• Strip-teaseuse

    Archive du Podcast du Bout du Monde — épisode 21, publié le 9 septembre 2019.


    Dans les années 80, passait une émission belge qui s’appelait Strip-Tease. On y voyait des gens qui, volontairement, décidaient de montrer leur manière de vivre à la caméra et toujours – c’en était glaçant, on finissait par voir leurs petites mesquineries, leurs aberrations et ils apparaissaient de plus en plus monstrueux. Et je ne comprenais pas : pourquoi faisaient-ils ça ? Ah ! Si j’avais su qu’on en serait là aujourd’hui ! Quelque part, cela a sans doute été le début de la fin. Ou alors, les réseaux sociaux, ou bien cette novlangue politique, qui nous a tous contaminés, avec cette folie de transparence de la gouvernance, deux concepts hyper troubles, quand on se donne la peine d’y réfléchir 5 minutes et qui n’ont pas grand-chose à voir avec ce que leur nom semble suggérer.

    Toujours est-il que je vois des gens, dont par ailleurs je respecte l’intelligence, se parer de la plus crasse bêtise quand il s’agit de Hajar Raissouni. Non, mais sérieux, c’est quoi, cette injonction à la «vérité» ? Alors voici une jeune femme que l’on soupçonne d’avoir avorté. Et vous voulez, pour la défendre de cette accusation pénale, je le rappelle, c’est pas une partie de plaisir, ce qu’elle est en train de vivre, en tôle, forcée à des examens médicaux indignes, et toutes les humiliations que l’on peut imaginer, vous exigez qu’elle se transforme en votre porte-drapeau ? Mais si elle ne souhaitait pas, elle, être définie par cet acte isolé, qui pourrait fort bien être le résultat malaisé d’une décision qu’une femme prend avec elle-même, concernant elle-même et pas vos putains de combats politiques ? Vous y avez pensé, que c’était d’abord elle que ça concernait, non seulement son corps, mais sa manière de le vivre, en faux-semblants ou pas ? Que justement, si ce combat est un combat politique, c’est bien pour que la politique ne se mêle plus de votre cul ? Alors de quel droit exigez-vous de cette femme qu’elle dévoile le sien sur la place publique et en fasse vos discours ? De quel droit plongez-vous dans les mêmes cochoncetés, parce qu’il n’y a pas d’autre mot, que les pires des extrémistes et de ces lois dégueulasses qui permettent que des dossiers confidentiels de patients soient diffusés pour que chacun ait bien l’impression de voir entre les cuisses écartées ? Pour servir votre agenda politique ?

    Mais quelle horreur, quelle indignité ! C’est un viol en place publique, c’est juste immonde. Et vous devriez avoir honte de vous. Ce n’est pas pour ses idées, pas pour elle ni pour la voisine qu’il faut la défendre. Mais parce que personne ne devrait avoir le droit d’exiger de voir dans vos culottes. Il n’y a nulle hypocrisie à ne pas vouloir partager sa vie avec tous, il y a là une pudeur élémentaire dont le degré est à établir par chacun. Et si elle ment, alors quoi ? Ne l’avez-vous jamais fait ? Bien sûr que si ! Est-ce que cela vous rend entièrement malhonnête ? Bien sûr que non ! Par contre, prétendre que pour avoir le droit d’être défendue, cette femme, victime de vous tous acharnés contre elle – même les gentils libéraux qui se détournent d’horreur devant les mensonges des islamistes qui finalement ont encore moins de vertu que les autres, doit absolument rejoindre les rangs de ceux qui militent avec leur corps et leur histoire personnelle contre son propre intérêt, ses propres convictions et celle de sa famille, ça c’est malhonnête intellectuellement. C’est pervers et politique et encore une réification minable, indigne de l’humanité que nous avons tous en commun.

    En même temps, c’est la plaie des temps. Vous n’êtes pas seuls sur ce banc des accusés de ceux qui exigent avec le sentiment de la rigueur morale que nous ne soyons plus que l’ombre de nos expériences, assignés à résidence d’un acte, un seul, qui par le dévoilement populaire devient votre épitaphe sociale à tout jamais. C’est ce que je vous disais l’autre jour : tu dois incarner qui tu es et ne dire rien d’autre : tu es femme, parle des femmes, t’as avorté, dis-le, t’es homo, assume, t’es noir, aime le manioc, t’aime les plumes dans le ahem, vous m’avez comprise. Ben non, on n’est pas ça, mais alors pas du tout. L’humain, il n’est pas transparent, même pas à lui-même. Et franchement, l’étalage de tous nos petits arrangements avec le réel ou de notre manière de jouir, c’est pas de l’honnêteté, c’est de l’exhibitionnisme. Pas confondre.

    Alors oui, on est tous un peu exhib, à se mettre en valeur sur les réseaux sociaux, et à en rajouter une couche. Mais ça, c’est pas la réalité, ça c’est un miroir déformant qu’on renvoie au monde pour lui plaire, d’ailleurs on y ment encore plus qu’ailleurs. Parce que l’humain, vous savez quoi ? Sa première aspiration, c’est pas la transparence et c’est pas la morale non plus, c’est la demande d’amour. L’humain, il veut juste être aimé. C’est tout con, hein ? C’est pour ça que nous sommes des animaux sociaux. Pour ça que les bébés qu’on ne câline pas crèvent. Pour ça que les frustrations sexuelles se transforment en violence. Parce qu’on veut être aimé, que le sexe est un acte de communion, où l’on est vulnérable, parce que tout ça, tout ce qui relève du corps, des sentiments et du reste, c’est pas des dégueulasseries, c’est le regard que nous leur portons qui est immonde. Si vous enlevez la demande d’amour d’un humain, c’est un prédateur violent, sans aucun scrupule, qui tuera pour son plaisir, comme les chats jouent avec les insectes et qui bouffera tout et tout le monde. Mais l’homme est un animal social, il a besoin qu’on l’aime et pour ça, il est prêt à tout, heureusement !

