• La Bete en nous

    Archive du Podcast du Bout du Monde — épisode 11, publié le 26 août 2019.


    Ces derniers jours, la toile bruisse d’une indignation transformée en multiples pétitions pour sauver l’Amazonie, hashtags et autres propositions bien dans l’air du temps. Boycotter les produits du Brésil semble particulièrement remporter les suffrages. Hélas, outre que le boycott est parfois interdit dans certains pays, il est surtout inefficace – lorsque amorcé par des particuliers, s’entend, pas des états – comme beaucoup le constatent pour Israël. Certains prient et angoissent, d’autres retournent leur colère contre les bons sentiments déployés à l’occasion de l’incendie de Notre-Dame, d’autres enfin se raccrochent aux articles positivistes qui expliquent que l’Inde et la Chine reboisent tellement que la NASA y voit un second poumon vert pour la planète – juste à temps finalement, pour que l’Amazonie, qui flambe 85 % plus vite cette année que l’an dernier, 70 millions d’hectares rien que ces deux derniers mois (comparés aux 90 millions d’hectares brûlés dans l’ensemble des années 90), ne soit pas un problème.

    Sauf que le Ciel n’aide que ceux qui s’aident eux-mêmes d’abord, que comparaison ne fait jamais raison et y’en a marre de cette dissolution de responsabilité et de gravité dans la pesée des misérabilismes. Sauf que surtout, ces photos de la NASA ne disent pas que ce reboisement, c’est de la palme en monoculture et que ça n’a rien à voir… Et en même temps, on le sait, tout ça, on le sait tous. Ils ont l’air fins, les gars du G7 à faire une déclaration d’engagement sur l’honneur à agir vite pour l’Amazonie, de manière ferme mais bon, en respectant la souveraineté du Brésil, pendant que Bolsonaro les traite de colonialistes ! Et on n’est pas sortis de l’auberge, même si elle est en flamme.

    Alors d’où vient cette impuissance généralisée à agir ? Qu’est-ce qui fait que le Japon peut déclarer, sans que personne ne réagisse vraiment, qu’il va déverser les eaux de décontmination de Fukushima directement dans l’océan, alors qu’elle est hautement radioactive ? L’océan pacifique, le plus grand de la planète, communique avec toutes les eaux terrestres, ce qui signifie que l’ensemble de la terre est contaminée… Mais à dire vrai, ils le faisaient depuis le début, eux et tous les autres, déverser leur merde sur nos têtes et notre avenir – l’énergie nucléaire, un futur radieux vous attend ! Sans rien dire, mais au vu et au su de tous. Pendant ce temps, le Levothyrox manque au Maroc, change de formule ailleurs, qu’est-ce qu’on s’en fout ? Ça rapporte pas assez !

    Qu’est-ce qui donne le droit à la Chine d’acheter les terres arables des pays les plus pauvres ? A l’Ethiopie de dire qu’elle va faire un barrage sur le cours du Dieu-Fleuve ayant probablement le plus influencé sur la genèse de notre civilisation ? Aux pêcheurs de ratisser tellement les océans qu’ils ne se peuplent que de méduses ? A Monsanto de copyrighter le vivant, à une part infime de l’humanité d’exploiter non seulement le reste de notre espèce, mais aussi à exploiter tout et tout le monde, partout, au point que nous vivions une extinction de masse qu’on n’est pas obligé de croire sur parole – suffit de regarder sur le pare-brise, qui n’est plus couvert d’insectes, même par une belle journée d’été, sur au moins 3 continents sur 5.

    Pourquoi ne peut-on rien faire ? Et d’où vient notre appétance pour la destruction sauvage, non pas en tant qu’espèce – ça nous sommes des prédateurs innovants et c’est inscrit en nous, mais en tant que civilisation qui, loin de polir les excès de notre nature facilement autodestructrice, les fait passer à la vitesse supérieure ? Et pouvons-nous faire autrement ?

    La première réponse, celle qui justifie tout, y compris les acrobaties délirantes de nos politiques, comme essayer de trouver des solutions écologiques quand la priorité est de relancer la croissance, c’est que la grande victoire du libéralisme sur le bloc de l’Est a signé un constat défaitiste et manichéen : bah, vous aurez beau chercher, la nature humaine est ce qu’elle est, chacun pour soi et Dieu pour tous, les idéaux finissent toujours en bain de sang et vos grands humanistes ont fait pire que les nazis. Une simplification de tous les débats par l’absurde, en fin de compte, qui nous a amené à jeter le bébé avec l’eau du bain. Car dès lors, malgré l’apparente victoire de la démocratie et de la liberté, ce qui a été porté au pinacle fut l’économie libérale sans plus de frein canalisateur. Et, loin d’avoir démocratie et liberté pour tous, nous sommes en train de perdre tous les acquis du XXème siècle à vitesse grand V, pendant que le système lui-même nous fait tomber le ciel sur la tête, dérobe la terre sous nos pas et nous réifie pour mieux nous jeter comme des pouilleux dès que l’occasion de faire une économie se profile. Bref, on a grave merdé et maintenant, on n’a plus aucun mécanisme régulateur qui fonctionne à l’échelle internationale, quand on est tous coincés – je veux dire mondialement mais au niveau national de chacun – dans des violences et des débats qui nous ramènent 80 ans en arrière.

    Alors, j’avais prévu de vous faire des tonnes de chroniques, pour vous expliquer notamment pourquoi, depuis que les Etats-Unis ont défié l’ONU en partant faire la guerre en Irak, on n’a plus de droit international, seulement des accords non-contraignants basés sur le volontariat, ce qui est malheureusement destiné à devenir de plus en plus rare au fur et à mesure que la crise écologique qui se profile fait basculer irrémédiablement le monde, ses routes commerciales donc ses points chauds, ses centres d’activités donc ses puissances, etc. J’avais prévu de vous expliquer comment exactement se met en place et se justifie l’appropriation des ressources jusqu’à faire crever des gens, des millions d’animaux et tout espoir de tranquilité dans des régions qui furent belles et qui sont dévastées ; comment les régulations mises en place pour raison sanitaires non seulement empêchent d’arrêter la culture intensive et l’élevage de batterie mais même les encouragent et parfois les imposent ; comment les syndicats, qui sont pourris par tous les extrémismes du monde et ne représentent clairement plus les intérêts des travailleurs, ou les ONG, généralement manipulées, sans compter bien sûr les entreprises, foncièrement amorales, ont désormais leur place à la table des décisions et qu’aucun, jamais, ne remettra en cause leur droit à nous détruire, parce que c’est comme ça, ils représentent le Graal, le sacro-saint pognon. Et puis c’est bon, là, on écoute tout le monde, non, puisqu’il y a des représentants de plein de gens différents ? Bref, comment, du citoyen ne reste que l’activiste sur réseau sociaux- qu’on récupère, le bon mouton travailleur et consommateur- qu’on tond et le dissident- qu’on rend violent pour mieux justifier tout le reste. Et je vais les faire, ces chroniques, je vais tout décortiquer, point par point. De toute façon, il faut s’y mettre et ce G7 est une bonne occasion d’y revenir. Comme le sont presque toutes les nouvelles que j’entends, de cette histoire de Droits Islamiques de l’enfant au Maroc– mais à quoi vous attendiez-vous, honnêtement ? Aux canons à eau et au coup de feu, même sans victime, de Hong-Kong. Parce que, encore une fois, il faut comprendre, voir, essayer d’analyser, pour mieux être à même d’agir dès, quand, comment et où on le peut.

