• Nucléaire européen : risque majeur pour prolongation en budget mineur

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 5 avril 2016.

    Publication originale sur Luxe Radio


    Alors que la COP 21 s’éloigne un peu des esprits mais que la COP 22 se rapproche, il est temps de faire un petit point sur la production d’énergie de nos amis et voisins européens. Eh oui, si le Maroc s’est engagé dans un ambitieux programme d’énergie renouvelable, en Europe, on joue les prolongations nucléaires.
    Oui, on pourrait aussi parler des ONG et de tout un tas d’autres problèmes, en Europe, mais revenons à nos moutons électriques. La presse s’est faite l’écho ces derniers temps de la volonté française de prolonger la durée d’exploitation de ses centrales. Et l’enjeu est de taille, car le parc français est conséquent et vieillissant, ce qui signifie que la part d’énergie produite par ce réseau-là est stratégique mais menacée, si l’on se tient aux engagements de fermeture précédents. Alors, vous connaissez la suite, la Suisse proteste parce que certaines centrales ne sont pas loin et que, depuis Tchernobyl, on sait bien que les radiations n’ont pas besoin de passeport.
    Oui, c’est presque ça, sans bombe, mais avec des centrales, quelque part. Mais n’allez pas croire que la France est la seule à vouloir prolonger la durée de vie de ses centrales. À dire vrai, la Commission Européenne doit justement publier très prochainement un rapport sur le Programme indicatif du nucléaire et quelques-unes des données essentielles qu’il contient ont filtré. Et il en ressort que le parc nucléaire européen est à bout de souffle. L’âge moyen des quelques 131 réacteurs européens est de 29 ans. Sans prolongation, 90% des réacteurs devront être fermés d’ici 2030. Or la part de l’énergie nucléaire dans le mix énergétique européen est de 27% et chaque année, la demande en électricité augmente, au point que la même production, d’environ 120 GW, ne représenterait que 17 à 21% des besoins en 2050. Il est donc absolument stratégique de ne pas compromettre cet apport du nucléaire ou bien de le compenser. Or toute nouvelle construction coûterait une fortune. Et quand je dis une fortune, je parle façon PIB de pays pas ridicule puisqu’on parle d’environ 450 à 550 milliards d’euros. Alors sachant que l’Europe joue encore la carte du prix de la tonne de carbone, on a des chances que ces investissements soient considérés comme non rentables. Eh oui, c’est la leçon de la COP 21 : malgré son inutilité flagrante, l’Europe n’a pas renoncé à cette mesure de marchandisation du droit de polluer. Sauf que là où les économistes qui s’imaginaient que la tonne de carbone coûterait entre 400 et 500€, actuellement, on en est plutôt à 8€ la tonne et au mieux, on parviendrait à en relever le coût à quelque 30€ en 2030. Donc pas assez cher pour développer des technologies non polluantes. Rajoutez à cela le prix du pétrole super bas et la conclusion est qu’il n’est stratégique pour personne d’investir maintenant.
