la pollinisation manuelle. Oui, j’vous dis pas le boulot. Bref ! Tout cela n’empêche pas le business de la mort au kg/ha de se développer, avec tout plein d’entreprises faisant tout plein de rapprochements, qui plus est. Comme Syngenta, par exemple, premier producteur mondial de pesticides, qui, à la suite d’une dévaluation boursière s’est fait racheter par ChemChina. En décembre dernier, c’était DuPont et Dow Chemicals qui annonçaient leur fusion. Alors est-ce à dire que le marché va mal ? Eh bien oui et non. C’est-à-dire qu’on utilise de plus en plus d’OGM et de pesticides dans le monde, y compris, on va en parler, au Maroc, cependant, les aléas du cours du dollar et de la crise économique affectant le secteur agricole a fragilisé quelque peu nos géants, qui ont donc besoin encore plus de nous convaincre que leurs produits sont bel et bien bons. Tenez, par exemple, puisque c’est avec cette substance qu’on a commencé, le glysophate, l’Union Européenne devait statuer sur son interdiction. D’où le coup de l’urine parlementaire testée par un groupe d’activistes, d’ailleurs. Mais la décision a été une fois de plus repoussée sine die.
    Pourtant, de fait, les preuves s’accumulent contre les pesticides. Du coup, au Maroc, un comité de pilotage intitulé « Élimination des pesticides obsolètes et mise en œuvre du programme de gestion intégrée des ravageurs et des pesticides au Maroc » a été mis en œuvre en mars 2015, rassemblant l’Office National de Sécurité Sanitaire et Alimentation et l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture. En février dernier, nous en étions déjà à une seconde réunion, visant à progressivement interdire les pesticides les plus dangereux et, en premier lieu, les pesticides obsolètes, puisque de nombreux stocks de vieux, parfois très vieux pesticides, périmés depuis longtemps, absolument pas aux normes, continuent de poser problème. Mais ce n’est pas tout : trois pesticides, dont le glyphosate mais aussi le diazinon et le malathion sont dans le viseur. Ainsi, l’index phytosanitaire de l’ONSSA nous informe aujourd’hui qu’officiellement, ces trois substances ont disparue ou presque des produits commercialisés et importés au Maroc. D’ailleurs, le Maroc est régulièrement classé parmi les pays les plus verts de la région. Sauf que…
    Si l’Afrique ne représente pour le moment que 4% du marché mondial des pesticides, l’OMS souligne qu’au moins 30% des produits commercialisés sur notre continent sont hors normes. Je rappelle que les trois substances que je viens de nommer sont elles, aux normes tout en étant quand même classées cancérigènes probables, ce qui signifie qu’une part non négligeable, si ce n’est la majorité des pesticides, souvent importés un peu par la bande, sont probablement dangereux, très dangereux. Et comme en plus, ici, nous avons un problème de formation des agriculteurs qui ne maîtrisent pas encore très bien les techniques liées, les risques sanitaires, pour eux comme pour les consommateurs sont multipliés, hélas…

  • Est-ce que parler, c’est agir?

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 2 juin 2016.

