• Spéculation sur les médicaments aux USA

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 28 septembre 2015.

    Publication originale sur Luxe Radio


    Et ce matin, dans le Monde des Bisounours, j’aimerais vous parler d’une affaire qui a défrayé la chronique aux États-Unis la semaine dernière : l’augmentation délirante du prix d’un médicament, passé en une nuit et un rachat de 13,50 dollars la tablette à 750 dollars.
    Alors pour la petite histoire, ce médicament, le Daraprim est un antiparasitaire traitant la toxoplasmose, particulièrement utile pour les gens immunodéprimés, c’est à dire, en gros, ceux qui ont le Sida. On ne peut pas dire que la molécule soit une nouveauté puisque le médicament a 62 ans, mais il vient d’être racheté par une star-up fondée par un requin venu du monde des fonds spéculatifs, Martin Shkreli.
    Un bobo d’autant plus grave que ce n’est pas un cas isolé. Récemment, plusieurs entreprises ont acquis des médicaments depuis longtemps sur le marché et ont augmenté sauvagement leurs tarifs. Ainsi, selon le New York Times, la Cycloserine, un médicament contre la tuberculose, est passée de 500 dollars les 30 pilules à 10 800 dollars après avoir été acquise par Rodelis Therapeutics, la Doxycycline, un antibiotique est passé de 20 dollars la bouteille à 1 849 dollars six mois plus tard en 2013. Et le mois dernier, Valeant Pharmaceuticals a racheté deux médicaments pour le coeur, Isuprel et Nitropress, lesquels ont été depuis augmentés respectivement de 525 % et 212 %.
    Alors comment expliquer ce phénomène ? La première raison en est la FDA ou Food and Drug Administration, qui régule l’accès des médicaments au marché américain. Censée protéger la population contre les risques présentés par les nouveaux médicaments et garantir la bio-équivalence des génériques, en fin de compte, cette administration est la proie des lobbys qui en paralysent l’action et empêchent les médicaments pourtant anciens de se voir concurrencer par des génériques moins chers. La seconde raison est bien entendu le système libéral lui-même puisque le prix des médicaments est régulé par le marché et non par une fixation autoritaire des prix, comme c’est le cas chez nous, par exemple. Au résultat, quand un laboratoire possède, pour une raison X un médicament qui, partout ailleurs dans le monde est générique, aux États-Unis, il se peut fort bien qu’il soit le seul à pouvoir exploiter cette molécule et il est désormais en état de le vendre à n’importe quel prix.
    Alors, évidemment, quand on augmente brutalement le prix d’un médicament de 5400 %, ça provoque quelques remous. Hillary Clinton s’est même fendue d’un tweet qui aurait provoqué la chute du Nasdaq Biotechnology, un indice qui regroupe les valeurs du secteur biotechnologique, de pas moins de 4,57%, ce qui nous fait plus de 15 milliards de dollars de pertes de valeur boursière cumulée dans la journée. Et puis, Martin Shkreli a été obligé de faire un pas en arrière, déclarant qu’il allait baisser son prix de vente, même si on ne sait pas à combien, finalement. D’autres fois, déjà, l’indignation générale devant des augmentations folles avait permis de les limiter… Un peu. Mais le système est déjà bien enclenché et l’une de ses justifications est, étonnement, l’Obamacare. Puisque tout le monde doit désormais être assuré, c’est un crime sans victimes, non ? Non, évidemment. Mais vous me direz, pourquoi cette info, aussi pertinente qu’elle soit, nous intéresse, nous, marocains, dont le prix des médicaments est non seulement régulé mais en plus vient de baisser, plusieurs fois d’affilées qui plus est, du fait de l’action volontariste du ministre de la santé ? Eh bien parce que c’est une leçon sur ce qu’amène la libéralisation de la santé, à un moment où, par la bande, on y arrive ici aussi.
