• À quoi sert le débat public?

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 21 avril 2016.

    Publication originale sur Luxe Radio


    Et ce matin, on va reparler de Nuits Debout. Vous avez dû entendre parler de l’accrochage entre Finkielkraut et la Place de la République ? Et, à cette occasion, cette critique, définitive : l’agora n’est plus publique, la Place de la République n’est pas une utopie, mais bien un lieu, avec ses déterminismes sociaux et politiques, résolument à gauche, convergence des luttes si vous voulez, mais définitivement pas une utopie.
    Nuits Debout, ce ne serait donc pas non plus une uchronie, ce non-temps, permettant de réfléchir les choses et notamment la démocratie dans un temps imaginaire, bien que nous soyons le 52 mars d’un mois qui ne fait que s’étendre géographiquement, à beaucoup de provinces de France. Voilà l’essence, en version populiste, alarmiste ou intello, des critiques parfois virulentes, un édito après l’autre, que le mouvement essuie parce qu’il fait de plus en plus peur en France, à force de ne pas faiblir, à force de poser des questions qui dérangent.
    Alors, posons-nous la première question, celle sur laquelle à la marge, tout le monde spécule : Nuits Debout, c’est un Podemos à la française ou bien un Syriza ? Cela peut vous paraître pareil mais c’est très différent. En Espagne, Podemos s’appuie sur les actions cristallisées dans le temps des Indignés, transformé en parti politique de gauche très très gauche. Au départ, on a donc des gens qui décident d’agir contre les expulsions, qui réalisent des happenings drôles ou terribles, artistiques, souvent, contre les banques, comme cette irruption flamenco au nom évocateur : te Quiero no Banka…
    Podemos, c’est donc d’abord l’action, dans la droite ligne de ce que l’on voit aussi à Nuits Debout, cette fameuse convergence des luttes qui enchaîne les choses : la loi-travail, les migrants et le reste, dans une perspective résolument de gauche. Poussée à terme, cette logique aboutirait à la même chose : un parti anti-système de gauche, qui gagnerait probablement une force considérable aux prochaines élections, mais pas nécessairement suffisante pour diriger non plus. Avec ou sans le Front de gauche et ses personnalités qui n’ont pas convaincu jusqu’à présent. Mais ce n’est pas tout ce que l’on trouve à Nuits Debout.
    Oui, on trouve aussi beaucoup, beaucoup de discours, de parole publique, de débats horizontaux renouvelés sans cesse, un jour après l’autre. Comme un rocher de Sysiphe nous explique le politologue Loïc Blondiaux, professeur à l’université Paris I dans les Inrocks. Parce que le discours et le débat, quand on refuse de hiérarchiser les sujets et les gens, parfois tourne en rond et brode sans cesse sur les mêmes thèmes.
    Mais ça n’est pas sans possibles, même au niveau politique. C’est cela que j’appelle la logique Syriza : ils ont, eux aussi, discuté des mois et des mois sur des places publiques. Et quand ils se sont constitués en parti politique, ils ont eu recours le plus souvent possible et à chaque moment de crise à des référendums pour valider qu’ils étaient bien mandatés de manière horizontale pour implémenter leur politique. Alors bien sûr, ils n’ont pas réussi. Cependant, d’une crise à l’autre, d’un sursaut refondateur de la démocratie en Europe à l’autre, les risques sont de plus en plus importants… Et la possibilité de changement réel, en utopie aussi. Alors que Nuits Debout deviennent ou non un parti politique, que son avenir soit ou non politique ou seulement social, idéologique, philosophique, la vraie question est la suivante : quel est le sens, l’utilité ontologique du débat public ?
    Personnellement, Credo in unum Bisounours. Je ne pourrais pas débattre tous les matins avec mes amis et chers complices si je ne pensais pas que penser le monde, le débattre, le mettre en mots et le réinventer par-là même avait un sens. Je ne pourrais pas tenter de faire une université populaire si je ne croyais pas que parler pouvait exorciser les démons de la hogra, du désespoir et du nihilisme. Au Commencement était la Parole et la Parole était avec Dieu. Nommer, c’est créer. Alors je ne sais pas ce qu’il adviendra de Nuits Debout. Je sais le risque réel que ce mouvement fait peser sur mon pays, car les utopies, quand on hue un provocateur comme quand on s’exalte au sentiment d’agir, c’est dangereux, oui. Mais la liberté, ce n’est pas la sécurité, alors… Alors discuter, oui. Réenchanter un nouveau monde, un Dvorak improvisé à 300 après l’autre.