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    Une fois n’est pas coutume, ce matin, je dénonce : c’est Naïma qui m’a proposée de faire mon Bisounours sur ce sujet, parler et agir, puisque la différence, l’opposition même avait été évoquée encore récemment. Au départ, j’étais réticente, un peu mal à l’aise : c’est qu’il me semble que je l’avais déjà traité, ce sujet et puis bon, on a beau être à quelques jours du bac, on n’est peut-être pas obligé de faire dans le bateau philo à trois dirhams, le conseil serait mauvais, de toute façon. C’est vrai : bien sûr que parler, c’est agir. Dénoncer, c’est agir, par exemple. Souvent de manière bien plus décisive que ce que je viens de faire ce matin, quand on dénonce un crime, une corruption ou bien qu’on fasse œuvre de délation et que des hommes raflés en meurent. Témoigner, c’est agir, enseigner c’est agir et même, oui, même ce que je fais là, qui est mon travail et qui n’est que parole, c’est agir.
    Alors à quoi bon accepter de l’opposer, une fois de plus, parole taxée de facile, de potentiellement mensongère, à la sacro-sainte action qui n’est pourtant pas, en nature, si différente ? Non seulement parce que la parole est fondatrice – un acte légal qui change le monde et son état même à de multiples occasions, quand on se marie, quand on fait contrat, quand un juge dit la loi et énonce un verdict, mais parce que fondamentalement, il y a des actes mensongers, mauvais, impurs comme il y a des paroles corrompues, faibles ou violentes. Oui, bien sûr, parler, c’est agir et il n’y a pas, en nature de vertu supplémentaire à l’acte. Je dirais presque au contraire, dans une civilisation des religions du Livre où la Parole Divine a été retranscrite, parfois si mal en actes qu’il faut toute la science cabalistique pour retrouver les Mots du Créateur. Au Commencement était la Parole et la Parole était avec Dieu. On pourrait rajouter et avec les Prophètes qui tous, étaient des orateurs, transmettant leur savoir et leur vision qui changeaient le monde et la destinée des hommes par le dire qui est, plus que tout, faire. Dans la religion chrétienne, pour apocryphe qu’il soit, l’Acte des Apôtres est parole d’évangile et ce n’est pas pour rien que l’on parcourt le monde en répandant la bonne parole. Et en Islam, dire la Chahada suffit à faire le musulman. Bien sûr que parler, c’est agir et c’est presque violemment nier notre culture que de s’imaginer autre chose.
    Pourtant Naïma avait raison de me proposer ce sujet. Grandement raison, mille fois raison. Parce que voyez-vous, ces derniers temps, vingt fois, cent fois par jour, on l’entend, cette remise en cause, devenue l’expression même – vérité qui change le monde, elle aussi, quelle ironie ! Du doute amer apposé comme un sceau aux actes (oui, aux actes!) des autres, soupçon fondateur d’immoralité : parler, c’est facile, mais les actes, ah, les actes… C’est le refus de consentement dans son essence, la sagesse ricanante des promesses qui n’engagent que ceux qui les croient. C’est, en fait, le chat échaudé qui craint l’eau froide, celui qui à force d’entendre des discours, souvent taxés de creux, ne veut plus croire que quoi que ce soit en ressortira. On pense alors aux hommes politiques dont les actes sont vides, faibles voire inexistants. Et pourtant, étonnamment, c’est aux discours, qui parfois avaient été si beaux, qu’on en veut obstinément de nous avoir fait espérer qu’il en aille autrement, quand visiblement, ce sont les actes qui sont défaillants.
    Alors c’est vrai qu’en ces temps plus que jamais médiatisés, la parole est déformée, manipulée, dévoyée. La Novlangue, acte des plus barbares et des plus violents qui soit, paralyse la pensée tous les jours, formate à se renier soi-même, empêche d’appréhender la complexité qui pourtant sauve du manichéisme et on y est soumis, encore et encore. Et d’ailleurs, remettre en cause la parole, mais sous-entendre une vertu morale à l’acte qui lui serait opposé, dans un mouvement productiviste, mécaniste, objectivable du monde en est issu, directement. C’est typique : utiliser le langage pour affirmer sa relativité même tout en sous-entendant une valeur absolue à quelque chose qu’il n’est plus possible de questionner du haut de son piédestal : l’acte qui n’est pourtant pas toujours fondateur et que la parole, toujours précède. C’est marrant, moi qui n’aime pas le coaching, je dirais pourtant que la Novlangue est la programmation neurolinguistique qui nous viole le cerveau tous les jours tant elle nous force à penser contre nous-mêmes. Parce que le glissement sémantique est désormais presque absolu. On est un homme d’action quand avant, on n’avait qu’une parole, qui faisait l’homme. Seulement voyez, je crois moi que l’humain, car bien sûr, quand je dis homme, je parle humain, n’a pas changé. C’est en parlant qu’il décide d’agir et qu’il agit le plus, du plus trivial au plus fondamental. C’est en disant je t’aime et non en faisant l’amour qu’il s’engage, par exemple, tant on sait tous que ces actes-là peuvent être mécaniques, mais les paroles pesées, lourdes de sens et d’avenir. C’est surtout en parole qu’on dit je et qu’on s’affirme en tant qu’individu au monde. Il y a matière à s’interroger, matière à réinformer quand nier ce qui nous constitue en essence, ce qui fait justement que nous collaborons, que nous aimons, que nous débattons, que nous sommes au monde irréductiblement différents des autres et malgré tout en lien avec l’altérité par la parole même est nié dans sa valeur et taxé par la bande -mais constamment ! D’immoralité. Alors bien sûr, la parole peut être mensongère, impure, impie. Mais parce qu’on peut être insincère, peut-on cesser d’être homme ? Chroniqueuse, plus que tout autre peut-être, je sais que je n’ai qu’une parole ; j’en fais acte tous les jours et profession, et foi.