    Mais à ne faire que décortiquer point par point les mécanismes qui nous broient, il sera difficile de maintenir l’espoir auquel je veux pourtant croire pour l’humanité. Cela fait d’ailleurs partie du problème : chaque élément constitue un sujet d’analyse et la négociation des bras de fer successifs qui ont mené à chaque situation en un point T du temps est un méandre en soi ramifié et complexe à dénouer. C’est ce à quoi nous a amené la rationalisation scientifique, qui a toujours cherché le grain de sable, le plus petit élément constitutif et multiplié les process découpés, décorellés les uns des autres.

    Nous manque une synthèse civilisationnelle, que nous ne savons plus faire et qui permettrait de justement renégocier à une échelle plus globale les enjeux. Est-il envisageable de gérer, collectivement en tant qu’espèce les ressources que nous avons asservies ? Si oui, comment, sans imperium mondialisé, par l’argent ou factuellement et donc inégalités, exploitations, etc. ? Y-a-t-il même moyen de ne pas asservir la Nature ? Certes, l’idéal communiste a échoué. Mais plutôt que de se dire qu’il a échoué par essence, parce que l’humain n’est pas comme ça et puis la liberté, toussa, ne serait-il pas intéressant de se pencher sur comment il est né et ce qu’il a apporté de révolutionnaire dans la pensée humaine globale ? Oui, globale, parce que l’idée de démocratie n’a peut-être pas traversé les barrières mentales chinoises, mais le communisme, si. Il faut bien en conclure qu’il dit quelque chose, dans sa philosophie telle qu’exprimée par Marx comme dans ses dérives telles que vécues partout, d’une réelle universalité.

    Pourtant, je ne dis pas que nous devrions tous être communistes, ce serait absurde. Par contre, lire ou relire Marx, ça c’est pas con et pourrait même en surprendre plus d’un, qui estimaient il y a peu qu’on pourrait le supprimer du programme de philo, vu qu’il est «dépassé», n’est-ce pas. Et peut-être aussi se remettre dans l’état d’esprit qui fut celui du grand économiste et philosphe qu’il était, confronté à des excès terribles et pourtant incomparables avec ceux que nous subissons aujourd’hui. Et se reposer cette question : y-a-t-il, maintenant que nous avons découvert tellement de choses sur le monde – on n’en est plus depuis longtemps aux fondements de la modernité et ce fameux Homme, Maître et Possesseur de la Nature, n’est-ce pas ? On sait, l’écosystème, toussa… Y-a-t-il moyen de négocier un peu mieux, en tant qu’Humanité, seule à même d’amener sa propre destruction désormais puisque nous sommes tout en haut de toutes les échelles de prédation possible et imaginables et qu’on s’attèle même à la mort, y-a-t-il moyen de ne pas se comporter juste comme des bêtes ? Darwin nous le dit – ou alors l’Australie envahie de lapins et de chats, que lorsqu’une espèce dépasse les possibilités de ressources de son environnement, elle meurre en masse jusqu’à revenir à une population raisonnable. C’est-à-dire qu’au mieux, tels qu’on est partis, si on ne se fait pas totalement sauter, on peut espérer quoi ? Un abri dans la cambrousse, advienne que pourra, je ferai pousser des patates ? Ou alors aller défoncer le voisin, piller ses réserves, violer ses femmes – il en ferait autant s’il en avait l’occasion et puis comme on y va en armées nationales, c’est même moral !

    Puisque nous sommes condamnés à l’universalisme, par la logique d’abord : une seule espèce connectée à toutes les autres ; par notre montée en puissance ensuite, qui nous rend incontrôlables, pouvons-nous apprendre à nous contrôler nous-mêmes ? Et quels ajustements brutaux seront-ils nécessaires ou imposés avant qu’on ne puisse, enfin, se poser cette question ?

  • Le pire n’a rien de certain

    Archive du Podcast du Bout du Monde — épisode 10, publié le 23 août 2019.


    Bon, j’ai passé la semaine à vous dire que ça n’allait pas- et n’allait pas aller mieux. Qu’un hyper-conflit se profilait, ou qu’à tout le moins, la guerre froide était très chaude et que l’économie nous faisait défaut, tandis qu’on semblait perdre prise sur les décisions politiques, économiques ou productives exécutées en notre nom. Bref, apocalypse et pluie de grenouille, yek ? Pas tout à fait.

    Il y a une école du défaitisme – en période de crise civilisationnelle, on a tous un petit goût pour le millénarisme. C’est presque comme des micro-cycles qui se répètent inlassablement, où le tournant d’un siècle amène tant de nouveautés proprement stupéfiantes qu’il en devient difficile pour certains de continuer d’espérer. Stefan Sweig s’en est suicidé, par exemple. Et puis de fait, la sphère médiatique encourage aussi cette atmosphère de fin des temps. Regardez la place qui est faite aux prévisions funestes, civilisationnelles, politiques, économiques, écologiques… Que c’en deviendrait presque suspect. Noooon, je ne tape pas sur mes confrères au point de dire que tout ce que disent les journalistes est faux ou que les crises dont ils parlent n’existent pas. En revanche, quand dénoncer les problèmes tourne au catastrophisme, avec des termes comme point de non-retour, cataclysme écologique, totalitarisme, etc. Cela devient une ligne narrative suivie et qui produit des effets pervers. Vous, moi les journalistes, l’air du temps dirions-nous est plombé et piégé par tout un mécanisme de production de faits d’actualité, dont je vous reparlerais un autre jour. Mais quoi qu’il en soit, le résultat est là : si j’ouvre Netflix, j’ai le choix entre 40 séries et films de zombies, d’apocalypse et d’horreur, si j’ouvre les journaux, c’est pire, entre forêt amazonienne qui brûle, vaches à hublots et ours polaires – ou migrants noyés et rejetés sur les côtes.