    Oui, j’aime bien cette humoriste à la noire ironie. Revenons à notre parc vieillissant. Il faut le renouveler, donc, mais ce n’est actuellement pas rentable, et ce d’autant que les techniques développées actuellement sont bien plus coûteuses qu’on ne l’avait prévu. La Commission Européenne dit ces choses-là avec élégance et se contente d’indiquer que, et je cite, « certains nouveaux types de projets ont connu des délais et des dépassements de budget ». Sympathique euphémisme quand on sait que les projets développés notamment en Finlande et en France ont déjà coûté près de trois fois leur budget initial et ont encore des années de retard. Là encore, Bruxelles dit cela fort bien en précisant que les projets de Flamanville et d’Olkiluoto « affaiblissent la compétitivité de l’énergie nucléaire ». Oui, c’est mignon, surtout quand immédiatement après, on se rassure en précisant que, et je cite toujours, les « projets futurs ayant recours aux mêmes technologies devraient bénéficier de l’expérience acquise. » Je parie bien, moi, que cette expérience acquise va les pousser à ne pas recommencer à investir inutilement.
    Bon, alors rénover et prolonger les centrales actuelles, à la fois stratégiques et trop peu rentables pour qu’on les remplace. Oui, mais dites-donc, les prolonger aussi, c’est fort cher. Bruxelles estime qu’il faudrait y investir 45 à 50 milliards d’euros, et qu’il faudrait débloquer 80% de ces investissements d’ici 2030. Alors, ça n’est plus que 10% de ce qu’il faudrait débloquer pour rénover ou renouveler le parc réellement mais ça n’évitera pas que l’on doive fermer, d’après la Commission, 50 des 131 réacteurs atomiques actuels. Ah, et ça ne change rien non plus au fait qu’il va désormais falloir investir lourdement dans le retraitement des déchets et le traitement des sites des réacteurs que l’on ferme. C’est-à-dire qu’on est en train de dire qu’il va falloir dépenser bézef dial le flouz pour walou électricité pas chère. À votre avis, qu’est-ce qu’il risque de se passer ?
    Oui, même Bruxelles, qui ne fait ce rapport que presque contraint et forcé, puisque le dernier date tout de même de 2008, est obligé de reconnaître que peu de pays ont provisionné l’argent nécessaire aux rénovations et traitements nécessaires. Et là encore, ça chiffre vite : pour avoir les premières installations de stockage géologique en Europe, il faudrait investir de l’ordre de 142 milliards d’euros d’ici 2050. Quant au démantèlement des centrales, la Commission avance un chiffre de 126 milliards d’euros d’ici 2050, mais en vrai, on ne sait pas trop car seule l’Allemagne a réellement démantelé ses centrales arrêtées. Ailleurs, on les a juste arrêtées. L’Allemagne qui fait partie des bons élèves nucléaires de l’Europe, puisqu’elle a prévu de continuer à démanteler et peu renouveler et qu’elle a provisionné quelque 83% du budget. La Grande-Bretagne et les Pays-Bas, eux, auraient carrément prévu respectivement 100% et 94% des frais. Par contre la France n’aurait mis de côté que 31% des frais provisionnés. Or ça pose un problème parce qu’en vrai, de ces trois pays, seule la France est un grand producteur nucléaire, avec l’un des plus vieux parcs d’Europe, puisque les réacteurs en sont en moyenne à 64% de leur durée de vie. Bref, tout cela a de quoi rendre un peu nerveux sur la question nucléaire, d’autant que le rapport, pourtant alarmant, serait exagérément optimiste d’après le groupe des Verts au Parlement européen au moins, pour qui les coûts ont été largement sous-estimés. Ils s’appuient pour le dire sur un rapport alternatif qu’ils ont fait réaliser par Wise-Paris (World Information Service on Energy), un cabinet d’études spécialisé sur le nucléaire qui démonte les projections de la Commission tellement brutalement qu’il permet à l’eurodéputé luxembourgeois Claude Turmes de qualifier le rapport de la Commission Européenne de « déni complet de réalité » quant aux risques et aux coûts du nucléaire. Alors, rassurés ?

