• Tracer une ligne dans le sable

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 3 novembre 2017.

    Publication originale sur Luxe Radio


    Ce matin, j’ai envie de parler de guerre. Oui, de guerre, de celle à laquelle il semblerait que nous aspirions tous, fous que nous sommes, en ce moment. Pour les meilleures raisons du monde, hein ! Et personne ne se dirait vraiment non plus qu’il veut la guerre, non. Simplement, cela paraît inévitable.
    Bon, ça, d’accord, nous ne sommes pas nombreux à vouloir que cela aille jusqu’à un conflit nucléaire. À part peut-être si l’on croit les fanfaronnades de notre ami Nord-Coréen, s’entend. Mais partout, j’ai le sentiment qu’on se trouve de plus en plus de bonnes raisons de durcir le ton diplomatique, voire de rappeler ses ambassadeurs pendant qu’on se rengorge dans son bon droit national de se trouver différent de l’autre, qui est définitivement méchant.
    Le mouvement est global au niveau des États : entre le Maroc et l’Algérie, où la situation est plus tendue qu’elle ne l’a été depuis bien longtemps, mais aussi entre l’Arabie Saoudite et le Qatar, par exemple. Et puis il y a ceux qui pensent que la guerre, si elle n’est pas tout de suite, n’est pas bien loin et il faudra alors bien se placer. Voilà que le Japon modifie sa Constitution pacifique, qu’on revoie les traités et les alliances et bien sûr, qu’on achète des armes en quantité délirante un peu partout.
    À l’intérieur même des États, c’est la guerre. Entre les régions qui veulent l’indépendance et ne se reconnaissent plus de solidarité envers leur co-citoyens de l’autre côté du fantasme et les opposants politiques qui, cette fois-ci, s’il le faut, prendront les armes pour se faire entendre, c’est une cacophonie de vitupérations mortifères. Pareil au niveau individuel, entre les groupes sociaux et entre ces tribus temporaires que nous formons par désir d’appartenance à un ensemble dont l’empathie se restreint qu’à ceux qui sont comme moi, exactement : hommes contre femmes, riches contre pauvres, homos contre hétéros, de souche contre d’ailleurs, etc. ad nauséum. Chacun dressé sur nos ergots, nous dégueulons notre envie d’en découdre.
    Pourtant ça n’a pas toujours été ainsi. Fut un temps pas si lointain où l’utopie d’un monde unifié sous une bannière universelle et idéale semblait naturelle. Pas de la même manière d’Est en Ouest, il est vrai, mais enfin, le monde était petit, il n’y avait qu’une seule humanité qui méritait de vivre, qui le rêve américain, qui la gloire communiste, mais vous comprenez l’idée : ce n’est pas que l’universalisme ou le pacifisme ait vraiment fonctionné. C’est qu’on y croyait.
    Or maintenant, c’est avec une forme de jubilation mauvaise que le réalisme se transforme en attente du pire : tout va péter, vous allez voir. Ça ne peut pas continuer comme ça. Le système est foutu, faut le refonder totalement et pour ça, y a que la guerre, ou la révolution, ou le grand nettoyage. Peut-être qu’après, on pourra respirer, de toute façon, on est trop nombreux sur cette terre et y a pas assez de travail pour tout le monde. Je ne suis pas d’accord.
    Parce que de même que penser qu’avec un idéal, on allait unifier tout le monde, contre l’évidence du fait qu’il y en avait d’autres tout aussi convaincus de détenir la vérité qui allait unifier tout le monde, s’imaginer qu’après une bonne guerre, une épuration, et en mettant tout sur la table, des rancœurs et des revendications, ça ira mieux c’est naïf et c’est dangereux.
    Attendez, je ne vous dis pas que si on se regarde tous en frères, ça ira mieux, hein. Parce que le fratricide est sans doute l’acte fraternel le plus inscrit dans le fantasme humain. Mais peut-être est-il temps de se demander, tout simplement, ce que cela veut dire pour chacun d’entre nous d’élever des murs et de tracer une ligne de combat entre l’autre et moi, dans le sable. L’un de nous deux va mourir, et l’autre sera un assassin.
    Qui peut aujourd’hui, ramener à cette réalité simple, vouloir de l’une ou l’autre perspective ? Pas vous, bien sûr. Pas moi. Pourtant, tout en nous pousse à ce résultat et il n’est pas très étonnant que certains d’entre nous, plus fragiles ou aux idéaux plus dévoyés tuent aveuglément au nom d’une conviction. Il ne suffit pas de voir en l’autre son frère, il faut y voir son avenir. Sinon l’œil sera dans la tombe et nous nommera Caïn.