    La réalité dépasse la fiction et nous laisse atterrés, impuissants, stupéfaits au sens premier, sans réaction. Ou alors, la révolte, la violence… Le désespoir va loin qui peut justifier qu’on perde un œil et qu’on continue à manifester, par exemple. Bref, tout cela nous amène à être juste à point pour retourner toute cette horreur contre l’autre, c’est-à-dire plonger à fond dans la narration idéologique qui nous est proposée : au choix, libéralisme renouvellé, bastion des Libertés Individuelles et dernier rempart contre l’autre, ou bien souverainisme conservateur, bastion des Vraies Valeurs et dernier rempart contre l’autre. Dans les deux camps, on veut apprendre à l’autre à vivre ou l’exclure, c’est la seule solution pour cohabiter, n’est-ce pas ? Et pour se détendre, on regarde des bébés minous faire des cabrioles sur Internet. Ouf ! Une page d’innocence, il n’y en a plus dans le monde.

    Sauf que c’est des conneries, tout ça. De toute façon, tout idéal absolu, encore pire lorsqu’il justifie une doctrine politique, est fondamentalement une connerie, au sens où se cache derrière, pour chacun d’entre nous, des pensées parasites et des mécanismes du désir qui nous sont à nous-mêmes confus et pas franchement avouables. Mais quand en plus l’adhésion à l’idéal vient du rejet de l’autre, c’est qu’il y a vraiment quelque chose de pourri au royaume des idées. Et, encore une fois, on en est tous là : apocalypse + culpabilité martelée à longueur de journée + réification des humains + destruction de l’éducation et de la culture + valorisation de crétins décomplexés = nous, traqués, acculés, réagissant émotionnellement au monde et donc, aisément manipulables. La propagande a beaucoup évolué ces dernières décennies, c’est absolument fascinant à regarder, d’autant que ce n’est plus en mono, la propagande de tout le monde va vous chercher jusque chez vous, c’est une cacophonie… Au point qu’en regardant tout ça, on en finirait par ne plus rien faire, n’est-ce pas ? C’est ce qu’explique très justement Ana Arendt* : « quand tout le monde vous ment en permanence, le résultat n’est pas que vous croyez ces mensonges mais que plus personne ne croit plus rien. Un peuple qui ne peut plus rien croire ne peut se faire une opinion. Il est privé non seulement de sa capacité d’agir mais aussi de sa capacité de penser et de juger. Et avec un tel peuple, vous pouvez faire ce que vous voulez. »

    « Avec un tel peuple, vous pouvez faire ce que vous voulez »… Comme lui faire croire que laisser crever des humains sur ses plages va protéger ses enfants de valeurs immorales venues de pays sauvages ? Lui faire revendiquer le droit de se priver de ses propres droits, de torturer ses femmes et ses filles qui voudraient se baigner, ou juste ne pas crever de chaud un jour de canicule ? Lui faire penser, peut-être, que le sens de son existence dépendra d’à quel point il aura su expliquer dans ses moindres méandres comment et avec qui il aime forniquer car c’est une identité en soi, qui mérite de se réduire à une lettre d’un acronyme encore plus réducteur ? Ou, attendez, encore meilleur : lui faire bouffer du poison et pour cela mettre le monde entier en coupe réglée, lui faire accepter qu’on balargue des bombes sur l’autre pour le libérer du mal – c’est chirurgical, lui faire faire son service militaire et très bientôt, la guerre.

    Hum. Ouais, nan, je comprends, j’ai l’air d’être tout aussi desespérée et desespérante que les autres. Mais pas tout à fait. Certes, cette chappe de plomb mentale est utilisée et récupérée pour nous mener exactement à ce que l’on n’aurait jamais voulu à la base – je veux dire, qui se réveille un matin en se disant, tiens ! Bien envie d’une bonne guerre, moi aujourd’hui ! Il n’y a que dans les films qu’on dit des trucs comme «j’aime l’odeur du napalm dans le petit matin», non ? Il n’empêche qu’on est tout de même à un tournant civilisationnel, une vraie grande crise à tous niveaux, valeurs, culture, politique, économie, philosophie, science, etc. et il faut être lucide. Cela implique de voir toutes les horreurs, d’entendre toutes les propagandes, d’être là, bien présent à ce monde tout juste mûr pour nous faire perdre la tête… Et pourtant, toujours, il faut se rappeler que le pire n’est jamais certain et que, comme la vie est contingente par nature, ben on ne sait absolument pas comment les choses vont se dérouler.

    Que la période soit tumultueuse, c’est un fait, qu’elle promette des lendemains pénibles, j’en suis convaincue moi aussi. De toute façon, faut pas se leurrer, on le sent tous. Et même que le ou les conflit(s) qui sont actuellement soigneusement orchestrés aient lieu, on le sent bien que c’est inévitable, hélas, au point du délire où nous sommes. Mais l’histoire est remplie de batailles décisives et ingagnables s’il n’y avait pas eu tel ou tel accident improbable, tel événement de hasard venu chambouler la donne. Il en va de même pour toutes ces découvertes minuscules ou majeures, faites par erreur, par distraction. Bref ! Toutes les prévisions et planifications du monde ne changeront rien au hasard. Et ce qui est un risque à tenter de calculer (ah ! Les illusions de puissance!) pour les stratèges des batailles à venir est en réalité une opportunité pour nous tous de changer les choses. De nous rapprocher au plus près de notre humanité – quitte à devoir défendre quelque chose, autant que ce soit humain plutôt qu’inateignable ; tendre plutôt qu’inflexible, non ? Bref, prendre la tangente, quoi ! Vous me direz, ça doit être une habitude chez toi, puisque c’est ce que j’ai fait en quittant le Maroc. Mais oui, même intellectuellement, on peut prendre la tangente et sans devenir fou pour autant. Au contraire, pour moi, c’est même un garde-fou, comme des alertes mentales, à chaque fois que j’ai envie de généraliser l’autre, de me distancier éthiquement beaucoup trop d’une situation intenable ou au contraire, d’en battre ma coulpe en stupéfaction, quand je me laisse aller à la distraction d’une bonne phrase plutôt qu’à l’analyse, etc. Je me rappelle de revenir sur terre, aux sourires qui sont les mêmes à Paris ou à Gottingen, aux petites choses en fait, car rien n’est joué, ni le mal en l’autre, ni le désespoir en moi.

