• Y a-t-il une limite aux dérives sécuritaires?

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 10 mars 2016.

    Publication originale sur Luxe Radio


    Bon, j’aimerais qu’on fasse un point, là, maintenant. Soyons honnêtes, vous croyez vraiment que des décennies de discours sécuritaires à base de… Et aussi de…
    Oui, vous croyez que des années et des années de discours politiques sur la peur de l’autre, ça n’a pas de conséquences ? Eh bien vous vous trompez, et lourdement, encore. Parce que les dérives sécuritaires, c’est un petit peu comme l’eau bouillante pour les grenouilles : si vous les plongez direct dedans, elles sautent ailleurs pour voir si la mare est plus fraîche. Mais si vous chauffez l’eau doucement, elle sera anesthésiée. Je sais, j’ai déjà utilisé cette comparaison, c’est qu’elle est juste. Et là, il serait un peu temps de se réveiller.
    Oui, sans anesthésie. Allons-y donc. Un peu partout, les manifestations racistes augmentent, du regain de faveur d’un Ku Kulx Klan qu’on croyait parti dans les limbes d’une histoire honteuse à la Corse en passant par Pediga en Allemagne. Depuis le 11 septembre 2001, les lois d’exception, qu’on les appelle Patriot Act ou bien état d’urgence se multiplient, dans presque l’ensemble des pays du monde. Et, malgré des rapports accablants démontrant l’inutilité intrinsèque de la torture, l’un des candidats favori des primaires américaines, Donald Trump, se fait applaudir à tout rompre quand il explique que le waterboarding, ce n’est pas vraiment grave, d’ailleurs, lui, aux terroristes et criminels, il leur ferait pire. En même temps, c’est le même qui veut construire un mur à la frontière mexicaine et interdire l’entrée aux États-Unis aux musulmans, vous me direz, mais justement : ça n’est pas rassurant. Il a gagné trois états déjà et est grand favori des primaires de son parti. Et le tout sur un discours qui pourrait se résumer à : je sais parce que j’ai du pognon et si vous êtes malheureux, c’est tout de la faute de…
    Bref. Vous savez tout cela. Vous savez les Le Pen glorifiés, vous savez Jobik, vous savez l’extrême partout. Mais est-ce que vous réalisez à quel point on dépasse le simple stade des mots ? Tenez, par exemple, un candidat à la présidentielle Philippines s’est déclaré… Favorable aux escadrons de la Mort. C’est pas des paroles en l’air, hein. Le monsieur en question, un certain Rodrigo Duterte, est maire de Davao, la capitale d’une île du Sud. Et figurez-vous que dans cette ville, depuis les années 90 sévit une milice privée responsable de plus d’un millier d’assassinats, d’exécutions sommaires de petits malfrats, voyous, dealers et autres enfants des rues ou vagabonds. On pourrait se dire que c’est un problème, n’est-ce pas ? Pas pour le maire, qui déclarait en 2009 et je cite : « Si vous avez des activités illégales dans ma ville, si vous êtes un criminel ou appartenez à un syndicat qui s’en prend aux innocents de la ville, tant que je suis maire, vous êtes une cible légitime d’assassinat. »
    Vous me direz c’est loin tout ça. Oui, enfin, c’est quand même un problème quand un candidat à une élection explique tranquilou bilou que oui, les escadrons de la mort, c’est lui et que c’est un programme électoral valide. Non, parce qu’il a carrément déclaré en 2015 qu’il était derrière tout cela. Et que cela soit vrai ou pas, c’est carrément flippant car il est donné second aux élections et sait-on jamais ? Perso, je n’aimerais pas être devant quelqu’un, dans une course, qui se vante d’assassiner à tour de bras.
