• Journée internationale de la liberté de la presse : quelle liberté, quelle presse?

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 3 mai 2016.

    Publication originale sur Luxe Radio


    Et aujourd’hui 3 mai, nous fêtons la journée internationale de la liberté de la presse. Et à cette occasion, on va se poser la question qui fâche, quelle liberté, quelle presse exactement ?
    Alors oui, tout cela doit changer mais cela change dans l’ensemble lentement. On est toujours assassiné parfois pour délit de presse et emprisonné même chez nous. Or donc exactement, que célèbre cette journée ? Un peu comme pour la journée des droits des femmes, je dirais un peu un vœu pieu. Tenez, par exemple, tous les ans, à cette occasion, l’UNESCO décerne un prix, le Prix mondial de la liberté de la presse UNESCO/Guillermo Cano, lequel est destiné, et je cite l’UNESCO « à distinguer une personne, une organisation ou une institution qui a contribué, de manière notable, à la défense et/ou à la promotion de la liberté de la presse où que ce soit dans le monde, surtout si pour cela elle a pris des risques. » Alors vous me direz, c’est bien, cela permet de faire avancer les choses, d’autant que le prix est tout à la fois symbolique, Guillermo Cano Isaza était un journaliste colombien assassiné à l’entrée des bureaux de son journal à Bogotá en 1986, mais aussi pécunier et non négligeable : 25 000 dollars tout de même. Sauf que cette année encore, et je dirais presque comme chaque année, il ne sera pas perçu par la gagnante, Khadija Ismayilova, journaliste azerbaïdjanaise travaillant pour Radio Free Europe, puisqu’elle est détenue depuis décembre 2014 et a été condamnée à sept ans et demi de prison pour abus de pouvoir et évasion fiscale.
    Oui, on va être gentil et qualifier cela de boulette… Ou bien de symbole, puisqu’en effet, il est probable que cette femme ait été poursuivie sous un faux prétexte du fait de son métier. Mais ce que cela signifie, c’est essentiellement qu’une fois encore, un bon journaliste est un journaliste qui se tait.
    Mais ne soyons pas totalement pessimistes, tout n’est pas atroce partout, non plus. Et en effet, dans la plupart des pays dits développés, on évite d’emprisonner ou d’assassiner les journalistes, on a trouvé un autre moyen : on concentre la presse entre les mains de quelques très gros industriels qui rachètent des danseuses à tour de bras pour mieux les contrôler à tour de vis. Parfois, disons même souvent, ces mêmes requins des affaires sont impliqués en politique ou bien alors contre, mais alors, tout contre… Ainsi, Arnaud Lagardère, ami intime de Sarkozy, témoin à son mariage possède en propre et entre autres Paris-Match, Elle magazine, le Journal du Dimanche, La Provence, Nice-Matin, Europe 1, Europe 2, RFM, Canal J, MCM, Mezzo, Tiji, Match TV, la chaîne météo, CanalSatellite, Planète, Planète Future, Planète Thalassa, Canal Jimmy, Season, CinéCinéma, AlloCinéInfo et EuroChannel. Serge Dassault, sénateur, possède quant à lui seulement Le Figaro, le Figaro Magazine et Valeurs Actuelles. Au Maroc, la tendance est nouvelle, mais Ilyas El Omari lançant un groupe de presse de pas moins de 6 titres a l’air d’avoir bien compris la chose. Et si, pour le moment, il est réputé ne pas s’immiscer dans la ligne éditoriale de ses journaux, on peut se demander combien de temps, en période de campagne électorale, ça va durer. C’est que, plutôt que de censurer, comme un Bolloré ne s’empêche pas de faire, pour le coup, les propriétaires d’un média peuvent tout aussi bien – c’est Hervé Kempf ex journaliste du Monde qui nous le dit, lui qui a démissionné après qu’on l’aurait empêché de traiter la construction de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, contrôler ce qui se dit, je cite « par des moyens surtout indirects, c’est-à-dire en nommant une hiérarchie compatible avec leurs idées, influant sur l’orientation du média qu’ils possèdent.» Et en toute franchise, quoi de plus normal ? Je ne vois même pas ce que l’on pourrait objecter à cela, en vrai…