    Rien n’est joué, rien n’est fait et beaucoup tient à l’inaction de gens juste comme toi, qui n’en peuvent plus comme toi, qui n’ont pas envie de casser quoi que ce soit, mais au contraire, de réparer, comme toi. Et ce serait bien terrible, tout de même, dans un monde tellement rempli de merveilles, de possibilités, d’intelligence, de créativité, d’opportunités – bref, de contingence, qu’on n’arrive pas à trouver d’autres manières de faire. Et qui sait ce que cela donnera demain ? On verra bien, mais moi, j’ai foi en l’homme pour se réveiller et s’inventer un pas après l’autre, malgré le délire, malgré ses défauts, grâce à ce qu’il est, par essence. Nous sommes en crise civilisationnelle, oui. Mais le pessimisme n’est pas plus réaliste que l’optimisme et être lucide ne condamne pas au cynisme. On peut refuser, on a le droit d’essayer. D’ailleurs, ne le voyez-vous pas, qu’au fur et à mesure que les ténèbres viennent, les lumières brillent plus fort, qui chacune dans son coin tente de trouver des solutions pratiques, philosophiques, artistiques ou scientifiques à une renaissance humaine ? Les talents se multiplient, les découvertes dépassent l’entendement et de grands penseurs écrivent, s’ils ne disent pas à la télé. Ça ne tient qu’à nous et ça n’est pas indépassable. Un pas après l’autre et vers l’autre, on peut atténuer le pire et ça s’appelle une vie.

    * Ana Arendt répondait alors en 1974 aux questions de l’écrivain français Roger Errera, dont je ne trouve plus la transcription française, mais la voici en version anglaise, elle est fascinante (d’autant qu’elle arrive aux mêmes conclusions que moi, y compris quant à l’espoir que la contingence nous offre).

  • Pole position

    Archive du Podcast du Bout du Monde — épisode 9, publié le 22 août 2019.


    La dernière blague de l’arène politique, n’est-ce pas, c’est Trump, vexado, qui refuse d’aller effectuer sa visite officielle au Danemark, après que l’on ait traité par le mépris sa tentative de rachat du Groënland… Sauf que ce n’est pas franchement une blague et que ça met en lumière encore un peu plus à quel point la guerre qui vient est d’abord territoriale et impérialiste par nature.

    Alors, c’est une considération qui peut a priori prendre au dépourvu, d’où le ton de blague, tant le monde a connu de morcellements de territoires un peu partout sur la planète depuis l’effondrement de l’URSS, que ce soit évidemment en Europe, mais aussi en Afrique, où les guerres territoriales étaient essentiellement civiles et pouvaient mener à partition. De même, dans les pays «développés», la mise en place de structures supranationales a poussé à une délégitimation progressive de l’état, au profit de l’idée d’une gouvernance de principe neutre, caractérisée par la «transparence», exécutée par des instances locales seules à même de comprendre les spécificités régionales. Dès lors, multiplication des revendications d’autonomie régionale, voire d’indépendance… Le Groënland entre d’ailleurs dans cette case, qui bénéficie de structures d’autonomie de plus en plus poussées vis-à-vis du Dannemark, assurant à la population locale, assez réduite, un meilleur contrôle sur ses ressources et son avenir politique. On aurait donc pu penser que les velléités d’expansionisme direct était limitées par la mondialisation et que la dissolution provoquée en grande partie par cette victoire du libéralisme sur le bloc de l’Est était plus ou moins définitive.

    Néanmoins, depuis au moins le Printemps Arabe, un parfum de guerre froide réveille un peu tout le monde, ou tout du moins le grand public. Bien sûr, la Crimée, avec Poutine a signé le retour clair de la guerre territoriale d’expansion. Mais même la résistance turque aux plans des alliés durant la guerre de Syrie, le soft power que la Turquie déploie vis-à-vis du monde arabe, imposant une vision d’un Empire Ottoman fier et peut-être encore plus puissant que l’Europe dont il a presque fait son jouet, n’est-ce pas, a de quoi interpeller… Et la Chine, dont on voit à quel point ses désirs de réunification totale avec Hong-Kong, mais aussi Taïwan peuvent la mener loin, tandis qu’elle n’est pas prête de lâcher les îles qu’elle conteste au Japon… Lequel, de son côté, renonce à sa constitution pacifique et se réarme à toute vitesse. Les Etats-Unis, qui se referment sur eux-mêmes tout en voulant déployer leur puissance militaire partout, les Corées qui se rapprochent, La Grande-Bretagne, qui Brexit, etc. Oui, le souverainisme revient en maître et avec lui, les contestations territoriales expansionistes. D’ailleurs, dans tous les pays, le paysage politique est de nouveau fagocité par la bataille idéologique entre conservatisme souverainiste et libéralisme impérialiste par nature et voie d’économie.

    Et à ce jeu, la Russie, le plus grand pays du monde et même le plus grand d’Europe si l’on ne considère que ses 25 % de territoire effectivement européens ET non contestés, est une très grande puissance tant Poutine a signé son retour sur la scène mondiale avec une force à faire bander tous les autres chefs d’état, imitateurs ou opposants.

    Et c’est là, entre autre, que la question du Pôle Nord devient révélatrice et essentielle. Pendant longtemps, comme pour le Pôle Sud, tout le monde avait plus ou moins mis ses revendications au frigo, puisque tout était gelé. Ben oui, le Pôle Sud, l’antartique, est un continent assez riche et disputé par plusieurs puissances pas forcément voisines, d’ailleurs, comme la France, sur un principe colonial et en l’absence d’autochtones. Mais tout cela reste malgré tout assez civil, sur la base d’un accord international faisant de la zone une réserve naturelle et scientifique co-administrée. Certes, je parierai qu’au moins la moitié des bases scientifiques sont en réalité militaires, car les pôles sont stratégiques en terme d’accès à l’espace et donc de défense comme d’attaque, de télécommunication, etc… mais bon… Disons que c’est assez cool et que la question a été mise de côté jusqu’au milieu du XXIème siècle, a priori.

    Jusqu’à il y a peu, la même bonhomie présidait aux relations internationales au pôle Nord, où beaucoup de missions scientifiques pluri-étatiques font des merveilles, où les états ayant une revendication maritime, s’entendaient plutôt bien, malgré de nombreuses contestations territoriales mineures, aux alentours du cercle polaire. Oui, parce que le Pôle Nord, ce n’est que de la glace, et pourtant, on y trouve des autochtones, tout du moins sur les territoires émergés alentours, dont le Groënland, la Russie, l’Alaska, la Norvège et le Canada. Personne ne peut donc revendiquer clairement le Pôle, d’autant que les Nations frontalières reconnaissent le droit maritime international qui détermine assez clairement les limites d’influence des états en pleine mer : 200 miles nautiques des côtes pour les eaux territoriales, puis 150 pour les zone d’exploitation économique exclusive.