    Mais bon, on en revient à : c’est loin. Alors rapprochons-nous. Hier, tous les journaux de France titraient sur le démantèlement de la « jungle » de Calais, et plus personne ne s’intéressait au sort des migrants. Comprenez, tout cela, c’est la jungle, c’est dangereux, c’est sauvage, c’est primitif, passez votre chemin. Allez, je ne vais pas refaire mon papier de la semaine dernière sur la novlangue, rassurez-vous. Contentons-nous de l’évolution des lois : hormis la Suisse, désormais, on trouve normal de virer et déchoir de la nationalité les bi-nationaux (ou pas d’ailleurs) coupables de crimes et parfois de délis. Au Danemark, et bientôt ailleurs, on trouve légitime de piquer les bijoux de famille des migrants. En Australie, en Hongrie, on veut carrément leur tirer dessus quand ils tentent de passer la frontière. Un peu partout, l’idée de jeter au trou les journalistes ou non, alors disons leurs sources, paraît de bonne guerre d’information. Et tout un tas de lois, prévues au départ pour des cas d’exception qu’on comprend bien sont détournées, parfois de manière parfaitement truande et sans justification réelle, juste parce que la police notamment, vous savez, celle qui a l’apanage de la violence légitime de l’état ? Décide d’abuser de ses pouvoirs.
    Tenez, on va prendre un exemple simple, pas dramatique, qui ne met pas en jeu la vie humaine et qui, pourtant, démontre à l’envie les dérives autoritaires. Savez-vous ce qu’est la confiscation civile ? C’est une mesure qui existe en Amérique du Nord et qui permet à la police de saisir des biens, comme par exemple du cash, dont elle soupçonne qu’ils vont servir à commettre un crime. Cette mesure a été mise en place durant la Prohibition pour combattre les bouilleurs de cru clandestins et puis elle a été oubliée avant d’être ressortie lors de la guerre contre les cartels de drogue dans les années 80. Mais ça restait très limité, puisqu’on ne l’utilisait que lors d’opérations très spécifiques. On parle, aux États-Unis, de saisie d’environ 28 millions de dollars par an de biens et de cash à la fin des années 80. Ça paraît beaucoup, mais sur la masse, ce n’est pas bézef. Mais là, depuis quelques années, à peine depuis le début des années 2010, et sous le prétexte de sécuritaire à tout crin, on a multiplié les confiscations civiles. Or comment ça marche, une confiscation civile ? La police peut confisquer n’importe quel bien, par exemple votre voiture, de l’argent, votre maison, même ! Sous le prétexte que le bien peut être utilisé pour commettre un crime et met en accusation le bien même, en dehors de toute poursuite contre vous. De telle sorte que vous pouvez n’être accusé de rien mais vos biens si et dans ce cas, la charge de la preuve vous appartient. Ce qui veut dire que c’est à vous de faire la preuve que votre bien n’est pas coupable, entre guillemets. Et ce n’est pas si simple, d’autant qu’on doit en faire la preuve devant le bureau du procureur, qui travaille directement avec la police. Laquelle police saisie les biens puis en dispose comme elle le souhaite pour améliorer son fonctionnement. Vous imaginez comment ça peut dériver ? Eh bien, on y est. En 2014, on serait à plus de 5 milliards de dollars de confiscations civiles. 5 milliards, vous vous rendez compte ?
    Oui, ben justement : selon les statistiques officielles, cette même année 2014, la somme totale des biens volés par des malfaiteurs aux États-Unis n’est que de 3,5 milliards de dollars. Vous imaginez ? La police a saisi, sans justification réelle, deux fois plus d’argent que les malfaiteurs normaux ont volé. Et tout ça pourquoi ? Parce que désormais, le sécuritaire permet aux institutions, aux politiques, de dépasser les bornes et pas qu’un peu. Parce qu’on se racrapote moralement et que ça a des conséquences, parfois financières mais souvent vitales sur le monde.
    Alors la question qui se pose, désormais, c’est quand est-ce qu’on va se réveiller de notre anesthésie de grenouille ? La sécurité passe d’abord par la survie d’un minimum de valeurs humanistes et démocratiques. On en est loin.