  • Secret des affaires : l’Europe met-elle les lanceurs d’alerte au pas?

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 19 avril 2016.

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    Et ce matin, on va parler d’une directive européenne pas du tout Bisounours qui vient d’être adoptée, jeudi dernier, par une très large majorité de quelques 503 voix contre 131 et 18 abstentions. Vous savez, cette directive qui a provoqué pourtant deux années pleines de contestations, 50 ONG mobilisées pour l’empêcher, une pétition signée par 530 000 citoyens, des syndicats de magistrats, journalistes et salariés divers vent debout contre elle ? Non, pas TAFTA, ça, c’est un traité et la mobilisation, pour encore plus importante qu’elle soit, ne servira à rien non plus, il finira par être signé. Non, il s’agit de la directive pour protéger le secret des affaires. L’idée officielle du texte : protéger mieux les entreprises contre l’espionnage industriel et commercial. La résultante probable : des outils formidables pour faire taire les lanceurs d’alerte qui révéleraient les affaires. C’est que la définition du secret des affaires est vague : « savoir-faire ou informations » ayant « une valeur commerciale, effective ou potentielle. Ces savoir-faire ou informations devraient être considérés comme ayant une valeur commerciale, par exemple lorsque leur obtention, utilisation ou divulgation illicite est susceptible de porter atteinte aux intérêts de la personne qui en a le contrôle de façon licite en ce qu’elle nuit au potentiel scientifique et technique de cette personne, à ses intérêts économiques ou financiers, à ses positions stratégiques ou à sa capacité concurrentielle ». Bref, un peu tout, quoi.
    Comme souvent dans cette affaire, l’exemple vient des États-Unis. En effet, la majeure partie des pays américains ne disposaient pas de législation spécifique pour protéger le secret des affaires dans cette acceptation floue. Eh oui, on régule la chose plutôt par des biais précis, comme la concurrence déloyale, la propriété intellectuelle, le vol de document, la clause de non-concurrence quand un employé part en emportant des documents, etc. Mais aux Etats-Unis, déjà sous l’ère Clinton, en 1996, on a mis en place une législation permettant de régler la question de manière très efficace, c’est le Cohen Act, lui-même inspiré des dispositions de l’article 39.2 du Traité relatif aux Aspects des Droits de Propriété Intellectuelle liés au Commerce (ou » Traité ADPIC « ) annexé à la Convention de Marrakech instituant l’OMC. Les deux définissent les secrets d’affaires comme étant des renseignements secrets, commercialement valorisables, et protégés par des mesures appropriées. En gros, des brevets, quoi. Mais des brevets à l’américaine, qu’en prime on n’aurait même plus besoin de déposer mais serait de base accordés aux entreprises. Vous imaginez bien qu’une telle directive, ce ne sont pas les collectifs de journalistes qui l’ont demandé, eh non. C’est un petit groupe de multinationales, américaines (Intel, General Electric, etc.) et européennes (Michelin, Alstom, etc.) qui fait du lobbying sur la question depuis 2010. Le grand public a connaissance de cette bataille depuis 2014, au moment de son adoption par le Conseil des Ministres, c’est à dire par les états membres de l’Union Européenne, et moi je vous en parle depuis que j’en ai eu connaissance, parce que ça pose de gros, mais alors de gros problèmes.
    Alors certes, depuis les débuts de la mobilisation contre le texte, il a évolué et il n’est, dit-on, plus opposable aux journalistes directement. Ils devraient donc continuer à pouvoir faire leur travail parfois d’utilité publique, sauf que. D’une part, je ne vois nul part dans le texte le fait que le texte ne soit pas opposable aux journalistes, ensuite je ne vois rien qui permette de protéger les sources des journalistes. Or justement, on ne parle carrément pas des lanceurs d’alerte. Or nombre d’affaires ont été révélé suite à des accès illégaux aux documents, à des lanceurs d’alerte nécessaires. Pensons à l’ancien informaticien de HSBC Hervé Falciani, dont la liste volée de clients de la banque suisse a permis l’éclosion de l’affaire Swissleaks. Ou bien au Français Antoine Deltour, soupçonné par la justice d’avoir volé des documents au cabinet PricewaterhouseCoopers (PWC) pour faire éclater le scandale LuxLeaks. On peut également citer l’affaire des pesticides de Monsanto ou bien encore les différents scandales médicaux, du vaccin Gardasil au Mediator en passant par les prothèses mammaires en silicone industriel. Or pour les lanceurs d’alerte, la directive n’est pas claire. L’article 5 de la directive dit seulement que ceux qui violent le secret des affaires ne pourront pas être poursuivis s’ils ont « agi pour protéger l’intérêt public général » en révélant une « faute, une malversation ou une activité illégale ». Et là mes amis, le diable est toujours dans les détails : cela signifie qu’il va falloir que les lanceurs d’alerte fassent la preuve qu’ils voulaient protéger l’intérêt général et qu’il y avait faute, malversation ou une activité illégale, charge au juge de statuer si les raisons sont suffisantes. Mais les lanceurs d’alerte ne sont pas procureurs et puis quid des scandales moraux, type Panama Papers, justement ? Pour Transparency International, « l’alerte éthique peut pourtant porter sur des violations des droits de l’homme, des risques pour la santé ou l’environnement » sans pour autant que cela soit exactement une faute, une malversation ou une activité illégale. Et de poursuivre : « il faudra attendre que la jurisprudence se stabilise pour savoir ce qu’il en est vraiment, ce qui risque de prendre du temps et, en attendant, de permettre aux entreprises d’imposer le silence sur leurs activités ».
    Alors vous me demanderez, pourquoi est-ce que cette question du secret des affaires en Europe nous importe autant ? C’est que, à peine acté aux Etats-Unis, le Cohen Act devenait la norme de l’Alena, idem dans le Pacifique. Alors nous… n’en parlons pas, de toute façon, nous sommes déjà en plein dans un processus de normalisation des législations en fonction du droit européen et puis, c’est pas comme si on n’avait pas déjà du mal à faire une loi sur le droit d’accès à l’information, conforme à la constitution. Bref, le journalisme d’investigation, profession déjà moribonde est désormais bel et bien mort, vive le… Quoi, déjà ? Ah oui, le ton journalistique

