• Argent trop cher (Malgre tout)

    Archive du Podcast du Bout du Monde — épisode 16, publié le 2 septembre 2019.


    Vendredi dernier, je vous disais comment l’argent n’a strictement aucune valeur. Pourtant il permet encore d’écraser ceux qui n’en ont pas. Il n’y a qu’à voir le rapport que nous entretenons avec ceux que nous dominons par l’argent. Nos employés, nos domestiques, nos inférieurs sur l’échelle sociale, lorsque nous faisons affaire avec eux. Oh ! Comme nous savons faire pression sur leur misère pour obtenir d’eux notre fortune, en nous sentant malins ! Oh ! Comme nous sommes fiers de nous lorsque nous faisons l’aumône d’une fraction de cet argent, qui nous vient si facilement, grâce à notre éducation et notre sens des affaires, n’est-ce pas ? Un talent qui s’appelle humilliation subies et pourtant infligées sans un regard, la plupart du temps. Et le rapport même à l’aumône est très souvent à questionner, car il semble nous donner un droit de regard sur la vie d’autrui sans prendre pour autant la responsabilité d’un rapport personnel. – Ah non, moi je veux bien donner de la nourriture, mais pas de l’argent, parce qu’on ne sait pas ce qu’il va en faire, prendre de la drogue, peut-être… Ce qui est fondamentalement malhonnête intellectuellement, ou outrancièrement paternaliste, pour quelqu’un à qui on donne l’équivalent de 10 dirhams, 1 euro, peut-être.

    Oui, l’argent, l’instrument qui devait réguler par la neutralité d’un médium arbitraire les échanges est en réalité un outil de domination. Et les rapports qui devaient présider aux paiements des salaires, des prestations, des produits même, par la loi du marché, de l’offre et de la demande, sont devenus le théâtre des pires réifications. Je dis devenus, non pas que cela n’a pas toujours été le cas, mais disons que cela a pris une proportion tout à fait terrifiante depuis que le marché de l’homme employable est mondialisé, en même temps que la direction effective des décisions stratégiques des grands groupes s’est transférée dans les mains d’actionnaires ne connaissant pas personnellement les employés. Le rapport humain est la clé de toute possibilité de comprendre le monde, et à prendre le moyen pour la fin, nous l’avons oublié. Le résultat en est terrible, parce qu’insensible, froid, absolument pas conscient de sa responsabilité dans la misère et l’angoisse d’une grande partie de l’humanité.

    Au demeurant, tout est de plus en plus dématérialisé du fait de notre mode de production, même notre rapport aux objets concrets. Qui sait encore vraiment que le steack qu’il mange a été un bœuf pas plus tard qu’il y a quelques jours, que le t-shirt acheté à la braderie a connu trois continents et autant de sous-traitants pour arriver à 2 euros sur l’étalage, que la poire jetée sans y penser parce qu’un peu gâtée a mis du temps et des efforts à pousser ? Et quel est le rapport délirant entre cela et la rémunération juste d’un travail, d’un animal sacrifié à l’autel de notre survie, de la saveur de plusieurs années rassemblées en un fruit ? Il est plus naturel à l’esprit humain de lier valeur et richesse lorsqu’il prend conscience de l’énergie que représente le fait d’offrir ce bien ou ce service à la consommation. Plus facile de payer un artisan qu’une pièce de production de masse, plus simple de bien rémunérer un repas au restaurant qu’un logiciel, etc., parce que le rapport humain redevient central. Le fractionnement de la production fini par devenir fractionnement de la valeur et dévalorisation de toutes les chaînes de production, donc du travail de tous les humains concernés, donc instrument de domination, puis carrément d’oppression, au fur et à mesure que le tassement prévisible de la valeur ajoutée oblige à rogner sur les coûts structurels, donc sur les charges salariales, mais aussi parfois, sur les mesures de sécurité sanitaires des employés comme des clients.

    Bref ! On a un problème : l’argent ne vaut rien du tout, et en même temps, il justifie tout. Que les autres crèvent à nos portes parce qu’on n’en a jamais assez, que la nature soit détruite parce qu’après nous le déluge, que les lois soient liberticides parce qu’il faut protéger les affaires et leurs secrets fort peu avouables, que l’on puisse acheter ou vendre le travail, le corps ou l’esprit d’autrui sans y penser en négociant le bout de gras pour en avoir pour son pognon, que l’on se roule dessus joyeusement en famille, de procès, en curatelle, en héritage pour trois petites cuillères, deux torchons et une haine féroce intergénérationnelle. Que l’on se vautre dans le pire, en fait, mais tout en veulerie, sans rien assumer de nos méchancetés ordinaires et à dire vrai millénaires, mais systématisées et rendues implacables par la force de l’efficacité moderne.

    Pourtant, je ne vois pas de moyen plus juste qu’un medium neutre pour échanger biens et services de manière convenable. Et les projets de plus en plus nombreux basés sur le troc restent limitatifs. Combien de chroniques pour ce kilo de carottes ?, serait une question malaisée à poser à mon maraicher par exemple, et je ne suis pas sûre que ni lui, ni moi n’y trouvions notre compte. Faudrait-il alors considérer le travail intellectuel comme étant improductif ? Le travail à distance impossible ? Ce serait aberrant, évidemment. Il est donc bien nécessaire de disposer d’un medium d’échange neutre et l’argent, comme les koris ou n’importe quelle autre convention collective peut remplir cet office. Sauf qu’il convient alors de se poser la question de ce qui rendrait l’argent neutre et crédible en tant que convention collective. Et là, ce n’est pas évident, tant il y a d’éléments à considérer.

    La majeure partie de l’histoire de l’humanité, l’argent a été une chose très concrète et en ce sens, relativement neutre. Vous aviez une pièce d’or ou vous n’en aviez pas et elle valait ce qu’elle était, c’est-à-dire une richesse rare, au poids. Cela ou des coquillages, encore une fois, c’est pareil, c’est concret. La lettre de change avait beau avoir une contrepartie, déjà, elle dématérialisait pas mal la donne et très vite, le système bancaire a permis une création monétaire décorellée de la richesse d’une part, puisque les banques prêtent plus qu’elles ne possèdent en propre, décorellée du pouvoir d’autre part, qui jusque-là garantissait, par le droit de battre monnaie, la légitimité de la convention collective qui liait prix et argent. Nous en sommes à un stade supérieur, où nous misons presque tout dans l’argent dématérialisé. Dans les pays les plus développés, l’argent liquide disparaît presque totalement, au même titre d’ailleurs que dans les pays les moins développés, où les systèmes de micro-paiements par téléphone sont acceptés même par les mendiants. Et c’est finalement dans les société intermédiaires que l’on retrouve les moyens de paiement physiques les plus traditionnels, du liquide au chèque. Mais même là, après être passé du contrôle de l’état à celui des banques, des entreprises tout à fait étrangères à toute régulation préalable deviennent désormais distributrices d’argent, comme les petits commerces qui font office d’agence bancaire postale ou bien fournissent du liquide contre paiements carte bleue, ou encore les distributeurs installés dans les campagnes directement par les sociétés de transport d’argent.