  • Une journée pour la femme, une semaine pour le cheval!

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 8 mars 2016.

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    Oui, ça va swinguer, ce matin. Alors, aujourd’hui, c’est la journée de la femme. Et comme vous le savez bien, vous, les nanas, une journée pour la femme, une semaine pour le cheval !
    Ah tu peux beugler, ça ne prend plus avec moi, non, non, non. Pourtant, à la base, la journée de la femme, c’était plein de bonnes intentions. C’est née en 1909 à l’initiative du parti socialiste américain – oui, il a existé, et cela servait à réclamer le droit de vote. Autant vous dire que là, le cheval, il peut aller se rhabiller, parce que c’est pas demain la veille qu’il l’aura, le droit de vote, héhé… Non, sérieusement. Donc au départ, c’est une journée nationale puis, de l’internationale socialiste avant que, quelques 27 ans après la première journée reconnue par l’ONU, la journée des droits de l’Homme (non, je vous assure, une chose pareille, ça ne s’invente pas), on finit par mondialiser la chose. Mais attention, hein, sous son nom complet de « Journée des Nations Unies pour les droits de la femme et la paix internationale ». Bon, je ne vous le cache pas, on n’utilise pas souvent le nom complet. Ça énerve un peu, si vous voulez, cette condescendance. Limite, ils auraient pu aller jusqu’au bout et dire carrément « journée des Nations Unies pour la paix des ménages et qu’elles nous lâchent un peu, hein, vu que maintenant, elles en ont une de journée… T’entends, tu peux me lâcher, j’te dis, oui, allez, c’est ça, retourne chez ta mère ! »
    Ouf ! Ça va mieux. D’autant que je suis de mauvaise foi. Des journées consacrées aux femmes, chez l’ONU, on en a quelques-unes, tout de même. Ben oui, on a la journée internationale des parents, des familles, de l’enfance, de la fille…
    Oui, de la femme, donc, de la femme rurale (parce que la citadine, on sait ce que c’est), de lutte contre les violences faites aux femmes (ces journées successives ne comptent pas comme une torture mentale), de la ménopause et des personnes âgées. Donc en gros, si je compte bien, de… à
    Nous avons donc 9 jours, sans compter les trucs génériques, genre journée de l’amitié ou des câlins qui peuvent nous concerner directement. Même pas mal, le cheval. Y’en a qui écrivent 24h dans la vie d’une femme, l’ONU, c’est plutôt 9 jours pour résumer la vie des femmes. Un jour de moins qu’il va y avoir de sons dans ma chronique. De quoi se demander…
    Je t’en donnerais, moi, du charme. Bref, des journées, y’en a plein. Pas des jours complets, non plus, hein. La journée, c’est un peu le jour en horaires ouvrés, voyez. Pour les droits des femmes, comme pour la tendresse, on ne fait pas dans les trois 8 à l’ONU. Remarquez, je suis injuste, il n’y a pas que l’ONU qui fasse des journées mondiales. Non, non, y a un peu tout le monde, en fait. L’OMS, l’UNICEF et même, oui, même et c’est dans trois jours, le groupement canadien de la plomberie qui fête tous les 11 mars la journée mondiale de la plomberie.
    Certes, les tuyaux sont importants, mais tant qu’à mettre votre profession en valeur selon la même, hahaha, grande échelle que les droits de la moitié de l’humanité, (oui, la femme, faut suivre) vous auriez pu avoir la décence de célébrer plutôt le plombier, parfois polonais et son légendaire décolleté arrière, non ? Au moins, ça aurait été humain… Non, j’vous jure, heureusement qu’il y a une journée mondiale pour la santé mentale, sinon, je crois bien que j’en deviendrais folle.
    Oui, moi, c’est plutôt le contraire, mais bon. En tout cas, on est d’accord sur quelque chose : point trop n’en faut. Des journées, je veux dire. Non, parce que déjà, le coup du cheval, c’était dur. Mais comment dire ? La plomberie… Ah et puis tout le reste, hein. Journée mondiale de la poste, du chocolat, de la statistique, du psoriasis… Oui, les femmes aussi, ça gratte, quand on les embête, mais tout de même, ça manque de dignité, tout cela. Et, pour ne rien vous cacher, ça me fait me sentir… Ben, comme d’habitude, quoi. Une femme, en pleine dépossession de ses moyens, un peu humaine au rabais. C’était pas le but ? Ah pardon ! J’ai pas dû comprendre. Faut pas m’en vouloir, je ne suis qu’une femme, j’ai une petite tête.

  • La fiction nous prépare-t-elle au pire?

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 4 mars 2016.

