• Independance days

    Archive du Podcast du Bout du Monde — épisode 26, publié le 16 septembre 2019.


    Aujourd’hui, je vais vous raconter un petit peu de la vie d’ici. Figurez-vous qu’hier, c’était la fête de l’indépendance, signée le 15 septembre 1821. Enfin, hier, avant-hier, aujourd’hui et à dire vrai, tout le mois. Il faut dire que c’est une date un peu particulière, qui a été choisie et une indépendance encore plus étrange qui s’est produite ici. Vous le savez, toute la région était colonie espagnole, cependant, l’indépendance des Etats-Unis d’Amérique avait donné des idées à beaucoup. C’est donc très logiquement que des révoltes ont eu lieu, un peu partout en Amérique Latine, aux cris de « Yo no soy español, soy americano ».

    Un peu partout, sauf au Costa Rica ! Alors, c’est pas que les ticos ne voulaient pas l’indépendance, mais bon… En vrai, personne ne s’intéressait vraiment à eux. Le Costa Rica n’a pas d’or, il est difficile d’accès, y’a des catastrophes naturelles tout le temps, ce n’était pas un centre économique, bref… Au final, les colons étaient des gens rudes, qui cultivaient la terre eux-mêmes et n’avaient pas vraiment le temps de fomenter des rébellions quand il y avait tant à faire ! Et les autochtones gardaient pour la plupart leur mode de vie ancestral, autant vous dire qu’ils se souciaient de la couronne espagnole comme d’une banane (oui, y’a pas de guignes, ici, sauf importées et très chères. Et puis c’est anachronique, de toute façon).

    Le fameux 15 septembre 1821, ce sont le Guatemala, le Salvador, le Honduras et le Nicaragua qui proclament leur indépendance, seulement, dans la foulée, ils incluent dans leur déclaration le Costa Rica, sans trop le prévenir. Ce n’est qu’un mois après, le 13 ou le 14 octobre 1821, selon les sources que les Costariciens se savent indépendants ! D’où branle-bas de combat pour rassembler représentants du peuple et les partis politiques naissants afin de virer, mais poliment, avec accord de désarmement et tout et tout, les soldats espagnols, avant qu’enfin, l’acte d’indépendance réel ne soit signé le 29 octobre 1821, pour être appliqué le 1er novembre.

    Bref ! Dès le départ, les ticos ne font rien comme leurs petits copains de la région : pas de violences, pas de désorganisation réelle, des décisions de bon sens, paysannes, à l’image de la société ici. Bon, alors j’exagère, parce que juste après, comme le Costa Rica a été intégré à l’Empire du Mexique, une usine à gaz mal ficelée sur le modèle de l’empire napoléonien fondé par Agustín Cosme Damián de Iturbide y Arámburu, alias Agustin I, il y a eu une guerre civile… Entre les partisans du Mexique, les villes de Carthago et Heredia – traditionnalistes, et les libéraux de San José et Alajuela – pro-indépendance. Ça a l’air impressionnant, dit comme ça, yek ? Alors rappelez-vous juste l’échelle des choses : le Costa Rica, c’est grand comme le Midi-Pyrénée, 1/10ème de la taille de la France métropolitaine. Là-dedans, la Vallée Centrale fait 3 200 km², soit un peu plus que la Réunion. Là dedans, vous avez à l’époque 4 villes / villages : Carthago, qui est le centre d’implatation des colons le plus ancien- donc la capitale. Et vraiment à côté, vous avez San José, Heredia et Alajuela. Mais genre, à 20 km max, quoi. De même, de nos jours, y’a même pas 5 millions d’habitants, dans tout le Costa Rica. Avant 1930, y’en avait moins de 1 million. En 1821, on était en plein milieu de ce que l’on a appelé l’ère de subsistance, c’est-à-dire une population tellement pauvre qu’elle n’allait plus à l’église par manque d’habits du dimanche pour toute la famille ! Non, je ne plaisante pas, c’est écrit noir sur blanc dans les livres d’histoire d’écoliers du pays. Donc on parle de quoi quand on dit guerre civile ? Peut-être 80 gugusses d’un côté, 100 de l’autre, avec des fourches et des machettes ? Quoiqu’il en soit, en 1823, les libéraux gagnent, transfèrent la capitale à San José et font adhérer le Costa Rica plutôt aux Provinces-Unies d’Amérique Centrale. Mais bon, ça non plus, ça ne durera pas et dès 1838, le Costa Rica prend son indépendance réelle de tout et de tout le monde, après encore une autre guerre civile pas beaucoup plus impressionnante en 1835… et la conquête, tout de même du Ganacaste sur le Nicaragua. On ne va pas refaire toute l’histoire, elle est instable au début, comme tout le monde, mais considérablement moins que celle des copains. D’ailleurs, les grandes pertes humaines historiques consenties par le pays ne sont pas des batailles, mais par exemple, la construction de la voie ferrée, en 1890, entre San José et les Caraïbes. 4 000 morts pour la modernisation et l’exportation du café, un tapis rouge pour United Fruit Company, qui viendra cultiver la banane, avec d’autres grands groupes étrangers venus profiter du boom que connaît l’agriculture exotique à cette époque. Dès le départ, les ticos sont des libéraux, travailleurs, un peu fastidieux, formels dans leur manière même de dire le désarroi parfois, qui n’aiment pas la violence et abolissent la peine de mort dès 1877, avant de devenir à l’issu de la Seconde Guerre Mondiale le pays sans armée que l’on connaît. Le texte de proclamation d’indépendance du 29 octobre 1821 est à ce titre un morceau d’anthologie (traduit, hein). Je cite :

    « Dans la ville de Cartago le vingt-neuf du mois d’octobre de mille huit-cents vingt-et-un suite aux prémisses des nouvelles plausibles que s’est jurée l’indépendance dans la Capitale du Mexique et à la Proa au Nicaragua. Réunis en session extraordinaire et ouverte la Très Noble et Loyale Mairie de cette ville, Messieurs le vicaire et le curé recteur, le Ministre des Biens Publics, d’innombrables personnes notables et du peuple, ont été lus les offices et l’arrêt de Monsieur le Chef Politique Supérieur Don Miguel González Saravia du 11 et 18 du mois en cours dans lesquels conformément au vote des partis du Nicaragua fut jurée à León le jour 11 du même mois l’indépendance absolue de la gouvernance Espagnole selon le plan qu’adoptera l’empire du Mexique. » C’est-y pas beau et vachement officiel quand on pense qu’ils étaient peut-être 2-3 000 bonshommes qui se demandaient si la nouvelle qui leur était parvenue était du lard ou du cochon !