    Prêt à mentir aux autres et à jouer à se voiler/dévoiler sur les réseaux sociaux. A s’améliorer constamment, à tenter de corriger ses défauts. A se mentir à soi-même aussi, pour ne pas regarder dans les coins pas trop transparents, justement, vous savez, les greniers qu’on a tous et ne veut pas ouvrir, parce que derrière, c’est pas si propre ? Oui, ben voilà, ceux-là, on évite de s’y attarder, on se les déguise volontiers, parce qu’on veut être aimé. Et quand en l’autre, on voit à tort son complément, c’est parce que le sentiment d’élation qu’on ressent à être aimé nous fait prendre cette satisfaction pour une pièce du puzzle qui nous constitue, une pièce fondamentale, à jamais manquante, qui fait que cette quête d’amour, qui est aussi quête de sens, ne cesse pas et nous guide toute notre vie, nous transcende, même, nous fait faire des enfants, nous fait créer de l’art et des idées. Personne n’est jamais transparent. Et vous ne rendez pas transparente cette jeune femme en la dévoilant, vous la réduisez à un acte qui n’aurait jamais dû être public et vous lui aliénez peut-être l’amour des siens et en tout cas son amour-propre au nom d’une idée qu’elle n’a pas forcément, même si elle a peut-être agit en contradiction avec ses principes. Ça arrive à tout le monde, and so what ? Vous vous sentez vraiment de lui jeter la première pierre ? Ben c’est bien ça, le problème.

    Parce qu’à dénier à la demande d’amour et à la pudeur leur place, vous redevenez des prédateurs cruels et sans conscience, comme les autres. Au nom de principes différents, vous voulez clouer au pilori exactement les mêmes – qui n’ont rien demandé à personne, que je sache ! Et tout pareil les transformer en symboles. Les gens sont juste des gens. Ils n’ont pas à être logiques pour être des gens, aucun gens n’est logique tout le temps. Ils n’ont pas à être purs pour avoir le droit de vivre, ils n’ont pas à être vos amis, ou à être d’accord avec vous, pour avoir le droit de vivre, ils n’ont certainement pas à avouer un crime pénalement réprimé ! Ils ont juste à être vivants, point barre.

    Et d’ailleurs, franchement, vous trouvez ça hypocrite de mentir aux flics ? Qui ne le fait pas ? Vous trouvez ça illogique de se protéger d’une loi inique en n’avouant jamais ? Mais tout le monde sait que même avec un gamin dans les bras, un couple qui veut se marier dira qu’ils n’ont pas forniqué avant le mariage ! Et ça sera enregistré comme ça, même si le gosse braille devant l’imam ou le juge des familles, vous le savez tous, que c’est un bled de fous, où c’est la loi, le problème ! Pas de loi, pas d’application de la loi, pas de Hajar en prison – et pour le coup, ni elle, ni aucune des autres, dont on n’entend jamais parler et qui souffrent toutes ces indignités et pire encore – parce que c’est la loi et qu’en plus, les islamistes en rajoutent une couche. Ben oui, ils s’en donnent à coeur joie sur les pires de ces lois napoléoniennes, y voient un héritage de la sunna, qui n’a jamais été là, mais bon, on n’en est pas à une approximation près, dans tout ça.

    Laissez Hajar à sa défense, elle n’a jamais eu le choix et ne vous trompez pas de bataille, c’est le code pénal l’ennemi, pas elle. Alors, soit vous défendez le droit des gens à disposer de leur corps sans étalage indécent de leur vie privée, soit vous faites haro sur les autres en leur balarguant vous aussi des corps à la gueule. Mais vous ne faites pas partie du même camp, voyez : y’a les humanistes, et y’a les libéraux. Les libéraux, c’est les ennemis des souverainistes, extrémistes et autres conservateurs. Les humanistes, ils défendent l’humain, tout l’humain, rien que l’humain. La guerre se fera entre les deux premiers, mais le monde se reconstruira avec les derniers. Desquels ferez-vous partie ?

  • Sante !

    Archive du Podcast du Bout du Monde — épisode 20, publié le 6 septembre 2019.


    Un des premiers problèmes que doit adresser une société égalitaire, c’est la santé. Et ça tombe bien, le siècle dernier nous a apporté nombre de progrès dans notre compréhension des maladies, des corps et des esprits humains, ainsi que le développement de multiples théories politiques de gestion de la santé publique. Cela n’a pas toujours été une préoccupation aussi centrale en philosophie politique. Néanmoins, la gestion des corps des citoyens, de leurs besoins et de tout ce que cela implique d’infrastructures et d’ajustements de l’espace commun est un point essentiel du contrat social que l’état moderne doit garantir pour assurer la pérennité de son contrôle et de sa légitimité. Du point de vue de la sociologie politique, c’est un élément clé du panoptique. Dès lors, savoir comment l’on traite les malades et les fous dans un pays en dit long sur les valeurs qui le sous-tendent.

    Au Maroc, c’est très clair : aux riches, les soins, aux pauvres, les superstitions et à tous, Dieu vous garde, tant même avec de l’argent, se soigner est un jeu de roulette russe… Même si oui, je sais, il y a des médecins très compétents et des infrastructures censément state of the art. En France, jusqu’à peu, le système de santé public hyper performant garantissait une prise en charge optimale de chacun. Mais le temps des états providence est mort et zombifié en des hyperstructures en recherche de productivité, sans plus d’humanité… Tout comme d’ailleurs en Grande-Bretagne et même ici, au Costa Rica, où les hôpitaux publics sont plus que débordés.

    Et l’on pourrait croire, à voir les débordements médicaux que l’argent autorise parfois que la santé publique est passée à la trappe des intérêts souverains du libéralisme. Un retour brutal à la loi du plus fort laissant sur le carreau les pauvres n’ayant pas les moyens d’éviter la mortalité infantile et maternelle, les maladies aisément soignables ou même la malbouffe, tandis que les riches peuvent abuser du corps des autres, en prélever les organes ou le sang et toujours se prolonger par des inovations toujours plus extravagantes. Bref, une intolérable disparité d’espérance de vie en fonction de son lieu de naissance, de son milieu social et de sa performance économique. Et c’est globalement vrai.