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    La légende urbaine dit qu’à un examen de grande école, un élève indien à qui on demandait à brûle-pourpoint ce à quoi lui faisait penser le cri du lion aurait répondu : le film commence. Et ça tombe bien, parce que ce matin, on va se demander si la fiction ne prévoit pas l’avenir ? Oui, non parce que c’est vrai que ces derniers temps, que voit-on fleurir au cinéma et à la télé ? Des reboots d’anciennes séries qui n’étaient pas très optimistes, genre X-Files et le grand complot, le Prisonnier, l’armée des 12 Singes. Et côté nouvelles créations, on a des Dissidentes, des Hunger Games et des Game of Thrones. Vous me direz, y’a aussi le retour de Star Wars et bientôt de Harry Potter, mais bon, ce n’est pas pareil.
    À dire vrai, le monde actuel m’angoisse terriblement. Comme vous, comme nous, comme tout le monde, en fait. Donc j’aime regarder des fictions jolies et rassurantes ou bien me faire des petits trips nostalgiques vers mon enfance avec des comics, ce genre de choses, qui fleurissent actuellement, c’est rassurant, mais fondamentalement, je ne crois pas que ce sera l’avenir. Tout paraît terrifiant, on en parlait hier : la détresse humaine, des millions de gens sur les routes et nous, totalement absents au monde, plongés dans une espèce de fiction romancée à coup de croissance et de novlangue.
    Bref, la nuit est noire et pleine de terreurs et oui, demain paraît bien sombre. Mais est-ce une raison valable pour chercher tant de sens dans des films, des séries, allez, pour les plus audacieux d’entre vous, des livres qui sont fictionnels et ne décrivent, officiellement qu’un univers fantastique ?
    Pourtant, même si tout cela décrit des univers fictionnels, plus ils le sont, mais alors, version horrifique, plus on y croit. Tenez, hier, par exemple, en choisissant les sujets, on discutait, Driss et moi, de Hunger Games ou Dissidente. C’est à dire, en gros, une dystopie de plus, basée sur du cyberpunk, où le système démocratique actuel est mort et la suite est une forme rigide de gouvernance où les individus sont écrasés par un système de castes limité, dirigé par des gens à la fois décadents et corrompus. Mais le truc, c’est qu’en fait, si l’on analyse ces films, enfin ces livres à la base un peu différemment, on se rend compte qu’ils parlent du passé ou du présent, transposés. C’est d’autant plus vrai dans ces deux cas qu’il s’agit de séries relativement simplistes destinées aux ado mais c’est le cas pour presque tout. Dissidente, vous devez choisir à l’adolescence une caste qui détermine vos goûts et vos capacités de manière absolue et scientifique. Et tout ce qui dépasse est considéré comme dangereux, dissident. C’est pas l’avenir, ça, c’est le présent, où l’on vous norme en permanence et surtout à l’école, là où les conseillers d’orientation vous harcèlent dès le début du collège pour savoir quel type de technocrate vous aspirez à être. On comprend bien la pulsion des ados cherchant, c’est ontologique, à se distinguer de la masse, à exister en tant qu’individu. Out pour la prédiction, donc, IN pour le fantasme différenciant humain.
    Hunger Games ? Des districts exploités par un pouvoir central décadent, extravagant, presque pas humain tellement les gens s’habillent comme des clowns. Et puis bien sûr, des jeux télés de mort voyeuristes et oppressants dans lesquels des enfants meurrent. Ça, à première vue, c’est un bon mélange d’un fantasme de rapport noblesse / tiers état et de réalité. D’une part, parce qu’en effet, les inégalités commencent à devenir tellement fortes qu’on a le sentiment d’un retour à un système de castes ou de classes sociales prédominant, avec de fait, une noblesse au moins médiatique dont les outrances vestimentaires mais aussi en termes de modifications corporelles ! Les éloignent de la nature (et que personne ne vienne me dire que les proportions des Kardashians sont réalistes sans chirurgie). D’autre part, parce que la télé qui désensibilise, bien sûr… Avec toujours, l’ado qui, se différenciant, provoque la révolte et renverse l’injustice. Un mode de narration classique, finalement.
    Alors pourquoi a-t-on le sentiment que souvent, la science-fiction décrit le monde à venir ? D’abord, parce que c’est son but de base. D’ailleurs, au moment où, en France, la science-fiction commençait à faire fureur dans les années 70, on parlait d’anticipation. Et, que ce soit ce bon vieux Jules Vernes ou bien Philip K. Dick dont l’oeuvre est en ce moment très à la mode, parce que très angoissante, du Maître du Haut-Chateau à Blade Runner, tous cherchaient à percer ce que l’avenir et les progrès de la science allaient nous apporter.
    Et certaines fictions du passé nous paraissent formidablement d’actualité aujourd’hui. 1984, par exemple ou même le Meilleur des Mondes. Mais là encore, si l’on y réfléchit, ces œuvres disent autant du monde dans lequel vivait leurs auteurs que du monde actuel, si ce n’est, de fait, beaucoup plus. Et il faut chercher les similitudes 1) dans leur compréhension de la nature humaine et des systèmes d’oppression et 2) dans la formidable capacité des Hommes à vouloir trouver du signifiant et du symbolique partout. Nous sommes structurellement formés à interpréter le monde selon une grille cause/conséquence qui nous fait rechercher partout des présages, qui nous permettraient peut-être de mieux nous préparer à ce qui vient et que l’on craint. Mais la fiction, création humaine, ne nous prépare ni ne prédit la réalité. Tout ce qu’elle peut faire, parfois, c’est traduire le réel. Et quand c’est le cas, elle n’est jamais obsolète et on y trouve, encore et toujours au sens presque charnel et Baudelairien du terme, des correspondances en forêts de symboles.