  • Porto Rico dans la tourmente : quelles conséquences pour les prochaines élections américaines?

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 31 mai 2016.

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    Porto Rico… Eh oui, l’île est surtout connue pour son tourisme, son exotisme, sa beauté… Et depuis quelques temps, pour sa dette, officiellement estimée à 72 milliards de dollars, mais probablement largement sous-estimée.
    Si vous ne comprenez pas l’anglais, ce que Alejandro Garcia Padilla, le gouverneur de Porto Rico vient de dire c’est que la dette n’est pas remboursable. Ce n’est pas de la politique, dit-il, c’est mathématique. Alors me direz-vous, comment en est-on arrivé là et pourquoi, mais pourquoi donc je vous parle d’une petite île de l’autre côté du monde ? Eh bien je vous en parle parce que figurez-vous que Porto Rico a un statut un peu particulier. Les Portoricains sont américains, eh oui. Pourtant, l’île n’est pas un état de l’Union, ce n’est pas un territoire autonome, c’est… un état du Commonwealth, dont les citoyens n’ont pas le droit de vote aux grandes élections américaines, notamment présidentielles. Porto Rico a un statut vraiment étrange.
    Eh oui, John Oliver a raison, c’est un territoire étranger, en un sens national, cela n’a pas de sens mais par contre, cela a beaucoup de conséquences. Notamment en termes de lois qui régissent la vie publique. Ainsi, l’état ne peut pas se mettre en faillite, les municipalités non plus, d’ailleurs, comme n’importe quelle autre aux États-Unis. L’état ne peut pas emprunter au FMI, comme n’importe quel état souverain, l’état, en fait, ne peut pas faire grand-chose. Jusqu’à peu, l’état était soutenu par des aides fédérales, qui ont été néanmoins sabrées au fur et à mesure… Ben oui, un état pas tout à fait national même si pas tout à fait étranger, ça ne motive pas beaucoup de politiques pour l’aider par des fonds fédéraux. Par contre, histoire de ne pas le laisser totalement dépourvu, les bons du trésor Portoricains sont défiscalisés totalement, que ce soit au niveau local, au niveau de l’état ou au niveau fédéral, ce qui les rends très attirants pour les investisseurs un peu requins.
    D’autant que, du fait d’une autre spécificité de la constitution, l’état s’engage à rembourser ses dettes et les intérêts de la dette avant d’assurer ses obligations souveraines envers la population. Ce qui amène à des aberrations totales.
    Eh oui, rendez-vous compte des hôpitaux municipaux ne pouvant plus payer leurs factures d’électricité, s’en trouvent dépourvus, tout simplement. Et les fournisseurs qui se gargarisent de leur générosité parce qu’ils n’ont coupé le courant qu’une fois les opérations du jour effectuées ! C’est vraiment, mais alors, vraiment trop gentil.
    Au final, la population est extrêmement pauvre, avec un taux d’activité d’à peine 40% de la population, 150 écoles fermées ces derniers mois, un médecin par jour qui quitte l’île et, d’une manière générale, tous les cerveaux qui fuient les caraïbes, leur climat, leurs noix de coco et leurs moustiques infectés au Zika pour se rendre aux États-Unis continentaux, où ils ont une chance de s’en tirer. Ben oui, ils peuvent, puisqu’ils sont américains. Alors, vous me direz, pourquoi je vous parle de tout cela ? Eh bien parce que les fonds vautours, qui ont pris à la gorge Porto Rico, un peu de la même manière qu’ils l’ont fait pour l’Argentine, commencent à faire parler d’eux, aux États-Unis et ça fait désordre.
    En avril dernier, les autorités acculées, ont décidé de faire passer une loi controversée pour leur permettre d’imposer un moratoire à leurs créanciers, ne laissant que les 22 millions d’intérêts à payer. Mais cette mesure est contestée, déjà par les fonds vautours et, comme pour l’Argentine, elle est contestée devant des tribunaux arbitraux. Or, quelle est la situation de Porto Rico dans le cadre des prochaines élections ? Certes, les Portoricains ne peuvent pas voter, donc les candidats ne sont pas complètement à fond pour tenter de les séduire. Mais l’île représente une épine dans le pied des candidats. Pour Trump, remarquez, pas tant que cela : laissez-les clamser paraît être sa politique et on n’en est pas franchement surpris, au vu du reste de sa politique générale. Mme Clinton serait probablement plus susceptible de vouloir soutenir Porto Rico face à la crise mais le Congrès aux mains des Républicains n’ira pas dans ce sens. Pourtant, si l’île est ruinée, sa dette est finalement très peu importante en valeur absolue et il ne faudrait pas grand-chose… Alors que peut-il se produire ? Les prochaines élections à Porto Rico même sont début 2017. Et à cette occasion, tout dépendra de qui deviendra gouverneur. García Padilla ne se représente pas, ce ne sera donc pas lui et pour le moment, la course est incertaine. C’est presque dommage puisque lui voudrait carrément prononcer l’indépendance à défaut d’un soutien fédéral et cela pourrait effectivement permettre à Porto Rico, au moins, de bénéficier d’aides d’organismes comme le FMI. Mais la population locale est généralement plus en faveur du statu quo et continue, en flot de plus en plus important, de quitter l’île comme on quitte le navire, pour chercher fortune sur le continent, constituant une forme d’immigration non régulable puisque déjà citoyenne.