    Mais le Costa Rica, pays assez exceptionnel de part son histoire mais surtout sa Constitution, qui réussit l’exploit d’être humaniste, universaliste et pourtant catholique, libérale en même temps que sociale, libertaire tout en étant protectrice, a développé un système de santé privé permettant en grande partie d’alléger ce problème. Je l’avais déjà écrit dans un post Facebook, mais je le réitère : vous avez de tout, au Costa Rica. Des médecins à l’américaine, généralement diplômés des Etats-Unis, d’ailleurs, qui proposent des menus check-ups à la carte façon hôtel de luxe, pour les très fortunés et les expats – ceux-là sont hors de prix, évidemment. Des médecins pour la classe moyenne s’organisant en cabinet privé à tous les tarifs imaginables, selon leur quartier et leur clientèle habituelle – là, c’est une question de connaissance personnelle, il n’est jamais simple de trouver un bon médecin, let alone sur un marché conccurentiel, et puis des fondations privées. Et c’est à elles que je veux m’intéresser, parce qu’il me semble que ce serait un modèle reproductible ailleurs. Ces fondations sont à but non lucratif, donc elles bénéficient d’une imposition allégée. Mais pour le reste, elles fonctionnent sur le principe de professionnels de santé rassemblant un investissement suffisant pour monter une clinique – ou un réseau de cliniques proposant des tarifs extrêmement modérés, à prix coûtant. Il y a donc un investissement initial à fonds perdus, de la part des fondateurs du réseau ou de la clinique. Mais ensuite, les médecins, personnels de santé et les frais structurels sont payés par les consultations et les actes médicaux pratiqués. De telle sorte que chacun en retire un salaire décent, tout en offrant la médecine la plus à la pointe possible à tous, pour un tarif défiant toute concurence. Ces fondations ne fonctionnent pas sur un principe de subventions ou de dons : elles sont auto-suffisantes et même en constante expansion, malgré des comptes rigoureusement transparents, des tarifs absolument ridicules (genre 20 dollars un nettoyage dentaire, 30 dollars une mammographie, 25 dollars une consultation chez un psy, etc.), sur lesquels se rajoutent encore des campagnes spécifiques en fonction des saisons avec des «promotions» check-up complet pour 70 dollars ou test de vue ou dépistage ceci ou cela à 5 dollars.

    Et bien sûr, pour les opérations en urgence, les affections de longue durée comme le cancer, ce genre de choses, le système public reprend la main. Mais tout le quotidien des maladies et des événements de corps que les citoyens traversent est traité par le privé, et chacun y trouve son compte. Les médecins organisés en fondations ont une clientèle constante, attirée par les prix, qui n’hésite donc jamais à se soigner correctement. L’état voit sa charge diminuer considérablement, tout en garantissant des indicateurs de développement humains au top et un contrat social respecté. Les citoyens ont une large offre conccurentielle leur permettant d’espérer non seulement des soins performants mais encore respectueux et dignes, convenant à leur caractère et sans que cela ne devienne une charge handicapante pour le budget familial. Au résultat, le Costa Rica a une espérance de vie de 80 ans en moyenne, avec une région particulièrement connue pour abriter un nombre record de centenaires du fait d’un mode de vie sain, proche de la nature avec beaucoup de fruits et légumes dans l’alimentation quotidienne.

    Nous avons là un bon exemple de ce que pourrait être le rôle de régulateur de l’état dans un partenariat public-privé efficace dans la prise en charge de la santé publique. Il investit beaucoup dans la santé, mais délègue ce qui peut l’être au bénéfice de tous. Tout le monde peut trouver les moyens de payer une couronne, lorsqu’elle est à 60 dollars. Mais presque personne ne peut raisonnablement s’offrir trois ans de thérapie contre le cancer. C’est une question de bon sens et d’humanité bien comprise. La loi de l’offre et de la demande ne fonctionne dans un domaine aussi vital que si le consommateur a la garantie de ne pas être pris en otage par un secteur privé qui joue sur le réel et peut donc tout imposer. Il n’est pas décent aujourd’hui que c’est techniquement possible de ne pas soigner tout le monde, dans un pays qui va bien. Alors comment faire pour partager la charge efficacement tout en respectant au mieux l’intégrité des individus consommateurs de santé est effectivement la seule question digne d’être posée dans un pays libéral et progressiste. Je m’étonne que cette idée ne soit pas venue à d’autres qu’ici en Amérique Latine, où le concept, né au Costa Rica, est en développement rapide. Et pour mes amis francophones qui m’écoutez et n’avez pas forcément connaissance de ces réseaux de cliniques ici, cherchez Asembis et Clinicas Sin Fronteras, pour n’en citer que deux très présentes au Costa Rica et offrant des services exceptionnels à tarifs imbattables, dans tous les domaines de la médecine, y compris esthétique, psychologique et bien-être. Je doute qu’il n’y en ai pas dans votre coin.

    Reste malgré tout un autre problème, récemment apparu et qu’il faut également adresser au niveau des états comme de la régulation internationale des affaires : les pénuries de médicaments. Elles se multiplient ces dernières années partout et font l’objet d’études parlementaires comme de myriades d’articles, pour une raison très simple. En réalité, le mode de production des entreprises pharmaceutiques a changé, s’est délocalisé et se joue désormais en flux tendu… Sauf que le flux n’est pas si tendu que ça, parce qu’avec la délocalisation, la production met parfois des mois à être effectivement distribuée et que cela provoque énormément de problèmes. De même, les scandales sanitaires se multiplient, au fur et à mesure que la balance entre R&D, marketing et optimisation des coûts struturels de production penche en faveur de normes moins regardantes ou de pays de délocalisation plus arrangeants. Bref, nous avons là un marché à réguler d’urgence, sous l’angle de l’intérêt vital des populations, et il convient dare-dare d’arrêter le far-west, car il est trop coûteux en vies humaines. Le problème, c’est qu’il y faut une régulation internationale ! Et les régulations actuelles ne sont pas effectives sur ces points-là, qu’elles n’adressent que très peu, finalement, se contentant, ce qui est également nécessaire, de gendarmer les prix et la sécurité sanitaire des produits médicamenteux. Mais c’est là une question pour un autre jour, de même que celle de l’éducation des médecins en pays libéral – là aussi, le Costa Rica possède à la fois un réseau universitaire public extraordinaire et une multitude de facultés privées à l’américaine. Mais là encore cela tient à un investissement considérable en argent comme en réflexion dans l’éducation supérieure, un point qui mérite à lui seul une chronique.

  • Brexit Johnson

    Archive du Podcast du Bout du Monde — épisode 19, publié le 5 septembre 2019.