  • De l’élite et du populo

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 27 octobre 2017.

    Publication originale sur Luxe Radio


    Hier soir, je présentais, comme souvent, un café littéraire dont le sujet tournait autour d’Averroès. Or ce grand philosophe, médecin et cadi de notre nostalgie andalouse considérait qu’il ne fallait pas demander au vulgaire de comprendre le monde d’une façon élevée, de telle sorte qu’il n’était pas question, finalement, de s’embarrasser de le lui expliquer.
    Pour le populo, alors, la religion et le dogme suffisait bien à justifier les mystères que l’élite, elle, s’attacherait à comprendre à travers la raison et la philosophie. Et, merveille des merveilles, il n’y aurait alors pas contradiction dans les termes, car le philosophe comme le croyant dogmatisé en viendrait, chacun à son niveau, à la compréhension du divin car une vérité n’en contredit pas une autre.
    Or, pour la majeure partie des croyants, musulmans ou chrétiens de son temps et d’après, la pilule a du mal à passer. Pas que le populo soit un tantinet betassou, non, ça, ça paraît naturel à beaucoup, y a qu’à voir ce qu’Umberto Ecco fait dire à l’un de ses personnages du savoir, rendu inaccessible par sa nature même au commun, dans le Nom de la Rose. Bon, en même temps, Ecco tendait à se lamenter d’être lu par des imbéciles, seule explication rationnelle selon lui au fait que ses romans aient du succès.
    Mais ne nous égarons pas : que les imbéciles pullulent, y a pas qu’Audiard qui le dise et tout le monde, religieux y compris, adhère à la théorie. Mais que d’autres puissent en revanche légitimement se poser des questions et vouloir, se faisant, développer leur propre idée du monde… C’est dangereux, ça, limite hérétique, quand on y pense. Et on n’est pas bien sûr, à la réflexion, que la raison amène les philosophes à croire aux mêmes principes que les autres en les remettant en cause.
    Bref, faudrait limiter au maximum les tentatives de réflexion. Les tuer dans l’œuf dès qu’on les voit poindre et proposer, à la place, une vérité simple et efficace, pas contestable du monde. Aujourd’hui encore, nombreux sont ceux qui, en politique, en religion ou ailleurs, pensent exactement la même chose. Le populisme n’est rien d’autre, après tout. Enfin, avec cette petite ironie induite qu’on s’imagine toujours que l’imbécile, c’est l’autre, évidemment. Mais le paradigme a pourtant bien changé.
    Je veux dire, avant, on pouvait facilement distinguer le vulgaire de l’élite : l’élite savait lire, ça en faisait d’office une exception. Alors c’est vrai qu’au Maroc, on a encore tendance à prendre les femmes pour des lapins de 6 semaines, raison pour laquelle on ne s’embarrasse pas toujours de l’éduquer, mais concrètement, il n’y a jamais eu autant d’intellectuels sur la planète qu’en ces temps modernes.
    Et pourtant, nous sommes pourris d’une élite généralement autoproclamée qui se pense supérieure au populo, que ce soit chez certains croyants qui s’attribuent seuls la capacité d’interpréter les textes sacrés, généralement au plus près du bonnet, ou chez nos politiques, pour qui les journalistes ne devraient pas s’embarrasser de se poser des questions. Seulement, allez faire comprendre aux gens qu’ils sont bêtes, c’est pas coton. Pendant longtemps, on avait l’autorité pour soi, et ça limitait les velléités d’expression.
    Remarquez, maintenant, on a l’expertise et la valorisation des compétences. Ça revient au même. Et malgré cela, la masse se pique de penser par elle-même, c’est tout de même pas croyable, cette outrecuidance ! D’ailleurs, regardez les réseaux sociaux : le résultat n’est pas joli-joli. Tout dans l’émotionnel, rien dans le rationnel…
    Je suis née à une époque exceptionnelle, où l’on pensait sincèrement que la culture devait appartenir à tous, où la pensée singulière devait être respectée, où un homme, quel qu’il soit, devait être, au plus près des symboles et de la loi, l’égal de l’autre. Bien sûr, c’est naïf et ça ne marche pas vraiment, y aura toujours des gens plus égaux que d’autres. Mais on y croyait suffisamment pour permettre l’émergence d’une magnifique créativité et la mobilité sociale. Que l’on en revienne naturellement à penser aujourd’hui que le réalisme, c’est de traiter la masse en imbécile me terrifie. Dans un monde où l’accès au savoir est relativement simple, ce n’est pas un simple retour en arrière, c’est une négation du réel et ça amène à des aberrations.