    Comme est également tout à fait normal que les annonceurs fassent pression sur les journaux chez qui ils annoncent après tout. Comme HSBC qui a retiré sa campagne des journaux faisant une couverture « hostile » de l’affaire des comptes en Suisse… Je cite Stuart Gulliver, son patron qui a déclaré qu’il ne s’agissait « en rien d’influencer la couverture éditoriale de qui que ce soit […] Nous avons recours à la publicité pour vendre plus de produits bancaires. Et ça ne fait aucun sens de placer une publicité à côté d’une couverture journalistique hostile. » Et de continuer : « si vous lisez pages 4 et 5 que HSBC est une mauvaise entreprise, c’est peu probable que vous vous disiez une page plus loin ‘et si j’allais prendre un crédit immobilier chez eux’. C’est du bon sens, c’est le business qui veut ça: nous ne plaçons pas de publicités à côté d’articles hostiles parce que ces dépenses publicitaires ne nous rapporteraient rien. » Oui, logique, en effet.
    Alors, à part le ton journalistique, que reste-il aux journalistes pour défendre une certaine idée du journalisme, disons celle de l’UNESCO, journalisme média citoyen, droit universel à l’information, etc. ? Pas grand-chose. Soumis à des pressions économiques, politiques, légales aussi, puisque généralement, certes, on essaie de ne plus trop s’attaquer aux journalistes eux-mêmes mais on pénalise de plus en plus lourdement leurs sources, rendant par là-même leur travail inopérant, que peuvent-ils faire ? Tenter tant bien que mal d’inventer ex nihilo un nouveau modèle.
    Mais ce n’est pas évident, car en ces temps de libéralisme et de réalisme économique, il faudrait aussi inventer un nouveau modèle de média ne dépendant ni de gros groupes pouvant s’offrir une danseuse pour le plaisir d’être influents, ni d’annonceurs pouvant caviarder à loisir. Et souvent, on confond l’un avec l’autre. Exemple ? La dernière marotte du journalisme 3.0, c’est le reportage en immersion 3D. Hop ! On filme en 3D et on vous met des lunettes, immersion totale garantie, vous pouvez ainsi parcourir les rues de Holms, par exemple ou bien comprendre ce qu’est la vie en cellule d’isolement, deux reportages 3D ayant fait grands bruits ces derniers temps. Problème : ce n’est pas de l’information, c’est du sensationnalisme médiatique, intéressant, sans doute, mais pas ce que l’on cherche à protéger quand on fait une journée internationale pour la liberté de la presse. Alors quoi ? Réinventer une déontologie, d’abord, pour une vocation dont l’un des problèmes est qu’elle se considère d’abord et avant tout comme un métier avec ses syndicats, ses normes salariales et juridiques ? La première étape d’une déontologie, quel que soit le métier auquel on l’applique, c’est un conseil de l’Ordre. Justement ce que Ljiljana Zurovac, présidente du prix Unesco/Guillermo Cano a fait en Bosnie-Herzégovine, en montant et dirigeant le Conseil de la Presse. Mais ce que l’histoire ne dit pas c’est si ce Conseil est réellement libre de toute influence politique – c’est douteux, ou financière – presque impossible. Finalement, et si, en journalisme comme partout, nous n’étions que humains, faillibles, fragiles et ne pouvions opposer à la censure, la désinformation et les pressions de toutes sortes que notre intelligence et notre volonté d’être honnête intellectuellement ? Déjà, nous reconnaître humains serait peut-être un progrès…