    Certes, le prix des médicaments est régulé, certes, on vient de mettre en place le Ramed et on va l’étendre aux étudiants, certes et même si ça ne plaît pas aux futurs médecins, on s’assure que les campagnes ne seront plus des zones blanches de médecine en instaurant un service médicale obligatoire de deux ans. Tout cela paraît très bien, sur le papier. Mais outre que nous ne sommes pas étrangers à des scandales de médicaments largement trop chers parce qu’en situation de monopole, comme cela a été longtemps le cas de l’insuline, par exemple, même si depuis, c’est rentré dans l’ordre et que, surtout, ça n’a jamais été dans ces proportions faramineuses, quand on regarde dans les détails, bien des abus sont encore possibles. En premier lieu, le Ramed, on nous dit d’ores et déjà qu’il a des problèmes de financement. C’est-à-dire qu’en fait, tout doucement, on nous prépare mentalement à son échec possible, alors que logiquement, ce genre d’initiatives, on sait ce qu’elles coûtent, il faut donc prévoir leur financement. Mais là, peu à peu, en instillant l’idée de comité de surveillance de gestion, on explique que le système n’est pas rentable (évidemment, tiens!) et donc, pas pérenne…
    Par ailleurs, le Ramed a permis de dépouiller les hôpitaux du peu de fournitures qu’ils avaient. Ben oui, puisque les hôpitaux doivent soigner gratuitement ceux qui ont la carte Ramed, qui ne rembourse pas aux hopitaux les frais engagés, vous avez un problème qui devient de plus en plus critique. Et, alors que les campagnes vont désormais bénéficier des services de médecins apointés obligatoirement après leurs diplômes, on ne dit pas avec quelles infrastructures et quels moyens. Or, pendant ce temps, que voit-on arriver ? Non seulement des cliniques financées par qui le souhaite, mais aussi des CHU privés. Et une toute nouvelle université privée de médecine dont les diplômés n’auront pas à effectuer de service médical obligatoire. Du côté des médicaments, des dispositions pour simplifier l’autorisation de mise sur le marché de médicaments sur présentation des autorisations américaines ou européennes, c’est-à-dire la reconnaissance que l’on n’est pas en état de faire ces vérifications sur une base quotidienne. Vous ne voyez pas comment cela peut amener au renchérissement du prix des médicaments ? Moi si, parce que le contrôle de mise sur le marché se fait à tous points de vue et qu’on prépare tout, mais absolument tout pour une médecine à deux vitesses : une, gratuite, pour tous, défaillante et sans moyens dont on va déplorer en pleurant beaucoup qu’elle n’est pas rentable et qu’il n’est plus raisonnable de la soutenir à ce prix, vive le partenariat public-privé (c’est déjà ce qu’on fait) et l’autre, totalement privée, sans doute (encore que ce n’est pas garanti) mais en tous les cas extrêmement chère sur le modèle américain, non pas dérégulé mais dont la régulation ne se fait pas en faveur du patient. Et pour le moment, on peut jurer ses grands dieux la main sur le coeur que ça n’aura pas lieu, le simple observateur de la vie politique ne peut que constater que c’est déjà ce qu’on avait fait pour cette question de CHU privé et d’université de médecine privée. Alors, juste comme ça, ça vaut le coup de voir comment ça évolue ailleurs, histoire de se préparer à avaler la pilule.

