• Laisse flotter les rubans

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 29 septembre 2017.

    Publication originale sur Luxe Radio


    Cette semaine, on apprend que dans sa grande mansuétude et ouverture d’esprit, le roi d’Arabie Saoudite a décidé d’accorder aux femmes le droit de conduire… À condition qu’elles aient plus de 30 ans, au centre-ville, avec autorisation express de leur tuteur légal et entre 7h et 20h du samedi au mercredi.
    Ouais, tout d’un coup, je les sens beaucoup moins libérées, les saoudiennes. En même temps, en matière de droits des femmes, j’ai comme l’impression que c’est souvent comme ça. Tenez, on a interviewé notre ministre de l’égalité à nous, Bassima Hakkaoui. Et on lui a demandé, comme ça, directement : est-ce qu’à la fin de votre mandat, on aura l’égalité ? Réponse du tac au tac : oui, absolument. En matière d’héritage ? Non, absolument pas. Dès le lendemain, on apprenait toutes les réserves émises par notre ministre des droits de l’Homme, sur l’héritage, les droits des femmes, des enfants nés hors mariage, etc.
    Oui, les femmes sont bel et bien dans la voiture, mais encore et toujours sur le siège arrière. Je ne devrais pas être surprise – d’ailleurs, je ne le suis pas. C’est en 2008, qu’on avait des raisons de l’être, quand le Maroc avait levé toutes ses réserves sur la Cedaw, la convention sur l’élimination de toute forme de discrimination à l’égard des femmes ; mais ça n’a pas duré. La Constitution de 2011 nous expliquait déjà que les constantes du royaume nous bloqueraient toujours.
    Ce que je ne comprends pas, cependant, c’est pourquoi ? Oui, c’est vrai, pourquoi ? Ne me dites pas la religion, car franchement, sur ce coup, elle est bien innocente, le sexisme n’est pas spécifique à la culture musulmane, ni même religieuse d’aucune sorte. Non, c’est comme s’il s’agissait d’un fait du monde, c’est comme ça, pas de bol, l’humanité est sexiste, comme d’ailleurs elle est souvent xénophobe et intolérante. Alors la femme, cet autre trop dissemblable ? Ou bien l’opprimé bien pratique qu’on veut garder sous le coude, de peur qu’il nous échappe ?
    N’en déplaise à Brigitte Bardot – ou aux saoudiens, nous laisser le volant de notre destinée ne nous fait naître aucun désir que nous n’ayons déjà eu avant. C’est comme cette histoire de femmes guerrières : ben ouais, ça a toujours été nous, en fait. Il n’y a jamais eu de temps, connu ou non des moins de 20 ans où toutes les femmes ont accepté de bon cœur d’être les moins égales que d’autres.
    Certaines acceptent, c’est vrai : une forme de marché faustien où être dominée, c’est avoir une place, un statut. Marché de dupe, toujours, dont on sait qu’il fut celui que désiraient, oui, volontairement quelques esclaves en leur temps aussi. Et ô combien servirent-ils de justification aux planteurs du sud, pour défendre la Confédération ! Là encore, on parlait de valeurs, et de protection, et d’ordre naturel des choses.
    Il aura bien fallu le changer, cet ordre. Reste les discriminations. Si elles n’étaient pas institutionnelles, peut-être pourrais-je les supporter ? Parfois, quand les bras m’en tombent de découragement, me reste le plaisir de manipuler la langue, avec le sentiment, comme ça, aussi peu que ce soit, de faire avancer les choses. Alors t’occupes, Melanie, puisque tu ne peux pas conduire, pousse la voiture et laisse flotter les rubans.

  • Communiquer n’est pas dire

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 15 septembre 2017.