    Quoiqu’il en soit, cette indépendance collective du 15 septembre est très importante. Des lycéens partant du Guatemala au pas de course se relaient pour traverser le Salvador, le Honduras, le Nicaragua pour enfin arriver au Costa Rica en portant la flamme de l’indépendance. Et toutes les écoles du pays – même le Franco, font une cérémonie pour célébrer cette indépendance, en musique, avec l’hymne de l’indépendance, l’hymne costa-ricien, dans mon cas l’hymne français puisque mon fils est au Franco, le lycée franco-costaricien et in fine, l’hymne du lycée. J’vais vous dire, l’hymne français, au milieu de tout ça, il faisait tâche : tous les autres parlaient liberté, paix et union entre les peuples et nous, au milieu de tout ça, entre deux discours du proviseur expliquant qu’on partage tout à fait les mêmes valeurs, d’ailleurs mêmes couleurs de drapeau, Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, blabla «Qu’un sang impur, abreuuuuuuuuve nos sillons !» Ah ! Le choc ! J’vous jure c’est quelque chose qui vous porterait presque à comprendre pourquoi les français sont si râleurs et les ticos si polis, tout le temps, tout le temps ! Genre, jamais ils ne lèvent la voix et si des gamins se chamaillent pour de rire, tout le monde vient voir, alarmé, ce qu’il se passe qui justifie tant de violence. D’ailleurs, on n’a eu droit qu’au premier couplet, c’est pas plus mal. Mais tous les autres hymnes, non ! Bien en longueur, plus en prime, la chanson de coeur du Costa Rica, Soy Tico. Je vous la met en fin, promis, elle est kitch mais touchante. Et avec ça, debout-assis, pour rendre honneur aux courreurs, au drapeau, aux hymnes, aux spectacles, aux danses traditonnelles… Une vraie grand-messe patriotique. Mais pas héroïque, hein, pastorale, avec les gens qui fabriquent chez eux les plus belles lanternes aux symboles de paix pour éclairer le chemin de la liberté costaricienne, les gamins en tenue traditionnelle avec la raie sur le côté et nuque bien propre, bref, paisible. Vivan Siempre el Trabajo y la Paz ! La devise nationale, bien ancrée en l’esprit de chacun, car si les ticos n’ont pas une culture générale étendue – ils sont tous alphabétisés et font des années d’estudies sociales, à la fois éducation civique et morale et histoire-géographie du pays, tout au long de leur scolarité. Ce sont donc des moments importants, mais sans ostentation finalement, que tout le pays traverse en même temps. Ces activités civiques de marquage de l’indépendance sont obligatoires pour tous les écoliers, les fonctionnaires et presque toutes les entreprises le font aussi. De telle sorte que si le 15 septembre, comme c’était le cas, tombe un samedi, le lundi suivant est férié.

    Mais à dire vrai, les cérémonies de l’indépendance se poursuivent le 16 et puis aussi le 29 octobre et bien sûr le 1er novembre, de telle sorte qu’il y en a sur deux mois, quoi ! Mais toujours dans la politesse, la fête et la Paix. Et c’est la première fois que je vois ça : le nationalisme sans agressivité envers les autres, la fierté patriote sans fleur au fusil, bref, le sentiment d’appartenance sans pour autant vouloir écraser. Je ne savais même pas cela possible et bien que cela ne préjuge pas du sentiment de supériorité réel que les ticos entretiennent à l’égard de leurs turbulents voisins, qu’ils accueillent en masse à chaque trouble politique, avant que chacun ne reparte se confronter à son destin chez soi, il n’en reste pas moins que cela remet profondément en question le modèle philosophique politique européen, lequel lie, c’est incontestable, nationalisme et impérialisme. On est peut-être trop soumis à la nature pour ça, ici. Les horaires du soleil, de la pluie sont presque immuables quand la terre bouge tout le temps, ça doit vous brouiller le cerveau à la longue, c’tte affaire-là. P’têtre même au point d’être national-pacifiste !

  • 1 mois et vous et moi

    Archive du Podcast du Bout du Monde — épisode 25, publié le 13 septembre 2019.


    Bon ! Aujourd’hui n’est pas coutume, on va parler de moi, de ce PodcAst, de ce que j’essaie de faire et de ce que vous pouvez faire pour m’aider. Cela fait un mois déjà, 25 épisodes, vous vous rendez compte ? Que je fais ce PodcAst, à la fois pour vous retrouver, #publicchérimonamour mais surtout pour poursuivre mon travail d’analyse, de décryptage du monde mieux et plus librement, en travaillant hors média, pour moi-même, c’est-à-dire pour vous. C’est vraiment une aventure nouvelle, que je ne maîtrise pas encore très bien. Par exemple, je ne rate aucun épisode, mais il m’arrive de plus en plus souvent de ne pas poster tous les jours sur les réseaux sociaux le texte du Podcast – parce que je n’ai plus le temps. Il y a plusieurs raisons à cela : la première est que je suis épuisée ! Travailler autant et en même temps tenter de s’intégrer à un pays n’est pas vraiment chose facile. Et quand travailler autant n’est même pas la garantie de gagner sa vie, cela rend la tension nécessaire au projet un tantinet trop présente.