  • Novlangue : ce vocabulaire qu’on remplace

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 26 février 2016.

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    « Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement et les mots pour le dire arrivent aisément. » Mes amis, en ce vendredi matin, où l’on m’a demandé de faire un Bisounours léger, pour une fois, où je n’aborde ni la géopolitique, ni la guerre des monnaies, j’ai peur d’avoir à vous dire que nous ne concevons plus grand-chose très bien. Parce que justement, les mots pour le dire, nous ne les avons plus. Tenez, on va faire un petit exercice tout bête : comment on dit que quelqu’un est pauvre, cul-de-jatte et qu’il n’a aucune chance de retrouver du travail mais alors, jamais? Clairement, la moitié de l’auditoire est choquée, déjà, que j’ai pu prononcer de tels mots.
    Oui, voilà. L’autre moitié de notre public chéri mon amour est un peu ennuyée et se demande où je veux en venir, mais tout le monde, je dis bien tout le monde, aura déjà traduit : on dit un défavorisé à mobilité réduite en difficulté de réinsertion par le travail. Et étrangement, ça donne pas du tout la même impression. Ben oui, parce que pauvre, c’est terrible.
    Non, ça, typiquement, c’était de l’humour des années 80, désormais, ça ne passe plus, mais alors plus du tout. Il faut positiver, comprenez. Les pauvres, c’est Cosette, les exploités, aussi, tant qu’on y est, la guerre des classes ! Impossible, de nos jours, on a des défavorisés, c’est-à-dire des gens qui n’ont pas eu de chance, quoi, à qui on ne doit en tout cas pas de faveur. De même, on ne fait pas la guerre, on intervient. On ne bombarde pas des hôpitaux, on fait des frappes chirurgicales. On ne tue pas des gens, il y a des victimes collatérales. Alors, vous me direz, ce n’est pas récent et vous avez raison, mais ça s’accélère et c’est de pire en pire, au fur et à mesure que de concept en concept, le monde devient plus flou. Alors on a des dictateurs qui, du jour au lendemain, passent du statut d’oppresseurs de leur peuple, à rempart contre le terrorisme : des puissances économiques de plus d’un milliard d’êtres humains et un gros bout de continent qui se transforment, comme une citrouille à minuit en bulle spéculative chinoise ; et puis on a des gens qui fuient la guerre, la misère et la mort et qui sont tour à tour des réfugiés – ah non, c’est embêtant, on ne peut quand même pas refuser un refuge, alors enfin des migrants, toujours en chemin, donc, ne vous inquiétez pas, ils ne s’arrêteront pas chez nous, où ils n’ont rien à faire.
    Revenons à mon exemple du début : quelqu’un qui est pauvre, handicapé et au chômage, c’est essentiellement, de nos jours, quelqu’un qui est sans : sans argent, sans travail, sans mobilité, sans domicile fixe, sans dents, sans voix. On peut parler pour les sans voix, c’est charitable, mais c’est pas un devoir, yek ? C’est parce que c’est aussi quelqu’un qui est sans insertion, quelqu’un qui est de facto exclu. Et c’est très intéressant l’exclusion, ça a tout un univers de vocabulaire : l’exclusion sociale, professionnelle, etc. Mais c’est un vocabulaire du fait avéré : vous êtes en dehors, en dehors du système, en dehors de la société même si vous ne travaillez pas. Ça vous définit d’une manière fixe : vous êtes exclus et il va falloir en faire, des efforts pour vous réinsérer, le terme même, vous voyez bien qu’on va avoir du mal hein, faudra forcer. Par contre, il n’y a pas d’exclueur, et ça, c’est très important. Donc si quelqu’un est exclu, c’est pas de votre faute, ni celle de l’état, ni celle de personne, en fait. L’effort, c’est à l’exclu de le faire, pas à la société, qui peut (mais c’est l’état-providence, autant dire tout de même en soi un système injuste, inéquitable, qui arrive en Deus ex machina) faire un effort, mais c’est bien le maximum. Là pour le coup, on peut être tranquille, pas de risque de lutte des classes. Les entreprises, ces pilliers du monde moderne ne sont pas les exploiteurs d’hier. D’ailleurs, dans le monde économique, on ne vire plus les gens à tire-larigot, on fait un plan social ; on ne sabre plus dans les droits des employés, on fait une loi pour la sauvegarde de l’emploi. Comment voulez-vous être contre la sauvegarde de l’emploi ou bien un plan social ? Impossible, il faudrait être méchant, mauvais ou pire, irréaliste.