  • Le Japon : puissance militaire?

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 22 septembre 2015.

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    Et ce matin, on va parler d’une loi qui vient de passer au Japon et qui vient de changer en profondeur la face du pays du soleil Levant.
    Eh oui, vous le savez sans doute, depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, le Japon a une constitution résolument pacifiste, qui ne lui permet pas d’avoir une armée, encore moins d’intervenir dans un conflit hors sol. Or voilà que le premier ministre, monsieur Shinzo Abe vient de faire passer onze nouvelles lois de défense au Sénat qui permettraient justement cela.
    Ainsi, ces nouvelles lois vont permettre aux troupes japonaises d’intervenir hors sol en renfort aux côtés de leurs alliés, notamment américains, dans des situations où « le Japon serait, de loin ou de près, menacé ». Un principe qui va clairement à l’encontre de la constitution, qui précise, dans son article 9 : « Le peuple japonais renonce à jamais à la guerre en tant que droit souverain de la nation, ainsi qu’à la menace ou à l’usage de la force comme moyen de règlement des conflits internationaux. Pour atteindre ce but, il ne sera jamais maintenu de forces terrestres, navales et aériennes, ou autre potentiel de guerre. Le droit de belligérance de l’État ne sera pas reconnu. »
    Seulement voilà, Shinzo Abe a tenu sa promesse envers son allié américain, faite lors de son dernier voyage à Washington en avril dernier, où il déclarait « je tâcherai de renforcer la coopération nippo-américaine pour l’adapter aux changements géopolitiques régionaux », comme c’est pudiquement dit, et ses lois ont été adoptées par le Sénat avec 148 voix pour et 90 contre.
    Notez que cela ne s’est pas fait sans mal. Outre que des centaines de milliers de japonais sont dans la rue depuis des mois pour s’opposer à ces lois et aux changements qui les accompagnent dans la civilisation japonaise même, ce qui ne s’est jamais vu ou presque dans l’histoire du Japon moderne ! L’immense majorité des juristes de droit public –90 % en tout cas, c’est ce que révèle un sondage réalisé par Nippon Hoso Kyokai (NHK), le groupe public audiovisuel ; jugeaient «anticonstitutionnel» le projet d’autodéfense collective. Et même au Sénat, le vote a dégénéré en pugilat, lorsqu’un parlementaire a voulu se jeter sur le président de cession pour l’empêcher d’entériner les lois. Il faut dire que le Japon est profondément traumatisé par ce qui s’est passé lors de la Seconde Guerre Mondiale, notamment, les bombardements d’Hiroshima et Nagasaki.
    C’est ce pourquoi, la Constitution de 1947, que l’on dit imposée par les américains, a été en fait unanimement acceptée par les Japonais. Et son préambule est très clair : « Nous, le peuple japonais (…), décidés à ne jamais plus être les témoins des horreurs de la guerre du fait de l’action du gouvernement, proclamons que le pouvoir souverain appartient au peuple. » Une forme de défiance envers un gouvernement central susceptible d’entraîner le peuple dans les horreurs de la guerre ayant coûté pas moins de 3 millions de morts au Japon, sans compter les conséquences des irradiations. Dans le même esprit, la Charte des Nations unies, née dans les cendres de la seconde guerre mondiale, visait à « préserver les générations futures du fléau de la guerre qui, deux fois en l’espace d’une vie humaine, a infligé à l’humanité d’indicibles souffrances ». Il faut croire qu’on est loin de cette époque bisounours et qu’aujourd’hui, ce sont les américains eux-mêmes qui poussent à la roue d’une remilitarisation.
    Alors pourquoi, quand on sait que l’idée d’un Japon remilitarisé angoisse profondément la région Pacifique déjà relativement volatile ces derniers temps ? Eh bien tout simplement parce que les États-Unis voudraient dominer la région, considérée comme essentielle dans la nouvelle stratégie américaine, rappelez-vous le fameux pivot vers le Pacifique, mais aimeraient bien réaliser la prouesse de l’OTAN version Pacifique Sud : avoir une armée coalisée dont les frais sont assumés en grande partie par les pays alliés, tout en gardant le commandement, avouez que c’est plutôt malin et ça permet de démultiplier la puissance d’une armée américaine hyper technique mais qui ne veut pas mettre en danger ses hommes.
    Au résultat, une part importante des japonais, dont de nombreux intellectuels, considèrent que la volonté de Shinzo Abe de passer en force est une véritable trahison. Et d’après l’agence Kyodo, 60 % des Japonais seraient attachés à la Constitution pacifiste du pays et 61,5% seraient opposés aux nouvelles lois de défense qualifiées de lois pour la guerre, lesquelles sont passées véritablement par la bande, après que M. Abe ait tenté de s’attaquer, sans succès, à l’article 9 de la Constitution. Tout cela rentre dans un projet global, intitulé « le beau Japon », selon l’expression consacrée par le livre programme qu’il vient de publier. C’est donc tout un ensemble de nouvelles lois visant à refonder l’identité nationale dans le patriotisme qui est mis en œuvre : loi fondamentale sur l’éducation, avec une forte connotation nationaliste insistant sur « l’amour du pays natal », loi de « protection des secrets d’État » de décembre 2013, qui restreint la liberté au nom de la lutte contre les « ennemis de l’intérieur » et maintenant, lois de défense… À noter que le grand-père de Shinzo Abe, déjà ministre en 1960, avait déjà tenté, et échoué de faire une réforme similaire… Mais il semble que cette fois-ci, on y soit bien.

  • Piketty et sa vision du capitalisme

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 17 septembre 2015.