  • Dilma Rousseff destituée, démocratie bafouée

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 14 avril 2016.

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    En une petite semaine, le visage du Brésil va peut-être changer totalement. Eh oui, lundi, une commission spéciale s’est prononcée pour la destitution de la présidente Dilma Rousseff . Et dès dimanche, l’assemblée va statuer : si les deux tiers des 513 députés, soit 342 votes se prononcent contre la présidente. Ce serait alors au Sénat de former une commission avant le 2 mai prochain. Dès lors, la descente aux enfers serait presque impossible à arrêter, car il suffirait d’une majorité simple pour écarter Dilma Rousseff du pouvoir pendant un délai maximum de 180 jours, en attendant un vote définitif, devant lui, recueillir les deux tiers des suffrages des sénateurs. Un scénario catastrophe pas si peu probable, alors que la protégée de l’ex président Lula est de plus en plus isolée. Ouvertement trahie par son vice-président Michel Temer qui se voit fort bien assurer l’intérim jusqu’en 2018, d’autres alliés historiques lui tournent le dos les uns après les autres.
    Ainsi, mardi, le Parti progressiste vient de quitter la coalition gouvernementale, emportant avec lui ses 47 députés dans le camp de l’opposition. Fin mars, le Parti du mouvement démocratique brésilien avait amorcé le mouvement des rats quittant le navire. Et à l’heure qu’il est, chaque voix compte, aussi, Lula s’est remobilisé pour défendre Dilma Rousseff, enchaînant rencontres sur rendez-vous, assurant ici une promesse, là une menace sur fond de manifestations populaires.
    C’est que l’ex président Lula est un personnage qui n’a rien perdu de son aura et il réussit, malgré la popularité pour le moins déclinante de Dilma Rousseff, à mobiliser. Et tout cela ne se produit pas dans le calme et la tranquillité. Les manifestations pro ou anti Roussef se succèdent un peu partout et l’on s’attend que dimanche, près de 300 000 personnes se trouveront devant le Parlement en attendant le résultat. Il faudra alors, et c’est une question qui rend nerveux les sécuritaires, prévoir les débordements entre camps opposés. Bref, l’état d’esprit au Brésil n’est pas des plus apaisés.
    Alors pourquoi toute cette affaire, d’où ça vient, cette tentative de destitution et pourquoi est-elle si clivante dans la société brésilienne ? Vous vous souvenez de l’affaire Petrobras ? Eh bien ça n’a rien à voir. Contrairement à ce que tout le monde semble penser, Dilma Rousseff ne fait l’objet d’aucune accusation de corruption. Non, on lui reproche d’avoir retardé les transferts du Trésor national aux entreprises publiques chargées de financer notamment les programmes sociaux. Problème ? « ce n’est pas un crime », pointe Juliana Neueschwander Magalhães, professeur de droit à l’Université fédérale de Rio de Janeiro. Pour elle, l’opposition et je cite « utilise la Constitution contre l’esprit de la Constitution ». Bref, il s’agirait rien moins que d’un « coup d’État institutionnel ». Choquant ? Oui, d’autant que l’ensemble de la presse tape à bras raccourcis sur la présidente, y compris dans le cadre d’une affaire Petrobras qu’on ne parvient pas à lui faire coller, pourtant, ne couvrant pas du tout le cas des membres de l’opposition effectivement poursuivis.
    Mais comment expliquer cela? Personnellement, je n’ai pas d’explications claires… Mais j’ai quelques soupçons.
    Ce qui est certain c’est que cette procédure de destitution ne sera pas un long fleuve tranquille… Et à qui profite les choses ? Étrangement, pas vraiment à la droite décomplexée qui se ligue contre la présidente, car, en dehors de leur dégoût de Dilma Rousseff, elle n’est d’accord sur rien. Bref, tout cela ne promet que le chaos pour un pays qui avait pourtant, il n’y a pas si longtemps, un modèle exemplaire dans cette Amérique du sud qui n’acceptait plus d’être simplement le jardin arrière de l’oncle Sam.

  • Le Temps des Bisounours

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 12 avril 2016.