    Publication originale sur Luxe Radio


    Alors ce matin, j’ai envie de vous dire quelque chose. Et vous savez, dire, ce n’est pas rien, c’est un acte performatif, qui transforme le réel. Au Commencement était la Parole et la Parole était avec Dieu. Le Nouveau Testament est littéralement Parole d’évangile et Jésus passe son temps à dire «en vérité, en vérité je vous le dis». En Islam, c’est pareil : Mohamed reçoit la Révélation à l’oral et c’est par le fait de dire la profession de foi que l’on devient musulman. Dire, c’est agir aussi au quotidien : le juge dit la loi, le contrat oral vaut obligation – lorsqu’on dit « je le veux » et qu’on épouse quelqu’un, par exemple. On n’a qu’une parole, d’homme ou d’honneur.
    Oui, décidément, dire, c’est un acte essentiel, créateur, qui transcrit le réel et l’impacte profondément. Alors, c’est sans doute pour cela qu’on demande aux décideurs, chefs d’état, patrons, etc. de nous dire des choses. Sauf que ce qu’ils font, ce n’est pas dire : ils communiquent et c’est trèèèès différent.
    Tenez, par exemple, récemment, on a eu droit au bilan de l’action gouvernementale. À cette occasion, et pour présenter la chose à la presse, Khalfi, porte-parole du gouvernement et El Othmani, son chef, ont communiqué. Et c’est à ne pas piquer des hannetons. Ainsi, ils nous parlent du bilan des 120 jours en 120 mesures – ça, c’est choc, qui n’a pas eu lieu au bout des traditionnels 100 jours à cause des « vacances estivales » c’est moins choc, parce que en gros, déjà, un sixième du temps, ils n’ont rien fichu. Mais attendez, c’est pas fini : bilan dans lequel – je cite Khalfi, sur ce coup, parce que c’est trop beau, « l’accent a été mis sur les réalisations et les mesures qui ont eu un impact sur le citoyen et l’entreprise » – alors c’est vrai que c’est mieux que de mettre l’accent sur les mesures ayant eu un impact sur les chèvres et les rhododendrons, sait-on jamais.
    C’est toujours pas fini – précisant que le bilan « passe en revue les chantiers prévus pour les mois prochains » – c’est ballot dans un document qui est censé faire le point sur ce qui a déjà été fait – et ce, « dans le cadre de l’action gouvernementale », ce qui est heureux, vu qu’on ne lui demandait pas non plus de nous faire des prédictions à la Madame Soleil sur notre vie amoureuse.
    Ouais. Ce serait drôle si ce n’était pas dramatique mais ce n’est pas du tout spécifique au Maroc. Hélas, nous vivons tous dans un monde de communication – pas une boite un tant soit peu importante qui n’ait pas de com’ interne, par exemple. Or si dire est créateur, communiquer est destructeur. La langue de bois, c’est un peu comme le chèque en bois : faut pas la prendre pour argent comptant. Mais c’est encore plus grave, car la langue de bois n’est pas simplement vide, elle paralyse le langage, détruit des concepts bref, vous interdit de penser. C’est ce que nous explique Orwell dans 1984 lorsqu’il fait de son héros un de ceux qui purgent les dictionnaires de tous les concepts potentiellement subversifs pour les remplacer par des mots simplifiés et toujours positifs qui empêchent de penser la révolte contre le totalitarisme.
    Et c’est exactement ce que nous vivons : on ne sabre pas le droit du travail, on réforme. On n’est pas en récession, mais en croissance négative. On ne fait pas un licenciement collectif, mais un plan de sauvegarde de l’emploi. On ne vous exploite pas sans aucune garantie quand vous travaillez façon uber, vous devenez entrepreneurs de vous-mêmes. Les jeunes au chômage ne sont pas dans la mouise, ils sont des jeunes avec moins d’opportunités (si, si, je vous jure, vous chercherez, l’expression existe, mais pour faire encore moins pensable, on les appelle carrément les JAMO). D’ailleurs, en général, vous n’êtes pas pauvre, mais défavorisé (c’est la faute à pas de bol), vous n’êtes pas handicapé mais à mobilité réduite, le patron ne cherche pas à faire du pognon sur votre dos, ni même à capitaliser sur votre force de travail, c’est désormais un partenaire, acteur décisif de l’emploi, etc.
    La novlangue a ceci d’extraordinaire qu’elle est créative, elle change tout le temps et utilise tous les artifices. Tenez, l’oxymore : la croissance verte, c’est impossible, le principe même de production détruit l’écologie. Le pléonasme, comme la démocratie participative – réfléchissez, la démocratie contemplative, vous connaissez ? L’importation de mots étrangers, de termes pseudo-techniques et d’abréviations : quand votre N+1 veut brainstormer le brand content avec toute la team des user experience managers pour voir comment augmenter le R.O.I. (comme dans retour sur investissement), vous savez que vous allez passer deux heures à l’écouter ne RIEN dire ! Etc. ad nauseam.
    Alors s’il vous plaît, cessez de saluer les efforts et/ou les talents de communication de politiques, de financiers ou de chefs d’entreprise. Exigez qu’ils vous disent et vérifiez simplement que c’est le cas : si cela a un impact sur le réel, c’est bon. Sinon… Ce n’est pas qu’ils vous prennent pour des imbéciles, juste pour des lapins de six semaines. Et ça commence à me fatiguer.