    Bref, bien malin celui qui parvient à se dépatouiller de ce vocabulaire qui mélange tout, qui vous explique qu’on vous vire pour sauver des emplois et ne vous permet plus que de commenter indéfiniment quoi ? Justement, des abus de langage de politiciens ou même de stars de télé-réalité, où plus rien n’est réel, même pas les guerres Twitter à coup de bons mots qu’on retwette et qu’on like.
    Tenez, parlons-en des like, mais sur un autre réseau social qui pourtant, tous les sociologues vous le diront, isole… Facebook. C’est la grande nouvelle du jour, enfin d’hier, désormais, on peut non seulement « aimer » une publication, mais même l ‘« adorer », la trouver « Haha », « Wouah », « Yay », c’est-à-dire chouette, « triste » ou bien « Grrr », en colère, quoi. C’est que cela faisait des années que tout le monde voulait un bouton je n’aime pas, mais la désapprobation, ce n’est pas possible, tous ces sentiments négatifs. Pourtant, il n’y a pas d’espace plus susceptible de violence qu’Internet et les réseaux sociaux, hein. On y trouve des trolls, du revenge porn, du harcèlement où l’on suggère aux gens, pour un oui, pour un non, d’aller se pendre et où l’on est presque sérieux tellement tout cela ne l’est pas. Mais on n’a pas le droit de ne pas aimer alors, en lieu et place, et pour mieux analyser les comportements des utilisateurs aussi, on met des boutons de sentiments, 5 positifs, 2 négatifs, mais où, comme en thérapie de couple, on n’exprime pas d’opinions sur l’autre, seulement sur son propre état d’esprit. Et Melanie – feeling depressed, « Grrr » ce monde en smiley jaune et rose.
    Vous me direz que je m’égare, je tourne en rond entre des choses qui n’ont rien à voir de Facebook au chômage en passant par les frappes chirurgicales. Vous aurez raison, car c’est tout le problème : quand on n’a plus le vocabulaire, comment peut-on être clair, comment peut-on comprendre ? Pourtant, c’est bel et bien la même chose, cette fameuse novlangue dont Orwells considérait qu’elle pouvait à elle seule, en nous retirant la possibilité de nous révolter, instaurer le totalitarisme sans même qu’on s’en rende compte.
    Mais à moins d’être adepte des théories du complot, là aussi, tout un vocabulaire, impossible de croire que ce glissement sémantique généralisé est le fait d’une volonté occulte de puissants réunis en conclave… Ou alors il faut être d’un autre temps, lire encore Noam Chomsky. Soyons raisonnables, restons donc dans le flou et contentons-nous de constater les dégâts : nous sommes devant un des drames humains les plus atroces que l’on puisse concevoir, avec des millions d’hommes sur les routes dépourvus de tout et nous appelons cela une crise des migrants comme on aurait une crise de foie. Nous vivons la période d’inégalité la plus dure de l’histoire moderne depuis le XIXème siècle et il ne s’agit que d’une crise économique qu’il faut résorber par un retour à la croissance comme une crise d’acné se règlerait avec un savon spécial : ce n’est pas agréable et ça promet des jours sans soleil, mais enfin, c’est comme ça. Nous sommes en train de vivre un déséquilibre écologique majeur dont on ne sait pas bien se dépatouiller, mais enfin, c’est pas vraiment de notre faute à nous et des pays, des continents, développent des droits à être aussi terriblement inconscients que les générations précédentes et ça paraît logique, juste, équitable. Bref, devant non pas la crise, mais la catastrophe, l’injustice, la misère, le révoltant, nous restons passifs, désemparés et impuissants par le monde même que nos mots créent. Au commencement était la Parole. Peut-être bien qu’à la fin aussi.