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    Les intellectuels, quand le temps s’accélère, sont en détresse : le monde va trop vite et c’est pour cela et du fait en particulier d’Internet, que les choses nous échappent. On n’a plus le temps de les peser, de les réfléchir et de les mesurer, avec la dignité et la componction voulue, qui apaise le bruit et la fureur. Avec eux, longtemps j’ai été d’accord. Je regardais l’époque m’échapper et je rêvais d’une forme de temps hors du temps qui permettrait de mettre l’horreur sur pause et de dire : pouce, ça va trop loin tout ça. Ça va trop loin les gens mesmérisés par un sentiment de rectitude mêlé d’injustice sociale qui fait se venger sur le premier couple d’amoureux se bécotant sur les bancs publics. Ça va trop loin les délires haineux pour un bout de chiffon, sur la tête ou sur les fesses des femmes. Ça va trop loin l’amertume de se sentir impuissants, manipulés pour quoi ? Des comptes en banque remplis pour les généraux dégénérés qui sont derrière la marionnette du Calife ? Ou bien pour les pillards qui laissent crever la Grèce sous des dettes artificielles pour mieux la laisser impuissante devant toute la misère qu’ils ne veulent pas voir, une galère de migrants après l’autre. Ça va trop loin la surconsommation sauvage, la déshumanisation et le reste, oui, tout cela va trop loin. Alors oui, Internet, les nouveaux moyens de communication qui grossissent tout et propagent le pire, qui volent le temps du recul nécessaire, oui, le temps historique, oui. Mais justement.
    En d’autres temps, alors que le monde était aussi en crise pour d’autres raisons, le temps aussi s’est accéléré. Et de nombreux intellectuels d’alors ont fait comme ceux d’aujourd’hui : ils ont écrit, dans la fièvre, ils ont créé, dans l’angoisse, ils ont parlé, avec conviction. Parfois, ils se sont laissé emporter par le nihilisme transcendantal dont nous parlait Driss la semaine dernière, parfois, ils ont prôné l’amour entre les hommes. Mais ils l’ont fait vite. Durant la Révolution Française, on placardait des libelles sur les murs de Paris, on écrivait des pièces de théâtre, on s’invectivait en assemblées, on se répondait par chroniques dans la presse ou petits livres interposés, etc. Durant Mai 68, là encore, livres, chroniques, assemblées et discussions, mots écrits sur les murs, partout, se succédaient. Et les intellectuels, déjà, se plaignaient qu’on ne puisse pas réfléchir posément et pourtant, oui, il faut bien s’engager. Et aujourd’hui – ce qui me fait dire que la crise va se résoudre d’une façon ou d’une autre, dans pas bien longtemps, les intellectuels s’interpellent par presse interposés, écrivent des livres, mènent des débats. Ici et là, des réseaux d’artistes et d’acteurs culturels se forment avec conviction, on se réunit et on tague les murs… Pareil.