  • Le sommeil : une question de politique publique

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 29 avril 2016.

    Publication originale sur Luxe Radio


    Et ce matin, vous ne me voyez pas mais j’ai plus de cernes que de visage. C’est que, voyez-vous, ces derniers temps, je dors mal. Vous me direz que ça vous fait une belle jambe et je comprends. Mais comprenez, vous que ce qui me chagrine, c’est qu’à moi non, puisque bien au contraire, cela affecte ma posture, mon tonus et même, oui même mes capacités intellectuelles.
    Pourtant, cela m’a amenée à me poser la question de savoir pourquoi je ne dormais pas exactement. Et surtout, si finalement le sommeil n’était pas une question bien plus publique et politique qu’on ne le penserait au premier abord.
    C’est vrai, le sommeil est une affaire entièrement privée. Pourtant, elle concerne tout le monde. Or, que constate-on ? Selon toutes les études récentes menées sur ce sujet, en France, en Europe, aux États-Unis, les gens sont partout de plus en plus en manque de sommeil. En France, l’INSEE constate ainsi que nous avons perdu en moyenne 18 minutes de sommeil sur les 25 dernières années et que ce chiffre monte jusqu’à 50 minutes perdues pour les adolescents, tandis qu’un tiers des adultes dormirait moins de 6 heures par tranche de 24 heures en semaine, tentant tant bien que mal de rattraper leur déficit lors des weekends et des vacances. Et si chacun a ses petites habitudes face au dodo, partout, le constat s’impose : de nouvelles habitudes, écrans, interactions sociales, personnelles ou professionnelles s’interposent de plus en plus tard entre nous et le sommeil.
    Arrivés au matin, tous, nous traînons des pieds et cela affecte notre vigilance, donc notre capacité à éviter des accidents comme notre productivité. Mais, me demanderez-vous, si le constat est clair, quelles solutions peut-on y apporter ? Jusqu’à présent, par une espèce d’aveuglement sélectif assez étrange, cette histoire de sommeil n’a presque jamais dépassé la sphère de l’intime et du conseil de bonne femme. Personne ne se penche très sérieusement sur ce que le sommeil a de construct social, politique, en ce qu’il est normé par la société même, encouragé ou bien dévalorisé.
    Personne, hormis bien sûr les labos pharmaceutiques qui se frottent les mains de vendre somnifères après stimulants, carrément prescrits quotidiennement aux travailleurs de nuit aux États-Unis, par exemple.
    Et c’est là, précisément là où le bât blesse : on ne fait rien pour améliorer les conditions de sommeil des gens. On constate que leur mode de vie est malsain, nocif à leur santé et on en pallie les symptômes, on ne règle pas le problème de fond. Oui, travailler en horaire décalés, c’est un souci, un problème qui fait s’accumuler plus de fatigue qu’on ne saurait le dire. Mais ce problème semble désormais concerner presque tout le monde, plutôt que quelques travailleurs payés plus et mieux pour ce que l’on sait être une contrainte grave ayant de lourdes répercussions. Ainsi, combien de cadres reçoivent des mails de travail à n’importe quelle heure du jour et de la nuit ? Des coups de fil ? Combien doivent faire une forme de veille, passive ou active sur leur profil professionnel sur les réseaux sociaux ? Et cela n’est qu’une part infime du problème : les travaux de voirie sont généralement réalisés la nuit. Tenez, les travaux en règle générale se poursuivent le samedi, parfois le dimanche. Ils commencent tôt, finissent tard. Et puis, il y a là aussi, le libéralisme économique qui entre en jeu.
    Eh oui, de plus en plus, il est logique de valoriser la capacité touristique de sa ville en organisant des événements nocturnes. Paris se félicite par exemple de proposer pas moins de 350 événements toutes les nuits, laquelle est découpée en segments de revenus : début de soirée, jusqu’à 22h, puis dîner sortie, jusqu’à 1h, puis cœur de nuit, jusqu’à 5h et hop, les premiers travailleurs matinaux sortent, il est 5h, Paris s’éveille et la ville n’a toujours pas sommeil. Et ici, nous n’échappons pas à la modernisation puisque désormais, nous aussi posséderons notre supérette 24/24, notamment. Alors, vous me direz, c’est la vie, c’est le monde, qui change, bouge et auquel on doit s’adapter. Ça n’est pas si grave, si ? Le problème, mes bons, c’est que le sommeil n’est pas une option, c’est une nécessité. Et on ne peut pas s’adapter à n’être plus humains. Et ça, mes amis, plier le monde aux nécessités des gens, c’est exactement le sens de la politique.

  • Comment faire émerger les talents des quartiers?

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 26 avril 2016.