  • Le Silence des Bisounours

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 29 mars 2016.

    Publication originale sur Luxe Radio


    La loi nous interdit de remettre en cause une décision de justice. Mais on peut la commenter. Alors comme je respecte la loi, je ne dirais pas mon sentiment quant au fait que les deux homosexuels agressés chez eux à Béni Mellal dont on entend beaucoup parler depuis que la presse s’est emparée de l’affaire à la suite des réseaux sociaux, vous savez, les deux que l’on a filmé, nus, roués de coups et insultés chez eux sont poursuivis par la justice. L’un, nous rapporte-t-on dans la presse, aurait écopé de 4 mois de prison ferme et 500 dirhams d’amende pour acte sexuel contre-nature avec récidive et ivresse, l’autre vient d’être rattrapé par la justice, après qu’il ait été en fuite et on ne sait pas encore ce qu’il en adviendra. Je ne dirais pas mon sentiment quand j’ai appris que de leur côté, deux de leurs agresseurs ont été poursuivis pour les charges suivantes : entrée par effraction, violence ayant entraîné des blessures avec usage d’une arme, réalisation et diffusion d’une vidéo contraire aux mœurs et ont écopé, pour tout cela, de deux mois de prison avec sursis.
    Et dans le son du silence, alors que je suis dans la presse, le déroulement de l’affaire, je pense au Maroc, ce pays que j’aime tant, où je me suis installée par choix. Je pense au fait que je savais que les mœurs y étaient différentes. Je savais la condamnation des relations sexuelles hors mariage, de l’homosexualité et du reste. Je le savais et pourtant, cela ne me dérangeait pas vraiment. Non pas parce que je ne suis pas homosexuelle mais parce que, dans la manière dont ce n’était si visiblement pas appliquée, je voyais une forme de subtilité malicieuse dont nous parlions encore hier entre collègues : douze témoins irréprochables devant être présents pour constater l’acte délictueux, qu’il s’agisse d’adultère, de relations hors mariage ou dites contre-nature, avec comme critère le fait que l’on ne puisse pas passer un fil entre les amants coupables, cela ne se produit jamais. Alors, pour cela comme pour beaucoup de choses, on s’arrange. Ne regarde pas les péchés de ton frère, ah sahbi, si tu ne veux pas que Dieu regarde les tiens. Et le monde continue de tourner, imparfait, mais les hommes sont frères avant que d’être juges et cela me va, moi, Dieu me pardonne.
    Évidemment, dans la logique cartésienne, les bébés endormis durant des années qui permettent de dire que la veuve n’a pas fauté, cela n’est pas commun, mais enfin, le sentiment, lui, est très humain : khouya aefack, ne juge pas ce que tu ne sais pas de solitude et d’amour.
    Oui, ce pays-là, ce Maroc-là peuplé de djins rétifs à mon esprit analytique et de contradictions sur lesquelles tout le monde sourit, d’un air un peu gêné, un peu complice, ce Maroc-là, comment ne pas l’aimer ? Il comprend, ce beau Maroc, ce que c’est d’être humain. Ce n’est pas dans la brutalité du réel écorché que l’homme est grand, mais dans les voiles du symbolique où chacun a sa place, fut-elle à la marge. Ce Maroc-là, dans l’esprit de tous, il frère encore, dans ses mots, dans sa chair. Et pourtant, il souffre. Il souffre en silence d’une division de plus en plus grande qui nous laisse tous assourdis. Des enfants meurent en marge de matchs de foot, des femmes sont filmées dans la rue rouées de coups par leur mari, l’homme commun manque de sens commun et s’arroge juge, bourreau d’affaires qui ne faisaient de mal à personne. Et le silence en nous grandit, à mesure que nous nous glaçons dans la solitude de la vertu ou du retrait aux marges.
    Dites-moi, est-ce que je me suis trompée ? Suis-je moi-même si corrompue, si extérieure à ce beau Maroc-là que je ne le comprenne pas ? Dites-moi, est-ce que je l’ai rêvé ce pays-là, si imparfait, si plein de contradictions mais qui accueille avec bienveillance et un peu trop de sucre ? Est-ce que toute cette haine envers les subsahariens, ce mépris envers les femmes, cette rigueur moralisatrice qui justifie l’insulte, est-ce que cela a toujours été là, non pas en sourdine comme une impolitesse mais dominant en trompettes et fanfares ? Comment est-ce qu’on s’est laissé gagner par le cancer de la désunion ? Dites-moi mes frères, comment a-t-on laissé ramper la haine ? Comment guérit-on d’une violence qui se drape de pureté ? Comment la loi même peut-elle juguler ce qu’elle ne peut comprendre ? Alors que je pose ces questions, vous ne me voyez pas, mais je tends les bras, démunie et j’écoute…

  • Les algorithmes d’affichage des réseaux sociaux, ces nouveaux redac’ chef

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 25 mars 2016.