    La charge de travail, je ne souhaite pas la diminuer pour l’instant, parce que je crois en la nécessité de dire, de creuser, de poursuivre mes efforts constamment si je veux trouver mon public. Je veux dire vous, #publicchérimonamour, mais bien présent, en nombre suffisant pour que je puisse en développer un modèle économique qui me permette de poursuivre. Pour l’instant, j’ai pu lancer le projet grâce à un mécène privé qui a financé mon lancement. Depuis, je fais des dossiers de demandes de bourses dédiées au journalisme, etc. J’ai en projet 20 idées qui devraient vous plaire et peut-être vous convaincre de me partager, de commenter plus ce que je fais, d’interragir avec moi, de créer le débat entre vous et moi et surtout entre vous, auditeurs. Je réfléchis à plus d’interactivité, à plus de variété, à plus de médias… Les choses seront amenées à évoluer, au fur et à mesure, fonction de mes capacités à produire et de votre volonté d’implication.

    La première évolution va avoir lieu la semaine prochaine, puisque cela fait déjà un mois. En premier lieu, je vais changer d’horaire, car le matin, je me rends compte à discuter avec certains d’entre vous, vous n’êtes pas encore en ligne et c’est le soir qui vous convient le mieux. Cela tombe bien : publier à 6:00 am GMT m’obligeait à poster à minuit et c’est épuisant quand on se lève dès potron-minet s’occuper des enfants pour l’école. Je vais donc dès lundi publier à 6:00 pm GMT, soit respectivement 19h et 20h pour le Maroc et la France.

    Ensuite, je vais tenter de varier le format, et en même temps de le stabiliser. Je sais, pour beaucoup d’entre vous, 1/4 d’heure de podcast pour une chronique et une chanson, c’est long. Pourtant, c’est comme ça : l’analyse demande du temps et 5 minutes ne suffisent pas à tout dire. A la radio, c’était plus simple : une chronique par semaine et beaucoup de débats, ça anime et ça permet, au fur et à mesure de dire beaucoup, si ce n’est tout. Les 3-4 minutes de la chronique ne sont alors plus là que pour préciser un point, guère plus. Mais là, mes amis, je suis toute seule face au micro et si je veux, avec vous développer ma pensée et faire le travail que je me suis assignée, d’analyse géopolitique à portée humaniste, j’ai besoin de ce temps. Et la musique, ma foi, est un contrepoint culturel dont je ne saurais me passer. Dès lors, ce n’est pas ce format qui va changer : on restera dans les 12-15 minutes en moyenne, parfois plus si le morceau choisi est long (mais parfois, c’est bon quand c’est long et c’est comme ça). En revanche, je vais voir comment rendre la chose plus partageable, plus accessible, plus facile à suivre, peut-être. Et je vais rajouter quelque chose : le Portrait d’Humain du Vendredi. Au lieu d’une chronique, géopolitique, économique, sociale, philosophico-humaniste, comme je le fais habituellement, au gré des infos et en essayant de varier les thèmes, pour ne pas lasser, je vais aller discuter avec des gens, leur demander qui ils sont et les laisser vous parler de leur expérience singulière. L’humain est beau, quand on le regarde de près, alors allons-y !

    Mon travail a toujours été à cheval entre celui d’un rat de bibliothèque en pleine introspection et le dialogue / débat avec le plus d’interlocuteurs possible. Et je suis en train de vivre une aventure propre à réjouir l’âme, en plus : découvrir un nouveau continent, une nouvelle langue, une nouvelle culture, une histoire inconnue, des saveurs exotiques. Ces interviews vous feront participer de tout cela, comme une fenêtre sur d’autres possibles et moi, cela le rendra tout simplement réalisable. Car à ne travailler que pour vous, je m’enferme et je crois au contraire avoir besoin de m’ouvrir de plus en plus pour former ce que j’appelle de mes vœux les plus chers, une plateforme de débat et de réflexion propre à tous nous enrichir, peut-être même à trouver des solutions, des plus pratiques au plus philosophiques à quelques-uns des problèmes qui nous affectent. Toujours viser la lune, on atteindra les étoiles, j’y crois, de toute façon, que faire d’autre, n’est-ce pas ?

    Côté technique, je vais progressivement apprendre à me servir de tous les outils dont je dispose – ils sont nombreux, maintenant, sur Internet. Mais ma capacité à prendre en main tous ces gadgets médias, marketing, etc. est fortement diminuée par le temps et l’énergie que me prennent mon travail en soi de contenu, plus l’installation ici. Alors si vous avez des idées, des bons conseils, des astuces, n’importe quoi – n’hésitez pas, j’ai beaucoup à apprendre et c’est un domaine nouveau. Je pense à plein de choses : un forum de discussion dédié, un live chat par rendez-vous pour ceux d’entre vous qui me soutiennent et me suivre très régulièrement, des livres audios, des épisodes spéciaux d’explication de concepts, comment transformer mes podcasts en vidéo, les faire en anglais, en espagnol, faire des questionnaires pour savoir ce qui vous intéresse en premier lieu, etc. Là encore, j’apprends sur le tas, je vais tâtonner, essayer ci ou ça et c’est votre réaction qui me guidera. Ça et mes capacités intrinsèques, d’humaine faillible et pas forcément bonne à tout savoir faire. Parce qu’en fait, ce projet, c’est comme une danse vous et moi dans le noir : se trouver, s’accorder au rythme possible de l’un et de l’autre, hésiter, prendre de l’assurance et tournoyer d’une idée à l’autre, d’un pas au suivant de cette marche du monde dont nous sommes acteurs / spectateurs en commun. Sans vous, je n’ai pas de substance ni de but, et je trébuche à chaque mouvement.