    Publication originale sur Luxe Radio


    Bref, ce weekend, j’étais avec les gens de l’autre côté de la barrière, ceux qui font peur quand ils arrivent en ville, jeunes tcharmils et parents pauvres qu’on ne veut pas voir avec passion. Et vous savez quoi ? Concrètement, les enfants, ce sont les mêmes à Anfa Sup ou à Gottingen. Ils ont des rêves, des passions, des étoiles plein les yeux. J’ai rencontré un jeune homme qui veut devenir animateur radio international avec de l’emphase sur tous les mots et qui, dans l’intervalle, fait de la photo et du théâtre amateur dans une troupe qui s’appelle 7 Arts, parce que tous les arts, ils veulent les pratiquer. Deux arts aujourd’hui, demain, le monde !
    Oui, ce jeune magnifique qui rêve et agit, qui fixe et qui s’agite, est une bénédiction et aussi un problème : c’est un gosse des quartiers, un de ceux dont on a appris qu’ils étaient désespérés, violents, casseurs et insultants envers les femmes.
    Et on fait mine de s’interroger : que diable peut-on faire pour cette jeunesse qui se tourne vers la violence, peut-être le radicalisme ? En tout cas, un sauvage, rien à voir avec le Maroc qu’on a connu et qui ne veut pas entendre raison…
    De son côté, je ne crois pas qu’ils vivent exactement les choses comme vous les voyez. Il ne se dit pas que sa vie est atroce, il rêve. Il sait que le monde est dur, il l’a appris à ses dépens. Pourtant, il voudrait montrer ce qu’il a à dire, comme tout le monde. C’est plutôt beau, ce qu’il a à dire. L’humour, la politesse du désespoir, chez les jeunes, ça tourne au burlesque qui présente des chikhates hommes barbus à un mariage où hommes et femmes sont droits dans leurs bottes et leur rôle, à peine reliés entre eux par le corps chancelant d’une petite vieille qui leur permet de communiquer la joie de vivre. Oui, parce que clairement, les gens qui tabassent les homos ou bien les trav, ça doit être eux, ces jeunes sans repères ni valeurs, vous vous dites ? Non, eux, ce sont, le temps de 5 minutes, les Conchita Wurst de Sidi Moumen pour mieux montrer en un tableau drôle et subversif comment toutes ces polémiques ne les concernent pas.
    Tout ça pour vous dire qu’ils ont du talent à revendre, bien plus de subtilité que vous ne l’imaginez, ces jeunes-là. Et pas seulement ceux-là : bien d’autres encore qui se démenaient au même moment sur la scène de l’Escalablanca pour tenter de gagner un nouveau public. Ceux qui émergent grâce au tremplin l’Boulvard, aussi. Et tant et tant d’autres qui font de la danse, de la musique, de la peinture et du reste. En même temps, est-ce bien raisonnable d’en avoir jamais douté ? Je veux dire, c’est quand même pas nouveau : Nas el Ghiwane, ils ne venaient pas des beaux quartiers ou je me trompe ? Et Abdellah Taïa, il n’était pas pauvre, élevé entassé quelque part à Salé ? Et si, en fait, la majeure partie des talents marocains – exactement dans la proportion de la majeure partie de la population marocaine en fait, était pauvre, négligée et déconsidérée ? Tout enfant qui ne devient pas ce qu’il peut être, c’est Mozart qu’on assassine, nous dit Saint-Ex. Combien de Mozart assassinons-nous tous les jours, à ne pas vouloir leur donner leur chance ? En repartant à la fin du weekend, ravie et pleine d’espoir, cette question me hantait quand même. Et dès lundi matin, entre une vidéo propagande