  • La bisounoursie est un sport de combat

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 8 septembre 2017.

    Publication originale sur Luxe Radio


    Ah… ça faisait longtemps ! Alors, pour cette première chronique d’une toute nouvelle série du « Monde des Bisounours », et si nous redéfinissions un peu les termes, voulez-vous ? On m’appelle Bisounours et j’ai décidé d’endosser ce surnom il y a bien longtemps déjà. Non pas que je ne sache pas la dimension de raillerie, parfois tendre, parfois moins, qui se cache derrière ce qui n’est, soyons clairs, guère plus qu’une accusation de naïveté et d’idéalisme béat, mais parce que j’estime qu’il est possible d’être sérieux, réaliste, d’analyser et voir le monde dans toutes ses dimensions parfois cruelles, sans pour autant perdre espoir.
    Certes, il arrive souvent, à voir l’actualité, que l’on puisse se sentir submergés par le pessimisme. Entre les affaires de bus, d’ânesse, de manifestations dans le nord, de gamins en prison, d’autres en tcharmil, de terrorisme ici et de racrapotage religieux, idéologique, nationaliste ou autre, c’est sûr qu’on a vu meilleures périodes pour rêver.
    Mais pour autant, en vérité, en vérité, je vous le dis, il n’y a pas plus de vertus de réalisme à se montrer cynique qu’engagé. Et l’engagement humaniste n’est pas, contrairement à ce que l’on voudrait vous faire croire, naïveté ou droit-de-l’hommisme délétère. Voir en l’humain son frère, même quand on en a peur, n’est pas manquer de sérieux, c’est un sport de combat. Et au-delà de tout, c’est refuser d’être un champignon.
    Oui, un champignon, dans le sens du Petit Prince, qui se fâche, à juste titre, quand on lui dit qu’on est sérieux alors qu’on ne sait plus aimer. «Je connais une planète où il y a un Monsieur cramoisi [dit-il]. Il n’a jamais respiré une fleur. Il n’a jamais regardé une étoile. Il n’a jamais aimé personne. Il n’a jamais rien fait d’autre que des additions. Et toute la journée il répète comme toi: » Je suis un homme sérieux! Je suis un homme sérieux! » et ça le fait gonfler d’orgueil. Mais ce n’est pas un homme, c’est un champignon! » Voilà, un champignon, dans ce sens-là.
    Pourtant, je vous l’ai dit, je ne suis pas une illuminée, je ne suis pas là pour vous vendre qu’à coup de développement personnel ou de drogue, le monde sera plus facile. Non, la bisounoursie, c’est le contraire de l’ignorance et c’est du travail. C’est un engagement. C’est reconnaître, avant toute chose, que lorsque le monde semble nous échapper, il ne s’agit que d’une illusion et parfois d’une excuse trop facile, un dédouanement de ce qui se produit et qui nous déplaît. C’est, sans doute, ces gens dans le bus qui n’interviennent pas, ces parents d’une jeune fille vulnérable qui ne prennent pas en compte sa parole, parce qu’elle est handicapée mentale et que peut-on bien faire, je vous le demande ?
    Ce sont tous ces gens témoins, parfois complices silencieux de crimes, d’horreurs, d’injustice ou tout simplement de ce sentiment de plus en plus généralisé de méfiance et oui, il faut bien le dire, de haine, qui ne font rien pour changer les choses. Il faudrait parfois si peu, pourtant. Pas pour changer tout, non. Juste pour changer un peu, et puis un peu encore. Arrêter le bus et dire : mais qu’est-ce qu’il se passe, ici ? Ne pas rire à une blague raciste, sexiste, homophobe. Sourire à la caissière. Etre polis. Créer du lien et résister, un geste fraternel à la fois, à cette vague déshumanisante qui vous fait sentir impuissant, négligeable, insignifiant dans la marche d’un monde de glace et de sang.
    « Je hais les indifférents », disait en son temps Antonio Gramsci. « L’indifférence, c’est l’aboulie, le parasitisme, la lâcheté, ce n’est pas la vie. C’est le poids mort de l’histoire. C’est le boulet de plomb pour le novateur, c’est la matière inerte où se noient les enthousiasmes les plus resplendissants. » Vas, je ne te hais point, khouya, car je le sais bien, qu’il n’y a pas d’indifférents.
    Il n’y a que des apeurés, des découragés, des dévitalisés à force de fermer les yeux. Mais même alors que le Maroc, ce pays dont j’admirais la capacité extraordinaire à espérer en l’avenir semble perdre son chemin, un mouton vert de rage après l’autre, je te le dis : tous les jours, des gens s’engagent pour faire que demain soit plus beau qu’aujourd’hui. Et le pire n’est pas plus certain que le meilleur. Engagez-vous, avec un peu de chance, vous verrez du pays !