    D’énormes investissements sont consentis dans le domaine des crypto-monnaies, par des états mais surtout par des entreprises multinationales, comme Facebook qui jouent justement sur la perception de neutralité par le grand nombre d’abord, (ce sont des algorythmes partagés) et ensuite par l’indépendance d’une structure autoritaire étatique pour déterminer sa valeur. Ce serait donc la neutralité parfaite, le marché à l’état pur, la convention la plus collective possible et imaginable.

    Mais c’est l’abstraction la plus totale et aucun moyen d’assurer une régulation digne des rapports humains. Parce que les états ne jouent pas avec leur monnaie simplement pour gagner côté conccurence sur le marché d’import/export, c’est avant tout un outil de régulation d’économie interne et de justice sociale. Le taux d’inflation, le taux de change, le taux directeur, le fait de changer de monnaie éventuellement ou des choses aussi simples que les salaires minimums et les taux d’imposition ont tous un impact lié au coût de la vie et à la redistribution des richesses. Or la neutralité éthique que nous recherchons pour un médium servant à échanger librement les produits de l’inventivité et du travail humain ne s’accommode pas de l’objectivité d’un algorythme régulé par un marché spéculatif mondialisé. Neutralité n’est pas objectivité lorsqu’on parle de sujets et de négociation avec le réel. Et il faut bien un arbitre légitime pour l’assurer.

    La question que je me pose, finalement, est la suivante : si l’on admet que le système financier actuel est instable et dépassé à très courte échéance, comment refonder la crédibilité de la convention collective qu’est l’argent, tout en assurant sa neutralité éthique, c’est-à-dire une politique au sens premier du terme, vie de la cité, régulant les excès et limitant les oppressions générés par l’avidité ? Doit-on envisager de revenir à l’idée d’un argent physique ou local, au détriment de certains réels bienfaits de la mondialisation, ne serait-ce que l’ouverture d’esprit ? Rendu plus concret, l’argent redevient plus contrôlable et son adéquation valeur / richesse plus ajustable. Ou doit-on envisager des régulations mondialisées, et alors, sur quelles bases ? L’idée d’argent totalement dématérialisé est-elle jouable, quand le réseau qui sous-tend Internet est essentiellement américain ? Et quel contrôle donnons-nous là sur notre destin en cas d’effondrement soudain, comme il est possible qu’il advienne ?

    Dans l’intervalle avant que ce débat ne soit de nouveau urgemment reposé sur la table, reste que notre attitude générale, nos réflexes de thésaurisation, d’économie, d’optimisation vis-à-vis de l’argent ne sont plus adaptés à l’époque et nous appauvrissent individuellement et collectivement, tout en nous empêchant de refonder ce que l’argent devrait être : un symbole représentant de l’énergie consentie pour produire quelque chose à destination du monde. Et peut-être pouvons-nous déjà regarder, chacun, ce que nous y mettons d’autre, d’émotivité, de traumas et de fantasme, pour éclaircir l’air, un peu. Comment il joue sur nos amours, nos amitiés, notre sentiment de valeur personnel. Nous demander, enfin, la part de jouissance amenée par l’argent à laquelle nous ne voulons pas renoncer, et ce qu’elle coûte vraiment.

  • Argent pas cher

    Archive du Podcast du Bout du Monde — épisode 15, publié le 30 août 2019.


    Bon ! On est à la fin du mois ! Je suppose que la plupart d’entre vous qui m’écoutez, a au moins la chance d’être certes, un peu à court, mais pas en train de crever la dalle. Ben oui, faisant partie d’une élite intellectuelle et économique rien que du fait de la maîtrise – native ou acquise du français, langue encore un peu portée par l’impérialisme, vous possédez d’office bien des avantages qui font rêver parfois jusqu’au voisin. Mais même ainsi, dans l’immense majorité du monde développé désormais, on tire la langue à la fin du mois tant que le salaire n’est pas tombé. Et, de la même manière que les états, une immense proportion de ce que l’on appelle la classe moyenne est surendettée et court après les traites.

    Pourtant – et cela m’apparaît encore plus clairement au Costa Rica, pays libéral par excellence, l’argent n’a strictement aucune valeur. Non, mais je suis sérieuse, hein, walou ! Prenez n’importe quel produit de consommation courante, qu’il s’agisse de vêtement, voiture, bijoux, nourriture, etc. You name it ! D’un pays à l’autre, il n’a pas la même valeur, déjà. Et ensuite, au cours d’une année normale, son prix va être amené à changer, parfois du jour au lendemain, pour des raisons aussi arbitraires que les soldes, par exemple, une saison festive – comme Noël ou Ramadan, une tension diplomatique ou même un simple changement dans le taux de change. Ici, j’ai même vu des magasins high-tech qui, important des Etats-Unis, faisaient des pubs d’enfer sur la baisse des prix générée par la chute du dollar, par exemple. De plus, dès que vous achetez un objet, immédiatement, et même si vous ne l’utilisez pas, il pert un quantième considérable de sa valeur, jusqu’à parfois ne plus rien valoir. Et puis, c’est quoi ce système qui nous fait parfois obtenir moins cher – et malgré tout négocier ! un produit de première nécessité dans le même temps que, sans y penser, nous laissons plus en pourboire ou sur un coup de tête ? Et ça, c’est sans compter les différences de prix parfois ahurissantes sur un même produit, exactement, vendu dans un magasin chic ou dans un quartier populaire, le même jour, dans la même ville. Ici, d’ailleurs, ce qui vaut pour les marchandises vaut tout autant pour les services, je veux dire encore plus que partout ailleurs, où c’est toujours un peu vrai. Et vous pouvez trouvez des dentistes qui vous font un détartrage à 350 dollars ou à 20, sans qu’il soit possible d’en déduire a priori la qualité des soins dispensés.