    C’est une vraie plongée en confiance dans le vide, avoir foi en l’idée que vous serez là parce que nous trouverons le rythme et que vous suivrez avec moi, non un produit, mais les tâtonnements d’une personne engagée pleinement dans son travail, qui le vit pour vous, et qui l’invente au fur et à mesure. Mais cela fait des années que je le dis, le proclame en actes et en paroles, à la radio, sur les réseaux sociaux et ailleurs, en l’Homme je crois, mon ami, mon Frère. Il fallait bien qu’un jour j’agisse en conséquence. Et d’ailleurs, plus ça va, plus je suis sûre de la validité de réitérer cette confiance et cette profession de foi. Je vous l’ai dit, nous avons tous besoin d’amour, c’est ce qui nous unit et sans doute ce qui nous sauvera de la folie systémique que nous avons nous-même déclenché. Je suis là, je vous vois vous débattre comme moi, nous avons beaucoup en commun à nous dire et si peu l’occasion de parler vraiment. Alors voilà, on trouvera les moyens, vous et moi, n’est-ce pas ? Graou…

  • Zone Franche

    Archive du Podcast du Bout du Monde — épisode 24, publié le 12 septembre 2019.


    Que faire en contexte libéral quand on a un territoire économiquement sinistré, des régions ou pays voisins moins chers du fait de taxes d’importation conséquentes et/ou du réseau de distribution et peu d’industries ? En voilà une intriguante question, mais qui intéresse finalement pas mal de coins du globe. Déjà, tous les pays d’économie faible à intermédiaire, peu industrialisés et dépendants ou d’ex-colonisateurs ayant fagocité le marché ou de puissances régionales les maintenant en dépendance. Donc une grosse partie de l’Afrique, de l’Europe orientale, de l’Amérique Centrale et du Sud, de l’Asie du Sud-Est, du Moyen-Orient, etc. Et même les économies développées, souffrant d’exode rural et souhaitant rééquilibrer leur territoire dans une optique de régionalisation, bref ! Beaucoup de monde.

    La plupart des solutions que j’ai vu mises en œuvre répondent partiellement à la question posée. Par exemple, une fiscalité avantageuse et des conditions d’installation favorables aux entreprises peuvent créer une zone économique particulière, dans lesquelles de nouvelles usines ou industries s’installant vont créer des emplois, de l’infrastructure et un possible transfert de technologie pour la région / pays d’accueil qui peut espérer en bénéficier plus tard pour favoriser sa réindustrialisation. Pour cela, il faut que la main-d’oeuvre locale soit à la fois bon marché et bien formée, ce qui favorise une politique de dévalorisation de la force de travail des citoyens. Si transfert de technologie il y a et que l’aménagement du territoire concédé est rentabilisé, ce peut être une étape intermédiaire intéressante avec une politique industrielle très volontariste. Mais y rester signe une paupérisation de fait de la population, car le salaire minimum ne sera pas augmenté – cela devient stratégique et les droits des salariés seront probablement amputés du fait de l’allégement de charges consenti dans ces zones de développement économique.

    En gros, oui, cela crée des emplois, mais dévalorise le marché de l’emploi au global et signifie que l’investissement en éducation nécessaire n’est rentabilisé qu’au minimum, ne favorisant pas la créativité ou l’innovation, car les industries délocalisées ne sont généralement pas celles de pointe. De plus, les salaires consentis n’augmentent pas significativement la croissance locale, puisqu’ils sont faibles. Par ailleurs, cela n’améliore pas non plus vraiment la balance commerciale, puisque la plupart des produits délocalisés arrivent dans le pays sous le régime de l’admission temporaire et repartent donc sans que la plus-value bénéficie au pays de délocalisation. Enfin, cela fragilise le droit du travail, car les entreprises sont en position d’exiger, sur un marché conccurentiel de la délocalisation, un mode de gestion souple leur permettant d’embaucher et débaucher à loisir en fonction des commandes et des besoins, des horaires aménagés, des responsabilités limitées, etc.

    Et puis, on le voit au Maroc, cela n’empêche pas d’autres dérives des économies intermédiaires peu industrialisées, dépendantes des importations de biens transformés et frontalières de régions productrices de biens moins onéreux, notamment le marché noir et le trafic. Vous ne voyez pas, par exemple, que la zone économique de Tanger Med ait changé quoi que ce soit au statut des femmes mulets dans la région. Et que ce soit en France voisine d’Andorre, au Maroc voisin de l’Espagne ou au Costa Rica voisin du Panama, réguler le trafic frontalier est presque impossible, ce qui représente une perte sèche considérable, puisque l’argent quitte le territoire, affaiblissant parfois la monnaie, s’il est nécessaire d’acheter en devises, sans produire ni croissance, ni impôts.

    Le Costa Rica est un pays plein de surprises. Son tout petit territoire très accidenté recèle pas moins de 12 micros-climats et les ressources agricoles du pays ont été très tôt surexploitées par de grands propriétaires souvent étrangers, travaillant pour l’exportation, de manière très spécialisée. Ainsi, la région de Golfito, absolument somptueuse par ailleurs, vivait du commerce et donc de la culture bananière, exclusivement. Tout le commerce de banane du pays passait par là, et s’exportait par le port construit en 1930 par la United Fruit Company. Et toute la région travaillait la banane, des grands propriétaires possédant de superbes maisons à colonnades coloniales aux ouvriers agricoles, en passant par les commerçants, banques d’affaire, marins, etc. Sauf que dans les années 80, les bananiers ont perdus tout rendement. Walou, plus rien, pfuuut ! Plus de bananes ! La surexploitation et la monoculture avaient appauvri les terres jusqu’au point d’abberation et les bananiers trop fragiles n’ont pas résisté à toutes les manipulations qu’on leur a faite pour améliorer leur qualité. Ils sont tombés malades et sont tous morts. En 1985, la United Fruit Company se relocalise ailleurs, ses terres reviennent au gouvernement costaricien qui en fait une réserve naturelle. Et l’économie s’effondre. Totalement ! Comme après la fermeture des grandes industries du Nord de la France, ou la région de Liverpool, à l’époque de Thatcher. De fait, c’est la même période et l’économie mondiale est en train de se réaligner différemment partout, avec une massification encore plus impressionnante du phénomène d’exode rural.