  • Les Bisounours ne se cachent plus pour pleurer

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 20 octobre 2017.

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    Depuis l’affaire Weinstein, on assiste à un curieux phénomène : le grand déballage. #MeToo, #BalanceTonPorc, faites votre choix, l’idée est partout la même, raconter. Une grande catharsis généralisée, les réseaux sociaux en théâtre mondial, les pseudos même plus anonymes en guise de masques. Vous me direz, cela fait un certain temps, déjà que tout le monde raconte sa vie, façon journal extime un peu partout.
    Le me, myself & I triomphant, nihilisme de l’individualisme « décomplexé » qui se pense artiste quand il photographie son petit-dej’, je ne serais certes pas la seule – et certainement pas la première, à le dénoncer. Sauf qu’il ne s’agit pas tout à fait de cela car dénoncer une agression sexuelle, s’identifier comme victime de viol n’est pas comparable à l’idée de montrer son parcours minceur ou partager ses recettes de maquillage maison.
    En premier lieu, il s’agit d’un renversement de pouvoir : des femmes sur les hommes qui les agressent – ce que beaucoup d’hommes comprennent très bien et rejettent avec autant d’énergie que d’inefficacité, d’ailleurs. Renversement de pouvoir des victimes sur les bourreaux, aussi, avec un courant de solidarité mondial qui, tout d’un coup, fait de la masse un refuge efficace contre l’impuissance. Utopie en marche ? Peut-être…
    … Mais c’est pas sûr non plus. Certes, et on le sentait venir, là aussi, depuis un certain temps, la modernité favorisait la mise en place de mouvements de solidarité de type tribal, se faisant et se défaisant au gré des causes qui rassemblent des gens très différents, avant que chacun ne reparte chacun chez soi, sans plus se reconnaître. Mais les choses évoluant très vite, nous sommes désormais arrivés à une forme de paroxysme où la solidarité se fait sur le sentiment justifié du Bisounours bafoué.
    C’est de la colère, de la révolte qui s’exprime. Pas cette espèce de mélange maladroit et profondément délétère qu’est l’identité, mais l’injustice, la dénonciation. Pas la délation, non. En tout cas, pas majoritairement. Mais une critique ouverte, assumée, de ce qui ne va pas, avec le sentiment justifié de son statut de victime. On sait d’où on parle quand on dénonce les agressions sexuelles. Non pas de droits nouvellement acquis, ou en cours d’acquisition, mais de son intégrité violée, qu’hier encore on ne jugeait pas suffisante pour parler.
    Et ce qui est intéressant, c’est que le sentiment d’intégrité violée est de plus en plus fort, pour des choses qui, hier encore, étaient ou honteuses, ou indicibles ou même, parfois, même pas un problème. Qui aurait protesté contre des blagues sexistes il y a 30 ans ? Qui aurait accepté d’envisager qu’on puisse être agresseur quand on met une main aux fesses dans les années 70 ? Mais si la parole se libère sur des affaires de mœurs et c’est bien, elle se libère sur tous les sujets et cela a de quoi faire trembler bien des gouvernants.
    Je n’ai jamais entendu de critiques aussi violentes contre les gouvernements – ou même la structure des états que cette dernière année 2017. Ici comme ailleurs. Et cette parole vindicative, justifiée par un sentiment global d’unité des victimes contre des bourreaux monstrés et démonstrés par le nombre est dangereuse, car possiblement déstabilisatrice, révolutionnaire, peut-être. Et pas arrêtable.
    Manipulable, parfois, on a vu comment les réseaux sociaux sont désormais le lieu du soft power d’un état ou d’un autre. Mais ces effets de bord de la désinformation ne tiennent pas sur la durée, car les mouvements sont trop fluides, l’évolution trop rapide. Alors, il faudra désormais compter avec la parole de millions de gens s’estimant Bisounours désillusionnés. Et tout le monde, eux les premiers, est dépassé.