    Si la technologie change quelque chose à la temporalité du monde, c’est dans la propagation des mouvements d’une région à une autre. Durant la Guerre de 30 ans, il y fallait des mois pour que les gravures représentant les Petites et les Grandes Horreurs de la Guerre aient un effet propre à modifier légèrement la donne historique. Durant la guerre du Vietnam, la diffusion industrialisée des médias a fait d’une petite fille aux vêtements arrachés un symbole mondialement connu d’une semaine sur l’autre. Aujourd’hui, c’est du jour au lendemain que les Nuits Debouts se propagent, par exemple. Mais justement, ces gens-là, qu’il s’agisse des intellectuels comme des gens normaux qui, un matin, se réveillant, décident de ne plus accepter, savent bien que le temps est imaginaire, puisqu’ils en sont au 42 mars d’un mois qui ne finira qu’avec leur mobilisation.
    Ce weekend, la Dame aux chiens est morte. Alors pour tous ceux d’entre vous qui ne sont pas casaouis, c’était un personnage, une vieille dame, occidentale qui vivait chichement et s’occupait de dizaine de chiens, qu’elle promenait partout, inlassablement. Elle ne demandait rien à personne et se montrait généreuse, elle n’avait pas un sou mais beaucoup à donner, voyez. Ce genre de personne qui vous marquent quand vous les croisez. Mais pourquoi je vous parle au milieu d’une conversation sur les intellectuels et leur rapport au temps, à l’engagement, à Internet ? C’est que la nouvelle de sa mort et l’émotion qui en découle se sont propagées, comme tout le reste, sur les réseaux sociaux. Et alors, ce média grossissant les pires des pulsions humaines s’est aussi trouvé propageant la communion du chagrin. C’était déjà arrivé, vingt fois, cent fois, un millier de fois j’en ai été témoin. Mais cette fois-ci, parce que cette dame-là ne voulait rien et ne représentait que son petit bout de balade ou bien alors parce que j’y étais prête, cela m’a frappé, comme une évidence : la technologie peut bien changer les pratiques sociales et tout ce que vous voulez, elle ne change pas la nature humaine. D’un agora à une autre, le temps est toujours aussi imaginaire, les distances se comblent et les idées volent. Alors, tandis que nous approchons le paroxysme de cette crise qui nous a laissés longtemps abasourdis dans l’œil du cyclone, le moment est venu, qu’on soit à l’aise ou non, pour reconnaître qu’on aura toujours bien assez le temps pour tracer une ligne dans le sable. Et de fait, les uns après les autres, les intellectuels comme tout un chacun le font. Aux États-Unis, ce sont ceux qui arment leurs mots et leur art contre Trump. Ici, ce sont des Bahaa Trabelsi qui écrivent pour s’indigner, des Ahmed Ghayet qui s’engagent pour que la jeunesse s’investisse en politique, des Souleiman Bencheikh qui démontent la rhétorique de Daesh. Ils ne sont pas trois, ils sont des milliers à choisir leur camp un peu partout, connus ou inconnus. Et alors que je me plaignais du temps qui file, je ne souffrais que de solitude, comme tout le monde. Tous, nous nous engageons pour des causes différentes et ce sera un peu chaotique, on va s’invectiver, on va s’échauffer. Les grands changements, même les plus débonnaires ne sont pas exempts de violence, au moins symbolique. Mais ce matin, prenons juste un moment pour nous émerveiller d’une chose : les gens s’engagent, enfin, en masse. Alors, c’est peut-être l’apocalypse mais ce n’est pas la pluie de grenouilles. Car quand on s’engage pour une cause plutôt que contre l’autre, déjà, les Bisounours se tiennent par la patte, qu’ils aient eu le temps de le réfléchir ou non.