    En 1990, la région développe la zone franche de Golfito. Une idée merveilleuse qui, appliquée ailleurs – et je pense en particulier à l’arrière-pays tangérois, par exemple Tétouan, pourrait solutionner beaucoup de problèmes en un coup. Le principe en est le suivant : une zone commerciale franche spécialisée dans l’électro-ménager, l’équipement de maison, l’alcool et les vêtements, c’est-à-dire des biens de grande consommation mais pas particulièrement d’innovation, offre la possibilité aux costariciens et aux étrangers présents sur le territoire d’acheter, à hauteur de 1000 dollars deux fois par an seulement (soit 2 000 dollars) de biens totalement détaxés, sur simple présentation d’une «tarjeta de autorizacion de compras», que l’on vous délivre gratuitement à l’entrée. Mais attention : cette TAC doit se prendre la veille pour le lendemain, et si vous souhaitez acheter immédiatement, on vous taxera 20 000 colones, soit un peu moins de 40 dollars. Le but en est simple : vous obliger à consommer dans la région et favoriser le tourisme local. 20 000 colones, c’est à peu près ce que vous coûtera une nuit d’hôtel pas chère. De telle sorte que, la région étant assez isolée, lointaine de la Vallée Centrale, qui concentre l’essentiel de la population, mais aussi très jolie, devient un réel centre touristique, duquel d’ailleurs participe la fameuse réserve naturelle, qui est absolument magnifique. Mais aussi la mangrove pas loin, Golfo Dulce, où se rencontrent rivière et mer, et d’une manière générale, des paysages et une faune absolument paradisiaques. En prime, cela permet, au contraire des zone économiques dédiées à l’industrie, de soutenir les salaires, car pour le coup, l’argent gagné par les citoyens est immédiatement réinjecté dans l’économie. C’est parait-il très frappant en décembre, puisque le droit du travail impose à tous les employeurs de payer un treizième mois à cette période. La région est prise d’assaut, des tours-opérators locaux et à destination des ticos souhaitant s’équiper à Golfito s’organisent quotidiennement. Et en janvier, les gens n’ont plus un rond et tout rendu à l’économie. L’argent tourne ! Sur place, sincèrement, ça ressemble à Derb Ghalef. D’ailleurs, les habitudes des commerçants sont de manière déconcertante, les mêmes. Sauf que si ici, ils sont détaxés, ils ne font pas dans le tombé du camion et leur implantation ne fait pas vivre qu’eux-mêmes, mais grâce au système de tarjeta, toute la région.

    Bien évidemment, ce modèle ne fonctionne que tant que nous sommes en économie libérale basée sur la folie de la croissance. Ce n’est donc pas une solution propre à sortir de la spirale menant à la crise systémique que l’on pressent. Cela n’adresse ni le problème de la production mondialisée et de ses dérives, ni de la destruction de richesse que ce modèle génère. En revanche, à courte échéance, elle peut permettre d’atténuer la sauvagerie du libéralisme et revivifier une région, tant que nous sommes toujours coincés en paradigme libéral. Elle a l’avantage de pousser à la protection des ressources et espaces naturels de la région, qui deviennent une ressource touristique, de favoriser un salaire minimum élevé sans pénaliser le marché intérieur, qui dépend de toute façon beaucoup d’importations, de limiter la contrebande puisque la population locale peut acheter légalement au même prix et de ne pas prendre d’options lourdes en terme industriel ou éducatif juste sur une stratégie économique ! Ce qui est primordial car le modèle de production est sur le point de changer radicalement, même sans crise économique systémique, du fait de l’évolution technologique… Mais c’est un sujet pour un autre jour !

  • Portrait de Dorian crève

    Archive du Podcast du Bout du Monde — épisode 22, publié le 10 septembre 2019.


    Comme tout le monde, et d’autant plus en cette période d’eschatologie écologique, je regarde avancer la saison des ouragans. De fait, je suis plus proche aujourd’hui de la zone des tempêtes que je ne l’étais au Maroc, néanmoins, je suis en sécurité. C’est qu’une chose me frappe, douloureusement à chaque fois que la météo fait des ravages : Nous ne sommes pas égaux devant le coup du sort. Même là-dessus, les inégalités que nous avons créées entre nous, les hommes, une seule espèce connectée par le savoir, le commerce, la politique, la diplomatie, l’art et la science, fait que certains mourront quand d’autres joueront à avoir eu peur sur les réseaux sociaux.

    Cela ne m’a jamais été plus perceptible que depuis que j’habite ici. Au moins deux tremblements de terre qui n’ont pas fait tomber un verre chez moi et aucune victime dans le pays auraient suffit à raser Agadir rien qu’en 6 mois. De fait, ils étaient plus importants et dépassaient les 6 sur l’échelle de Richter ! Et je ne compte pas les petits, que je ressens parfois dans un demi-sommeil quand la tour en haut de laquelle je vis se prend pour un bateau qui gite. On vit sur des volcans actifs, sur la grande faille du Pacifique et les seules victimes à déplorer dans le pays en 10 ans sont quelques passagers de voitures qui n’ont pas eu de bol et se sont trouvés juste sous le tremblement de terre au mauvais moment et quelques crises cardiaques, parce que c’est impressionnant, tout de même… C’est simple, le Costa Rica fait partie des pays les plus exposés aux catastrophes naturelles du monde. Genre 9ème pire du monde, après, c’est les Philippines et le Vanuatu, qui sont tout de même menacés de disparition totale du fait du changement climatique. C’est pour vous dire ! Et il y a moins de morts en 10 ans qu’en une pluie au Maroc ? Et ce, tous les ans ?