qui voudrait contraindre le corps des femmes, pas plus enfermées à Sidi Moumen qu’ailleurs, au départ, mais dont je sais que le message se répandra mieux chez ceux que l’on n’arme pas de la pensée analytique nécessaire pour résister à la propagande du pire ; et l’annonce que le festival de Casa n’aura pas lieu « par manque de temps » quand ces gamins-là font pour trois francs six sous des spectacles toutes les semaines, je me mettais en colère. C’est que, voyez-vous, finalement, les gens de talent, chez nous, on les reconnaît quand ils partent ailleurs. Tenez, les Hoba Hoba, maintenant, on les appelle les Clash marocains, il paraît. Ha ! Ça va bien les faire rigoler de le savoir, avant on voulait y voir une movida à la marocaine, mais peu importe : la référence est ailleurs. Et d’ailleurs, on ne les connaît vraiment bien que depuis qu’ils sont prix découverte Orange, il y a quoi ? Deux ans ? Alors que le groupe a quoi ? 15, 16 ans d’existence ? Non, évidemment, les jeunes, ces mêmes tcharmils un peu vieillis, quand même, ils ont mon âge, les connaissaient depuis longtemps, hein. Mais dans les beaux quartiers, il est devenu raisonnable et normal d’aller se déhancher sur Bienvenue à Casa dans un bar interlope combien de temps après la sortie effective de l’album dans lequel cette chanson est née? Oui, probablement après que ce ne soit bien vu en France. Et quand je les vois galérer, franchement pas riches de leur succès, c’est le moins qu’on puisse dire, je les admire de rester cool et de jouer tranquilous pour animer la partie gratuite de festivals sélects où les bobos dans mon genre profitent du passage de Bregovic. D’autres, c’est vrai, qui devaient sans doute aussi avoir des rêves, certains qui avaient en tout cas des licences, qui avaient fait des études et avaient cru en eux avant de se casser les dents se sont faits sauter, emportant avec eux la lumière d’autres gens, en 2003, par exemple, là où ils ne passaient pas, ni sur la scène, ni en dehors, ombres terribles d’une lumière qu’on leur déniait.
    Évidemment, ça va sans dire mais ça va mieux en le disant, on ne cautionne pas, on n’explique pas, on ne justifie rien. Mais ce matin, on s’interroge : dites-moi, y aurait pas un moyen pour que ces jeunes, ces talents-là dont on a besoin, croyez-moi, soient reconnus ? Et ne me dites pas qu’ils ne sont pas assez cultivés, que c’est un problème de langue. Certains m’ont parlé dans un très bon français et puis de toute façon, on le sait tous que ça n’est qu’un prétexte. Ou peut-être pas ? Qui d’entre vous a entendu parler de Rajaa Latifine ? À Sidi Moumen, elle joue à guichets fermés, drôle et inspirée, un sketch après une impro, superbe. Mais parce qu’elle parle en darija, c’est une star de l’autre côté du miroir. On ne fait pas tellement d’animateurs radio international, voyez, nous, on fait des stars tellement locales qu’elles ne traversent pas la ville. Peut-être bien que c’est pour ça qu’on veut la validation de l’étranger pour adouber nos génies : ça garantit peut-être que ce qui sort de la bouteille sera halal, pas trop hors cadre, pas trop incontrôlé, on ne sait jamais… Et on oublie que l’art, l’aspiration à la transcendance et à la lumière, est un besoin fondamental de l’être humain et notre seul réel moyen de communication – mais tellement efficace ! De l’autre côté de la barrière sociale.