    Vous me direz que tout cela prouve la non-valeur des choses, pas de l’argent, qui, quoi qu’il en soit, est toujours nécessaire à l’achat de denrées et services. Et pourtant, non. Les services nous rendent toujours le même service, qu’ils soient en promo ou full price. Et bien entendu, il en va de même pour les produits. De telle sorte que consommer devient un jeu de roulette : rouge, tu perds, noir, tu gagnes. Entre la promo sur le pack de lessive inratable – une bonne économie, vraiment ! Et ces p’tites fraises hors saison qui te faisaient de l’oeil, la société de marché est un gigantesque casino, où l’on fait assez facilement crédit pour mieux te racler le fond du porte-feuille. Eh oui, ce n’est pas parce que l’argent n’a pas de valeur que nous ne le payons pas. Nous produisons des services et des biens, qui nous sont rémunérés en jetons de casino. Et de nos efforts quotidiens ne restent qu’une chance au grattage, deux au tirage et zéro à l’économat.

    Ceci dit, rassurez-vous ou inquiétez-vous, c’est selon, mais il en va exactement de même pour absolument tout le monde, des particuliers aux entreprises, jusqu’aux états ! Et vous vous souvenez comment je vous disais que les Etats-Unis étaient fauchés comme les blés, et que ce qui le démontrait était l’inversion de la courbe des taux d’intérêts à 2 et 10 ans ? Ben vous savez quoi ? Les ptits copains les autres pays, c’est tout pareil ! Et la liste de ceux qui pratiquent des taux d’intérêts carrément négatifs sur leurs obligations d’état – c’est-à-dire qu’à terme, ils promettent de rendre moins d’argent qu’on ne leur en a prêté, s’allonge de jour en jour.

    Alors, deux phénomènes se croisent là. Vous savez que les obligations d’état, comme n’importe quel emprunt, sont libellées en termes d’échéance, c’est-à-dire le moment où le remboursement est dû. Plus un état propose un taux bas sur une échéance longue, plus il joue sur la confiance qu’il inspire, car il se positionne en valeur refuge. Mais à rebours, plus ses taux d’intérêts sont bas sur les échéances courtes, moins il inspire confiance en sa capacité à générer l’argent du remboursement, en plus des intérêts. Donc en gros, si un état est solide, ses obligations à court terme sont rentables et ce, de manière encore plus flamboyante lorsqu’il s’agit de financer un investissement dont on sait que les retombées économiques seront immédiates. Un cas à ne pas confondre avec les taux usuraires pratiqués avec les états économiquement déjà faillis, parce que là, pour le coup, on sait qu’il ne remboursera pas et on veut se payer sur la bête en rachetant ses infrastructures en échange de l’intérêt sur la dette initiale, finalement un bon investissement.

    Cette liste, maintenant, regroupe les états développés – hormis les Etats-Unis, donc, qui, à l’heure actuelle, pratiquent des taux d’intérêts négatifs sur leurs obligations, du plus solide aux plus fragiles, selon le seuil d’échéance où se produit l’inversion :

    – à 50 ans : la Suisse. Toujours un coffre-fort, elle profite surtout du fait que placer son argent en Suisse, même quand on en perd un peu, c’est être sûr de le retrouver à la fin.

    – à 20 ans : l’Allemagne, le Danemark. Là, le cas est différent. L’Allemagne est en récession indutrielle, les deux sociétés sont vieillissantes… C’est un mélange. Au demeurant, le Danemark n’a malgré tout pas beaucoup d’inquiétudes économiques structurelles, et sa situation va encore s’améliorer, hormis côté démographie. Mais ce n’est pas tant un problème économique que social et sociétal. Eh oui, quand le reste du monde crève la dalle, il suffit d’importer des gens.

    – à 15 ans : les Pays-Bas

    – à 10 ans : le Japon, l’Autriche, la Finlande, la Suède, la France, la Belgique et la Slovaquie. Là, on tombe vraiment dans les économies incapables structurellement de générer de la croissance.

    – à 9 ans : l’Irlande

    – à 8 ans : la Slovénie

    – à 7 ans : l’Espagne

    – à 6 ans : le Portugal

    – à 5 ans : Malte

    – à 2 ans : l’Italie

    – à 1 an : la Bulgarie.

    Alors, tout cela est la conséquence logique, mécanique, même de la politique de quantitative easing de cette dernière décennie. Comment voulez-vous ? Les banques centrales, en baissant les taux d’intérêts drastiquement jusqu’aux négatifs, ont produit beaucoup d’argent out of thin air, dont la valeur est donc volatile. L’idée était de stimuler la consommation et donc en retour l’inflation, et c’est partiellement ce que cela a fait, au sens où miraculeusement – mais parfois admettons-le surtout frauduleusement, nous avons réussi à malgré tout rester en croissance un peu partout, même très faible et à de rares épisodes près, extrêmement commentés, en Grèce, au Portugal, etc.

    Mais dans le même temps, là encore, c’est mécanique, si on vous donne de l’argent à dépenser maintenant mais à payer plus tard moins cher ou tout du moins presque pas plus – et dans la mesure où l’inflation est un processus sain de l’économie, prévisible hors période de crise (autrement dit, le coût de la vie augmente tous les ans), non seulement vous gagnez en trésorerie et en fond de roulement, mais en prime, ce que vous achetez à crédit coûte moins cher que ce que vous payez cash. De telle sorte que vous achetez beaucoup à crédit, ce qui produit de l’argent magique, qui n’existait pas l’instant d’avant, car le système bancaire est fait de telle sorte qu’il peut prêter de l’argent qu’il n’a pas, à hauteur de 10 fois ce qu’il a et même parfois beaucoup plus. L’idée étant que, comme tout le monde ne va pas retirer toutes ses liquidités au même moment (ce qui se produit parfois, quand on n’a plus confiance dans les banques et vous êtes quelques-uns à vous souvenir douloureusement de 2008), la banque n’a pas besoin d’avoir en permanence cet argent à disposition, seulement la certitude de le revoir à temps pour couvrir les dépenses et les décaissements clients.

    Mais qui dit beaucoup d’argent qui circule et des produits qui valent moins chers à terme qu’immédiatement dit des produits qui se dévalorisent, tout simplement. Et, au quotidien, on les paye de moins en moins chers, on n’accepte presque plus de les payer leur valeur faciale et ceux qui vendent et veulent voir leur pognon de suite consentent des ristournes importantes à ceux qui payent cash ou acceptent de se lier à des organismes de crédit qui prennent la décote en même temps qu’ils achètent le client. Et ainsi, toute la chaîne de production est affectée, qui rogne ses marges au fur et à mesure que l’argent perd en valeur et pourtant se multiplie, de telle sorte que tout le monde vit à crédit car avoir trop d’argent de côté n’est même plus une bonne chose. On en serait presque en déflation dis donc ! Mais je m’oublie, le nouveau wording, c’est inflation négative, comme on dit croissance négative et non plus récession.