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    Et ce matin, dans le Monde des Bisounours, une fois n’est pas coutume, on va s’intéresser à l’économie et à un best-seller qui a fait couler beaucoup d’encre : le Capital au XXIème siècle de Thomas Piketty.
    Alors, il a fait couler beaucoup d’encre à plus d’un titre, ce livre, parce qu’il fait près de 1000 pages, c’est une somme et une somme impressionnante en partie parce qu’il regroupe près de 30 ans de travail sur les données brutes fiscales d’une vingtaine de pays, depuis le XVIIIème siècle jusqu’à aujourd’hui, pour avoir une vision d’ensemble, sur un temps long, de ce qu’avait été le capitalisme. Il en tire trois constatations : jusqu’à présent, par manque de travail de fond sur des données pas toujours existantes ou facilement compilables, tous les économistes sont partis d’intuitions théoriques plus ou moins colorées par leur philosophie politique plutôt que le contraire. C’est assez juste, on peut difficilement le nier, même si Thomas Piketty lui-même ne sort absolument pas de l’ornière. Je n’irais pas, et de loin, jusqu’à le qualifier d’économiste de gauche, comme mon ami Reddouane et ce, d’autant moins qu’il est très apprécié en particulier aux États-Unis et au Japon, tous pays qu’on saurait difficilement qualifier de chantres du communisme, mais bon… Je vais vous dire, pour moi, il serait même plutôt conservateur borderline classique que ça ne m’étonnerait pas plus que cela, mais passons.
    Sa deuxième constatation est la suivante : sur le long terme, on constate une loi, qu’il qualifie d’ailleurs de relation comptable, le taux de croissance des revenus du capital serait durablement et en tendance supérieur au taux de croissance du PIB, du fait que le rendement sur le capital serait supérieur au rendement sur le travail. Et cette loi s’appliquerait de manière constante, hors chocs externes, tels qu’une guerre, par exemple qui relancerait la croissance. Les inégalités ne feraient donc inévitablement que se creuser, entre ceux qui détiennent le patrimoine et ceux qui, travaillant, n’ont aucune chance significative, hormis pour une poignée d’entre eux constituant l’exception, de s’enrichir par le travail.
    Oui, non, ça marche pas Yolandi, tu constitues, à tous points de vue, une exception. Pour le reste d’entre nous, ce serait plutôt binaire. Ou tu fais partie des beautiful people qui ont un patrimoine au départ
    Ou, hors période de croissance suivant immédiatement une guerre par exemple, on n’a aucune chance réelle de s’enrichir. Le contraire du rêve américain, quoi.
    La deuxième loi qu’il expose (et qui constitue sa troisième constatation d’envergure) dit que le coefficient capital/revenu dépend du taux d’épargne et du taux de croissance. Ça paraît simple dit comme ça, dans les détails, c’est plutôt contre-intuitif. En gros, et en paraphrasant, si un pays épargne une proportion de son revenu indéfiniment et si le taux de croissance de son revenu national est constant, alors son rapport capital/revenu tend à se rapprocher de plus en plus de capital/revenu = épargne/taux de croissance, puis se stabilise à ce niveau. Sauf que j’imagine mal comment on peut théoriser à partir de taux d’épargne et de croissance non seulement constants mais donnés, mais passons, j’ai dû mal comprendre, sans doute. Quoi qu’il en soit, il en déduit la chose suivante : sur le long terme, le capital est de retour quand la croissance faiblit. Ou dit de manière plus précise, le rapport capital/ revenu de long terme est égal au taux d’épargne que divise le taux de croissance de l’économie. Ce qui, pour les besoins de l’analyse des crises immédiatement passées et à venir, signifie que comme la croissance est nulle ou presque, le capital et donc, les inégalités, ne vont faire que croître jusque dans les proportions atteintes au XIXème siècle, à moins soit d’une crise exogène, telle qu’une bonne grosse guerre mondiale, soit d’une imposition progressive mais lourde sur le capital qui doit impérativement, pour être efficace être mondiale.