    Publication originale sur Luxe Radio


    Vous avez dû vous en rendre compte, n’est-ce pas ? Désormais, votre première source d’information, ce sont les réseaux sociaux. En tout cas, disons ad minima votre première source d’information écrite, bien sûr, puisque si vous m’entendez, c’est que vous écoutez Luxe Radio. Ce sont sur les réseaux sociaux que sont relayés le plus vite les articles de presse. À dire vrai, ce sont les réseaux sociaux qui deviennent les premiers distributeurs de presse et plus notre antique kiosque de quartier.
    Non, je ne vais pas faire pleurer dans les chaumières quant à la disparition du métier de vendeur de journaux, non pas que je ne les aime pas, mais ce n’est pas mon sujet. L’idée, c’est que les réseaux sociaux ne se contentent pas de relayer l’information de manière neutre, non, non, non. Facebook a inventé une nouvelle norme de distribution basée sur des algorithmes complexes et absolument opaques, faits pour adapter ce qui apparaît sur votre fil d’actualité – c’est intéressant, d’ailleurs, ce terme, non ? À vos centres d’intérêt, au plus proche. Et cela a quelques conséquences intéressantes. D’abord, c’est que la mort du chien de mamie et les attentats en Belgique, même combat : ils font tous les deux partie de l’information qui vous concerne, sauf qu’il y a des chances, dépendant de qui vous êtes et d’à quel point vous aimez votre grand-mère que la mort de Fido vous saute plus aux yeux que celle de beaucoup de gens là-bas. C’est-à-dire que l’une des règles les plus cyniques du journalisme, la loi du mort-kilomètre s’en trouve cent fois renforcée : l’info, pour vous toucher, doit être proche de vous, pas nécessairement importante pour l’humanité en général.
    Oui, c’est bien la route directe pour l’enfer parce que cela ne vous informe pas, ou presque pas. Par contre, qu’est-ce que ça déforme ! Tenez, on va prendre un exemple. Quand vous avez regardé une vidéo ou cliqué sur un lien ou un article quelconque dans Facebook, avez-vous déjà remarqué et suivi les liens qui s’affichent juste en dessous : « les gens ont aussi partagé » ou « articles liés » ? Oui ? Il est à dire vrai probable que vous ayez déjà procrastiné de lien en lien quelques dizaines de minutes comme certains se perdent des heures durant dans les limbes de Youtube à s’émerveiller de comment on peut passer d’un lolcat à des choses absolument folles en à peine 4 clics. Ce que je veux dire, c’est que de lien en lien, une opinion, en particulier borderline, un peu raciste ou alarmiste ou bien complotiste, tout ce que vous voulez, va trouver à nourrir sa névrose sous-jacente de plus en plus facilement. Ainsi, imaginons qu’un citoyen européen lambda clique sur un article disant « on connaît l’identité des terroristes responsables de tel attentat », on lui suggérera ensuite peut-être un article sur les réseaux marocains terroristes en Europe (oui, il y en a, des articles, je veux dire). De là, il pourrait facilement tomber sur une tribune parfaitement raciste expliquant la théorie du grand remplacement et pourquoi il faut fermer ses frontières aux bougnoules. Trois clics pour se retrouver confronté au pire, juste en surfant. Et le logiciel qui aura réussi à créer ou renforcer cette crainte n’aura même pas fait exprès : il se sera adapté « intelligemment » à vous.
    Oui, Astro est tellement le héros du futur que beaucoup testent désormais, sur le principe de ces algorithmes d’adaptation à l’interlocuteur, des intelligences artificielles susceptibles de tenir des conversations notamment sur Twitter (la limite de 140 caractères aide) avec des milliers d’internautes en même temps et, ce faisant, d’apprendre et d’évoluer. L’idée, à terme, est de se rapprocher réellement de l’intelligence artificielle, selon le fameux test de Turing, du moins : être capable de paraître humain à un interlocuteur qui ne saurait pas qu’il s’agit d’un ordinateur. Mais restons-en aux tentatives actuelles. Le dernier en date de ces chatbot, c’est-à-dire robot de discussion est Tay, lancé sur Twitter par Microsoft. En moins de 8 heures, Tay, à la pétillante personnalité adolescente et féminine, qui vous balance du lolcat et du smiley