  • Des AOC et des Hommes

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 13 octobre 2017.

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    Bon, on ne va pas se voiler la face, ce qui se passe en Catalogne est grave. Certes, l’indépendance d’abord proclamée par le président catalan a tout de suite été suspendue «pour quelques semaines», suite aux menaces très dures du gouvernement espagnol, qui n’entend pas du tout laisser l’une de ses plus riches régions faire sécession, il n’empêche que la question est posée sur la table en des termes qu’il devient impossible d’ignorer : pour Carles Puigdemont, la Catalogne se dirige vers un modèle slovène, quand, après un conflit rapide mais marquant, la Yougoslavie est contrainte par la communauté internationale de reconnaître la Slovénie.
    Alors évidemment, la Catalogne espère faire plier l’Espagne sans conflit armé mais l’idée est la même et elle est à la mode : on appelle cela l’auto-détermination des peuples. Ah et aussi, la régionalisation avancée. Ah, et aussi, l’identité. Ah, et aussi, la conséquence de la mondialisation. Si, si, je vous assure, dans le contexte, tous ces termes sont presque synonymes. Eh oui, dans un contexte d’affaiblissement des nations, d’une part parce que des organismes supranationaux prennent le dessus, d’autre part, parce que le modèle nationaliste européen n’est plus le seul sur la place, les peuples veulent revenir à une identité simple et fantasmée, qui leur donnerait une place dans le monde. Et là, on a recours à l’Histoire.
    Or trouver de bonnes raisons d’expliquer qu’on est historiquement fondé à faire sécession est très facile… Tout comme il est enfantin de dire exactement le contraire. Sur ces affaires comme pour le reste, l’histoire retenue sera celle des vainqueurs. Mais, plus souvent que le contraire, la fameuse communauté internationale intervient, directement ou non, en faveur de l’auto-détermination des peuples, un principe érigé en droit de l’Homme, ou presque et qui va déliter les nations les unes après les autres.
    Ahhhh, y a pas qu’eux, mais c’est vrai que quand la Belgique ne peut plus former de gouvernement durant presque deux ans, que l’Espagne se retrouve au bord de la guerre civile (et ça la connaît, l’Espagne, la guerre civile) et même que la Grande-Bretagne pourrait n’avoir bientôt de vraiment grand que l’Angleterre, c’est pas mal. Ça évite de voir se lever une Europe unifiée. Oui, parce que bizarrement, l’Europe, ça fonctionne en communautés de nations, sinon, bah… D’ailleurs, c’est l’idée un peu partout : Kurdistan là-bas, Sud Soudan ici, les partisans d’une terre unifiée et où nous serions tous frères apprennent vite à se garder à droite et à gauche.
    Et les arguments sont les mêmes, de part et d’autre, tout en changeant radicalement de sens : là où les Bisounours veulent la fin des frontières pour que tout Homme né libre puisse vivre où il l’entend, en harmonie avec tous ses voisins, la communauté internationale veut bien abattre les frontières, mais surtout pour le pognon. Pour le reste, si chacun pouvait rester chez soi et ne disposer d’aucune autonomie économique, ce serait pas mal. Mais, attention, l’identité ethnique, religieuse, régionale, culturelle, enfin, serait respectée en plein : z’inquiétez pas, z’avez raison, ils ne sont pas comme vous, vos voisins. Séparez-vous, on s’occupera de faire le lien côté business !
    On est en train de se faire avoir comme des bleus, avec cette histoire d’identité qui nous dresse les uns contre les autres et désigne vos frères en autre différent, irréconciliable, méchant, même. L’identité n’est pas fragile, pas plus d’ailleurs que la féminité ou la virilité, dont on nous rebat les oreilles qu’elle est attaquée par des valeurs venues d’ailleurs. Pendant longtemps, l’identité, on en faisait comme M. Jourdain faisait de la prose : sans se poser de questions, quand on papotait et qu’on disait naturellement, tu sais, moi je viens de là et dans ma région… Et puis c’était fini. Mais maintenant, non, faudrait qu’on soit estampillés, et pas n’importe comment : seulement les purs, les vrais. Sauf que l’AOC, c’est pour les fromages, pas pour les Hommes. Sinon, le sang coule, toujours, c’est juste une question de temps.

  • L’éducation en suite géométrique

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 3 octobre 2017.