    L’intérêt du travail de Piketty est d’une part, son énorme compilation de données, qu’il a d’ailleurs mis à disposition de tous, chercheurs et néophytes de manière fort élégante sur un site annexe de son livre que je vous invite à compulser si vous souhaitez aller plus loin. D’autre part, il a tenté de faire l’analyse globale de ce que seraient, sur une longue période, les tendances naturelles du capitalisme. Ce faisant, il a malgré tout simplifié pas mal d’éléments qui rendent son analyse critiquable parce qu’elle constitue une vision trop large. Ainsi, sa définition du capital est relativement étonnante et finalement floue : il ne compte que les revenus plus le patrimoine des individus. En fait, elle correspond plus à ce que l’on peut appeler richesse qu’autre chose et exclue presque entièrement l’entreprise, qui n’est prise en compte qu’en tant qu’elle appartient à des personnes (chez qui elle sera alors comptabilisée). En ce sens, comme dans sa manière de penser le système de marché comme étant neutre en dehors de crises exogènes, sa manière de percevoir le capitalisme est assez classique et va à l’encontre de ce qui a été théorisé sur l’importance de l’entreprise et les conflits de distribution salariales qu’il n’aborde même pas du tout, puisqu’il regarde des tendances de fond, qu’il cherche à décoreller des idéologies… Sans se rendre compte que ce faisant, il est lui-même assez marqué idéologiquement. Au résultat, si les mouvements du genre des 99 % comme les grands capitaines d’industrie américains apprécient cet ouvrage et ce théoricien, c’est parce que certes, il analyse les inégalités. Mais en le faisant d’un point de vue purement scientisé sur des données historiques pléthoriques analysées parfois à la grosse, il gomme l’importance de notions pourtant sociologiquement fondamentales comme, tout simplement, la classe sociale ou bien l’aliénation au travail au profit de tendances venant de l’analyse de la rente et de l’héritage, hors domination sociale et culturelle.
    Oui, ça n’est qu’à propos de l’argent et du capital, comme si les conséquences sur les populations étaient non pas accessoires, mais presque. En tout cas, non en mesure de réinfluer sur des équations perçues comme constantes hors problèmes exogènes (jamais considérés comme étant peut-être partiellement justifiés par les événements économiques). Mais son intérêt et qui explique tout aussi bien que chacun s’intéresse à Piketty, c’est que le constat qu’il fait au départ, pour biaiser qu’il paraisse, à savoir que le rendement du capital est supérieur au rendement du travail est hélas vrai. Et dans des proportions suffisamment conséquentes pour qu’aucune des stratégies actuellement déployées par aucune des puissances mondiales ne permettent d’éviter une nouvelle crise très vite, dont les conséquences seront pour le coup très réelles sociologiquement.
    À tout le moins a-t-il le mérite de postuler la nécessité de cesser l’austérité et de re-réfléchir le rapport au capital, de plus en plus perverti, sous peine d’arriver à une situation encore plus ubuesque.