    Et c’est là que la question de la gestion de la chose publique devient capitale : tous les ans, le Maroc connaît des catastrophes dues à des innondations, essentiellement parce que des rapaces ne font pas ce qu’il faut pour protéger les populations ! Le Maroc est un pays sec, mais quand il y pleut, c’est beaucoup en peu de temps. Je veux dire, j’y ai vécu 13 ans et tous les ans, c’était pareil : un bus, une section de route emportée, un pont, un glissement de terrain… Et cette année, on a eu droit au stade construit dans un oued ! Faut pas déconner ! Ne me dites pas qu’il n’y en a pas qui se sucrent à refaire les routes tous les ans, et que quelqu’un de responsable a signé les plans topographiques pour ce stade, ce n’est pas envisageable ! Donc beaucoup d’argent se fait sur la mort des pauvres et sur le dos des catastrophes.

    Aux Bahamas, vous avez vu : 1300 logements détruits ou endommagés, plus de 45 morts, probablement beaucoup plus, même… La situation est un désastre. On parle d’une catastrophe qui anéanti les espoirs du pays de se redresser avant des générations ! Et la Croix-Rouge est en train de mobiliser tout le monde pour ce pays plutôt bien développé du Commonwealth, même s’il est, comme toutes les îles anciennes colonies, dépendant des importations, du tourisme et de la finance. Mais cela n’a rien à voir avec les quelques 500 à plus de 1000 morts que Haïti a connu avec l’ouragan Matthew en 2016… Dans le même temps que la République Dominicaine n’a eu à déplorer que 4 morts, elle – je vous rappelle que c’est la même île, Hispaniola, et que Haïti ne représente que 36 % du territoire, pour une population à peu près équivalente. Mais déjà en 2010, un tremblement de terre dévastateur à 7 sur l’échelle de Richter avait tué 300 000 personnes et laissé plus d’un million et demi de SDF en Haïti, tandis que la République Dominicaine n’a même pas souffert de cet épisode, pas plus d’ailleurs que de la crise économique de ces années-là ! C’est bien simple, quand Haïti est à ce jour le pays le plus pauvre de la région, la République Dominicaine est l’une des économies les plus performantes de toute l’Amérique Latine depuis 20 ans ! Et ce sont les mêmes conditions climatiques, et en prime, Haïti a bénéficié, n’est-ce pas, d’aides humanitaires considérables, yek ?

    Alors cela convoque plusieurs choses : d’abord l’horreur. Là encore l’humain politisé n’est pas en veine de saloperies, qui laisse crever son voisin, tout comme la méditerranée est devenue cimetière, tout comme tant d’autres bleds, en fait. Une frontière et ta vie vaut 1 800 dollars de PIB par habitant et par an ou 17 000 – et tout d’un coup, ce chiffre virtuel, sans aucune consistence, signifie que tu as réellement 1000 chances contre 4 de mourir dans une catastrophe naturelle. Enorme, non ? Deuxième remarque, encore une fois, c’est plus que démontré, les aides n’aident en rien. Et vraiment, le pognon est une chose bien sale, quand il coule à flots dans les poches de quelques-uns qui regardent le courant emporter les cadavres des autres. S’il y a de telles différences, alors il n’y a pas de mektoub consolateur, le ciel n’aide que ceux qui s’aident et donc aident leur population. Et là encore, Katrina nous a bien enfoncé dans le jazz combien même à l’intérieur d’un même pays, il y a ceux qu’on sauve et ceux qu’on aide pour mieux se remplir les poches.

    C’est pour ça que certains s’imaginent que détruire l’environnement de pays voisins et les laisser crever ne va pas vraiment les affecter. Y’a pas eu de morts au Canada du fait de Dorian, très peu aux Etats-Unis, plus aux Bahamas, c’est une île, dure de la protéger et puis c’est quand même des colonies, on s’en fout un peu plus, mais on va y aller, aider et se payer sur la bête de la reconstruction, promis ! C’est un chouette coin pour les vacances, pour investir et défiscaliser. Mais que les haïtiens crèvent, bah ça ! Du moment qu’on peut encore prendre du bon temps à Santo Domingo ou à Saint-Barthe, on trinquera avec ceux qui en ont profité ! Pour ça que détruire l’Amazonie, c’est pas vraiment un problème pour Trump, pour ça que le fait que Bangkok s’enfonce sous les eaux et qu’elle perde probablement son immense banlieue d’ici une dizaine d’années, c’est pas grave, et tout à l’avenant.

    Seulement, en vérité, on ne sait pas grand-chose. On ne sait pas du tout prévoir les conséquences climatiques des changements qu’on génère. Tenez, à San José, la construction d’une seule tour dans un quartier auparavent plat a changé la nature du vent et donc des pluies ! Sur un micro-territoire ! Alors comment savoir, entre prévisions apocalyptiques des éco-catastrophistes et mensonges éhontés de ceux qui nient tout problème, comment se rendre compte si l’écosystème va s’effondrer ou seulement affecter quelques pays dont on fait de temps en temps un article ou deux dans les journaux d’Occident ? Parce que soyons honnêtes, c’est la seule question qui préoccupe les dominants actuellement, vu que les pauvres crèvent par milliers tous les jours de ce qui ne délogerait pas 10 personnes ailleurs et que tout le monde s’en fout ! Mais alors, grave ! Genre, on se préoccupe plus du temps qu’il fera ce week-end, parce qu’on est si stressé, on a besoin de se détendre ! Et c’est normal, vu comment on nous informe, parce que c’est lointain, même quand c’est juste à côté. Parce qu’il n’y a pas d’empathie, parce que le lien social primordial est absolument rompu et que c’est chacun pour sa gueule, en clair.