    Bon ! Il est temps de faire un point sur le cirque qu’est devenue la poitique intérieure britannique. Hier a eu lieu un énorme coup de théâtre (mais finalement assez prévisible) : Boris Johnson, premier ministre non élu et pro-Brexit dur s’est fait totalement désavouer par sa majorité. Mais avant de revenir sur les derniers développements d’une saga qui passionne toute l’Europe et même bien plus loin que cela, tellement les répercussions du Brexit, quel que soit sa forme, sont variées et énormes, déjà faudrait-il comprendre pourquoi la crise est si grave, aujourd’hui.

    Donc d’un côté, nous avons un référendum, qui, après une campagne vraiment moche, avec mensonges prouvés et fausses informations martelées sur les bus a donné lieu à un Brexit décidé à 52 %, avec une profonde division géographique, d’abord : l’Ecosse et l’Irlande voulaient rester en Europe, le Pays de Galle et l’Angleterre, partir. Puis démographique : les jeunes voulaient rester, les vieux partir. Donc comme un peu partout, finalement, on voit se profiler la radicalisation des discussions poiltiques au sein de chaque famille, avec des discours de plus en plus manichéens, dangereux pour la cohésion sociale. Là-dessus, rajoutez le mouvement général de désacralisation des instances nationales, et vous avez pas mal de doutes qui commencent à peser sur la stabilité du Royaume. D’abord, l’Irlande du Nord l’a mauvaise par rapport à sa copine la République d’Irlande, qui est très très impliquée dans l’UE. Un Brexit dur repose la question des frontières, ce qui serait désastreux aussi bien pour l’économie que pour la paix même de cette région qui fut ensanglantée si longtemps et jusqu’à peu. Ensuite, l’Ecosse rêve d’une indépendance réelle, surtout si le Brexit la force à choisir entre clients européens potentiels pour ses hydrocarbures et union avec un Royaume dont la domination est historiquement contestée et formellement remise en cause à intervalles de plus en plus courts. Enfin, politiquement, nous sommes dans une situation de blocage institutionnel que le système de Westminster ne peut pas régler. Et que la Grande-Bretagne n’a pas intérêt à clarifier de suite, alors que sa puissance de demain dépend d’un CommonWealth basé sur les mêmes principes flous, en apparence peu contraignants mais en réalité plein d’un potentiel d’impérialisme renouvellé. Ben vi, rappelez-vous que le Canada, l’Australie et bien d’autres pays font allégeance à la reine d’Angleterre, tout de même ! C’est pas rien !

    Seulement, tout cela tient à une Constitution Britannique essentiellement informelle, qui est le résultat d’une négociation constante entre les différentes strates du pouvoir, aboutissant à ce que nous connaissons aujourd’hui, c’est-à-dire un système mornarchique où le pouvoir est exercé par le premier ministre au nom de la reine, qui doit donc l’avaliser (mais n’a pas vraiment le choix de le faire ou pas), lequel premier ministre est issu de la majorité qui se dessine au Parlement, c’est-à-dire la Chambre des Lords, non élue, la Chambre des Communes, élue, mais aussi la reine et tous les membres du gouvernement. Bref ! C’est un beau bazar, où essentiellement l’on affirme le pouvoir parlementaire, mais qui ne dispose pas vraiment des moyens de l’imposer simplement, tant les prérogatives des uns et des autres emmêlées brouillent les cartes.

    Ainsi, dans le cas d’espèce, on a un premier ministre issu de la crise gouvernementale provoquée par le Brexit, qui disposait d’une courte majorité à la Chambre des Communes, et qui est entré en fonction pour imposer un hard Brexit à deux mois de la date butoir. Le prochain round de négociation étant les 17 et 18 octobre prochain, le timing est serré et tout s’accélère brutalement, alors que l’UE a annoncé qu’elle refuserait une prolongation du délai de grâce sans accord. Une semaine à peine après son entrée en fonction, et alors que le Parlement vote le refus d’un Brexit dur, laissant officiellement le choix à la Grande-Bretagne d’accepter l’accord proposé par l’UE ou de supplier pour un délai de grâce, Boris Johnson décide de suspendre le Parlement – ce que la justice britannique a considéré comme légal, malgré les protestations de l’Ecosse, notamment. Mais dans la foulée, il pert sa majorité et le Parlement récupère le contrôle de l’agenda parlementaire pour déposer un texte exigeant un accord à entériner pour le 19 octobre prochain, ce qui est impossible – ou report du Brexit au 31 janvier 2020. De rage, Boris Johnson demande des élections pour le 15 octobre, qui lui sont refusées, parce que s’il venait à les gagner, il serait légitime pour outrepasser la volonté manifeste du Parlement d’éviter un Brexit sans accord (voire tout court), tandis que s’il sentait le vent tourner, il pourrait toujours les repousser à la dernière minute après le Brexit, en laissant ses adversaires politiques pieds et poings liés, non-préparés, au moment décisif. Pendant ce temps-là, la République d’Irlande fait savoir qu’elle fera appliquer le backstop, un dispositif d’englobement temporaire du Royaume-Unis dans un même «territoire douanier unique» que le reste de l’Europe, qui a une frontière physique en Irlande qu’ils ne veulent, ne peuvent pas fermer sans bain de sang. Et les 6 comtés d’Irlande du Nord, par la voix de la présidente du parti nationaliste Sinn Féin, Mary Lou McDonald, a déjà prévenu qu’ils réclameraient un référendum de rattachement au reste de l’île. Bref, le milieu politique britannique n’a pas confiance en Boris Johnson, et essaie par tous les moyens de le court-cicuiter, tandis que lui essaie, par voie de populisme de court-circuiter le Parlement, en arguant de sa légitimité par le référendum.