  • Les femmes sont-elles une minorité comme les autres?

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 14 septembre 2015.

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    Alors aux Matins luxe, ça va, des femmes, il y en a. Et si l’on compte Sara Rami et Yasmina Kadiri, on est même majoritaires. Pourtant, ce matin encore – une fois de plus, vous direz – il est temps de revenir sur un paradoxe que je n’ai jamais compris : pourquoi les femmes, qui représentent un peu plus de la moitié de l’humanité sont-elles traitées comme une minorité ?
    Oui, non, alors là, comment dire ? C’est vrai qu’aux Matins Luxe, encore une fois, les chefs d’orchestre, qui tiennent l’émission sont deux co-animatrices. Mais dans l’ensemble, dire que les femmes dirigent le monde, c’est soit une exagération flagrante, soit un déni de réalité, soyons clairs. Non, parce que les femmes sont généralement moins payées que les hommes, ont souvent des emplois subalternes, sont moins présentes en politique, bref… On n’est clairement pas représentées en regard de notre importance statistique, quoi. Ce qui explique certainement cette histoire de minorité. Seulement, ça pose un problème à la base que j’accepte assez mal.
    Ben oui, quand on parle de problème de genre, on ne pense pas aux hommes, de même que quand on parle de problèmes raciaux, on ne parle pas des blancs. En fait, c’est toujours la même chose, quand on problématise une situation de discrimination, on ne parle jamais du groupe dominant, seulement du groupe dominé. Et c’est pareil pour tout, tenez, si on évoque l’orientation sexuelle, est-ce qu’on pense à l’hétérosexualité ? Non, bien sûr que non, on veut juste être polis pour évoquer l’homosexualité, ou éventuellement la bisexualité. Alors, c’est un biais bien connu et qui ne va pas sans poser de nombreux dilemmes à ceux qui s’y trouvent confrontés. Accepter la chose et aller au bout de la logique revient à plébisciter les solutions de discriminations positives, de manière à compenser une discrimination négative perçue finalement comme étant presque inévitable, même inconsciemment. Je laisse le soin à chacun et souvent, à chaque culture, parce que d’un pays à l’autre, on n’a pas le même regard sur la chose, de répondre à ce choix difficile d’y voir une solution ou un nouveau problème potentiel. Mais en ce qui concerne les femmes, la question se pose à mon avis de manière un peu différente.
    Je ne peux pas accepter comme une évidence à laquelle il faut se résigner que la moitié de l’humanité soit traitée, même de manière inconsciente, comme étant inférieure. Autant vous dire que j’ai bien du mal avec ceux qui expliquent tout à fait clairement la chose, mais passons. Je n’accepte pas le racisme non plus. Or les femmes appartiennent aujourd’hui, plus du fait du politiquement correct que du sexisme d’ailleurs, à la catégorie des minorités à quotas. Tant de femmes en politique, tant dans la direction des entreprises, comme on a au moins un noir dans l’équipe des héros de films américains, et un hispanique. Et si je peux comprendre que cela réponde à une logique, oui, nous sommes discriminées, je dirais au même titre ou presque ! Je trouve quand même que loin de nous sortir de l’ornière de l’inégalité, cela nous enfonce. Car cela amène à des aberrations, des inversions de système de pensée, comme celle, magnifique, du fameux plan Ikram pour l’égalité en vue de la parité. Eh non, la parité n’est pas le but, c’est l’égalité qui doit l’être, la parité n’est qu’un moyen, pas même très efficace.
    Comme si, toujours, pour être une femme socialement acceptée ou acceptable dans le travail ou habilitée à s’exprimer, il fallait s’affirmer libérée, ou bien féministe. Une athlète gagne-t-elle un prix, on lui demande ce que ça lui fait, en tant que femme. Une scientifique fait une découverte extraordinaire en, je ne sais pas, moi ! Physique quantique, on lui demande ce que ça représente, en tant que femme. Si elle est mère, on lui demande si elle a su concilier sa recherche à son rôle de maman. Bref, avant d’être quoi que ce soit d’autre et pour toujours, on est femme. Or je vais vous dire, de la même manière que je suppose, les hommes, on ne pense pas à notre féminité plus que cela. On est femmes, oui, bien sûr. Comme on a des pieds, comme on respire. C’est naturel, c’est comme ça, on ne le remet pas en cause et ça n’affecte pas spécialement l’ensemble de nos pensées. Quand on y réfléchit, bien sûr, on trouve ça formidable, parfois pénible, mais bon… La majeure partie du temps, je suis mère avec mon fils, chroniqueuse à la radio et je respire tout le temps.
    Et là encore, le piège se referme. C’est encore une femme qui dénonce cette situation. Une féministe, autant dire, sans doute, une hystérique. On la connaît tous, cette rengaine là. Pourtant, me taire serait accepter l’inacceptable. Alors juste demander, avec de la bisounoursie, sans doute, mais de l’espoir malgré tout, que les hommes de bonne volonté nous rejoignent de l’autre côté de cette barrière des minorités ? Qu’il ne s’agisse plus d’un combat surréaliste opposant une moitié de l’humanité à l’autre, d’autant que ce n’est pas vrai, une bonne part des femmes sont également sexistes, mais ceux qui croient justifié d’honorer un sexe au détriment de l’autre versus ceux qui estiment, comme moi, que c’est tout simplement aberrant. Des initiatives #HeforShe, si vous voulez, mais pas tellement pour nous, les femmes, juste pour une humanité réconciliée avec sa nature sexuellement duale. Qu’on aime bien, dans certaines circonstances !

  • Des festivals pour les jeunes, pourquoi faire?

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 10 septembre 2015.