    Cependant, le réchauffement climatique change considérablement la donne. Et ce qui n’était, pour chaque état concerné, qu’une perspective lointaine de ressources, sur laquelle ne pas lâcher la main (mais bon, on n’est pas pressés, temporisons en prenant X ou X résolution plus ou moins Bisounours sur l’environnement), devient une priorité absolue. La course a commencé dès le début des années 2000, quand de nouvelles explorations des fonds marins ont permis de distinguer une dorsale dite de Lomonossov, sorte de montagne sous-marine, qui relançait la revendication du contrôle du pôle, car la Russie y voit l’extension de son plateau continental, qui rejoint alors le Groënland… Mais même sans le pôle en lui-même, la Russie a en mer arctique sa plus grande frontière, et un territoire auquel elle seule pouvait simplement accéder, hormis deux trois peuples nomades sans importance… Un territoire qu’elle contrôle bien et exploite depuis longtemps. On y trouvait déjà quelques villes et ports stratégiques à l’époque de la guerre froide, c’est dire ! Et voilà que la fonte des glaces permet non seulement d’accéder à dénormes richesses jusque-là inaccessibles – on estime que 30 % des réserves en énergie fossile de la planète seraient submergées en Arctique, mais qu’en plus, une nouvelle route commerciale, reliant directement Europe et Asie sans contourner l’Afrique s’ouvre, au moins l’été, qui permet d’économiser 40 % de temps de trajet, puisque c’est une ligne droite, et autant de carburant. C’est donc un enjeu considérable, qui renforce immensément les relations entre Chine et Russie, car la Chine est le premier client du gaz arctique russe, lequel représente 80 % de la production nationale.

    En dehors même de la fonte des glaces sur le pôle en lui-même, les terres qui l’entourent, donc le Canada, la Russie, la Norvège, les Etats-Unis et le Danemark sont désormais plus facilement exploitables, car les températures deviennent presque clémentes. Et, ce qui est un désastre écologique est aussi une opportunité économique et stratégique de premier plan. C’est pour cela que l’on a vu brûler l’Alaska, le Canada et la Sibérie tout cet été, de la même manière qu’on voit brûler l’Amazonie en ce moment : oui, y’a sans doute des accidents, peut-être même des causes naturelles, mais enfin, quel meilleur moyen pour défricher rapidos une terre que de la brûler ? 7 millions d’hectares and counting, tout d’un coup, en quoi, 2 mois ? Radical et pas contestable, après, vous êtes tranquille. Je subodore donc que certaines fumées de ces feux, outre leurs vertus asphyxiante et obscurcissante jusqu’à Sao Paulo, ne sentent pas bon du tout la combine.

    Mais même sans se laisser aller à spéculer, un simple calcul permet de comprendre à quel point c’est essentiel, cette affaire. D’après Fabien Carlet, de l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques, les exploitations d’hydrocarbures en arctique représente 46 % du budget de l’état russe, 2/3 de ses entrées en devise étrangère, 80 % de ses exportations de gaz -je l’avais déjà dit, 20 % de ses exportations de pétrole, plus du cobalt, du nickel, etc. Mais aussi 16 ports rénovés ou nouvellement fondés sur toute la côte, des aéroports réouverts, de grosses villes industrielles et… 50 000 militaires russes, 9 académies de cadets, bref, un vrai arsenal, pointé sur… Bah techniquement, de là-bas, la terre entière, pole position oblige. Un avantage stratégique que la Russie a toujours eu, certes à l’instar de ses petits camarades, mais qu’elle ne saurait concéder à personne de plus, alors que les chinois eux aussi sont gourmands, sans compter tout un tas d’autres états a priori pas du tout limitrophes ni concernés, qui pourtant rôdent en observateurs. Et puis, pour la première fois de l’histoire de la Russie, un débarquement en été serait possible sur sa côte arctique.

    Trump aussi se réarme, qui s’est commandé plein de bateaux pour 2022. Néanmoins, de l’Alaska, les Etats-Unis ne peuvent pas rivaliser avec la Russie ; et son rapprochement géographique de la Chine, son indépendance potentielle du canal de Suez et du Détroit de Beihring sont de nature à menacer ses intérêts, car la taille même de ce géant exige de l’isoler aussi bien de l’Asie que de l’Europe pour espérer le contrôler. Le Groënland, en revanche, pourrait bien formellement contester avec succès les revendications russes et c’est une magnifique réserve de ressource, en plus d’être une base militaire convoitable. Et puis, cela finirait de lier l’Europe aux Etats-Unis en un axe du Bien clair, ce qui permettrait enfin d’espérer réussir cette fameuse tactique d’isolement de la Russie.

    Ce n’est donc ni une lubie, ni d’ailleurs même une nouveauté, cette proposition de rachat du Groënland. C’est au moins la troisième fois officiellement que les Etats-Unis font une telle offre depuis le XIXème siècle. Néanmoins, c’est la première fois qu’elle revêt un caractère d’opportunité si clair. Et l’on sait, que, malgré les apparences pour le moment conservées de la civilité, ça va barder dans les années à venir. Or la Russie n’a pas l’air d’avoir peur. Et pendant que les exercices de l’OTAN pilotés par la Norvège se multiplient dans la région, censés mettre un frein aux ambitions de Poutine, lui, flegmatiquement, va planter via sous-marin nucléaire, son drapeau exactement au pôle Nord. Sans se priver par ailleurs de continuer les affaires avec tout le monde, hyper arrangeant avec les voisins européens et asiatiques, pour mieux court-circuiter les appétits externes. Ben oui, carotte, bâton nucléaire et symbolisme, il est semblable à son style de toujours… Et si le Danemark semble réagir avec désinvolte à la proposition de Trump, pour mieux tourner en dérision un tel retour de tension, je ne serais pas du tout surprise que le pôle nord soit en réalité et au moins au niveau militaire, le point le plus chaud de la planète… Ad minima sera-t-il une vraie discussion au futur G7, que Poutine en forme le huitième officiellement ou que ses oreilles en bourdonnent.

  • Mea maxima coincee

    Archive du Podcast du Bout du Monde — épisode 8, publié le 21 août 2019.


    Bon, je ne vous le cache pas, dans les semaines qui viennent, forcément, on va beaucoup parler politique. D’ici 4 jours, le G7 va commencer et le bal des rencontres et des discussions est très sérieusement entamé, et c’est important, quoi que les titres des journaux aient pu vous donner à penser quant aux fanfaronnades des uns et des autres face caméra. Mais d’ici que notre rentrée soit contrainte d’être sérieuse, faudrait quand même faire le point sur cet été qu’on vient de vivre.

    Une chose me frappe particulièrement : ça a été l’été de la culpabilité et de la contrition. Tous tête baissée devant la grande petite fille Greta Thunberg, qui va à New York en bateau à voile, la chanceuse, quand tant de journalistes seront contraints de porter l’opprobre de prendre l’avion pour aller couvrir son arrivée ! J’ai l’air de me moquer – et ça en rappelle d’autres ? Oui, une en particulier, que je remercie pour cette tendre et très réaliste pique. Mais, plus sérieusement, tant et tant de gens se sont rués sur elle pour mieux la dépecer ! Parfois avec distance – c’était les plus drôles, parfois avec une hargne qu’on n’explique que par l’état de décrépitude intérieure comme extérieure d’un vieux philosophe qui ferait mieux, parfois, de se rappeler qu’il a été jeune.