  • Primaires US : Entre Sanders et Trump, les USA seraient-ils tiraillés par les mêmes démons de l’extrême que l’Europe?

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 23 février 2016.

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    Ça y est, la course aux primaires américaines a commencé, avec déjà quelques abandons, déjà quelques surprises. Et une question : est-ce que les États-Unis, avec leur apparent succès à sortir de la crise et malgré tous les employés d’entreprises innovantes façon start-up qui lancent des posts viraux sur le fait qu’ils ne peuvent pas s’offrir de la nourriture en dehors des snacks gratuits disponibles au bureau, est-ce que les États-Unis, donc, vivraient une crise de la confiance politique équivalente à celle de l’Europe ?
    Ah ben non, pas perdre espoir, dites-moi. Enfin pas tout à fait. Non, disons simplement à se radicaliser dans le discours et les attentes. Parce que je ne sais pas si vous avez vu, mais Donald Trump, que j’étais la première à prendre pour un clown, une espèce de Sara Paulin en moins attendrissant, il commence à faire carrément peur, façon clown de film d’horreur, façon Stephen King. C’est qu’il a triomphé au New Humpshire et, pire, en Caroline du Sud, un état clé car essentiellement conservateur chrétien, là où l’on attendait que ses concurrents soient mieux placés que lui. Jeb Bush, dont le père comme le frère avaient remporté l’état haut la main s’est carrément retiré de la campagne. Et Ted Cruz, qui espérait bien se placer auprès des évangélistes est désormais presque certain de n’aboutir à rien, puisque Trump lui a volé la vedette. En fait, sur les 12 candidats en lice côté Républicains, 7 se sont déjà retirés et seulement 3 gardent véritablement l’espoir d’arriver à quelque chose : Trump, donc, hélas, très loin devant, grand favori qui n’agrée pas aux structures du parti mais qui semble pourtant bien placé pour gagner, Cruz, conservateur genre droite très droite et en même temps marketé renouveau qui pourtant ne séduit pas et Marco Rubio, jeune, très jeune, incarnant à lui seul l’ouverture républicaine puisque d’origine cubaine et ayant voté avec les démocrates sur la question des immigrés. Et j’ai dis trois pour être sympathique : Cruz n’a aucune chance, car Trump joue trop sur son terrain et le report de voix de Jeb Bush se fera en faveur de Rubio, qui déjà, arrivait second seulement en Caroline du Sud. La question est alors quels points communs ont ces deux candidats et qu’est-ce qui fera la différence?
    Oui, la différence, la première, c’est que l’un est clairement raciste et l’autre non. Vous imaginez, vous, un candidat que le pape même a déclaré non chrétien à cause de son idée de mur anti-migrants ? Étonnamment, ça n’a fait que le rendre d’autant plus sympathique aux évangélistes qui se méfient du pape, mais ça a de quoi faire frissonner à la pensée qu’il puisse devenir président. Non pas parce que j’adore le pape, même si franchement, je l’admire de plus en plus, mais parce que de fait, le pape a tout de même pas mal d’influence politique et que ce serait un assez mauvais signe qu’une des grandes nations chrétiennes lui tourne complètement le dos, s’aliénant par là-même encore un peu plus ne serait-ce que l’Amérique Latine et l’Europe. Bref ! Ok, ils sont différents, l’un est jeune, l’autre rabat sa mèche le plus loin possible sur l’avant, l’un est relativement ouvert, l’autre veut tout verrouiller à coup d’armes et de slogans plus haineux que ce qu’ose le Ku Klux Klan ces derniers temps. Pourtant, ils ont des points communs aussi dans leur discours : ils sont tous les deux alarmistes, utilisant tous les ressorts de ce que le Tea Party avait de plus flippant, attaquant le système, l’establishment pour parler un « discours de vérité » à la manière dont Maïtena Biraben l’évoquait pour Lepen, bref. Ce ne sont pas des modérés, même si Rubio se présente comme tel.