  • À quoi sert le débat public?

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 21 avril 2016.

    Publication originale sur Luxe Radio


    Et ce matin, on va reparler de Nuits Debout. Vous avez dû entendre parler de l’accrochage entre Finkielkraut et la Place de la République ? Et, à cette occasion, cette critique, définitive : l’agora n’est plus publique, la Place de la République n’est pas une utopie, mais bien un lieu, avec ses déterminismes sociaux et politiques, résolument à gauche, convergence des luttes si vous voulez, mais définitivement pas une utopie.
    Nuits Debout, ce ne serait donc pas non plus une uchronie, ce non-temps, permettant de réfléchir les choses et notamment la démocratie dans un temps imaginaire, bien que nous soyons le 52 mars d’un mois qui ne fait que s’étendre géographiquement, à beaucoup de provinces de France. Voilà l’essence, en version populiste, alarmiste ou intello, des critiques parfois virulentes, un édito après l’autre, que le mouvement essuie parce qu’il fait de plus en plus peur en France, à force de ne pas faiblir, à force de poser des questions qui dérangent.
    Alors, posons-nous la première question, celle sur laquelle à la marge, tout le monde spécule : Nuits Debout, c’est un Podemos à la française ou bien un Syriza ? Cela peut vous paraître pareil mais c’est très différent. En Espagne, Podemos s’appuie sur les actions cristallisées dans le temps des Indignés, transformé en parti politique de gauche très très gauche. Au départ, on a donc des gens qui décident d’agir contre les expulsions, qui réalisent des happenings drôles ou terribles, artistiques, souvent, contre les banques, comme cette irruption flamenco au nom évocateur : te Quiero no Banka…
    Podemos, c’est donc d’abord l’action, dans la droite ligne de ce que l’on voit aussi à Nuits Debout, cette fameuse convergence des luttes qui enchaîne les choses : la loi-travail, les migrants et le reste, dans une perspective résolument de gauche. Poussée à terme, cette logique aboutirait à la même chose : un parti anti-système de gauche, qui gagnerait probablement une force considérable aux prochaines élections, mais pas nécessairement suffisante pour diriger non plus. Avec ou sans le Front de gauche et ses personnalités qui n’ont pas convaincu jusqu’à présent. Mais ce n’est pas tout ce que l’on trouve à Nuits Debout.
    Oui, on trouve aussi beaucoup, beaucoup de discours, de parole publique, de débats horizontaux renouvelés sans cesse, un jour après l’autre. Comme un rocher de Sysiphe nous explique le politologue Loïc Blondiaux, professeur à l’université Paris I dans les Inrocks. Parce que le discours et le débat, quand on refuse de hiérarchiser les sujets et les gens, parfois tourne en rond et brode sans cesse sur les mêmes thèmes.
    Mais ça n’est pas sans possibles, même au niveau politique. C’est cela que j’appelle la logique Syriza : ils ont, eux aussi, discuté des mois et des mois sur des places publiques. Et quand ils se sont constitués en parti politique, ils ont eu recours le plus souvent possible et à chaque moment de crise à des référendums pour valider qu’ils étaient bien mandatés de manière horizontale pour implémenter leur politique. Alors bien sûr, ils n’ont pas réussi. Cependant, d’une crise à l’autre, d’un sursaut refondateur de la démocratie en Europe à l’autre, les risques sont de plus en plus importants… Et la possibilité de changement réel, en utopie aussi. Alors que Nuits Debout deviennent ou non un parti politique, que son avenir soit ou non politique ou seulement social, idéologique, philosophique, la vraie question est la suivante : quel est le sens, l’utilité ontologique du débat public ?
    Personnellement, Credo in unum Bisounours. Je ne pourrais pas débattre tous les matins avec mes amis et chers complices si je ne pensais pas que penser le monde, le débattre, le mettre en mots et le réinventer par-là même avait un sens. Je ne pourrais pas tenter de faire une université populaire si je ne croyais pas que parler pouvait exorciser les démons de la hogra, du désespoir et du nihilisme. Au Commencement était la Parole et la Parole était avec Dieu. Nommer, c’est créer. Alors je ne sais pas ce qu’il adviendra de Nuits Debout. Je sais le risque réel que ce mouvement fait peser sur mon pays, car les utopies, quand on hue un provocateur comme quand on s’exalte au sentiment d’agir, c’est dangereux, oui. Mais la liberté, ce n’est pas la sécurité, alors… Alors discuter, oui. Réenchanter un nouveau monde, un Dvorak improvisé à 300 après l’autre.

  • Secret des affaires : l’Europe met-elle les lanceurs d’alerte au pas?

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 19 avril 2016.