    Et en même temps, qui ne s’est pas senti un peu agressé par tant de certitudes vertueuses, assenées en autant de couperets sur nos choix, notre mode de vie et bien sûr, notre chappe d’impuissance à changer ? Et c’est au mieux en bougonnant que les plus honnêtes intellectuellement reconnaissent que, certes, elle a raison, Mais bon, hein ! Car le miroir que Greta nous tend n’est pas flatteur et nous admettons implicitement que son reflet est vrai – ou nous nous révoltons. Dans les deux cas, de l’agressivité en ressort, forcément, car nous vivons Greta comme une double contrainte atroce : elle est l’enfance et la voix de la pureté. A ce titre, beaucoup admirent à juste raison son courage, sa capacité à dire, qui est merveilleuse et qui mobilise l’intelligence, l’émotion et l’attention. Chaque geste d’elle, pesé, devient symbolique et objet d’iconographie. Et la distance de ses traits neutres, qui font horreur à notre ami rabougri, met encore plus l’accent sur l’objectivité de ses propos et les transforment en Vérité.

    Mais est-ce bien exactement le cas ? Comprenez-moi bien : l’argument n’est pas de taper sur Greta, qui, de son point de vue a parfaitement raison, bien entendu. Et de fait, objectivement, tout ce qu’elle dénonce est dénonçable, ce qu’elle préconise apparaît raisonnable, son interpellation aux politiques, nécessaire, etc. Ni de dire qu’elle est manipulée, parce que qui ne l’est pas, dès lors qu’il entre dans l’arène médiatique ? Non, simplement, la vérité est parfois moins manichéenne que nos solutions d’adolescence ne nous poussent à la croire, tout bêtement.

    Elle dénonce la destruction de la nature – et qui ne déplorerait pas avec elle la disparition des abeilles ou des ours polaires ? Enfin, à part quelques crétins, sur qui haro tombe aussitôt qu’innocemment, ils se font gauller avec une photo de safari ou un tweet stupide et éméché, mais ça, c’est pour mieux mobiliser la morale publique : nous, on est des gens biens, on pleure à la mort de la mère de Bambi ! Et on like toutes les vidéos Brut Nature et autres qui nous présentent des gens qui ont fabriqué leur maison avec trois briques de boue séchée et vivent de groseilles. Et ouais, ça a l’air vachement chouette, leur mode de vie, jusqu’à ce que t’essaye de faire du camping chez mamie et que y’ait des sortes de puces bizarres qui te bouffent les mollets. Bien sûr, je caricature, et les choix de certains de se retirer d’une société de plus en plus aberrante – que je comprends au point de m’être expatriée dans le pays le plus écolo de la planète en apparence (mais on reviendra sur les petits arrangements avec le Réel du Costa Rica un autre jour), et le désarroi du citadin face à la cambrousse… Encore que pas tant que cela non plus. Faut pas se leurrer, l’exode rural a fait de nous tous – ou en tout cas de l’immense majorité de la sphère développée, des chochottes de l’insecte, des dépourvus d’orientation naturelle, des handicapés de la marche en forêt. Parce qu’en fait, on pourrait appeler le développement Décorellation d’avec la Nature, ça serait pompeux à souhait, mais vrai.

    Donc la Nature, un mode de vie sain, une vraie reconnexion avec soi… Ouah ! Le rêve qu’on nous vend ! C’est juste à portée de main, entre un cours de yoga et un smoothie étrange à l’extracteur de jus, que tu ne savais pas qu’on pouvait en sortir autant du persil. Mais même cela n’est pas assez radical, il faudrait encore plus et on s’épuise à essayer d’être parfait tout en n’ayant pas d’autre choix raisonnable que de prendre la voiture quand il le faut, acheter des vêtements et si possible pas chers, même si ça exploite des enfants, parce que c’est comme ça, tu ne saurais même plus faire autrement. Ils sont où, les tailleurs d’antant, de toute façon ? Et qui peut payer très cher des t-shirts bio équitables et locaux (ha ! Du coton «local» à Paris ! C’tte arnaque!) à chaque fois que le petit dernier gagne un centimètre ? Et puis faut pas rêver, tout le monde n’a pas la tête à réfléchir à l’empreinte carbonne des 15 jours qu’il prend dans l’année pour se détendre. C’est un luxe – ou en tout cas, un produit de luxe, qui se développe bien dans le secteur touristique. Et où qu’on tourne la tête – c’en est vertigineux, toutes nos bonnes intentions, même les plus irréalistes, se transforment en produits. Si par malheur, vous regardez distraitement une page pro-végan sur Facebook, vous voilà bombarbé de pubs pour un t-shirt trop craquant avec une licorne évidemment végane – ou un chat, bien que ce soit déjà plus étrange, qui dit un truc spirituel, c’est effarant ! Tout a son marché, même l’anticonsumérisme.

    Et c’est pour ça que c’est intenable, les certitudes à la Greta. Ses conditions d’existence ne sont pas les nôtres, et ce qu’elle vit n’est pas nécessairement reproductible. Mais le devrions-nous vraiment pour arrêter la spirale infernale qu’elle décrit ? Est-ce réellement la surconsommation, le problème, ou serait-ce plutôt la surproduction ? Parce que techniquement, l’un des à-côté que l’on déplore le plus dans la surconsommation, c’est le gaspillage et l’emballement de la consommation. Mais est-elle avérée, cette surconsommation ? Certes, nous achetons plus… Mais parce que ça dure moins longtemps ! Qui a réellement envie de changer de smartphone chaque année, hormi deux ou trois péquenots en mal de compensation et un ou deux geeks absolus ? Certes, nous aimons souvent changer de vêtements, mais pas au point qu’il soit nécessaire d’avoir 52 collections par année, produites en des millions d’exemplaires jetés d’une semaine sur l’autre parce que la nouvelle arrive ! D’ailleurs, ça devient pénible, cette habitude de ne jamais proposer des vêtements adaptés au climat, parce que la nouvelle saison a 6 mois d’avance qu’elle est déjà has-been. Et un calcul très complexe que nos grands-parents se seraient probablement fadés en primaire permettrait de voir exactement combien de mes bains voluptueux seraient nécessaires pour faire de moi une gaspilleuse pire que le chantier d’en face, à Casa, qui semblait ne pas savoir qu’il y a des vannes que l’on peut fermer, pour que l’eau ne coule pas comme ça, pendant des mois.