    Il faut donc placer cet argent dans ce qui est potentiellement encore sûr ou alors très rapide et ce, de manière volatile. La bourse et les investissements spéculatifs absorbent donc une part importante de ce surplus et en retour donnent une valeur arbitraire aux innovations. Le reste part dans des valeurs refuges. L’immobilier, bien sûr, qui ne connaît pas encore la crise et atteint des tarifs proprement délirants que les gens acceptent de payer en se disant qu’il en restera bien quelque chose – et puis sinon, tant pis, ils auront vécu pas pire qu’en payant un loyer. Les obligations d’état, aussi, même à intérêts négatifs, car l’argent sera toujours là à terme et c’est plus qu’on peut en dire des banques. Et puis enfin l’or, qui immobilise l’argent injecté dans l’économie presque sans lui en faire profiter. De telle sorte que nous vivons une situation de déflation alors que l’inflation devrait être gallopante (or elle ne l’est qu’au niveau financier, pas réel!) – et bien sûr, elle va le redevenir, fissa et très, mais alors très fort, quand la bascule se fera. Et elle se fera, parce que la finance n’est qu’un tas de bulles enchaînées les unes aux autres, et que, comme je vous le disais tout à l’heure, valeur et richesse, biens et argent, ne sont plus corellés que par le hasard de l’instant et de circonstances fortuites difficiles à générer.

    Parfois – la plupart du temps, même, détruire de la richesse produit de la valeur – comme quand un accident casse votre voiture : vous perdez un bien, une richesse, mais vous gagnez de la valeur, l’argent de l’assurance. Ainsi, un échange fiduciaire est généré, qui fait tourner l’économie et donc produit encore plus de valeur par ricochet, tout cela à partir de la destruction de richesse initiale. C’est ce qui explique l’obsolescence programmée, au demeurant : détruire pour obliger à racheter, c’est-à-dire à produire de la valeur – de la croissance, si vous préférez.

    Donc vous comprenez le problème : plus on détruit, plus on génère de la croissance, laquelle s’alimente de vent et produit des instabilités quotidiennes de la valeur, tandis que la richesse effective des états, des entreprises comme des particuliers s’amenuise, au fur et à mesure qu’on vend les bijoux de famille pour payer les intérêts ou cours derrière la productivité pour compenser la non-valeur de l’argent donné en contre-partie de nos biens, notre inventivité, notre travail et in fine, de notre existence – ce qui achève le processus de réification individuelle et collective. L’erreur est de penser que c’est un cycle, ascendant et descendant : nous avons dépassé ce stade. Désormais, ce qu’il faut bien considérer comme l’écosystème du marché est profondément malade et toute action quelle qu’elle soit, relance ou austérité, accords de libre-échange ou protectionisme, a des conséquences en inte-rétroaction telles qu’elles ne peuvent que précipiter l’effondrement systémique. Plus personne n’en doute, d’ailleurs, mais la question est, à quelle échéance ? Tout de suite ? C’est peu probable, à moins d’emballement de la guerre commerciale Etats-Unis – Chine. Un an, deux ans ? Ça ne sera pas plus, avant qu’il ne faille des brouettes pour acheter le pain.

  • Un monde a la mer

    Archive du Podcast du Bout du Monde — épisode 14, publié le 29 août 2019.


    Ce qu’il y a de marrant, avec la géopolitique, c’est qu’on comprend enfin pourquoi on s’est fadé la géographie toute sa scolarité et surtout, ce qu’on nous a imprimé comme idée sur le monde à travers elle. Oui, géo-politique, il y avait bien un indice, que la plupart des analystes du dimanche oublient, obnubilés par la carte plutôt que par le territoire et qui peut-être ne voient pas comment la bascule des pouvoirs qui se joue est inévitable, inscrite déjà dans la possibilité des routes commerciales.

    D’abord, le centre économique du monde a shifté, du fait de l’arrivée de la Chine et de l’Inde au rang des puissances commerciales : ce sont à la fois de gros producteurs et d’énormes consommateurs de ressources, qu’il faut bien transporter. Or le transport maritime est finalement et de loin le moins coûteux et le plus pratique, qu’il s’agisse d’exporter des produits manufacturés ou d’importer des matières premières (ce qui est le jeu de toutes les puissances économiques, piller les ressources ailleurs en les achetant à bas prix pour ensuite inonder tous les marchés, y compris les plus pauvres de marchandises manufacturées, sur lesquelles la plus-value est meilleure).

    Et, de la même manière que la domination sur l’Atlantique avait permis l’émergeance de puissances majeures, comme la Grande-Bretagne, sous-région barbare du temps de la Mare Nostrum, c’est désormais le Pacifique qui concentre le plus d’activités commerciales. Et oui, bien entendu, cela aura les mêmes répercussions, et ça les a déjà ! Ainsi, la Chine à elle seule génère 1/3 du commerce maritime global et les sept principaux ports mondiaux sont asiatiques, ou directement reliés à l’Asie par des routes régulières : Rotterdam, Dubaï, Singapour, Shenzhen, Shanghai, Hong Kong et enfin Busou.

    Mais si le transport maritime n’est pas cher, il est en revanche plein d’aléas. Certes, la mer recouvre 72 % de notre planète et l’on peut naviguer d’un coin à l’autre, si je puis dire, mais certains passages reliant un océan à un autre sont étroits, appartiennent aux eaux territoriales des pays riverains et donc font l’objet de conflits majeurs. Détroits, caps et autres défilés concentrent tout le commerce mondial et bien entendu, cela signifie qu’une grande part des conflits actuels et à venir leur sont reliés. Ainsi, le détroit d’Ormuz, qui est actuellement au coeur du début de guerre avec l’Iran, (navires coulés et tout koulchi), représente l’unique voie de sortie maritime du pétrole saoudien et iranien, ce pourquoi il est considéré par l’Agence internationale de l’Énergie (AIE), comme le plus important passage stratégique du monde pour l’approvisionnement énergétique.