  • La RSE est-elle une démission de l’état?

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 1 juillet 2016.

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    Et ce matin dans le Monde des Bisounours, j’ai envie de vous parler de RSE, vous savez, la fameuse Responsabilité Sociale des Entreprises. Eh oui, c’est que l’entreprise est devenue le cœur de la société. Pas les individus, encore moins les groupes sociaux, non. L’entreprise. Modèle idéal de gouvernance dont on veut imposer l’efficience et la rationalité supposées même à l’état, l’entreprise est parée de toutes les vertus de la productivité et de la réactivité économique et politique du monde. Ne manque qu’un point, qui est pourtant essentiel pour aller jusqu’au bout de ce paradigme la mettant au cœur de nos valeurs : une dimension sociale qui nous permette d’associer à l’entreprise la portée morale nécessaire pour en faire un modèle total. Et pour cela, nous avons la RSE.
    Alors évidemment, si vous êtes, comme moi, un Bisounours échaudé, vous vous dites sans doute que dans bien des cas, ce que l’on appelle de la RSE n’est guère plus que du vent. Et forcément, vous n’aurez pas intégralement tort. Mais pas non plus intégralement raison car de fait, la RSE s’implémente de plus en plus et se réglemente, aussi. C’est justement d’un de ces points de réglementation dont j’aimerais vous parler. Figurez-vous qu’au bulletin officiel marocain du 02 juin 2016 est paru le cahier des clauses administratives générales applicables aux marchés de travaux. Vous me direz, mais que voilà un sujet pas du tout fascinant ! Vous n’aurez pas forcément tort, si, comme moi, vous n’êtes pas appelés à répondre à des appels d’offres de travaux pour l’état marocain. On y parle de l’attribution des marchés de travaux, des obligations contractuelles des parties, de l’organisation des chantiers et même des mesures écologiques à respecter. Mais pas que. L’article 35 de ce cahier de clauses administratives est tout à fait fascinant. Jugez-en plutôt : intitulé Action de Formation et d’alphabétisation dans les chantiers, il stipule la chose suivante et sur ce coup, je vais le citer in extenso.
    « Lorsque le délai d’exécution du marché est inférieur à 18 mois, l’entrepreneur peut, à titre bénévole et à sa charge, assurer au profit de ses ouvriers, des séances de formation et d’alphabétisation dans des locaux à l’intérieur du chantier, aménagés et équipés à cet effet.
    Lorsque le délai d’exécution du marché est égal ou supérieur à 18 mois, l’entrepreneur doit procéder à l’organisation de cours de formation et d’alphabétisation sur le chantier. À cet effet, il doit :
    – organiser des séances d’alphabétisation totalisant au moins 4 heures par semaine ;
    – affecter des locaux aménagés et équipés à cet effet sur le chantier ou à proximité immédiate ;
    – veiller à ce que les agents chargés des cours d’alphabétisation utilisent des manuels conçus et élaborés à cet effet ;
    – veiller à la délivrance à la fin du cycle d’alphabétisation d’un certificat signé par ses soins.
    Si l’entrepreneur ne se conforme pas aux dispositions du présent article, il s’exposera à l’application des mesures coercitives prévues à l’article 79 du présent cahier ».
    Lesquelles, en gros, sont essentiellement différentes conditions de rupture de contrat.