  • Nucléaire européen : risque majeur pour prolongation en budget mineur

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 5 avril 2016.

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    Alors que la COP 21 s’éloigne un peu des esprits mais que la COP 22 se rapproche, il est temps de faire un petit point sur la production d’énergie de nos amis et voisins européens. Eh oui, si le Maroc s’est engagé dans un ambitieux programme d’énergie renouvelable, en Europe, on joue les prolongations nucléaires.
    Oui, on pourrait aussi parler des ONG et de tout un tas d’autres problèmes, en Europe, mais revenons à nos moutons électriques. La presse s’est faite l’écho ces derniers temps de la volonté française de prolonger la durée d’exploitation de ses centrales. Et l’enjeu est de taille, car le parc français est conséquent et vieillissant, ce qui signifie que la part d’énergie produite par ce réseau-là est stratégique mais menacée, si l’on se tient aux engagements de fermeture précédents. Alors, vous connaissez la suite, la Suisse proteste parce que certaines centrales ne sont pas loin et que, depuis Tchernobyl, on sait bien que les radiations n’ont pas besoin de passeport.
    Oui, c’est presque ça, sans bombe, mais avec des centrales, quelque part. Mais n’allez pas croire que la France est la seule à vouloir prolonger la durée de vie de ses centrales. À dire vrai, la Commission Européenne doit justement publier très prochainement un rapport sur le Programme indicatif du nucléaire et quelques-unes des données essentielles qu’il contient ont filtré. Et il en ressort que le parc nucléaire européen est à bout de souffle. L’âge moyen des quelques 131 réacteurs européens est de 29 ans. Sans prolongation, 90% des réacteurs devront être fermés d’ici 2030. Or la part de l’énergie nucléaire dans le mix énergétique européen est de 27% et chaque année, la demande en électricité augmente, au point que la même production, d’environ 120 GW, ne représenterait que 17 à 21% des besoins en 2050. Il est donc absolument stratégique de ne pas compromettre cet apport du nucléaire ou bien de le compenser. Or toute nouvelle construction coûterait une fortune. Et quand je dis une fortune, je parle façon PIB de pays pas ridicule puisqu’on parle d’environ 450 à 550 milliards d’euros. Alors sachant que l’Europe joue encore la carte du prix de la tonne de carbone, on a des chances que ces investissements soient considérés comme non rentables. Eh oui, c’est la leçon de la COP 21 : malgré son inutilité flagrante, l’Europe n’a pas renoncé à cette mesure de marchandisation du droit de polluer. Sauf que là où les économistes qui s’imaginaient que la tonne de carbone coûterait entre 400 et 500€, actuellement, on en est plutôt à 8€ la tonne et au mieux, on parviendrait à en relever le coût à quelque 30€ en 2030. Donc pas assez cher pour développer des technologies non polluantes. Rajoutez à cela le prix du pétrole super bas et la conclusion est qu’il n’est stratégique pour personne d’investir maintenant.