    Problème : les référendums n’ont pas de valeur constitutionnelle ni même légale, en Grande-Bretagne. A dire vrai, le plus haut niveau de la loi, c’est le Parlement et les référendums ne sont que consultatifs ! Donc là encore, on se retrouve dans une situation de blocage : il est très difficile à une démocratie de dire qu’un référendum est illégitime, parce que c’est l’expression la plus directe imaginable de la volonté populaire. En même temps, le Parlement est le reflet de la stabilité politique de la Grande-Bretagne depuis le XVIIème siècle, du fait justement de sa légitimité représentative ! Et puis 52 %, dans les circonstances du vote… De telle sorte qu’il faudrait un arbitre pour sortir de l’impasse, or il n’y en a pas. La Reine est censée être garante de l’équilibre des forces et de l’esprit des lois, écrites et non-écrites, mais son pouvoir réel est nul, quand son pouvoir symbolique est plus que très affaibli, à l’heure où l’image de la famille royale souffre de multiples scandales, dont le moindre n’est pas la naissance d’un petit fils noir. Oui, les britanniques sont racistes, que voulez-vous ? Ils sont impérialistes, cela va avec. Mais bon, cela fait bien longtemps que la richesse de la reine fait également débat, et si Lady Di avait réussi à sauver l’image de la royauté britannique à l’heure de la guerre des Malouines et de Thatcher, alors que l’Angleterre tombait dans la punk attitude, il reste peu du respect sacré que la Souveraine imposait à ses sujets, maintenant qu’elle est, comme les autres, un personnage de fiction Netflix.

    En l’état, à partir du 9 octobre et jusqu’au 14, le Parlement est suspendu, Boris Johnson officiellement libre d’agir sans son aval… Si ce n’est que l’agenda nouveau lui ayant été imposé, il doit trouver un accord avant le 19, qui passera par les deux Chambres avant d’être validé ou rejeté avant le 31 octobre, sans quoi, tout Brexit est repoussé au minimum à fin janvier 2020, et on est repartis pour un tour. Sauf que l’UE a bien l’intention de profiter du blocage pour imposer ses conditions ! Et quoique décide in fine Boris Johnson, même s’il parvient à imposer le hard Brexit, l’Irlande le coince avec son backstop.

    Dès lors, il dénonce, pas tout à fait à tort, reconnaissons-le, un blocage politique l’empêchant d’exercer son mandat et il réclame des modifications structurelles du pouvoir politique qui lui permettrait d’agir. Or je l’ai dit, on se méfie de Johnson, d’autant que son bras droit, Dominic Cummings, qualifié par James Cameron de «psychopathe carriériste», n’est pas en odeur de sainteté, même au sein des conservateurs. Il est en effet à l’origine de la campagne de désinformation durant le référendum et a refusé de répondre aux questions du Parlement, défiant ainsi son autorité. Or je rappelle que du point de vue légaliste britannique, ce référendum a moins de valeur que les décisions du Parlement ! Boris Johnson a donc peu de marge de manœuvre et il s’isole de plus en plus, alors que son travail de purge de ses opposants du gouvernement et des instances du pouvoir commence à lui coûter pas mal d’adhérents à son propre parti, virés illico dès lors qu’ils sont passés de l’autre côté de la Force. Mais ses partisans aussi commencent à perdre foi en lui pour être capable d’imposer la sortie. Et il est bien possible que les pressions qu’ils exercent sur lui ne fassent que gripper encore un peu plus ses possibilités d’action. De son côté, la livre sterling, qui était descendu à son plus bas depuis 3 ans hier et qui menace de s’installer dans les parages où elle plongeait dans les pires moments de la désindustrialisation britannique des années 80, a repris un peu de vigueur avec le blocage de Johnson – mais ces choses-là sont volatiles et ça n’est qu’un signal de plus de la brutalité des enjeux. Bref, c’est un beau bazar, très anglais, tout ça, avec insultes colorées, grands effets de manche, beaucoup de non-dits, beaucoup de manips et in fine, peu de résolutions dans les prochains jours.

    Cela ne me rappelle hélas pas le meilleur du Royaume-Uni, ce pays dont j’ai appris à respecter l’extraordinaire raffinement et subtilité avec mon père. Mais peut-être est-elle morte, comme lui, comme tant de pratiques politiques européennes qui nous rendraient nostalgiques d’une autre époque. Alors, puisque je vous écris cette après-midi – la nuit pour vous ; pour mieux enregistrer la nuit – le matin pour vous, j’en profite pour boire un thé à la mémoire de ceux que j’aime. Un afternoon tea tel que lui, mon père l’affectionait, avec sucre et nuage de lait… Pourtant, je pense à vous quand même et je muse distraitement au fait que ce sont les anglais qui ont apporté le thé au Maroc au XIXème siècle, alors que le Maroc commerçait avec l’Inde depuis longtemps, via l’Andalousie puis l’Empire Ottoman. Ces gens-là ont imposé leur manière de vivre au monde entier, quelques gouttes d’eau chaude à la fois, au point de devenir partie intégrante de nos traditions. Espérons que leurs dérives politiques actuelles ne connaîtront pas le même succès.

  • Quand ils viennent vous chercher

    Archive du Podcast du Bout du Monde — épisode 18, publié le 4 septembre 2019.


    Mon avant-dernière chronique à Luxe Radio s’appelait Zoubisou-grisou et j’aurais bien voulu avoir tort… J’y expliquais que les minorités commençaient à prendre cher dans le crépuscule civilisationnel que nous vivons et que les femmes, cette courte majorité de la population mondiale étaient la minorité la plus ouverte de la planète. Remarquez, cela fait depuis au moins 2013, que je vois les instagrammeuses mourir comme des mouches au Moyen-Orient, les affaires de viol et de femmes vendues, louées, pariées par leur mari ou leur famille en Inde, les gamines condamnées à la tôle parce que leur corps de 13 ans ne supporte pas le fruit d’un viol au Salvador, etc. Et ce sont les mêmes qui jettent des homos des tours en Hongrie, vous savez, ce sont nos bons pilliers des valeurs morales.