    Alors que vous semble de cette clause de formation et d’alphabétisation sur les chantiers ? C’est typiquement du ressort de la RSE. Ce n’est pas de la formation continue, car l’idée n’est pas de faire progresser les ouvriers dans leur carrière, en vrai, mais bien de pallier une déficience éducative trop présente au Maroc. À dire vrai, ce type de clauses existe depuis un certain temps et se trouve beaucoup en Afrique, elles sont généralement liées à l’implantation de raffineries ou autres gros contrats pétroliers. On estime que l’impact de l’implantation d’une grosse entreprise, très souvent étrangère est tel qu’il doit s’accompagner de changements positifs pour la société, laquelle est pauvre et peu à même de mener elle-même ses propres changements.
    Mais en dehors d’une dimension d’impérialisme culturel auquel on ne peut s’empêcher de penser, et en l’évacuant totalement dans le cas présent puisque a priori, bien des entreprises maroco-marocaines seront amenées à répondre à des appels d’offres de travaux, ce qui est frappant c’est qu’il s’agit ni plus ni moins d’une délégation de prérogatives de l’état au profit – ou plus exactement au détriment des entreprises. Eh oui, éduquer sa population, c’est tout de même un des attributs de l’état. Et la délivrance de diplômes – pardon, de certificats, logiquement, aussi. En tout cas, si l’on veut qu’ils aient la moindre valeur, sans quoi ils constituent un simple bout de papier que l’ouvrier pourra peut-être péniblement déchiffrer. Et là, mes amis, mon cœur balance : d’un côté, tout effort visant à rendre l’analphabétisme marginal m’agrée, tant je trouve honteux que des décennies de plans d’action tous plus volontaristes les uns que les autres aient accouchés de souris pathétiques et d’une population toujours analphabète à 45 %. De l’autre, je ne crois pas qu’une entreprise de chantier ait vocation à former et entretenir une flotte d’enseignants. Ce n’est ni son rôle ni son métier et tout cela risque de déboucher, si tant est que la mesure soit respectée, sur des résultats ni faits ni à faire. Ce qui, in fine, m’amène à la réflexion suivante, qui me paraît tout de même essentielle : ça suffit le flou artistique sur les attributions morales des entreprises et de l’état. Le fait est que l’entreprise n’est pas un modèle global. Elle a son utilité et elle est, de fait, centrale dans la pensée politique et économique actuelle. Néanmoins, l’état se dessaisit beaucoup trop de son rôle et, à force de le faire, perd sa légitimité, son autorité et son pouvoir, au détriment de tous car l’entreprise ne peut pas le remplacer, quoi qu’on en dise. Et si chacun revenait à ses fonctions premières, admettait, par la même occasion, sa vocation à fonctionner selon des modalités différentes et complémentaires ? Et si nous revenions, finalement, à un modèle d’organisation basé sur les besoins des citoyens, lesquels ne sont pas adressés et c’est normal par des entreprises qui ne conçoivent les gens que comme des employés, des fournisseurs ou des clients ? Bref, et si l’état jouait son rôle, tandis que l’entreprise revenait à sa place, centrale mais pas totale ?

  • Cessez-le-feu en Colombie : la fin du plus vieux conflit au monde!

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 29 juin 2016.