    Mais d’autres détroits ont provoqué et sont parfois toujours le théâtre de guerres, comme Gibraltar, Magellan, le canal de Suez ou du Panama ; Malacca, dont on disait déjà à la Renaissance que quiconque le contrôlait tenait Venise dans sa main, puisque c’est la Route Maritime de la Soie, aujourd’hui surtout stratégique pour le passage des hydrocarbures à destination de la Chine et du Japon, lequel reçoit 80 % de ses importations via ce passage, vous imaginez ? Ah, et aussi bien sûr par le détroit de Lombok, mais celui-là est plus facilement contrôlable par des flottes régionales, pour des puissances dépourvues de capacité de projection maritime globale comme la Chine et le Japon. Ceci dit, ça explique les délires de contrôle en mer de Chine ou dans l’océan indien et la multiplication des sous-marins achetés par tout le monde dans le coin, comme s’il s’agissait d’un accessoire de mode, quand on sait que c’est une arme uniquement offensive.

    Bref, si le conflit iranien devait réellement advenir et bloquer Ormuz, combien de temps les puissances pourraient-elles tenir sans pétrole ? A moins qu’il n’y ait d’autres voies qui s’ouvrent ! Et, sans vouloir contrarier John Snow, l’hiver ne vient pas, mais le temps des pays du Nord, si ! Depuis 2008, deux routes commerciales et stratégiques nouvelles sont désormais praticables en été, la route du Nord, qui passe par les eaux territoriales de la Russie et la route du Nord-Est, que le Canada revendique, mais qui est contesté par tout un tas de joueurs, dont le Danemark, les Etats-Unis, la Chine, la Norvège et bien d’autres, dont la France, sisi. Cherchez pas, la France est une grande puissance maritime, l’une des plus grandes du monde, supérieure à la britannique et seulement dépassée par les Etats-Unis. D’ailleurs, nous avons encore des colonies stratégiques qu’on ne lâchera jamais si on peut faire autrement. La France, pays amazonien, oh que oui ! Et plutôt deux fois qu’une, même, si elle peut ! Mais passons, c’était une disgression.

    Jusqu’à peu, comme je vous l’avais expliqué, seule la Russie a réellement investi une part majeure de son budget dans le développement de l’Arctique. Mais depuis l’an dernier, la voie du Nord – même si pas encore celle du Nord-Est, est ouverte presque toute l’année. Ce qui signifie que la liaison Pacifique-Atlantique est non seulement plus rapide, moins coûteuse, mais surtout, indépendante du canal de Suez, dont on estime qu’il va perdre de l’ordre de 50 % de son trafic, payant et limité en plus en tonnage. Idem pour le canal du Panama, qui verra vraisemblablement son importance baisser d’au moins 25 %, alors qu’il est en pleine tourmente de travaux depuis déjà 12 ans, et c’est pas près de s’arrêter car la montée des eaux due au réchauffement exige la construction d’un troisième lac artificiel pour absorber le surplus. Mais à dire vrai, le canal de Suez aussi a connu, connaît et connaitra encore des investissements majeurs, tout comme les alentours de Gibraltar, parce que l’Afrique reste un marché, à la fois d’importation et d’exportation important pour tout le monde, même l’Asie. D’ailleurs, la Chine a pour ambition très nette de relancer la route de la Soie, sous son contrôle, cette fois. Mais la voie du Nord change quand même considérablement la donne globale.

    Car la Chine, le Japon, l’Asie en général ne dépendrait plus vraiment des hydrocarbures moyen-orientaux, avec les réserves arctiques déjà exploitées par la Russie, notamment le gaz. De telle sorte que les Etats-Unis, qui contrôlent aujourd’hui tous les points de passage principaux : Ormuz, Suez, Panama, Malacca, Lombok, Gibraltar, etc. pourraient bien se retrouver le bec dans l’eau, tandis qu’enfin, les anti-colonialistes primaires vont se réjouir de voir que la projection de Mercator va être bientôt détrônée… Au profit d’une autre vision, celle des nouveaux impérialistes de demain, parce que si on reste dans le système politique tel qu’il se négocie depuis… Ouf ! Toujours, ben le monde va changer de maître mais pas de chaînes. C’est ce que l’on voit d’ailleurs au fur et à mesure que la Chine rachète les dominions que l’Europe avait autrefois conquis. Mais en clair, la Mer Mediterranée n’est plus qu’un passage, certes important, mais plus une destination majeure… Enfin, si, finale pour tant et tant de gens que c’en est surtout un cimetière, et elle n’a plus à être centrale sur la carte, qui s’adaptera aux nouveaux rapports de force.

    De manière fascinante, un monde nouveau de puissances potentielles s’ouvre : le Canada, en premier lieu, géant glacé et presque désert, qui «importe» si je peux m’exprimer ainsi 250 000 nouveaux immigrants chaque année et qui va désormais avoir des terres riches à exploiter et une place centrale sur la nouvelle carte, d’autant qu’il possède d’énormes réserves d’eau douce, or cela aussi, cela signe la future puissance.

    Oui, l’eau, toujours, même si pas la même, enjeu majeur qui justifie tous les conflits de demain. Tenez, je ne serais pas étonnée que l’OPEP ne devienne bientôt l’acronyme des Pays Producteurs d’Eau Potable, c’est dire ! Or les grands gagnants de la route du Nord ou du Nord-Est sont aussi ceux qui disposent des plus grosses réserves d’eau douce, comme la Russie et la Chine. Les Etats-Unis en revanche, qui en possèdent également beaucoup, risquent d’être fortement perturbés par le réchauffement climatique et les transformations de l’Amérique du Sud (notamment l’Amazonie), qui affectent les courants aériens, donc la pluie. Les autres puissances de l’eau douce, l’Inde, le Brésil, la Colombie, le Pérou, sont au confluent des effets du réchauffement et des modifications drastiques de l’environnement par l’industrie et l’agriculture. Ils commencent à ressentir de plus en plus les effets des sècheresses, de même d’ailleurs que le Costa Rica, qui pour n’être pas une puissance, dépend de sa saison des pluies bien trop sèche cette année encore, mais dans le même temps, les routes du Sud aussi vont devenir plus intéressantes et je parie bien que le détroit de Magellan comme le Cap de Bonne Espérance ont de l’avenir stratégique devant eux, aussi malaisés soient-ils tous deux à naviguer pour l’instant.