    Et vous vous étonnez qu’ils commencent à faire des ravages au Maroc aussi ? Mais où avez-vous vécu les 10 dernières années ? Les affaires de jupes, les touristes décapitées, les bannières sur les plages durant Ramadan l’été, les volontaires belges, vous ne les aviez pas remarqué ? Ou pensiez-vous que ça ne concernerait que les pauvres, les non-éduqués et puis les souks de village ? Vous n’avez pas vu comment une femme d’affaire riche, divorcée, s’est retrouvée en tôle pour adultère, avant qu’elle ne ressorte pour mieux y retourner (la récidive des criminels, n’est-ce pas?) pour chèque en bois ? Ou vous êtes-vous dit tout simplement, la pauvre, elle a dû déplaire à quelqu’un, y’a d’autres cas, des Karim qui prennent pour tout un système et ne réaliseront jamais leur potentiel brillant, les dents trop longues, on en fait des exemples, que voulez-vous ? Ah, l’arbitraire d’une justice qui peut tout contre tout le monde, quand la loi coince chacun ! Mais bon, pas de problème, dormez tranquilles, tant que vous ne dérangez pas…

    Alors c’est vrai que la première fois que j’ai vu se faire prendre à ce piège-là une pipeuse de bagnole qui nous donnait des leçons, j’ai ris de bon coeur, presque soulagée de voir que ces gens-là aimaient aussi, fusse un peu minable et toujours aussi laid. Au moins, c’est humain. Et puis les affaires de mœurs des partisans du PJD se sont multipliées tout d’un coup. Bam ! L’une après l’autre après l’autre… Ils ne provoquent pas l’empathie, ces gens-là, je sais. Bien fait pour leur gueule ! Mais enfin, c’est pas moins politique que la femme d’affaire, vous savez. Bien pire, ça se nourrit des mêmes ressorts que les touristes décapitées. Et y’a vraiment pas de raison de se réjouir quand le moralisme castrateur que les tartuffes veulent nous imposer vient les mordre au mollet.

    Alors là, nous avons une jeune femme, journaliste dont l’oncle appartient au MUR et qui elle-même milite pour un retour à l’ordre moral qui se retrouve, elle, son fiancé étranger mais prof de fac – ça va, pas un délinquant non plus, son médecin et je ne sais qui encore, accusés d’avortement, relations sexuelles hors mariage, etc. Et vous vous divisez pour savoir si on doit la défendre ? Si oui ou non, elle a dit la Fatiha, si c’est valable ; si elle a renoncé implicitement à être défendue en ayant des idées cons ; si vraiment, elle a avorté et qui et comment aurait vu son dossier médical ? Mais vous êtes fous ? Ou complètement inconscients ? Bien sûr, comme pour la femme d’affaire divorcée, comme pour les amants du MUR et l’autre pauvre couillonne qui mesure son voile à sa présence sur le territoire que c’est une affaire politique ! Mais ne le savez pas déjà que si bien des journalistes, bien des politiques, bien des militants se font décaniller par les mœurs et des épées de Damoclès idiotes, c’est parce que tout le monde en a, justement, que la loi est faite pour nous coincer et l’air du temps favorable à une chasse aux sorcières ? Ne voyez-vous pas ce que vous y perdez, ce que vous y risquez ? Parce que les Savonaroles brûlent tout et tout le monde, avec le temps !

    Moi, je vais vous dire, je l’ai compris il y a longtemps qu’on viendrait me chercher, parce que je ne suis pas parfaite, parce que oui, je tombe amoureuse sans mariage, et parce que merde ! J’ai même jamais appris à considérer cela comme mauvais. Je ne savais pas quand on viendrait me chercher mais qu’on vienne un jour, c’était sûr et avant beaucoup d’autres, encore. Justement, parce que ce serait politique, voyez. Trop tentant, si je déplais, une journaliste qui tombe et un bon discours mobilisateur contre l’occident et ses dérives, ça aide à faire passer une discussion qui voile des stades construits au milieu d’un oued… Ouf ! Pas pris le risque, voilà, je me suis barrée. La petite qui vient de se faire prendre au piège, elle n’a pas fait ce choix – le pouvait-elle seulement ? Elle était plus en risque, c’est vrai, parce que plus impliquée politiquement. Je ne suis pas partisane mais je les voyais déjà, les gens qui voulaient quand même m’encarter malgré moi dans l’autre camp. Alors, je suis partie vite, dans l’affolement, sur un coup de tête, peut-être, sans précautions, en blessant des gens, en abandonnant d’autres, sans réserve d’argent, sans plan d’avenir, franchement à l’improviste et à l’improvisé, parce que je savais que le temps de l’espoir en l’ouverture était mort. Et que le vortex de haine et de manichéisme qui agite la politique allait tous nous faire tomber comme des quilles, avec comme d’habitude, les minorités, les femmes et les étrangers en premier lieu, en pinson des mines jamais écoutés, toujours sacrifiés avant que quiconque ne réagisse. Et que ce ne serait que politique. Pour tout le monde, au final. Ni moral, ni juste sociétal et jamais, ô grand jamais seulement une affaire de mœurs, parce qu’il faut arrêter, tout le monde baise et ça ne regarde personne !

    Je me suis barrée là où je pensais que je serais tranquille quelques temps – et je crois qu’en effet, pour quelques temps encore, c’est bon. Mais je vous l’ai dit qu’on a les mêmes ici, version évangélistes. Heureusement, ici, la loi leur est moins favorable, même si à terme, il y a des chances pour que ça change. Et puis l’avortement, c’est pareil, voire pire, walou, même pas médical. Mais au Maroc, khalass ! Quand est-ce que vous allez vous réveiller ? Vous les croyez encore, les pitres qui vous disaient qu’on n’allait pas chercher dans les chambres à coucher, que tout ça, c’était que pour les gens qui faisaient scandale ? Ou pire, faites-vous partie de ceux qui ont retourné l’arrosoir contre eux, qui commençaient à vous arroser politiquement, en faisant rang, autour du clan ? Pensez-vous encore que la loi, n’étant jamais respectée par personne ne viendra pas vous embêter, vous et vos petits arrangements avec le réel, entre deux prières et trois couscous ?

    Et pensez-vous que ça se limiterait aux affaires de coucheries, sans plus de répercussions ? Croyez-vous que le droit islamique des enfants n’aura pas de conséquences ? Avez-vous bien vu la gueule des centaines de milliers d’enfants bâtards, orphelins et autres que cette simple loi va cristalliser en marge, quand on pensait avoir une chance de s’en tirer ? Savez-vous le désespoir et ses suites ? Non, je sais ce qui vous fera peut-être bouger un peu : si vous avez adopté un enfant, bonne chance, maintenant ! Ou bien faites-vous partie de ces bonnes familles- il y en a encore, qui en ont pris un comme on adopte un chat errant et ne le traite jamais tout à fait en membre du clan ?