    Oui, j’aime bien cette humoriste à la noire ironie. Revenons à notre parc vieillissant. Il faut le renouveler, donc, mais ce n’est actuellement pas rentable, et ce d’autant que les techniques développées actuellement sont bien plus coûteuses qu’on ne l’avait prévu. La Commission Européenne dit ces choses-là avec élégance et se contente d’indiquer que, et je cite, « certains nouveaux types de projets ont connu des délais et des dépassements de budget ». Sympathique euphémisme quand on sait que les projets développés notamment en Finlande et en France ont déjà coûté près de trois fois leur budget initial et ont encore des années de retard. Là encore, Bruxelles dit cela fort bien en précisant que les projets de Flamanville et d’Olkiluoto « affaiblissent la compétitivité de l’énergie nucléaire ». Oui, c’est mignon, surtout quand immédiatement après, on se rassure en précisant que, et je cite toujours, les « projets futurs ayant recours aux mêmes technologies devraient bénéficier de l’expérience acquise. » Je parie bien, moi, que cette expérience acquise va les pousser à ne pas recommencer à investir inutilement.
    Bon, alors rénover et prolonger les centrales actuelles, à la fois stratégiques et trop peu rentables pour qu’on les remplace. Oui, mais dites-donc, les prolonger aussi, c’est fort cher. Bruxelles estime qu’il faudrait y investir 45 à 50 milliards d’euros, et qu’il faudrait débloquer 80% de ces investissements d’ici 2030. Alors, ça n’est plus que 10% de ce qu’il faudrait débloquer pour rénover ou renouveler le parc réellement mais ça n’évitera pas que l’on doive fermer, d’après la Commission, 50 des 131 réacteurs atomiques actuels. Ah, et ça ne change rien non plus au fait qu’il va désormais falloir investir lourdement dans le retraitement des déchets et le traitement des sites des réacteurs que l’on ferme. C’est-à-dire qu’on est en train de dire qu’il va falloir dépenser bézef dial le flouz pour walou électricité pas chère. À votre avis, qu’est-ce qu’il risque de se passer ?
    Oui, même Bruxelles, qui ne fait ce rapport que presque contraint et forcé, puisque le dernier date tout de même de 2008, est obligé de reconnaître que peu de pays ont provisionné l’argent nécessaire aux rénovations et traitements nécessaires. Et là encore, ça chiffre vite : pour avoir les premières installations de stockage géologique en Europe, il faudrait investir de l’ordre de 142 milliards d’euros d’ici 2050. Quant au démantèlement des centrales, la Commission avance un chiffre de 126 milliards d’euros d’ici 2050, mais en vrai, on ne sait pas trop car seule l’Allemagne a réellement démantelé ses centrales arrêtées. Ailleurs, on les a juste arrêtées. L’Allemagne qui fait partie des bons élèves nucléaires de l’Europe, puisqu’elle a prévu de continuer à démanteler et peu renouveler et qu’elle a provisionné quelque 83% du budget. La Grande-Bretagne et les Pays-Bas, eux, auraient carrément prévu respectivement 100% et 94% des frais. Par contre la France n’aurait mis de côté que 31% des frais provisionnés. Or ça pose un problème parce qu’en vrai, de ces trois pays, seule la France est un grand producteur nucléaire, avec l’un des plus vieux parcs d’Europe, puisque les réacteurs en sont en moyenne à 64% de leur durée de vie. Bref, tout cela a de quoi rendre un peu nerveux sur la question nucléaire, d’autant que le rapport, pourtant alarmant, serait exagérément optimiste d’après le groupe des Verts au Parlement européen au moins, pour qui les coûts ont été largement sous-estimés. Ils s’appuient pour le dire sur un rapport alternatif qu’ils ont fait réaliser par Wise-Paris (World Information Service on Energy), un cabinet d’études spécialisé sur le nucléaire qui démonte les projections de la Commission tellement brutalement qu’il permet à l’eurodéputé luxembourgeois Claude Turmes de qualifier le rapport de la Commission Européenne de « déni complet de réalité » quant aux risques et aux coûts du nucléaire. Alors, rassurés ?