    Et ce sont bien les deux pôles qui vont compter, Nord et Sud, prioritairement. Par contre, le centre est grillé et ne parvient plus à imposer de passer par lui quand les détours sont si rentables, bien que les nations du centre, ce qu’on appelait avant le nord – l’occident, si vous préférez, soient toujours puissantes. Tenez, depuis Tanger Med, les containers africains ne passent plus par le Havre pour rejoindre le Maroc, une abberation géographique et économique qui aura prédominé longtemps, pourtant. De même, dans les Dom-Tom, tout passe encore par la France, qui se trouve ainsi présente sur tous les continents. Mais l’implantation des chinois, qui construisent des infrastructures à tour de bras partout vient contrarier une machinerie jusqu’à lors bien huilée pour maintenir en état de dépendance économique, sociale et potilique un bon morceau du monde. Et la décadence se ressent, dans l’abandon progressif puis de plus en plus net de la francophonie (qu’est-ce que cela veut dire quand une grande compagnie nationale choisit un slogan en langue étrangère ? France is in the Air, Pfuuu! Et en même temps, «start-up nation», vraiment ?!?). Mais aussi dans le retard de plus en plus net en recherche et développement, en nouvelles technologies, bref, en tout ce qui n’est pas l’armement ou la recherche spatiale. Bien sûr, l’occident ne se laissera pas faire, donc multiplication des conflits. Et cela ne fera que renforcer l’agressivité des Etats-Unis qui pour le coup, non seulement ne sont plus centraux dans les échanges mais n’ont pas d’empire, juste une domination qui s’apparente plus qu’autre chose au comportement d’un bully. Malgré tout, historiquement, l’ancien monde n’a aucune chance de renverser la tendance, seulement de prolonger l’entre-deux gris de la reconfiguration par le chaos. Et à vous parler ainsi, de bon matin, j’ai l’impression de jeter ma bouteille d’humanité dans une mer bien tempétueuse !

  • Retour a soi

    Archive du Podcast du Bout du Monde — épisode 13, publié le 28 août 2019.


    Aujourd’hui, j’ai eu envie de faire une chronique légère – on ne peut pas être tout le temps déprimé, n’est-ce pas ? C’est pas bon d’obséder ainsi ! Alors, distraitement, j’ai commencé à chercher des «bonnes nouvelles», des avancées majeures propres à nous donner de l’espoir, des films qu’il faudrait voir pour se sentir bien, de la musique cool, etc. Très vite, je me suis retrouvée sur une page de recherche Google avec plein de fausses bonnes nouvelles naïves, répétées d’un article au suivant sans une virgule de changé et moi qui me fait un hobby de trouver et relayer les idées et concepts lumineux, j’en suis restée incapable de me souvenir de quoi que ce soit de lu, écouté, entrevu de surprenant ou positif ces derniers temps, alors qu’il y en a plein !

    Et puis j’ai noté une forme de régularité dans ce genre de publications : une vague tous les trois mois, environ, surtout en fin et en début d’années. Et c’est vrai que je me souviens, quand je travaillais pour un média, quel qu’il soit et tout au long de ma carrière, on nous demandait de temps en temps de trouver des trucs positifs et c’était là qu’on «dénichait» le résultat d’une étude sympa, directement diffusée à la rédaction ou bien entrelue chez un confrère de presse écrite. Et hop ! Voilà comment en une semaine, une même «bonne nouvelle» formatée en burger, 1 minute de lecture tout compris fait le tour du monde, presque exactement dans les mêmes termes… Avant de nous laisser de nouveau sur la touche, devant les restes de l’actualité.

    Ouiiiiiiii, je sais, je vous déprime encore ! Mais à dire vrai, ça ne devrait pas, ou du moins pas plus que le fait d’être lucide sur le monde avant d’être lucide sur soi-même ne le fait. Parce que quand on y réfléchit, c’est pas un peu primaire de vouloir équilibrer une mauvaise nouvelle par une qui serait bonne ? Genre, on perd dans cette colonne mais on gagne dans cette autre, comme si l’on pesait des légumes ou faisait un bilan comptable. Mais c’est assez aberrant ! Ce n’est pas parce que j’aurais vu une œuvre d’art qui me bouleverse que la forêt Amazonienne ne brûlera pas. Evidemment, l’inverse est vrai aussi : certes, la forêt brûle, mais j’ai non seulement le droit mais surtout le devoir de m’émerveiller devant la Beauté, fondement du Vrai et du Bon, selon certains, qui n’étaient pas si cons. Enfin, vous comprenez l’idée, quoi. C’est ce moment précis où un pote vous dit «une de perdue, dix de retrouvée» et où vous avez envie de lui foutre votre poing sur la gueule. Version fille, on a envie de griffer, mais les potes nous font toujours le coup et on a toujours une ptite pulsion violente, sisi, soyons honnêtes… Vous savez qu’ils ont théoriquement raison, mais ce n’est pas le moment !

    Et est-ce vraiment le moment de se distraire, alors que nous prenons de plus en plus conscience des enjeux de l’époque que nous vivons ? Et pourtant, je suis d’accord avec vous, on ne peut pas vivre en permanence dans la lourdeur du diagnostic. Mais passer de l’un à l’autre extrême, sans passer par la case réflexive, encore une fois ? Nos propres instincts de survie ne nous tromperaient-ils pas collectivement, savamment aidés en cela par une batterie de dispositifs destinés à influer nos modes de vie et de consommation ? C’est marrant, parce que la maladie mentale du siècle, si je puis dire, celle en tout cas dont personne n’avait entendu parler ou presque avant ces 20 dernières années, c’est la bipolarité, soit le fait d’alterner phases dépressives et épisodes maniaques de suractivité survoltée, c’est-à-dire naviguer entre angoisse et euphorie. Mais sincèrement, les gens, c’est pas nous qui sommes de plus en plus fous, c’est le monde qui l’est et nous modèle à son image ! L’actualité est bipolaire par essence : vous passez sans transition de la catastrophe écologique du siècle aux perles du bac, d’un attentat à un reportage dans une ferme bio qui vend du lait d’alpage produit étrangement dans le Plat-Pays, bref, comment voulez-vous rester sain d’esprit ?

    D’autant qu’être positif, c’est une injonction première de notre société. Vous avez non pas une mais deux manières d’exprimer votre «amour» pour les publications d’autrui sur les réseaux sociaux, vous pouvez liker ou lover, c’est dire ! Le DSM-5 voulait classer en deuil pathologique plus de 15 jours consécutifs de tristesse à la mort d’un proche… Faut droguer, qu’on soit heureux, HEU-REUX, j’vous dis ! D’ailleurs, le cannabis fait son grand retour sur le marché – il est juteux, et ce n’est pas le Maroc qui va contrecarrer le mouvement, lui qui sait si bien la valeur apaisante pour la société qu’un peu de kif peut produire. Et qu’est-ce qu’on vous martèle en permanence ? Qu’il faut kiffer la life et puis aussi savoir se vendre, montrer ses atouts, se mettre en valeur, bref, masquer nos faiblesses, nos désarrois, les dépasser – on appelle cela de la résilience, car nous serions des métaux, tout juste bons à être tapés et à revenir en place… Physiquement, on nous propose 20 000 solutions de ravalement de façade, pas de faiblesse, pas d’imperfection, car là, oui, pour le coup, on juge le moine à l’habit et donc le Bon, le Vrai au Beau plastifié/retouché, même si je ne suis pas sûre qu’on n’ait pas perdus à la transcription moderne.