    Ne croyez-pas que je me réjouisse d’être partie, que je l’ai fait de gaité de coeur, que je ne pense pas à vous tous les jours, alors que je m’escrime à faire ce podcast justement pour continuer ce lien, continuer à dire le monde et pouvoir même le faire plus franchement. Ne croyez pas que je me moque ou vous condamne, rien, walou ! Je sais la difficulté de naviguer une société telle que la marocaine ; l’impossibilité de transparence, quand tout est en demi-teinte. Je sais. Mais réveillez-vous, regardez l’hécatombe ! Comptez autour de vous les journalistes, les intellectuels, les activistes, les businessmen poursuivis pour des choses n’ayant rien à voir avec leur occupation, mais qui sont quand même là à cause d’elle parce que les lois qui permettent l’arbitraire se resserrent en nœud coulant ! Car quand la marée aura fini de prendre la proportion qu’elle promet, il n’y aura plus de digue pour vous protéger. Et franchement, à faire des mots d’esprit sur une jeune femme prise au piège de sa propre flamme morale, tout en louant la solidité politique du plus beau pays du monde, vous l’aurez bien cherché. Réveillez-vous, défendez-la, c’est votre peau qui est en jeu ! Et il est déjà presque trop tard.

  • Creativite sous contraintes

    Archive du Podcast du Bout du Monde — épisode 17, publié le 3 septembre 2019.


    «Human» Rag’n’Bone Man

    COLIN NOOB de Pixabay

    Je SAVAIS que ce jour viendrait. Le jour où je n’aurais pas vraiment d’inspiration, non pas que les sujets me manquent, Dieu sait que non, hélas ! Mais parce que, pauvre humaine dans ma jungle considérablement plus urbaine que vous l’imaginez, je suis comme tout le monde sujette à la fatigue, la lassitude… Voire le quotidien, ce terrible destructeur d’inspiration, ce réducteur de rêves à quia, cet empêcheur d’idéaliser en rond. Evidemment, c’est pas plus mal, être dans la vie, la vraie, la quotidienne est une nécessité pour garder les pieds sur terre, en tout cas réclamée à assez juste titre par les manifestants de tous pays concernant leurs hommes politiques et autres communiquants. Il faut savoir d’où l’on parle pour s’adresser à ceux qui sont en plein dans l’angoisse, c’est naturel. En même temps, pour un communiquant, savoir d’où l’on parle devient franchement hasardeux.

    Tenez, par exemple, ça n’a l’air de rien, mais quand je poste ce PodcAst, chez moi, il est minuit. Chez vous, qui sait ? Il paraît que quelqu’un m’a écouté à Taiwan, alors… Mais j’ai prévu mon horaire pour vous, #publicchérimonamour marocain et français – ma base, si vous voulez, que j’ai laissé de l’autre côté du monde. Et comment vous toucher est une question qui mobilise beaucoup mon quotidien. Et alors là, ça devient carrément rigolo. Je pars ailleurs pour mieux vous dire au plus près de vous, là, dans l’oreille, grrr… Pour vous parler d’humanité et de ce que nous pouvons faire pour comprendre les enjeux, les mécanismes de l’eschatologie moderne et peut-être les dépasser.

    Mais pour y parvenir, encore faut-il que je passe les barrières de tout un tas de trucs qui justement n’ont pas d’oreilles mais de vachement bons mécanismes : les algorythmes. Et c’est la double contrainte parfaite, celle qui vous, qui nous empêche collectivement de rassembler autant que nous le voudrions nos énergies. Que voyez-vous de mes posts ? Ceux qui ont des liens ? Des vidéos ? Du texte ? Des commentaires ? Ceux qui sont repartagés ? Ou aucun ? Selon des calculs que je ne peux pas faire, mais qui m’obligeront à compter à la fois sur ma capacité à faire de la pub et le plus grand des hasards, il y a plus de chances que ceux d’entre vous qui souhaitez m’écouter ne le puissent pas, plutôt que l’inverse. Et moi qui vous met en garde contre les instruments de soft power des réseaux sociaux, j’y suis soumise en plein.

    Mais bien évidemment, c’est une loi générale : pour dénoncer la réification, devoir se réduire en produit, pour agir en tant que militant, savoir que ses propos seront transformés en machine à blanchir de l’infâme, pour prendre le pouvoir politique, être contraint à la pitrerie qui amusera l’électeur, et tout à l’avenant. Alors se repose sous une forme toute nouvelle la question de la censure, car il ne s’agit plus de déguiser à l’esprit humain et subtil le but profond de sa réflexion : ça vous pouvez le crier tout à fait haut, ça leur touche un octet sans bouger l’autre, aux censeurs électroniques. Et c’est au contraire la simplification à l’extrême qui va fonctionner, le pute-à-clics, même pas tant parce que tout le monde aime ça- on ne va pas se mentir, mais surtout parce que les logiciels qui déterminent vos goûts et ce que vous devriez voir ont la subtilité d’un troupeau d’éléphants à qui l’Afrique Australe veut couper les défenses, trouvant refuge dans un magasin de porcelaine.

    Comment expliquer simplement la complexité ? Ça, c’est un chouette défi. Pour qu’un logiciel le relaie ? déjà, c’est beaucoup moins glop. Et cela contribue mécaniquement à la transformation du champ politique, aussi, parce que notre vision du monde est rendue de plus en plus étroite et manichéenne au fur et à mesure que nous cliquons d’un lien sur l’autre. Et alors, il n’aura pas été important, qu’un jour, vous vous soyez penché sur tel domaine dont vous voudriez des nouvelles, elles n’apparaitront pas, tout simplement. Et, voyant ce que vous voyez, entendant ce que vous entendez, bah oui, vous avez bien raison de penser ce que vous pensez ! Mais c’est tout de même un peu couillon que notre fenêtre sur le monde se soit barrée de volets qu’on ne sait pas ouvrir.