  • Médias, politique et émotion : la fin de l’analyse légitime?

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 27 mai 2016.

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    Cet extrait d’un JT français pourrait avoir été délivré il y a quelques jours, alors que la radicalisation des CGTistes commençait déjà à prendre la France en otage. Mais non, il date de 2007, une autre crise. Mais le ton est le même : la violence déchire le pays, limite la guerre civile, pour une crise dont on se souvient à peine 9 ans plus tard. En fait, on n’est pas loin, mais alors pas loin du tout du traitement émotionnel que Fox News avait fait des no-go zones de Paris.
    Oui, ridicule. Et le reportage de la chaîne américaine de continuer avec le témoignage d’un expert en on ne sait pas bien quoi qui explique qu’on est plus ou moins à Bagdad avec des voitures qui brûlent tout le temps et la police qui a peur pour sa peau.
    Alors c’est vrai, on l’a vu encore ces derniers temps, il arrive tout à fait que la violence déborde, que des policiers soient attaqués, que des voitures et même des voitures de police brûlent. Pour autant, est-ce que, depuis 2007 et dans un mouvement continu, la France est en état de siège, attaquée de l’intérieur, avec des quartiers d’islamistes fous assiégeant les forces de police pendant qu’ailleurs, des CGTistes la bave aux lèvres harangueraient la foule pour prendre en otage, le barrage syndical en bandoulière comme une cartouchière d’explosif, la population terrorisée ? Toute personne censée n’étant pas de Fox News ou de mauvaise foi et ayant mis un orteil en France sait bien que non. Dans l’ensemble, et malgré des tensions sociales, des attentats dévastateurs ces dernières années justifiant l’état d’urgence, oui, dans l’ensemble, la France est un pays paisible. Alors pourquoi un traitement médiatique aussi brutalement alarmiste ?
    Je n’aime pas tellement Mickey 3D mais pour le coup, il avait raison… Dès 1999. En fait, ce sensationnalisme de l’info qui sert les intérêts du pouvoir, la télé chienne de garde des politiques, c’est ce que dénonce Noam Chomsky toute sa carrière et que – je sais, je vous en parle tout le temps, Walter Lippmann théorise dès les années 20. Pourtant, on constate bel et bien une évolution tant ces derniers temps, l’émotionnel de l’info et du discours politique s’envole dans des emphases qui rappellent le meilleur des périodes de propagande pure.
    Ça, c’est Robert Ménard, mis en musique par Usul, un excellent chroniqueur Youtube que je vous invite à suivre. Vous me direz, ce n’est tout de même pas non plus Monsieur tout le monde, il est quand même franchement à droite-droite… Mais à dire vrai, nous savons tous que ce discours traverse toute la classe politico-médiatique. En fait, il n’est plus possible de faire preuve d’esprit critique quand les valeurs de la Patrie sont en danger.
    Tenez, là, par exemple, c’est Manuel Valls qui nous explique qu’il ne faut pas vouloir comprendre les terroristes parce que le faire serait leur chercher des excuses. Pourtant, refuser par principe d’analyser l’origine des actes, c’est un peu comme et je cite « refuser des explications géologiques aux tremblements de terre ». Cela, c’est ce qu’explique Frédéric Lebaron, président de l’Association française de sociologie et il n’a pas tort. D’autant moins tort que sa discipline, reine de ce qu’on a appelé la French Theory est désormais attaquée de toute part. Elle serait une faiblesse d’esprit, manquerait de réalisme, serait au mieux un bisounoursisme coupable d’extrême-gauche, au pire, la fabrique à dédouanement des monstres infâmes qui attaquent la morale, la nation et les braves gens.