    Publication originale sur Luxe Radio


    Et ce matin, on va parler d’une directive européenne pas du tout Bisounours qui vient d’être adoptée, jeudi dernier, par une très large majorité de quelques 503 voix contre 131 et 18 abstentions. Vous savez, cette directive qui a provoqué pourtant deux années pleines de contestations, 50 ONG mobilisées pour l’empêcher, une pétition signée par 530 000 citoyens, des syndicats de magistrats, journalistes et salariés divers vent debout contre elle ? Non, pas TAFTA, ça, c’est un traité et la mobilisation, pour encore plus importante qu’elle soit, ne servira à rien non plus, il finira par être signé. Non, il s’agit de la directive pour protéger le secret des affaires. L’idée officielle du texte : protéger mieux les entreprises contre l’espionnage industriel et commercial. La résultante probable : des outils formidables pour faire taire les lanceurs d’alerte qui révéleraient les affaires. C’est que la définition du secret des affaires est vague : « savoir-faire ou informations » ayant « une valeur commerciale, effective ou potentielle. Ces savoir-faire ou informations devraient être considérés comme ayant une valeur commerciale, par exemple lorsque leur obtention, utilisation ou divulgation illicite est susceptible de porter atteinte aux intérêts de la personne qui en a le contrôle de façon licite en ce qu’elle nuit au potentiel scientifique et technique de cette personne, à ses intérêts économiques ou financiers, à ses positions stratégiques ou à sa capacité concurrentielle ». Bref, un peu tout, quoi.
    Comme souvent dans cette affaire, l’exemple vient des États-Unis. En effet, la majeure partie des pays américains ne disposaient pas de législation spécifique pour protéger le secret des affaires dans cette acceptation floue. Eh oui, on régule la chose plutôt par des biais précis, comme la concurrence déloyale, la propriété intellectuelle, le vol de document, la clause de non-concurrence quand un employé part en emportant des documents, etc. Mais aux Etats-Unis, déjà sous l’ère Clinton, en 1996, on a mis en place une législation permettant de régler la question de manière très efficace, c’est le Cohen Act, lui-même inspiré des dispositions de l’article 39.2 du Traité relatif aux Aspects des Droits de Propriété Intellectuelle liés au Commerce (ou » Traité ADPIC « ) annexé à la Convention de Marrakech instituant l’OMC. Les deux définissent les secrets d’affaires comme étant des renseignements secrets, commercialement valorisables, et protégés par des mesures appropriées. En gros, des brevets, quoi. Mais des brevets à l’américaine, qu’en prime on n’aurait même plus besoin de déposer mais serait de base accordés aux entreprises. Vous imaginez bien qu’une telle directive, ce ne sont pas les collectifs de journalistes qui l’ont demandé, eh non. C’est un petit groupe de multinationales, américaines (Intel, General Electric, etc.) et européennes (Michelin, Alstom, etc.) qui fait du lobbying sur la question depuis 2010. Le grand public a connaissance de cette bataille depuis 2014, au moment de son adoption par le Conseil des Ministres, c’est à dire par les états membres de l’Union Européenne, et moi je vous en parle depuis que j’en ai eu connaissance, parce que ça pose de gros, mais alors de gros problèmes.
    Alors certes, depuis les débuts de la mobilisation contre le texte, il a évolué et il n’est, dit-on, plus opposable aux journalistes directement. Ils devraient donc continuer à pouvoir faire leur travail parfois d’utilité publique, sauf que. D’une part, je ne vois nul part dans le texte le fait que le texte ne soit pas opposable aux journalistes, ensuite je ne vois rien qui permette de protéger les sources des journalistes. Or justement, on ne parle carrément pas des lanceurs d’alerte. Or nombre d’affaires ont été révélé suite à des accès illégaux aux documents, à des lanceurs d’alerte nécessaires. Pensons à l’ancien informaticien de HSBC Hervé Falciani, dont la liste volée de clients de la banque suisse a permis l’éclosion de l’affaire Swissleaks. Ou bien au Français Antoine Deltour, soupçonné par la justice d’avoir volé des documents au cabinet PricewaterhouseCoopers (PWC) pour faire éclater le scandale LuxLeaks. On peut également citer l’affaire des pesticides de Monsanto ou bien encore les différents scandales médicaux, du vaccin Gardasil au Mediator en passant par les prothèses mammaires en silicone industriel. Or pour les lanceurs d’alerte, la directive n’est pas claire. L’article 5 de la directive dit seulement que ceux qui violent le secret des affaires ne pourront pas être poursuivis s’ils ont « agi pour protéger l’intérêt public général » en révélant une « faute, une malversation ou une activité illégale ». Et là mes amis, le diable est toujours dans les détails : cela signifie qu’il va falloir que les lanceurs d’alerte fassent la preuve qu’ils voulaient protéger l’intérêt général et qu’il y avait faute, malversation ou une activité illégale, charge au juge de statuer si les raisons sont suffisantes. Mais les lanceurs d’alerte ne sont pas procureurs et puis quid des scandales moraux, type Panama Papers, justement ? Pour Transparency International, « l’alerte éthique peut pourtant porter sur des violations des droits de l’homme, des risques pour la santé ou l’environnement » sans pour autant que cela soit exactement une faute, une malversation ou une activité illégale. Et de poursuivre : « il faudra attendre que la jurisprudence se stabilise pour savoir ce qu’il en est vraiment, ce qui risque de prendre du temps et, en attendant, de permettre aux entreprises d’imposer le silence sur leurs activités ».
    Alors vous me demanderez, pourquoi est-ce que cette question du secret des affaires en Europe nous importe autant ? C’est que, à peine acté aux Etats-Unis, le Cohen Act devenait la norme de l’Alena, idem dans le Pacifique. Alors nous… n’en parlons pas, de toute façon, nous sommes déjà en plein dans un processus de normalisation des législations en fonction du droit européen et puis, c’est pas comme si on n’avait pas déjà du mal à faire une loi sur le droit d’accès à l’information, conforme à la constitution. Bref, le journalisme d’investigation, profession déjà moribonde est désormais bel et bien mort, vive le… Quoi, déjà ? Ah oui, le ton journalistique