    Cela influe sur tout, la manière de s’exprimer, par exemple. Le start-up nation de Macron reste dans les mémoires des logiciels aussi et on en retrouve donc 100 itérations quand un discours clair et précis exposant sa stratégie à l’OIT il y a quelques mois disparaît au profit des gros titres les plus cons. Il faudrait donc doser son langage, provoquer la headline, tenter le diable… Parfois le regretter, comme le découvrent encore tous les jours quelques nouveaux ministrés sinistrés du tweet. Mais alors, si l’on admet – ce dont je suis certaine, que ce qui se conçoit bien s’exprime clairement, comment on fait pour s’exprimer clairement en novlangue ? En trend de hashtags ? En mots-clés ? Alors que justement, ce sont ces petites bêtes qui nous empêchent de réfléchir, de nous concentrer, de rassembler des pensées complexes, synthétiques, capables de s’extraire de ce brouhaha informe !

    Où trouver alors l’authenticité ? Comment dire son vrai, au plus proche ? Faut-il se résoudre à choisir entre crier dans le désert ou dénaturer son propos ? Certains ont trouvé une solution qui paraît imparable : incarner ce qu’ils disent et dire ce qu’ils incarnent. Là, c’est de l’engagement, n’est-ce pas ? Ils savent d’où ils parlent car ils le vivent. Les femmes parlent des femmes, les victimes des victimes, les opprimés de leur cas à eux, etc. Ce n’est pas forcément fondé sur du misérabilisme, hein. Les geeks parlent aux geeks, les fans de mode aux modeux, etc. Un peu comme sur Radio Londres, d’ailleurs, on s’assure que le quidam qui écouterait par hasard ne comprendra pas tout, y’a un linguo, qui passe quand même bien en hashtag… Mais là, c’est pas du produit, c’est de la tendance, tu comprends rien, c’est une prise de conscience. Et ainsi faisant, les deux sabots dans son identité justificatrice, ils fondent un public communautaire qui s’y retrouve pour être tous conformes au même rêve d’originalité.

    Le truc, c’est que je ne veux pas être originale ou parler de moi – enfin pas plus que mon propos ne le nécessite. C’est d’humanité, et aux humains que je veux parler. La machine est un outil qui nous asservit et nous dépasse et ça m’agace, de passer des plombes à regarder des trucs et astuces à deux clics pour essayer de faire mon boulot, qui n’a strictement rien à voir avec ça, soyons honnêtes. Et ce qui vaut pour la communication, le journalisme, la politique vaut j’en suis sûre pour à peu près tous les boulots. Vous faites combien de tâches stupides et absurdes d’ajustements aux machines qui n’ont rien à voir avec votre métier ? Tenez, les ingénieurs de l’US Navy ont voulu faire les malins et foutre des écrans tactiles dans les sous-marins. En voilà une idée de génie qu’elle est bonne ! Tu la vois, ta précision tactile, quand tu cailles, t’as des gants, une vitre blindée pour protéger l’écran de la flotte et un bâtiment qui gite ! Deux de plantés, avant qu’ils ne comprennent qu’une série de commandes enchaînées, même simples sur écran était largement plus compliquée à réaliser que de tirer trois manettes et de pousser deux valves, comme on le faisait avant, quand on n’était pas moderne. Et je n’ose même pas rigoler en pensant à toute la paperasse, les réunions et autres comités directeurs de R&D que cette pagaille a générée. Combien d’infirmiers aujourd’hui se plaignent d’avoir tant de formulaires, procédures et autres processus de rationnalisation par la machine qu’ils n’ont plus le temps d’être humains ? Combien de RH font des craquages nerveux à force de comptabiliser les bilans de performance de leurs citrons déprimés bien avant la fin de l’année, de reporting en astreinte électronique ? Et avez-vous vu dernièrement la manière dont les profs sont obligés de se faire des nœuds au cerveau pour nous dire quoi ? Que le petit dernier est bon en math mais dissipé ? Ah oui, mais en pourcentage d’acquisition de compétences, savoir-faire et savoir-être, hein ! Savoir être aux fraises, oui ! Même leur « plan d’accompagnement personnalisé », pour tous les nouveaux dys détectés, se fait par formulaire normalisé !

    Donc comment dire tout en respectant les cases que l’on veut dénoncer, dont on voudrait exploser, pour enfin se sentir un peu libre, merde ! de réfléchir en paix et en commun ? Je n’ai pas trouvé la solution, ni pour le monde, ni pour moi, hélas. Hormis, comme tous les autres, espérer un miracle qui consisterait à me transformer en produit juste sur mesure pour moi et pour vous, mais qui passerait quand même les machines. Un truc que je saurais faire, quoi, et puis qui vous plairait. Allez, rêvons pleinement : qui me permettrait de dire selon ce rythme intime que je sens, cette harmonie qui guide le Vrai du reste, pour moi et qui résonnerait en vous. Et alors, comme dans les contes de fées modernes, la marraine du buzz se penchant sympathiquement sur le berceau de mon projet nous feraient vivre heureux et avec beaucoup de followers, qui à leur tour, développeraient leurs projets et… Hahaha ! P’têt ben qu’oui, p’têt ben qu’non ! Mais la raison pour laquelle je vous raconte cette histoire n’est pas tout à fait fortuite. En dehors de l’espoir que peut-être, vous qui venez de me rejoindre ferez comme la poignée de fidèles parmis les fidèles qui m’écoutez tous les jours et que je remercie, à qui je dois au moins mille grrr pour tous vos encouragements et vos partages en ces premières heures toujours un peu dures et avec qui, je sais, je ne communique pas assez mais j’ai pas le temps, je me noie dans un verre d’eaux territoriales ! Je crois qu’il n’y aura pas de chemin d’humanité sans l’humilité de se reconnaître pour ce qu’on est, c’est-à-dire faillible, fragile, fatiguable, émotif – et de le dire, face à la machine. D’imposer que le cas d’espèce, l’exception, l’adaptabilité au réel soit une norme humaine, et que la statistique aille se rhabiller, elle nous a trop menti.

    Ce qui n’a rien à voir avec le fait de ne s’autoriser à dire que sa faiblesse, sa spécifité ou ne se placer qu’en jouet de son expérience sensible, déniant à l’empathie intellectuelle la capacité de se concevoir plus grand que soi et donc, potentiellement de comprendre, d’extrapoler, de créer des liens de sens plus universels. Savoir d’où l’on se place, ce n’est pas s’assigner à résidence identitaire, c’est se recentrer, toujours, non pas sur son nombril mais son essence pour être sujet des événements. Et bon, parfois, ces soirs qui sont des matins pour vous, je me dis… Vaste programme !