à tour de bras, a émis 96 000 tweets, dans lesquels, entre autre, elle se montre terriblement raciste et explique que l’Holocauste, elle n’y croit pas. Tenez, un utilisateur a même réussi à lui faire dire et je cite « Bush est responsable du 11 septembre et Hitler aurait fait un meilleur boulot que le singe que nous avons actuellement. Donald Trump est notre seul espoir. » Il aura fallu 8 heures pour que l’intelligence telle qu’on se l’imagine, artificielle, presque parfaite tellement elle est objective dans sa manière d’appréhender la subjectivité des autres passe de trop lol au révisionisme historique raciste et politisé.
    Oui, on a un sacré problème. Je me souviens du moment terrible où j’ai été confrontée à l’obligation de lire du Alain Robbe-Grillet et où je me disais qu’un homme capable de théoriser l’idée de l’objectivité subjective, permettant d’écrire page après page de description méthodique de la progression à angle plus ou moins droit de l’ombre portée d’une jalousie sur les lattes parrallèles d’une véranda tandis qu’un mille-patte avance de manière oblique et lente en direction d’une fissure courant le long du mur pour mieux faire ressentir la complexité du sentiment amoureux, je pensais donc qu’un tel homme, tortionnaire de ma passion littéraire, devait être profondément mauvais ou pervers. Mais il s’avère que la modernité a inventé mieux que l’objectivité subjective : l’hypersubjectivité objectivée. C’est-à-dire la capacité à renforcer tellement la subjectivité de l’internaute « social » par un robot qu’il en finit seul, absolument seul face à une information qui n’est plus pensée par personne et surtout pas ni un journal, ni un rédac chef, ni même un ami aux affinités politiques semblables, non, absolument seul face à un mirroir déformant lui renvoyant multiplié à l’infini ses angoisses et ses névroses.
    Oui, sur Twitter aussi, puisque ce réseau social au départ justement de partage d’information, puisque c’est sa vocation première, bien avant Facebook, devait permettre de connecter les gens en fonction de leurs centres d’intérêts, se met 10 ans après et face au constat de sa non-rentabilité actuelle, se range à la méthode Facebook. Désormais, les tweets n’apparaitront plus sur votre fil d’actualité en fonction d’une simple agrégation dans le temps de tous les comptes que vous suivez mais selon un algorithme adaptant la visibilité du contenu à vous. Le pire dans tout cela ? C’est désormais une norme de plus en plus fortement implémentée et tout s’interconnecte. Vous suivez un lien dans Facebook sur votre smartphone, avez-vous remarqué que vous restez malgré tout dans l’interface FB ? Oui ? Intéressant, n’est-ce pas ? Parce que la majeure partie des grands sites d’infos achètent de la pub et un certain nombre de services d’analyse de profil au géant américain du profiling qu’est le réseau social. Ce qui veut dire que si, après, du même compte identifié comme tel, même sur une machine différente, disons votre PC, vous décidez d’aller directement sur le site d’un journal que vous aimez bien, là aussi, ce qui s’affichera ne sera pas la une, mais VOTRE une, sélectionnée en fonction certes de l’actu, mais aussi et presque surtout, de vous, de tout ce que vous avez regardé avant sur ce site mais aussi probablement ailleurs, collecté, compilé sur Facebook et aussi, soyons honnêtes, sur Google pour les meilleures plateformes. Et vous n’accédez plus ou presque plus jamais à l’info pure, ce qui fait titrer une intervention à Cambridge de l’experte Emily Bell, directrice du Tow Center for Digital Journalism à New York « la fin du monde tel que nous le connaissons : comment Facebook a avalé le journalisme ». Et je sais que vous vous moquez de ma propension à parler d’apocalypse et pluie de grenouilles. Mais c’est grave : on ne peut pas déplorer le radicalisme ou l’islamophobie et ne pas s’emparer de ce sujet. On ne peut même pas parler de responsabilité des médias : nous ne sommes plus là, nos rédac’ chefs sont des robots et une part de plus en plus importante des articles dits objectifs sont rédigés par des logiciels. Il n’y a plus de responsables, nul part. Et nous partons à la dérive.