    Alors oui, je sais, l’idée c’est d’être en mouvement, de dépasser justement cette paralysie provoquée par l’angoisse intimement corellée à ce monde de fous. Et les coachs qui se certifient par milliers nous vendent tous plus ou moins la libération d’un potentiel optimisé et presque illimité en nous si seulement nous «décidons» d’être positifs… Ah ben merde, alors ! J’avais pas conscience qu’on pouvait en décider ! Et vos histoires de reprogrammation neuro-linguistique, vous m’avez bien regardé ? J’ai une gueule de logiciel, moi, pour qu’on me reprogramme ? Et vous, qui vous regardez tous les jours dans le miroir à vous infliger la méthode Coué en torture, vous vous regardez vraiment ? Juste un instant, un tout petit peu, sans projection fantasmée, sans dénigrement délirant, sans trop vous mentir, quand même, juste voir qui vous êtes et qui vous êtes devenus quand vous n’avez personne à impressionner.

    Respirer, juste un instant et se reconcentrer, voilà, sur soi, sa petite musique intérieure. La vie n’est pas faite que de résilience, ça c’est la première étape, se réparer assez pour se relever. Mais les coups que l’on prend, notre connexion angoissée au monde et à l’autre nous affectent, bien sûr ! Et c’est heureux, non ? Qui veut vraiment n’avoir pas changé depuis ses 15 ans, 20 ans, 30 ans, etc. ? Qui n’apprécie pas de ne plus réagir aussi connement que cette fois-là, aussi méchamment que cet autre jour, aussi irresponsablement qu’en telle occasion… Et c’est toujours comme ça ! On voudrait l’expérience sans les traumas, on voudrait pouvoir tourner la page, c’est normal, mais ça ne marche pas, voilà. On doit digérer les traumas pour les dépasser et la personne de l’autre côté du miroir n’est pas la même, mais elle a appris, sur elle et sur le monde et c’est cela qu’être en vie.

    Il n’y a que dans l’actualité que l’on peut zapper mais ce n’est pas plus sain que de vivre un trauma personnel et ne plus vouloir y penser. Et ce n’est pas de distraction mais d’équilibre intérieur dont nous avons besoin. C’est-à-dire justement la capacité à faire face sans perdre le désir, parce que s’il n’y a pas d’équivalence ou de besoin d’équilibrer «bon» et «mauvais» artificiellement, nous avons les ressources intérieures pour jouir malgré tout de l’existence – et d’ailleurs nous le faisons consciemment ou non. Et puis comment faire l’équilibre rationnellement quand on nous annonce l’apocalypse écologique ? Je veux dire, c’est un peu léger, non ? C’est la fin du monde et on va tous souffrir mais regardez comme dans tel bled, ils ont refleuri les rues avec des herbes comestibles, quelle bonne idée ! Pas étonnant que ces derniers temps, soit née une dernière pathologie à laquelle les labos souscrivent entièrement, l’angoisse écologique, tiens donc ! Et je ne vois vraiment pas en quoi ça nous aide à combattre la paralysie.

    Par contre, se recentrer sur soi, respirer un bon coup et acter le monde pour mieux le vivre et agir, à tous les niveaux de notre existence, du plus intime – ces moments de partage avec sa famille et ses proches, au plus global – ces instants magiques ou tragiques où nous nous sentons portés par quelque chose de plus grand, ça, c’est essentiel et ça n’est pas futile et c’est valide et apaisant. Non, il ne s’agit pas de nous distraire, les gens. Pas de penser à des choses positives et avancer. Parce que quand on est au bord du gouffre, faire un grand pas en avant n’est pas la meilleure des idées. C’est se ronger la patte pour se libérer et ça nous laisse en sang. Ce qu’il faudrait, c’est se chercher soi-même et se trouver, d’une manière ou d’une autre, le plus en accord avec soi. Rejeter ce qui nous empoisonne – pas les mauvaises nouvelles, non, les compromissions que nous faisons avec elles, par peur et par conformisme, le plus souvent. Et alors là, peut-être la lumière naîtra, et nous aurons les outils pour faire que tout ce qui est en Bas soit en Haut, donc que notre mieux-être individuel puisse être vécu collectivement, autant que tout ce qui est en Haut est en Bas, et nous affecte individuellement. Virer la morale, le positivisme et la performance pour nous concentrer sur ce qui fonde notre Vrai, notre Bon, notre Beau, sans fards. Et s’y tenir en souplesse pour amortir le monde.

  • G7 Familles

    Archive du Podcast du Bout du Monde — épisode 12, publié le 27 août 2019.


    Je ne sais pas pour vous, mais pour moi, ce G7 fut un extraordinaire révélateur. D’abord, regardez sa composition ! Si, dans les années 70, l’Italie était une puissance et le G7 représentait à lui seul 70 % du PIB mondial, il n’en est plus grand-chose et ces sept nations-là (Etats-Unis, France, Canada, Allemagne, Grande-Bretagne, Italie et Japon), informellement réunies depuis longtemps et décidant du sort d’un grand nombre de gens sans mandat de l’ONU, sans secrétariat permanent, sans compte-rendu automatique et archivé, rien walou, ne représentent plus que 40 % du PIB mondial. Rien que cela, même sans changement climatique, signe une bascule des pouvoirs qu’il faut acter avant qu’elle ne s’acte par la violence, et de manière bien plus formelle que ne le sont ces réunions-là, mais passons.