    Et qui aujourd’hui attaquent la nation, oui. On y est, la boucle est bouclée : il faut rompre avec ces empêcheurs de communier en rond. Analyser, aujourd’hui est coupable et l’émotion, seule à même de mobiliser la nation derrière Charlie comme un seul homme, par exemple. Attention, hein : on refuse l’analyse, mais on ne fait pas dans l’amalgame, non, non, non. Enfin… quand même, hein.
    Oui, voilà ce que permet l’émotion : il suffit de dire moi, je suis français, voyez et ça veut dire… Bah rien, évidemment, mais finalement si, tout, tout ce que l’autre n’est pas. Et ce, quel que soit l’autre. Revenons à la crise actuelle : la CGT, cette organisation radicalisée, prend en otage la France. À croire que les syndicats ne sont pas français, non, en un coup, un seul, ils sont de l’autre côté du miroir. Ils attaquent – et on vient de vous le dire, il n’y a pas d’excuses, aucune excuse, les valeurs du pays. Ergo, tous les moyens sont bons pour abattre le monstre. Deux questions se posent : si les hommes politiques radicalisent leur discours sur le nationalisme et l’instrumentalisent pour tout et n’importe quoi, y compris à l’encontre de manifestations citoyennes, pourquoi mais pourquoi donc les journalistes suivent la ligne officielle comme un seul homme ? Le fait est, et je vous réfère à l’excellent livre de Serge Halimi, Dominique Vidal, Henri Maler et Mathias Reymond, l’Opinion, ça se travaille. On impose, un mot après l’autre, de ne plus réfléchir les choses à force de créer des vocabulaires clivants, impossibles à remettre en cause à moins d’être hérétique à la morale commune. Les modes opératoires de cette fabrique du consentement sont toujours les mêmes : produire de l’information, la rendre la plus accessible possible, noyer toute info alternative dans la masse, brandir la contrainte de l’objectivité pour obliger les journalistes à présenter sa version, travailler la Novlangue et puis favoriser une société d’experts médiatiques qui n’ont d’experts que le nom et la crédibilité auto-générée, qui vont, par complicité ou bien par inconscience, répéter et renforcer le discours. Deuxième question : comment échapper à cette dérive pour un journaliste sincère, honnête intellectuellement, sans tomber justement dans le piège de l’éditocratie ? Difficile… Tous les jours, nous essayons, mais, dans le sens même que Bourdieu donnait à son expression originelle, la Bisounoursie est vraiment un sport de combat, qui sert à se défendre contre l’émotionnel instrumentalisé et cela n’est pas simple. Trop souvent, par facilité ou bien par inconscience, même les meilleurs, convoqués à bêler avec la masse finissent, même quand ils se veulent anti-langue de bois par se faire avoir. A ce sujet, je vous ramène à un autre livre fondateur, Les éditocrates : Ou Comment parler de (presque) tout en racontant (vraiment) n’importe quoi, de Sébastien Fontenelle. Mais, me direz-vous, je ne parle que de la France, ce matin. Mhum… Vraiment ? Croyez-vous pourtant que ce que je dis ne s’applique que là-bas ? Mouis, allez, je vous laisse faire votre sélection à vous des pires couvertures médiatiques sur les homos, les noirs et les autres, les pires sorties d’hommes politiques sur les étrangers, les femmes et le reste. Je suis sûre que chacun aura son top 50 sans trop de difficultés, hélas, tant la transposition de la situation est instantanée, ici ou ailleurs. La crise est mondiale, comme les autres, les économiques, les sociétales, les de valeur. Elle procède de la même chose et elle n’a pas de solution simple. Alors, avec Edgar Morin, penchons pour une tentative de pensée complexe et voyons comment on s’en sortira, avec un peu moins d’émotions, un peu plus de soupçons, pour comprendre le monde.