    Qui a décidé que c’est nous qui devions culpabiliser quand des marchands de rêve détruisent la planète, au prétexte de nous offrir ce qu’on veut ? Qui a donné ce blanc-seing moral et total aux grosses entreprises de faire ce qui leur plaît, tant qu’on ne les coince pas d’une loi de moins en moins applicable en libéralisme mondialisé ? Qui a décidé que ces «entités morales» au regard de la Loi, qui peuvent nous donner des clauses de conscience, De conscience, les multinationales, vraiment ! Qui peuvent financer des campagnes électorales, se parer de vertu en défiscalisant de la bonne action dégoulinante, qui a décidé que eux, non seulement étaient le modèle de l’efficacité, des stars qu’il faut chouchouter car de leur humeur dépendent les revenus de l’état et les emplois des provinces, mais en plus en mesure de se laver les mains de ce qu’ils font – PARCE QUE MOI, OU UN AUTRE, OU COLLECTIVEMENT LEUR DEMANDERIONS DE COUPER DES TOMATES EN RONDELLES SOUS VIDE ?!? On se moque de qui ? Oui, le monde va mal, oui, certains pays surconsomment quand d’autres crèvent la dalle. Mais c’est parce que ce que l’on produit ne va pas aux besoins, il va au pognon. Et il est plus rentable de produire trop et de jeter que de ne pas produire ou de donner… Même si ce sont les échanges fiduciaires qui génèrent les revenus et non plus les produits en eux-mêmes. La grande arnaque, c’est ça : parce que nous faisons partie du système qui déconne, nous serions au même titre responsables que ceux qui en bénéficient et l’alimentent. Non !

    Le problème, le vrai, c’est qu’il n’est même pas difficile, en l’état actuel de la science, de la technologie et de l’invention, d’imaginer un monde où chacun pourrait disposer du nécessaire à une vie digne. Sauf que ce n’est pas rentable, alors il n’est pas raisonnable d’en rêver, n’est-ce pas ? Bien sûr, l’homme restera toujours homme, solidaire jusqu’à ce qu’il s’agisse de savoir qui pisse le plus loin. Mais bon, là, quand même, il semble qu’il ne soit plus rentable non plus juste qu’on vive à peu près en harmonie, sans trop de stress ou de double contrainte, même quand on fait partie des privilégiés… Vous croyez qu’on peut quand même un peu se poser des questions ?

  • Me, mon corps, est moi

    Archive du Podcast du Bout du Monde — épisode 7, publié le 20 août 2019.


    Je crois que nous avons, collectivement, un problème avec le corps. Pas seulement le corps des femmes, d’ailleurs, pas seulement les corps trop dénudés ou trop couverts, fonction des cas. Non, on a un problème bien plus fondamental, on se plante du tout au tout, mais alors, au niveau civilisationnel, je crois bien, parce que je retrouve les mêmes dérives partout et partout quelque chose qui m’a toujours semblé aberrant, m’a toujours frappé comme une erreur de syntaxe qui plomberait tous les débats : on se plante de verbe.

    Regardez les féministes les plus médiatisées : les Femen, par exemple, ou d’autres du même genre. Que revendiquent-elles ? Mon corps m’appartient. C’est aussi l’argument qu’utilisent les femmes qui défendent l’avortement (j’en fais partie), qui dénoncent les violences sexuelles, etc. Et franchement, dans le fond comme dans la forme, je suis féministe. Sauf que c’est quand même une grosse connerie comme argument.

    De l’autre côté du ring, nous avons les conservateurs, qui disent tous que le corps individuel faisant partie du corps social doit se plier à un certain nombre de règles, parmi lesquelles on retrouve, en modèle courant, les contraintes vestimentaires surtout appliquées aux femmes, mais aussi des modifications corporelles traditionnelles visant à faire entrer l’individu au sein de la communauté, comme la circoncision, par exemple, les tatouages tribaux, l’excision (dont la portée est tout de même largement un cran au-dessus en terme d’horreur mais qui relève du même phénomène). La réponse du berger à la bergère tourne alors autour d’arguments comme : non, ton corps ne t’appartient pas, mais à Dieu qui te l’a confié pour le garder pur et loin de toute influence perverse et c’est à cela qu’on reconnaît le Juste de l’Injuste. C’est tout aussi con que l’argument des féministes et pour la même raison.

    Nous n’avons pas un corps que nous posséderions, nous sommes un corps. Être au lieu d’avoir. Alors, je ne suis pas en train de dire que l’âme, l’esprit, tout ça n’existe pas, je n’en ai foutrement aucune idée. Mais je sais, par contre, que pour le moment, pas de corps, pas de moi ; voyez, la version pire de pas de bras, pas de chocolat.

    S’il arrive quelque chose à mon corps, ma conscience s’en trouve modifiée. Si j’ai un déséquilibre hormonal, un problème de neurotransmetteurs, la tristesse ou l’abattement que j’en ressentirais seront réels pour moi et je ne ferais pas de différence entre mes pensées cafardeuses « légitimes » du fait d’événements extérieurs et mes petites cellules qui ne transmettent pas bien un message que je ne suis même pas consciente de m’envoyer à moi-même. A l’inverse, l’épigénétique nous apprend que nos traumatismes psychologiques s’inscrivent dans nos gènes, se transmettent, nous transmutent en profondeur, au niveau du code même, parce que nous sommes un tout. Bref, je ne sais pas ce qu’il y avait avant la vie, je ne sais pas s’il y aura quelque chose après, mais la Vie est une chose contingente et tant qu’on est vivant, on est, pleinement, un corps. Donc tout ce qui l’affecte nous affecte et tout ce qui nous affecte l’affecte, point barre.

    Alors, ça va bien plus loin que cette querelle de clochers et de midinettes, cette affaire-là, parce que ça explique aussi bien d’autres malaises que nous vivons par rapport au corps. Si nous avons, du verbe avoir un corps, c’est un objet, rien de plus. Alors, s’il dysfonctionne, on remplace une pièce, on bidouille ici, on règle un peu l’huile et puis l’eau et on change de carburant, yek ? Ben c’est exactement ce qu’on fait : on coupe un peu par-là, on rajoute chwya de plastique par-ci, on retend la peau par là-bas, parce que le corps qu’on a, c’est pas le dernier modèle en vigueur et on a toujours le dernier modèle, même en smartphone. Quand on est malade, on va voir un médecin comme on irait chez le garagiste et on est indignés qu’il n’ait pas toujours de réponse ; qu’une réparation – sommaire ou délicate, ne relance pas la machine comme avant. D’ailleurs, des milliards sont engloutis par des vampires qui cherchent la solution pour la vie éternelle et, dans l’intervalle, font tout ce qu’ils peuvent pour se rendre étrangers à leur propre corps, sans comprendre que nous sommes à la fois moins et plus que la somme de nos parties. Jusqu’à se suicider par congélation pour mieux survivre… L’esprit humain me fascine, qui se ment à lui-même pour ne pas faire face à sa propre jouissance !