    Ouais, la liberté, les fleurs et la bisounoursie, le bonheur, quoi. Côté démocrate, alors, où on en est ? On n’a plus que deux candidats en lice sur trois, Hillary Clinton et… Ben Sanders. Hillary a remporté le Nevada, certes, mais d’une très courte tête, à quelques 52 % alors qu’il y a quelques mois, Sanders n’existait pas. Lui, il avait tout pour déplaire au départ. Il est vieux, il est de gauche et il ne s’en cache pas, il veut tout casser du système actuel, où il considère que ce sont les entreprises et les lobbys qui dirigent (il n’a pas tout à fait tort). Il avait commencé sa carrière politique en s’opposant à la guerre en Irak et là, il veut doubler le montant du salaire minimum, imposer la gratuité de l’enseignement supérieur et rendre universelle la couverture santé. Bref, il est l’équivalent américain de Syriza ou de Podemos. Il est les 99 % et figurez-vous que ça marche. Ça marche tellement bien qu’Hillary, la candidate du système que tout le monde voyait gagner hyper facilement finit par radicaliser son discours aussi. Plus ça va et plus elle essaie de taper à gauche, avec un discours axé sur les minorités et… Même en tapant sur les entreprises, elle aussi. Je cite son dernier meeting, où elle a lancé un avertissement aux « hommes et femmes qui dirigent les entreprises de notre pays. » Je cite : « Si vous abusez de vos employés, exploitez vos consommateurs, polluez notre environnement ou arnaquez les contribuables, nous vous demanderons des comptes. » Ouh ! On a peur, tout d’un coup…
    Non, bon, allez, sérieusement. Il n’empêche que, quand on prend du recul, que voit-on ? 1) les discours, républicains comme démocrates, se radicalisent. 2) ce ne sont plus les jeunes qui portent l’idée de renouveau ou de radicalisme, comme si la jeunesse s’était normalisée au point de ne plus savoir sortir du cadre de pensée actuel, lequel pourtant, est rejeté en bloc par les électeurs. 3) s’il y a pléthore de pensée de droite conservatrice et dure, cela ne fait que profiter à l’original, pur et dur, à savoir Trump. Il n’y a aucun moyen de récupérer véritablement le discours d’extrême droite pour les candidats classiques du système, la bouture ne convainc pas. 4) Et si jusqu’à lors, aucun candidat ayant un programme ouvertement de gauche n’a jamais passé les primaires, il semble bien que Sanders ait ad minima obligé une Hillary Clinton jusqu’à présent surtout produit du système sans tellement de conviction extrême à prendre position différemment et ça n’est pas rien. 5) et ça, c’est très intéressant : sur cette campagne où il n’y a jamais eu autant d’argent dépensé, jamais autant de moyens insensés d’influencer les votes, ce sont pourtant les outsiders du système qui font les résultats les plus surprenants. Trump, parce que c’est lui qui finance sa campagne, Sanders parce qu’il est très peu soutenu et qu’il n’a pas d’argent. Est-ce que pour la première fois, le système pourtant libéralisé jusqu’à la moelle, permettant toutes les dérives possibles va s’effondrer quand même face aux mêmes ornières que celles qui font trébucher la politique en Europe ? Est-ce que pour une fois, la campagne présidentielle américaine se fera sur des convictions claires, matinées de populisme plutôt que sur le montant de pognon dépensé ?