  • Terrorisme : un nouveau paradigme de la violence

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 15 mars 2016.

    Publication originale sur Luxe Radio


    Ce matin encore, nous sommes obligés de parler de morts, de morts inutiles, violentes, abruptes lorsqu’elles adviennent, aberrantes jusqu’à la lie. Ce matin encore nous sommes obligés de parler des victimes du terrorisme, macabre bilan d’un seul weekend dans deux pays différents. À Ankara, pas moins de 36 vies ont été gâchées par une voiture piégée explosant sur une avenue bondée en percutant un bus, tandis qu’à Grand Bassam, à 40 km d’Abidjan, en Côte d’Ivoire, des membres d’AQMI tiraient à la kalach sur des estivants, descendant sauvagement, en gangster, 18 personnes. Alors, avant toute chose, présentons nos condoléances aux familles des victimes, notre soutien et notre sympathie à eux ainsi qu’à tous ceux qui ont été blessés et vont devoir trouver le moyen de se remettre d’un monde tombé en Absurdie.
    Oui, jour de deuil, mais oui, surtout, jour de colère. Car force est de constater que nous commençons trop bien, nous autres êtres humains adaptables à presque tout, à admettre d’être tous en danger, tout le temps. Nous haussons les épaules avant de nous installer en terrasse à Paris, nous allons au Mall sans même une pensée pour la menace déjouée la semaine d’avant, nous vaquons à nos occupations avec un fatalisme qui serait de l’inconscience s’il n’était pas un défi à la volonté de terroriser de l’autre, je dirais même l’autre-méchant, qui n’a d’autre raison d’exister, en tout cas médiatiquement parlant, que pour nous faire du mal. Oui, continuer à vivre, ne pas se laisser impressionner. C’est en substance ce qu’a déclaré Alassane Ouattara, notamment. Et comme on le comprend, de réagir ainsi, alors que son pays sort à peine d’une période d’instabilité pour émerger enfin. Comment ne pas mettre au défi tous les vilains, avec rage, avec hargne, avec cette dimension de duende dans le défi qui rend tous les hommes grands, capables de transcender l’horreur ? Oui, on le comprend.
    On comprend aussi la réaction sécuritaire, la Turquie qui coupe les réseaux sociaux pour que les images ne circulent pas trop et ne profitent pas aux rebelles du PKK qui sont potentiellement les auteurs de l’attentat. Oui, on comprend, en gros, aussi bien les français qui se sont précipités en terrasse au lendemain du 13 novembre, les internautes ayant juré d’aller en vacances en Tunisie que les prolongations d’état d’urgence et les dénis de droit qui s’ensuivent, un peu partout. Par contre, force est de constater que cela ne change rien ou alors pas grand-chose. Alors, quelles solutions contre ce qui n’est pas une guerre, ce qui prend pour terrain notre quotidien, à vous, à moi, à tous, pour des tas de raisons hétérogènes, certaines idéologiques, certaines territoriales, d’autres encore pseudo religieuses ?
    Comme tout le monde, j’essaie de réfléchir. Certes, je suis une Bisounours, spécialiste de pas grand-chose. Et malgré tout, même moi je peux voir qu’une série d’attentats revendiqués par le PKK en Turquie, alors que le pays est au bord d’une possible implosion du fait des tensions à sa frontière, des réfugiés et du problème kurde n’a rien à voir avec un pays d’Afrique qui voit son avenir enfin dégagé compromis par un AQMI vieillissant et en perte d’influence voulant concurrencer Daesh. Et tout cela n’a encore rien à voir avec la tentative de conquête de territoire en Tunisie la semaine dernière, rien à voir avec l’Irak. Et rien non plus à voir, finalement, avec les lance-missiles Stinger, capables d’abattre un avion de ligne, qui auraient été heureusement confisqués par l’armée algérienne à un groupe terroriste près de la frontière tunisienne. Pourtant, tout, on appelle tout terrorisme, parce que c’est un mode d’actions, que l’on commence à bien connaître mais qui mute, bien sûr, au fil du temps.
    Car les choses ont bien changé depuis le XXème siècle et sa Résistance héroïsée au nazisme, ses guerres de décolonisation à base de guérillas, sa stratégie de la tension promue par les groupes d’extrême-gauche espérant faire basculer, en Italie ou ailleurs les sociétés vers la Révolution Marxiste. Les choses ont bien changé à commencer par la posture intellectuelle que l’on a face à ces violences aveugles. Hier, bien des intellectuels y voyaient un mode d’action légitime, devant amener ou à une libération territoriale, comme dans le cas du colonialisme ou même des revendications indépendantistes irlandaises ou basques; ou bien idéologique, dans le cas des attentats d’extrême-gauche ou droite. Des Foucault défendant la révolution iranienne, des Sartre jugeant légitime les actions maoïstes, des intellos pour glorifier le Che devenu icône populaire, on en avait treize à la douzaine. Et si je parle d’intellectuels français, en dehors de leur domination effective d’une part conséquente de la pensée sociologique et politique des années 60-70, il faut aussi y voir mon inculture, parce que je gage qu’ailleurs, on trouvait pas mal d’équivalents, clivés pour ou contre l’un ou l’autre bloc. C’est cela, après tout, le bipolarisme du monde.