    Alors, on joue ou on joue pas à la roulette russe avec l’écosystème ? Est-ce qu’il y a plus ou pas de catastrophes naturelles ? Plus ou moins de risques ? Plus ou moins de fumée ou de feux ? Les opinions divergent, tant la propagande croisée de chaque camp s’affronte in fine pour le contrôle des richesses, pas pour leur répartition et encore moins pour le sauvetage des victimes de ces coups du destin autogénérés ou divins. Mais je sais au moins trois choses :

    les classes moyennes n’ont d’ors et déjà plus beaucoup de valeur aux yeux de ceux qui ont réellement foi en leur capacité à sauver leurs miches en cas de problème, et tous les pays sont en train de s’appauvrir, tandis que ce sont les entreprises privées qui récupèrent les marchés publics et les marchés de reconstruction. Et ça, mes cocos, ça fait que drame climatique ou pas, on va peut-être commencer à crever comme les pauvres, parce qu’on le sera, d’une part, et d’autre part, parce que ça sera rentable de nous appauvrir, sans compter une dissolution automatique de responsabilité qui nous noiera à coup de larmes de crocodile.

    Y’a rien à sauver du système économique actuel, et il va se crasher – grave. Tous les indicateurs, historiques, économiques, sociaux pointent vers un effondrement dans les 2 à 5 ans pour les plus optimistes. Ce qui signifie que la réponse globale des états face aux catastrophes – tous les états va être considérablement affectée. Cela se comptera en millions de victimes au cours des années, même sans changement climatique ou crise écologique.

    Mais rien de tout cela n’est comparable à l’effondrement civilisationnel que nous sommes en train de vivre. Nous pouvons sauver les gens, nous commerçons avec eux, nous échangeons avec eux, merde ! Nous nominons au Goncourt ces gens-là, mais on ne lèverait pas le petit doigt pour les sauver… Qui nous sauvera alors, quand nous serons à leur place ? Et le mériterons-nous ?

    Alors voilà. Je ne sais pas si un Dieu Vengeur ou bien la boite de Pandore va condamner la race humaine à l’extinction. Mais l’humanité, c’est nous qui la tuons, une info inter après l’autre regardée distraitement en suçant son aile de poulet, préoccupé, parce que les vacances sont loin mais quand même, on avait déjà versé un acompte à l’hôtel, j’espère qu’il est encore debout – ou qu’on pourra être remboursé. Et puisque l’occasion historique d’une tabula rasa systémique nous est offerte, on pourrait peut-être la saisir pour autre chose que pour amasser un peu plus de ce pognon qui ne suivra pas notre corbillard. Parce que oui, catastrophe ou pas, on va tous crever. Et le bilan alors de nos vies n’aura pas dépendu d’autrui.

  • #balancetonAssange

    Archive du Podcast du Bout du Monde — épisode 23, publié le 10 septembre 2019.


    Deux nouveaux témoins dans l’affaire Assange, nous dit-on. Mais laquelle ? Eh oui, on s’acharne sur un homme que l’on certifie désormais incapable d’une conversation cohérente après avoir subi moults tortures psychologiques, qui a écoppé en mai de 50 semaines de prison pour violation de sa liberté en attente de jugement (ben oui, quand il avait trouvé refuge en Equateur) n’était en réalité plus sous le coup de la loi suédoise quand la police britannique l’a arrêté. Les poursuites pour viol catégorie «sexe par surprise» (ça ne s’invente pas) avaient officiellement été abandonnées en 2017. Et ce n’est qu’une fois arrêté que l’avocat de la plaignante a déclaré vouloir demander une réouverture du dossier, juste à temps pour ne pas rater la prescription, qui aura lieu en août 2020.

    Mais revenons légèrement en arrière. Que s’est-il passé et qu’est-ce que c’est que cette histoire de viol, d’arrestation, de dénonciation d’asile politique et de leaks, qui viennent contaminer jusqu’au football, maintenant ? Bon, en même temps, le football, ça fait longtemps qu’il n’y a plus que les femmes qui jouent vraiment, les mecs se contentant de pleurer comme des donzelles émotives étendus sur la pelouse et bien sûr, faire bézef d’affaires louches, y’a qu’à voir la FIFA. Mais comme j’aime pas ça, en vrai, m’en fous.

    Assange, donc. Il y a un avant et un après Assange, pour tout le monde. D’abord pour tous les pays du monde, tant il n’y en a pas un qui ne soit éclaboussé par ses révélations. Ensuite, l’ampleur du phénomène : une masse d’information jamais vue, dans tous les sens, extrêmement détaillée… Mêlée à des choses que, sur place «tout le monde sait déjà» mais qui ne sont pas dites par un australien sur Internet ! Qu’est-ce qu’ils connaissent, les australiens moyens, même informaticiens, allez, des magouilles du clan Boutef ou des agents de Reuters que l’armée américaine aurait dessoudés ? Vous aurez de la chance s’ils savent même situer l’Algérie sur une carte, oui ! Donc Assange n’est pas quelqu’un d’ordinaire… Et ce n’est probablement pas une seule personne, ni une seule légende qui doit se lire dans son parcours.

    Au demeurant, il n’est que porte-parole, a priori co-fondateur de wikileaks… L’autre co-fondateur, Gavin MacFadyen, directeur de Wikileaks, décédé en octobre 2016 d’un cancer du poumon foudroyant, est plus que fortement soupçonné d’avoir appartenu au MI6. Rappelons qu’en juillet, Assange avait plombé la campagne d’Hillary Clinton avec ses mails et la commission d’enquête, et tout le toutim, plus les révélations sur le financement de la fondation Clinton, bref, avait virtuellement fait gagner Trump ! Ce qui fournit un éclairage différent à cette année 2016, année sanglante, dixit Assange lui-même qui pouvait encore (jusqu’en 2018) twitter, puisque la mort du directeur de Wikileaks intervient après celles de John Jones, l’avocat d’Assange en Grande-Bretagne, percuté par un train en avril, de Michael Ratner, son avocat aux Etats-Unis, mort de complications d’un cancer en mai et de quatre personnalités du Comité National Démocrate soupçonnés d’avoir fourni les informations à la base du scandale Hillary et morts en à peine 6 semaines, dont Seth Rich, assassiné de 3 balles dans le dos en juillet et John William Ashe, asphyxié par une barre de musculation dans sa maison en juin.