    Publication originale sur Luxe Radio


    Bon, allez, fin de saison, on entend parler de catastrophes ici et là et nous sommes tous un peu fatigués, alors ce matin, on se détend un peu, avec une nouvelle qui sent bon la Bisounoursie : enfin, le plus vieux conflit armé du monde s’est arrêté. Eh oui, les FARC et le gouvernement colombien viennent de signer un cessez-le-feu historique, après 52 ans de conflit, 260 000 morts, 45 000 disparus et 6,9 millions de déplacés. Le traité de paix devrait, lui, être signé le 20 juillet, jour symbolique s’il en est puisque c’est le jour de l’indépendance du pays.
    Ça y est, on vous dit. L’accord a été signé à la Havane entre le président Juan Manuel Santos et le chef suprême des Forces armées révolutionnaires de Colombie Timoleon Jimenez, sous le regard de plusieurs chefs d’Etat et du secrétaire général de l’ONU. Ce n’est pas une surprise, ceci dit. Cela fait déjà plus de 3 ans, presque 4 qu’on avance sur la voie d’un arrêt du conflit, de petits pas en grosses avancées, au fur et à mesure que la guérilla s’affaiblit. On sentait bien qu’on approchait de la fin, c’est vrai. Même les clips tournés à Cuba toujours par le service de com. des FARC faisaient dans la modernité du rap et parlaient de paix, c’est dire.
    Bon, la normalisation des rapports entre Cuba et les États-Unis aussi préfigurait la fin des conflits entre une extrême gauche morte et enterrée et des états soutenus militairement et économiquement par la puissance américaine. Il n’empêche, l’accord est historique et va changer la face de la Colombie. Dans les détails, près de 7 000 combattants vont déposer les armes sous contrôle de l’ONU lors des quelques mois à venir et ils seront répartis géographiquement dans 23 zones du pays, réinsérés dans la société, protégés, évidemment, car tout le monde se souvient du raté des années 80, où la tentative de trêve devant mener à une normalisation sous forme de parti politique, l’Union Patriotique, avait mené à l’assassinat de 3 000 FARC dont presque l’intégralité de leurs élus. Au résultat, il aura fallu 30 ans de plus pour que, de coup fourré à gauche en coup bas à droite, on accepte de se refaire un peu confiance. Tenez, l’année la plus meurtrière de ce conflit dont on a presque entendu parler qu’à cause d’Ingrid Betancourt, c’est 2002, pas si vieux, tout ça.
    Alors concrètement, quels sont les défis que cet accord va poser désormais ? Le premier est la justice transitionnelle : il va falloir désarmer non seulement les guérilleros, mais aussi les milices paramilitaires qui les traquaient, indemniser les plus de 7 millions de personnes en droit de le réclamer, réinsérer les combattants des deux bords… Et aussi, enfin, entamer des pourparlers avec l’autre guérilla dont tout le monde se moque un peu, car elle est plus restreinte, à peine 1500 combattants, de l’armée de Libération Nationale inspirée du commandant Che Guevara et la théologie de la libération.
    Mais ça non plus ça ne devrait pas tarder. Par contre, rien de tout cela ne va être gratuit et autant les États-Unis ont débloqué pas mal de fonds d’année en année pour soutenir le gouvernement dans son conflit avec les guérillas, autant la somme promise par Obama pour soutenir l’effort de paix est presque symbolique : à peine 450 millions de dollars en 2017 sans engagement d’aller au-delà, quand la Fondation Paix et réconciliation estime le coût de la paix à 100 milliards de dollars étalés sur quinze ans, incluant les réformes nécessaires, les infrastructures à construire dans les régions sinistrées par le conflit, etc. Tout de même…
    Ceci dit, la paix signifie également une augmentation du PIB car elle devrait permettre d’ouvrir à l’exploitation, en particulier minière, de régions jusque-là inaccessibles et puis la paix encourage les investissements. Les plus optimistes tablent sur 2 % d’augmentation du PIB, les plus pessimistes considèrent que les investisseurs ont déjà profité du climat apaisé pour venir et n’espèrent que 0,3 %, mais c’est déjà ça, dans un pays qui vient de subir, lui aussi un ralentissement économique brutal, passant de plus 5 % de croissance sur les 10 dernières années à seulement 2,7 % en 2015. Mais le plus important pour la Colombie, c’est que la fin des guérillas signifie un coup d’arrêt pour les cartels qui ne seront plus soutenus par l’extrême-gauche. Et ça, c’est vraiment, mais alors, vraiment positif. Pas sûr néanmoins que cela change la position de la Colombie sur cette question, qui veut, comme d’autres pays d’Amérique Latine, qu’on reconnaisse enfin l’échec de la prohibition et de la guerre contre la drogue. Ah et oui, c’est un détail, sans doute, mais bon… on va moins associer flute andine et révolution pour mieux la laisser au rayon des musiques d’ascenseur. C’est déjà ça.