    Alors oui, les choses ont changé. Désormais, le terroriste n’a plus d’excuse, il est un monstre, profondément extérieur à nous, presque inhumain. On le déchoit de sa nationalité, on le nie dans sa religion, bref, il n’est pas nous. Certes, quelques fois, on souhaiterait presque le justifier et l’on entend une ou deux voix timides adouber la résistance palestinienne ou même kurde. Mais dans l’ensemble, la condamnation est unanime. Pourtant, les terroristes ne cessent pas et même, ils séduisent de plus en plus de gens affaiblis qu’ils fascinent et à qui, ils proposent une alternative certes finale mais vécue comme transcendante. Comment, pourquoi?
    La majeure partie des terrorismes actuels sont censément inspirés par des idéologies religieuses. Ils se justifient dans des interprétations qui seraient des retours à la pureté originelle de la parole divine. Mais à dire vrai, ils procèdent d’une modernité évidente. Déjà, parce que l’idée de la pureté telle qu’elle est présentée n’est pas tant religieuse que nationaliste. Ensuite, parce que la dimension médiatique du terrorisme, à base d’effets spéciaux, de novlangue, de magazines et de films de propagande à gros budget est là aussi directement un produit de la contemporanéité. Et, avec Jean Baudrillard, je ne peux que dire que, et je cite, « au lieu de déplorer la résurgence d’une violence atavique, il faut voir que c’est notre modernité elle-même, notre hyper modernité, qui produit ce type de violence et ces effets spéciaux dont le terrorisme fait partie lui aussi ».
    Et cela est aussi un produit de la modernité que de voir que les aspirants terroristes ne sont pas tous issus de populations sans espoir ou opprimées mais parfois, viennent de milieux sociaux moyens, éduqués, dans la norme, quoi. Et alors, faut-il voir dans leur attitude nihiliste, délétère, l’équivalent plus radicalisé du refus de consentement que l’on constate partout face à des systèmes politiques confisqués par, là encore, une modernité qui nie l’humain ? Expliquer n’est pas justifier, bien entendu. Mais comprendre, aujourd’hui, est une nécessité car force est de constater que le terrorisme se propage comme une peste partout, alors même que, dans chaque région du monde, les raisons invoquées par les groupuscules violents sont différentes et parfois concurrentes. Mais une fois qu’on a exploré – cela prendra des décennies, les fondements de cette flambée-là, une fois que l’on aura compris, comment pourra-t-on combattre ce phénomène, l’éradiquer peut-être, pour protéger nos enfants, nous-mêmes, de l’horreur aveugle ?
    Chacun, naturellement, veut la sécurité, et la stratégie actuelle est d’y sacrifier la liberté individuelle. Des états de plus en plus policiers pour compenser une société vécue comme de moins en moins policée, donc. Mais est-ce que cela marchera autrement que ponctuellement ? Je ne le crois pas, car si l’une des raisons qui poussent les terroristes à agir est la négation de l’humain dans ce qu’il a de besoins symboliques et de sentiment de légitimité et d’existence, alors ce n’est pas encore plus de répression qui réglera la question. On pourra, de cette manière, arrêter un attentat après l’autre, mais pas détruire l’aspiration et la fascination pour la mort transcendante. Alors que faire ?
    Évidemment, je n’ai pas de solution. La seule chose que je puisse tenter est de contribuer à une pensée complexe – selon les termes d’Edgar Morin, une pensée humaniste et analytique du monde pour essayer de comprendre et tisser des liens entre tous ceux qui, peut-être, collectivement, trouveront une réponse meilleure que le simple fatalisme bravache. Car l’ennemi n’est pas un monstre, c’est un humain dévoyé par une idéologie qui elle est simpliste, qui elle, justifie tout à l’aune de ses revendications, qui elle, justifie la contagion terroriste comme une réponse unifiée à des problèmes uniques. Alors qu’en réalité, il s’agit d’une multitude de cas différents les uns des autres et qu’il n’y a pas d’unité idéologique entre Daesh et les terroristes chrétiens d’extrême-droite américains, entre le PKK et les shebabs, et même pas d’unité idéologique entre Daesh et AQMI. Et ce, si tant est qu’à la tête de Daesh ou de ces groupuscules de gangsters, on trouve vraiment de l’idéologie et pas simplement de gros comptes en banques et une marionnette agitée dans le vent.
    Alors, combattre le simplisme par la réflexion, promouvoir l’échange en analysant au cas par cas. Et, en parallèle, commencer à penser un système politique refondé, tenant compte du déséquilibre systémique actuel. Remettre la réflexion au cœur de l’action, au cœur de la communication, rendre aux gens l’idée qu’ils peuvent penser et, se faisant, changer le monde plus sûrement que par la violence et le rejet de l’autre. Voilà, peut-être, le travail que nous allons devoir faire dans les décennies qui arrivent et qui verront nécessairement la résolution – je l’espère dans le moins de douleur possible, de ce paradigme meurtrier.