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    Quand je suis arrivée à Casablanca, il y a neuf ans, la ville abritait deux grands festivals populaires. Le festival de Casa et le Tremplin L’Boulvard.
    Le premier a rapidement disparu, encore que sur Wiki, on dise officiellement qu’il a seulement muté. Je ne sais pas, moi, en tout cas, je n’en ai pas vu trace. Le second a connu bien des revers et a même été suspendu une année par manque de moyens. Mais il est toujours là. Il était là avant le festival de Casa, il est là après, il est là parce que, pour irrévérencieux, gouailleur qu’il ait toujours paru, ce festival urbain, libre, pourtant extrêmement sécurisé est le fait de passionnés qui ont cru et mis en œuvre une idée simple : la jeunesse a besoin de s’exprimer. Longtemps, ça n’a pas été très bien vu. A l’époque de mon arrivée au Maroc, on lisait encore parfois des articles expliquant que les gens qui aimaient le hard rock étaient satanistes, alors pensez, un festival qui laissait des jeunes faisant du rap, du hard ou de l’électro, toutes musiques suspectes, je ne sais pas très bien de quoi, mais suspectes, finalement, forcément, on s’en méfiait.
    Oui, bon, tout ça, c’est bien beau, mais enfin, ces jeunes, ils ne respectaient rien. Imaginez : le fils d’un régisseur de théâtre à la FOL, Mohamed Mehari, qui se met en tête, avec son complice de toujours, Hicham Bahou, de faire monter sur scène tous les musicos qui ont envie, que dis-je besoin de s’exprimer, ça ne peut que tourner mal. D’ailleurs, assez rapidement, les gens bien, la FOL autrement dit, se sont désolidarisés de la chose.
    Pourtant, ils ont continué. Et pour moi, ils ont constitué une superbe introduction à ce qu’est la vitalité de la culture urbaine casaouïe.
    Certains ont même tentés de les comparer à d’autres mouvements, ailleurs, comme la Movida espagnole. On a appelé cela la Nayda. Eux contestent : ils ne sont le mouvement de rien, ils ne font que donner une scène et des moyens à ceux qui font le Maroc. Point barre. Ça fait déjà pas mal et si, aujourd’hui, des groupes qui se sont lancés grâce à ce festival se réclament de la Hayha Music, une sorte de Jazz-rock fusion avec des sonorités Gnawan eh bien, c’est tant mieux…
    Mais ce n’est pas le cas de tous. Au Tremplin L’Boulvard, on peut écouter du rap, de l’électro, du rock qui fait planer, aussi.
    Des artistes étrangers, venus en résidence, partager avec les marocains, de grands groupes pour éduquer nos oreilles, inspirer nos talents. Et puis bien sûr, surtout, une vingtaine de formations locales par an, des jeunes, sélectionnés sur des centaines de candidatures que les gens du Boulvard vont aider toute l’année. Parce que maintenant, ils ont aussi un centre de musique actuelle, le Boulteck, au Tecknopark.
    Y’a de tout là-dedans. Tout le monde vient répéter, pas cher dans des salles, bien équipées. On vient aussi pour les concerts, salle 36, forcément, haha. Et mine de rien, les gens qui ont monté ça, les satanistes de quand je suis arrivé, ces gens louches, là, pas vraiment fréquentables, les Momo Mehari, les Hicham, ils ont eu un financement royal. Et un Wissam. Parce que peut-être que finalement, s’occuper de la jeunesse, lui proposer de la culture, c’est quand même bien. Même quand on ne nous l’a pas demandé au départ. Même quand on sera toujours un peu alternatif dans l’âme. Peut-être même bien que c’est plutôt ça qui agrée au roi : qu’on se bouge, qu’on se débrouille, que ça marche, que les gens adhèrent et qu’on crée une dynamique, plutôt que d’attendre sans jamais vouloir s’engager.
    Oui, bon, ils sont bien impertinents, ces jeunes, c’est vrai. Ils ne respectent rien, hormis la culture et puis le public, ah tiens. N’empêche que 17 ans après sa création, le festival Tremplin L’Boulvard continue à faire vibrer la nouvelle scène musicale marocaine et ça, ce n’est pas rien. D’autant plus que maintenant, ils font aussi du street art, de la danse, du théâtre, du cirque et tout un tas de résidences artistiques. Voilà à quoi ça sert, un festival, pour la jeunesse du Maroc. C’est joyeux, sympa, subversif à la manière d’un bon gros Bisounours et ça rassemble les jeunes, les familles, les moins jeunes et les plus traditionnalistes derrière un seul concept : gratuité et culture pour tous. Ah et une dernière précision : tous les extraits musicaux d’aujourd’hui sont issus des groupes que vous verrez sur scène cette édition, à partir de demain et durant une semaine. Enjoy !