    Ensuite, concernant la fameuse photo du plafond, où on les voit tous affairés, time to take action, yeah ! Y’a pas un truc qui vous chiffonne, en dehors des multiples détournements qui nous ont bien fait rire, j’entends ? Ils sont 8 à table ! Alors non, Poutine n’est pas le 8ème, justement, Macron a bien essayé, mais il a été forcé de capituler et de jouer la carte de l’unité par la fermeté, ce qui fait que c’est Trump qui aura l’honneur de l’imposer l’an prochain. Mais à dire vrai, il n’y a pas de mystère, ce devait être Donald Tusk, le président du Conseil Européen, ce serait logique, même si je n’ai pas bien regardé. Cette intriguante mais très anecdotique question mise à part, de fait, cette année, les invités furent légion. Les surprises, comme le ministre iranien des Affaires étrangères, Mohammad Javad Zarif, qui ressemblait fort à un coup de théâtre, mais aussi beaucoup de pays africains et de représentants d’organisations africaines, version 2 en 1. Nous avions Adbel Fattah Al-Sissi, président d’Egypte et de l’Union africaine (UA), Paul Kagame pour le Rwanda, Macky Sall pour le Sénégal et également président du Nouveau Partenariat pour le développement de l’Afrique (Nepad), Roch Kaboré du Burkina, également président de la force antiterroriste régionale G5 Sahel et enfin, Cyril Ramaphosa de l’Afrique du Sud. De l’Afrique, on ne voit guère trace dans le communiqué final, mais c’est à noter, parce que ce n’est forcément pas un hasard que ce G7 soit celui auquel on a invité le plus de pays africains, non seulement à venir mais à participer à toutes les réunions préparatoires. En même temps, c’est vrai que la France est en train de perdre son dominion, que les Etats-Unis ont intérêt à contrer la Chine partout et que l’Inde est un joueur africain grandissant… Oui, parce que c’est à noter aussi, l’Inde était également invitée, de même que le Chili et l’Espagne. Pourquoi ces trois-là et pas la Chine, le Brésil, que sais-je encore ? Ils étaient au menu des négociations, pourtant, non ? Et ce n’est pas tout, les fameuses réunions tripartites avec des chefs d’entreprise, des représentants d’ONG, de syndicats et d’intellectuels variés dont nous parlait Emmanuel Macron lors de son discours à l’OIT ont bien eu lieu, elles aussi. Mais ce qu’il en est ressorti ne m’apparaît pas encore clairement.

    Bref ! Pas légitime, le G7, mais bon… Des alliances importantes continuent de s’y jouer et les coulisses sont sans aucun doute un bon endroit où se transformer en toute petite bête pour écouter ce qu’il se trame. Officiellement, qu’en ressort-il ? «De grandes avancées» nous disent Macron et Trump, la bouche en coeur. «Pas de méthode commune encore», admet Macron, qui se félicite tout de même d’avoir remis la France dans ce qu’il estime être son rôle de médiatrice. En fin de compte, du pipeau, nous dit à plutôt juste titre le contre-sommet. Et nous ne pouvons que deviner au fur et à mesure des entrefilets sur telle ou telle réunion ou déplacement d’affaire subséquents ce qui en sortira concrètement. On peut déjà discerner dans le choix de certains mots dit par certaines personnes comment l’harmonisation des systèmes fiscaux vont se faire, et sous quel format. Bien sûr, on peut spéculer à loisir sur les rencontres en parallèle, avant, après, et ce qu’elles disent des alliances en cours. On peut bien sûr s’amuser des concours de quéquettes des différents chefs d’états qui se tirent dans les pattes sans plus tellement de finesse.

    Mais sans même aller jusque-là, ce G7, c’est vraiment un instantané saisissant de notre époque. Shinzo Abe, qui vient d’être réélu, n’est pas franchement un hyper démocrate, Donald Trump, déjà en campagne et à peu près certain d’être réélu n’est pas non plus un modèle d’ouverture, Boris Johnson, Guiseppe Conte, bah, franchement, ils ne soulèvent pas l’enthousiasme et eux aussi viennent d’arriver… De l’autre côté, Trudeau est sur la sellette à quelques mois des élections, Angela Merkel est à 2 ans de la retraite, Macron est contesté violemment et pour lui aussi, le temps est probablement court avant bascule à droite. Le G7, censé être un groupement économique des 7 puissances libérales et démocrates du monde a tout de même vachement changé de couleurs, je trouve ! A l’image de tous, des Bolsonaros aux Poutine, Xi-Jinping, Erdogan, Modi et autres Duterte. Bref, ce n’est pas là que se fera l’Alliance Libérale qui se profile. Et il n’est pas encore bien certain de qui en fera partie de toute façon, tant les batailles se jouent au sein de chaque état, presque au sein de chaque famille, désormais. Si tant est, bien sûr, que quiconque se pare de ces couleurs-là pour défendre in fine ce qui sera son territoire d’expansion et de survie.

    Il est fascinant de regarder comment les anciennes puissances tentent de garder leur prise sur le monde en choisissant, en élisant tel ou tel nouveau centre pour mieux en contrer d’autres ; comment tout ce beau monde négocie avec le réel comme avec la poudre de perlimpimpin qu’il faut à tout prix jeter aux yeux de la société de spectacle. Comment certains s’y investissent quand d’autres délèguent ou font figuration au service de manips déjà prévues d’avance, comme l’Italie ou le Canada. En apparence, toutefois, car le Canada est l’un des grands gagnants de la redistribution des richesses promise par le réchauffement climatique. Et lui comme le Danemark, pays presque transparent dans la diplomatie internationale et pourtant ô combien actif, méritent bien qu’on s’y intéresse de près, mais c’est une parenthèse pour un autre jour. Comment enfin, nous sommes habitués à naviguer à vue pour essayer d’extrapoler les décisions politiques prises lors d’une rencontre économique officiellement officieuse de 7, non 8 personnes, non, finalement beaucoup plus et malgré tout ne représentant pas plus de la moitié du PIB mondial, mais peut-être que si, ça devient confus, l’Inde, elle compte ou pas ? Durant laquelle on sait qu’il faut suivre les rencontres en marge qui ne sont presque pas murmurées tandis qu’on nous pourris de bons mots et de détournements sur du vent.

    Ouf ! Franchement, un exercice d’équilibristes, qui nous rend tous blazés, agacés, fatigués d’avance et en même temps, nous conforte dans le cynisme qui accompagne la fausse connaissance du monde pourri de la politique dont nous sommes intimement baignés. Il va être temps de clarifier tout ça, de prendre un peu de recul tandis que la situation décante, pour regarder les vrais joueurs, un par un et puis les indicateurs de bascule, parce qu’elle est imminente et aucune Grand-Messe du rassemblement du vieux monde ne nous en donnera les clés. Ouf ! Un autre jour sur cette terre, tandis que j’écoute la rumeur de la pluie et le calme de la nature, avec une impression d’absence quelque peu irréelle. Pura vida !