  • Elites engagées mais élites non écoutées… La fin des leaders d’opinion

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 11 mars 2016.

    Publication originale sur Luxe Radio


    Vous avez vu le nombre de stars américaines qui ont déclaré vouloir fuir le pays si Donald Trump était élu ? Ah il y en a pour tous les goûts, hein. Cher, Miley Cyrus, Whoopi Goldberg, Jon Stewart, Neve Campbell, John Oliver, Samuel L. Jackson, Georges Takei ou encore Georges Clooney, tous se sont prononcés pour un exil au Canada, en Amérique du Sud ou sur la lune pour fuir la cata, parfois via les réseaux sociaux mais parfois même en développant carrément des articles sur cette question et sur tous les arguments méritant d’être soulevés contre le candidat. Dans un pays comme les États-Unis, où on discute fort peu de politique et où le plus souvent, les stars évitent de faire étalage de leurs convictions politiques, c’est assez étonnant.
    Oui, bon, on ne va pas non plus pleurer pour toi, Donald. Parce qu’en vrai, toi, ton attitude réelle, ça serait plutôt…
    En même temps, faut dire que concrètement, sa campagne est un immense succès. Etat après état, il gagne. Alors il est vrai que si le système décide de soutenir un des deux autres candidats à la primaire et faire basculer tous les représentants des autres camps, on peut se retrouver avec une situation absurde où le vainqueur des primaires n’est pas celui qui a remporté le plus d’états. Cependant, la manœuvre serait tellement grossière qu’elle risque d’entraîner de gros problèmes pour le modèle démocratique des États-Unis, donc il n’est pas du tout certain que ce soit souhaitable. Mais revenons à nos moutons, parce que ce n’est pas le sujet du jour. Comment ça se fait que les citoyens n’écoutent plus leur « leaders d’opinons » ou les « stars » ?
    Oui, cela tient peut-être à la personnalité de Donald Trump, qui se présente comme le rêve américain incarné, et cet imaginaire dépasse en puissance toute la crédibilité combinée d’une Cher ou d’une Miley Cyrus. Bon, franchement, je comprends.
    En même temps, dans le lot, on a des Georges très engagés depuis toujours. Oui qu’il s’agisse de Takei ou de Clooney, eux ont des convictions et se sont engagés pour, et là, clairement, ils se sont engagés contre. Ils sont suivis par des millions de fans aux États-Unis et malgré tout, cela ne suffit pas à infléchir la course folle de Donald.
    Allez, ne te fâche pas, mon canard ! Finalement, tu n’es pas non plus un cas isolé. En Europe, c’est pareil. Vous croyez que les gens écoutent quand Anthony Delon, Patrick Bruel, Nagui, Yannick Noah ou même Jean-Marie Le Clézio qui, pour le coup, est un peu plus crédible en tant qu’intellectuel leader d’opinions déclarent vouloir quitter le pays si Marine le Pen gagne ?
    Tout le monde s’en moque et Marine va de mieux en mieux, merci pour elle.
    Ah oui, mais alors là, Diam’s, depuis que tu t’es voilée, tu es presque une publicité pour Marine dans l’esprit des islamophobes, donc n’en parlons même pas. Bref, le constat est le même des deux côtés de l’Atlantique : si, pour Marine comme pour Trump, le système a potentiellement les moyens d’éviter qu’ils ne soient élus, les gens ne sont pas tellement dupes. Et non seulement les gens manifestent ainsi leur rejet de la politique classique mais aussi, je crois, un retour à l’idée de lutte des classes, avec nos célébrités de l’autre côté de la barricade morale.
    Oui, bon, là, il s’agit de manifester contre la loi travail, donc ça n’a rien à voir, mais ce sont les mots qui me frappent. Le bourgeois, spectre des années 70 avait disparu de notre vocabulaire. Il revient. Les stars, ces personnes qui gagnent des sommes folles parfois pour dire ce qu’elles pensent, parfois pour nous vendre du café, parfois pour être belles ou provocantes ou pour mettre des photos de nus sur Instagram ont beau être suivies jusqu’à l’obsession, elles ne sont plus écoutées que pour leurs clashs et non leurs opinions. Et on les observe avec la même curiosité malsaine que l’on a pu avoir pour une noblesse dévoyée que l’on a finie, un peu partout, par renverser quand ses fastes étaient trop absurdes par rapport à la misère du peuple. Les candidats antisystème sont antitout, en fait, y compris tout système de régulation du consentement. Ben oui, parce que je reviens toujours à la théorie de Lippmann qui a régulé la vie politique de l’ensemble du XXème siècle : fabriquer le consentement, via une presse dévoyée, un langage lénifié et de la culture, dont chaque strate, bien séparée des autres, va pouvoir inspirer le peuple à voter dans le sens souhaité. Non seulement les gens ont conscience de la manœuvre et ne croient plus les médias, les partis politiques classiques, etc. Mais ça y est, le dernier stade est achevé, ils ne croient plus non plus leurs idoles culturelles. Alors, la prochaine étape, c’est quoi ? Donald Dump au pouvoir ?
    Ça fait peur.