    C’est bien simple, depuis 2010, tous les Ludlum, De Villiers ou Clancy en herbe ont de quoi ou s’inquiéter ou se frotter les mains, c’est selon leur nature, tant entre le contenu des leaks et la légende des leaders, plus le dark net et le crypto-anarchisme, la réalité dépasse toutes les fictions du monde ! Etonnament, ceux qui ont le moins profité de l’aubaine, ce sont les journalistes. Et encore, en agissant groupir, en syndicats internationaux de plusieurs centaines de professionnels et dizaine de médias, sur à peine une portion des révélations, celles mises le plus en avant par wikileaks eux-mêmes, selon un agenda jamais interrogé ou presque

    Bref ! Quel est le rapport entre tout ça, le «sexe par surprise» suédois, comprenez, il aurait imposé une relation sexuelle sans préservatif tandis qu’elle voulait bien mais avec, et le refuge diplomatique équadorien fluctant ? Bon, pour l’asile politique, c’est très simple : Lenin Moreno n’est pas Rafael Correo, hélas ! Et il a bien changé la donne d’un pays qu’un économiste de gauche humaniste – l’Amérique Latine et ses merveilles ! avait commencé à sortir de l’ornière. Mais d’une manière générale, les affaires judiciaires d’Assange n’ont rien de la transparence et de l’impartialité de la justice telle qu’on la voudrait. En dehors de la mort des avocats principaux de la défense, de l’abandon pur et simple d’Assange par sa nouvelle avocate assez trouble elle aussi, qui n’a contesté ni ses conditions de détention, ni l’abandon d’un appel plus que justifié pour cette condamnation à 50 semaines fermes, bref, walou, l’affaire de base même est ridicule. En cette ère post-Weinstein, je sais, ça la fout mal de dire que le viol est un prétexte et tout prédateur sexuel devrait être traduit en justice. Mais soyons sérieux 5 minutes ! Même la justice suédoise voulait abandonner l’affaire dès 2013 et l’avait clairement fait en 2017, malgré les pressions anglaises, levant ainsi son mandat d’arrêt et le prétexte pour lequel il a été condamné en mai dernier, à savoir violation de conditionnelle !

    Le grand absent de la scène judiciaire dans tout ça, c’est le pays qui en a fait son ennemi public N°1, celui qui a valu 35 ans de prison ferme à Chelsea Manning, même si Obama l’a libéré au bout de sept, celui qui a refoutu Chelsea Manning en tôle pour 2 mois cette année pour refus de témoigner contre Assange ! Allez, je sais que vous l’avez au bout de la langue, les, les… Etats-Unis ! Eux ont un mandat d’arrêt international pour espionnage toujours très actif, merci beaucoup, mais qui n’est le prétexte ni à l’arrestation d’Assange, ni à la parodie de justice qu’on nous sert. Bref, depuis Assange, on ne nous a jamais autant gargarisé avec la transparence, mais alors là, pour de l’opacité, c’est carrément un vantablack à rendre jaloux Anish Kipoor !

    N’empêche que c’est depuis que tout dégénère. Plus personne ne croit les infos, qui sont manipulées par tellement de gens (et c’est devenu transparent, ça pour le coup, effectivement) qu’on en est réduit à la stupeur, incapables de réfléchir ou de se poser les questions les plus simples sur les informations les plus étonnantes. Entre spectacle et faux-semblants, la grossièreté nous paraît synonyme d’honnêteté, même quand ce sont les élites des pays qui le sont, qu’il s’agisse d’un Trump, d’un Benkirane ou d’un Boris Johnson, ils ne sortent pas de l’usine, ces gens-là, ils ont toujours su se tenir et font tout à fait exprès de ne pas le faire. Une djellaba, un pied sur la table ou un tweet grossier, ce ne sont pas des faux-pas, mais des actes de communication ! Remarquez, d’autres l’avaient fait avant, les Georges W. Bush, Le Pen et consorts – les populistes, quoi, mais il devient difficile maintenant de distinguer le jeune loup aux dents longues qui fait des erreurs d’évaluation comme une Rolex au lieu d’une Patex Philippe du milliardaire d’origine qui veut faire peuple, car tout le monde est populiste, ou presque.

    Je n’ai pas fouillé au-delà de l’écrémage superficiel que mes confrères les médias ont fait, moi non plus. Si je m’y mets, on se revoit dans 10 ans, même jour, même heure, même flux rss, parce qu’il me faudra au moins ça pour faire sens de cette masse, si tant est que je n’en devienne pas folle, tout simplement. Je suis comme vous, spectatrice du monde et si je tente de l’analyser, c’est avec mes pauvres moyens d’humaine. Et ça, c’est une affaire de rouages et de machines : big data, big états, big espionnage dans tous les sens. Et peut-être, derrière, une vraie volonté bisounours d’assainir l’air, allez savoir ? J’ai toujours pensé qu’il fallait un esprit romantique pour devenir espion, raison pour laquelle je n’ai jamais été tentée par le rôle -eh, tu viens déjeuner? Ce genre de dispositions d’esprit confronté à l’enfer des dessous de la real politik a de quoi rendre fou – ou idéaliste, ce qui revient au même, en pratique comme à terme, après assez de torture psychologique et certainement physique.

    Il n’empêche que cet homme-là a changé le monde et vous comme moi devons vivre avec, maintenant. C’est très certainement une bonne chose, car l’air avait réellement besoin d’être assaini et c’est pas fini. Le problème, c’est qu’on est en train de gratter le système entier jusqu’à l’os pour essayer d’évacuer l’infection et rien n’y fait. Alors clairement, comme dans certaines situations très délicates, ça va faire mal avant de faire du bien, cette histoire, si tant est que ce soit jamais bon. Et ce n’est pas trois salaires gonflés dans le football qu’on devrait surveiller, leaks ou pas leaks, quand le monde entier semble pris de frénésie d’espionnage.