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    Hier, nous parlions de la Suède qui veut supprimer les distinctions de genre à l’école. Et aussi de l’Istiqlal qui se bagarrait. Vous voyez le rapport ? Oui, l’éducation, tout simplement, puisque c’est à l’Istiqlal que nous devons l’arabisation. Cela aurait pu bien se passer, cette affaire, si les gens qui en avaient décidé à l’époque n’avaient pas, dans le même temps, mis leurs propres enfants à la mission. Ah, et aussi, si les études supérieures avaient été, elles aussi, arabisées.
    La semaine dernière circulait une image supposément tirée d’un manuel d’enseignement de français où un pédiatre, en tout cas, on pouvait le souhaiter, examinait un enfant, tout en lui déclarant être vétérinaire et donner de son temps à des associations. Je ne sais pas si elle est véridique. La semaine d’avant, c’était le scandale Nathan et ses migrants débarquant en suite géométrique.
    L’an dernier, c’était les manuels de philo qui nous interrogeaient sur notre manière de concevoir le monde et puis, bien sûr, il y a chaque année, une région ou une autre du Maroc où le sujet du bac d’enseignement religieux a de quoi faire frémir. Vous remarquerez que, dans tous ces exemples, je mélange allégrement le Maroc et l’étranger. Bon, d’accord, plus le Maroc, puisque ça nous concerne plus, mais vous comprenez l’idée…
    Oui, l’éducation est nécessairement idéologique. Il n’y a pas d’éducation neutre, qui développerait l’enfant sans l’influencer. En gros, pour former, on déforme et on formate. D’ailleurs, ça se voit tout de suite : un universitaire, ça se voit à la manière qu’il a de dérouler son raisonnement, pas pressé, il a tout le temps du monde. Mais il est logique, donne des arguments. Un mec d’une grande école, souvent, il est brillant, très efficace dans sa réflexion. Mais on reconnaît un énarque ou un normalien presque à la première phrase : ils sont formatés et il leur est très difficile d’échapper au mode de pensée qu’on leur a enseigné, si tant est qu’ils en ressentent le besoin et c’est rare, tant ils ont de raisons d’en être contents.
    Même cette idée de laisser les enfants jouer, de les faire s’épanouir presque naturellement, à la Montessori &Co, c’est nouveau ET idéologique. Il n’y a pas, pour les parents que nous sommes, le seul choix que nous ayons est celui du formatage que nous infligeons à nos enfants et comment le contrebalancer au mieux, quand on le peut, quand on est attentifs.
    Bien sûr, si j’étais Bisounours, je dirais bien aussi qu’il convient d’être extrêmement attentifs aux modifications de programme, de rythmes, etc. que notre nouveau ministre de l’éducation va mettre en œuvre dans sa réforme, qu’on nous promet décisive depuis des décennies et que Soeur Anne ne voit toujours pas venir. Cependant, j’ai bien peur qu’on en connaisse déjà la recette : économie, défaitisme quant à la possibilité de former les élites dans le public, acclamation par KO du privé-partenaire et pour le reste, une dose de technocratie déshumanisante sans vraiment s’en rendre compte.
    Car dans toutes les affaires que j’ai citées, la plus glaçante n’était même pas l’histoire de Nathan et de ses migrants mais leur réponse : on nous a demandé de la pluridisciplinarité dans nos exemples et qu’ils soient appliqués à la vie réelle, alors voilà, on comprend que ça choque mais on ne voit pas vraiment le mal. Et c’est d’autant plus terrible que c’est vrai : on ne plaisante pas avec les idéologies en Europe et il y a des normes sur l’inclusion de la diversité et tout un tas d’autres trucs qui sont censés éviter ce genre de dérapage.
    Sauf que, quand on ne voit plus l’humain mais des chiffres, on ne voit plus le mal. C’est le problème du formatage de l’école française, entre autres : technocratie et normalisation, histoire que tout le monde rentre dans les petites cases du tableau Excel.
    Comment faire pour assurer l’avenir de nos enfants, alors que l’on ne sait pas vraiment ce qui sera nécessaire pour affronter un monde dont on n’a aucune idée réelle de ce qu’il sera dans ne serait-ce que 20 ans ? Ce matin, je n’ai pas de réponses, mais ce n’est pas plus mal : peut-être faut-il juste apprendre à se poser des questions et puis à continuer, pour eux, comme pour nous. Peut-être bien que c’est là le sens de l’humanité et de l’adaptation.