    Tenez, quand on est trop gros, on est prêt à le torturer, son corps, parce que ça va nous rendre heureux, puisque ça va nous rendre beau. Mais comment, à moins qu’on soit perché, l’idée de nous torturer nous-même nous apparaît-elle souhaitable ? En plus, généralement, ça marche pas, parce que tu te promets à toi-même le bonheur tout en te flagellant et forcément, c’est ça qui fait que tu te retrouves à te ruer sur la première malbouffe qui passe en oubliant la gym. Faut bien que tu l’aies, ton bonheur, quelque part, même si bien sûr, le corps, que tu ne veux pas assimiler, se jouit de toute façon, puisqu’il vit. Et à te regarder toi-même, compulsivement, dans ces moments de « faiblesse », qui ne sont pourtant que toi-même te rappelant à toi-même (mais je sais, c’est cela même qui est dur) c’est bien toi toute entière (ou tout entier, ne soyons pas sexiste) qui te dégoute. Parce que quelque chose au fond de toi le sait, que ton corps n’est pas seulement un objet malcommode que tu trainerais comme un boulet. Et qu’en plus, tu ne fais pas que le traîner, tu le vis. Je sais, c’est plus facile de projeter à l’extérieur sa frustration. Parce que notre corps qui nous lâche, dans la maladie, la vieillesse ou juste l’insatisfaction, ça fait moins peur finalement s’il n’est pas nous, et si nous en restons épargnés, extérieurs, intouchés comme la blanche colombe face à la bile de ce crapeau qu’il devient.

    Oui, ça fait moins peur que de se dire qu’il faut désormais composer avec une part de nous qui nous déplaît et qu’il faut regarder, jour après jour, dans le miroir. J’en suis là, moi aussi, très souvent. Et je me suis laissée aller à prendre le symptôme pour la cause : me croire malheureuse parce que malade ou grosse, quand mon corps exprimait plutôt tout ce que je ne me permettais pas de dire, par exemple. On appelle cela somatiser, c’est très courant, semble-t-il et très, mais alors très con. On ne s’écoute pas et finalement, le corps crie.

    Alors, n’allez pas me faire dire ce que je n’ai pas dit, je ne suis pas contre la chirurgie – même esthétique ou la médecine moderne, hein. C’est très pratique, très utile, bien évidemment et très, très efficace. Seulement, à force de s’améliorer par l’hyper spécialisation dans le règlement des dysfonctionnements en tant qu’entité isolée, la «maladie», on en oublie parfois qu’elle arrive à quelqu’un. C’est d’ailleurs pour cela que les urgentistes sont en grève en France, que les professionnels de santé se flinguent à force de ne pas savoir faire quand, en face d’eux, un humain perce la carapace de compétences dont ils s’entourent. Se soigner, ce n’est pas anodin, être malade non plus, le mal a dit quelque chose qu’il faut entendre. Et même si cela ne suffit pas forcément à guérir, et même si parfois, c’est surtout du pas de bol, un sale coup du destin ou autre chose, c’est quand même nous qu’il faudra écouter et peut-être pardonner, pour avancer. Ça nous mettra peut-être même les 30 % d’effet placebo de notre côté, plutôt que son jumeau maléfique, le nocebo. On ne sait pas comment ils marchent, ces deux-là, aucun médecin n’a jamais pu l’expliquer. Moi, je parie bien que c’est juste cela, être en harmonie avec soi-même – ou en totale déconnection.

    De même, comment peut-on minimiser les horreurs qui peuvent advenir au corps, au sien ou celui d’autrui, quand on comprend que c’est nous, pleinement et sans distinction possible ? Alors, la contrainte par corps devient insoutenable ; le viol une abomination. Pas un mauvais moment, comme si quelqu’un «empruntait» un objet cher à votre coeur et vous le rendait, voilà, même pas trop abimé, encore fonctionnel, non ! C’est moi que tu touches si tu me touches, point barre. Non, mon corps ne m’appartient pas, mais je suis, en tant que simple humaine, sujette aux mêmes rêves, aux mêmes questionnements et… aux mêmes contingences que toi. Pas de distance, pas de voile, pas de pudeur. Ce que ton corps fait au mien, je le ressens et toi aussi.

    Alors, si l’on croit au libre-arbitre, si l’on valorise la liberté, par individualisme ou par spiritualité et esprit religieux, d’ailleurs – car il faut bien distinguer le pieux de l’infâme et ce sont ses choix qui les distinguent ; bref, si l’on croit vraiment que nous sommes libres et devons effectuer des choix éthiques qui guident notre vie, alors bien d’autres sujets qui font objet de loi prennent une autre tournure. Ainsi, la question de l’avortement, par exemple ou de la maternité assistée, de la PMA, GPA, etc. Certes, la suite logique du fait d’être enceinte, c’est d’avoir un gamin à la fin. Mais la finalité n’est pas décorellée du voyage et être enceinte est un événement de corps en soi, que l’on vit et qui nous modifie. Alors, vivre la grossesse comme un processus médical, ça laisse des traces, que ce soit pour avoir ou n’avoir pas d’enfant. La vivre comme un processus social aussi, mais ça, c’est presque inévitable, car nous sommes des animaux sociaux and it takes a village.

    Cela ne signifie pas qu’avorter soit impossible, ou tomber enceinte après des mois d’un parcours du combattant qui nous dissocie de plus en plus de nous-mêmes, cela ne signifie pas que la PMA ou la GPA soient forcément immorales ou mauvaises en soit. Cela signifie que c’est avant tout un problème de soi à soi, éthique, auquel personne ne peut légitimement se substituer. Et qu’il faudra vivre avec, quel que soit ce choix et ce qui l’aura déterminé in fine.

    Et aussi, et surtout, que ce problème ne peut pas être posé dans les termes qui sont les siens actuellement, parce qu’à se placer hors de soi, on finit par réifier l’autre encore plus vite et cela justifie tout. Qu’il crève à nos portes ou qu’on achète son enfance en usine ou son ventre en location – pour tirer un coup une heure ou lui faire produire un rejeton artificiel. Et ça, non, ça n’est même pas immoral, c’est juste ammoral, parce qu’on s’est trompé de verbe ! Qu’on n’a pas, on est, qu’on ne loue pas, on réifie et c’est de la folie. Chaque cas se négocie en réel et en personne et aucune autorité morale, judiciaire ou religieuse ne devrait pouvoir faire plus que nous dire son sentiment presque subjectif, lui aussi, par rapport à cette chose si simple et si dure à la fois : sois qui tu es, car tu n’as personne d’autre à réaliser. Et aucune entreprise, jamais, ne devrait en retirer profit pour autre chose que ce que, précisément, tu demandes pour toi-même. Après, à chacun de faire face à ce qu’il se fait à lui-même, à l’autre et pourquoi. En son âme, conscience et corps.