• Pédophilie : des peines trop légères

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 9 novembre 2015.

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    Et ce matin, dans le monde des Bisounours, on va se poser une question simple, et pourtant… Quand punira-t-on décemment les violeurs d’enfant ?
    Hélas, non, nous ne sommes pas encore au pays des enfants, les monstres ne sont pas gentils et quand on les attrape, ils s’en sortent indemnes, ou presque. La semaine dernière, le violeur d’un petit garçon de dix ans, n’a été condamné qu’à six mois de prison avec sursis par un tribunal de Rabat. Le violeur avait pourtant menacé l’enfant d’un couteau avant de le battre puis de le violer. Et là, se pose une question simple : comment une peine de prison aussi légère est elle prononcée alors même que le coupable à non seulement reconnu, mais aussi avoué les faits de lui-même ?
    Regardons un peu du côté de la loi. L’article 486 du code pénal marocain définit le viol comme suit : « Le viol est l’acte par lequel un homme a des relations sexuelles avec une femme contre le gré de celle-ci. » Ergo, déjà un homme ne peut pas être violé, un enfant de sexe masculin non plus. Le cas de ce petit garçon, pour indigne et aberrant que cela soit, entre donc dans le cadre des articles 484 et 485, relatifs à l’attentat à la pudeur. Oui, bel euphémisme. Regardons donc ce que disent les fameux textes, et je cite in extenso :
    Article 484
    Est puni de l’emprisonnement de deux à cinq ans, tout attentat à la pudeur consommé ou tenté sans violence, sur la personne d’un mineur de moins de dix-huit ans, d’un incapable, d’un handicapé ou d’une personne connue pour ses capacités mentales faibles, de l’un ou de l’autre sexe.
    Article 485
    Est puni de la réclusion de cinq à dix ans tout attentat à la pudeur consommé ou tenté avec violences contre des personnes de l’un ou de l’autre sexe. Toutefois si le crime a été commis sur la personne d’un enfant de moins de dix-huit ans, d’un incapable, d’un handicapé, ou sur une personne connue pour ses capacités mentales faibles, le coupable est puni de la réclusion de dix à vingt ans. »
    On aurait pu croire que le cas de notre enfant victime de dix ans, menacé par un couteau, battu et violé entrait dans la catégorie des attentats à la pudeur commis avec violence sur un mineur. On s’attend logiquement à une peine allant de dix à vingt ans de réclusion criminelle. Pourquoi et surtout, de quoi a été convaincu le criminel pour écoper d’une peine si légère ?
    Hélas, il semblerait que les condamnations prononcées à l’encontre des violeurs d’enfants soient rarement aussi lourdes que l’on pourrait l’espérer. L’association Touche pas à mon enfant témoigne de cet état de fait. Ainsi, en août dernier, un homme convaincu de viols répétés sur un mineur handicapé mental âgé de treize ans, n’a écopé que de trois ans de prison. Vous me direz, c’est toujours mieux que six mois avec sursis, mais c’est bien loin des dix ans minimum prévus par la loi en cas d’attentat à la pudeur avec violence sur mineur. Oui, toujours le bel euphémisme. Par contre, ça se rapproche de la peine encourue pour homosexualité. Eh oui, l’article 489 prévoit une peine de six mois à trois ans de prison en cas d’homosexualité avérée. Soit la même peine que celle encourue par les violeurs dont nous venons de parler. Alors avec ça, comment empêcher les prédateurs de chantonner à la sortie des écoles…
    Sachant qu’une très grande part des agressions sexuelles sur mineur ne sont pas déclarées à la police, parce que hélas, pratiquées par des adultes référents de l’enfant : parents, éducateurs, etc. Sachant qu’en plus, le code pénal actuel ne reconnaît pas vraiment le viol, seulement un attentat à la pudeur aggravé quand la victime n’est pas de sexe féminin. Quand effectivement le cas est clair, que le violeur admet son crime et qu’il est dénoncé ou pris en flagrant délit, que l’on pourrait donc ad minima le condamner pour attentat à la pudeur, que peut-on faire pour que la justice soit moins indulgente? Vous, moi, je ne sais pas. Mais le jour même du rendu du jugement de Rabat, Maître Hicham Naciri, avocat en droit des affaires essentiellement mais surtout, avocat attitré du Palais a décidé de se joindre à la défense d’une petite fille de 3 ans violée par un commerçant. Je cite ses propos relayés par la presse : « les juges doivent prononcer une peine exemplaire, parce que cela a duré trop longtemps. La pédophilie devient assez banalisée et les peines ne sont pas assez dures. Il faut que ce soit un message clair pour tous les agresseurs sexuels. Et le fait que l’avocat du roi s’implique dans cette histoire est une excellente chose pour la cause». Oui, évidemment, la symbolique n’aura échappé à personne. Et on est tous d’accord : le fait que l’avocat du roi s’implique va certainement durcir la sentence. Mais cela fait se poser la question, tout de même : faut-il que le coiffeur du roi rase gratis un gamin des rues pour que la coupe tcharmil cesse de faire fureur ? Ou peut-on espérer que la justice marocaine protège nos enfants sans intervention ?

  • La population africaine devrait doubler d’ici 2050!

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 5 novembre 2015.

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    Et ce matin, dans le Monde des Bisounours, on va parler d’un rapport de l’organisation des Nations Unis, qui établie des projections de croissance démographique pour le monde.
    Or il nous dit que, concernant l’Afrique, la population devrait doubler d’ici 2050, atteignant les quelques 2,4 milliards de personnes, avant de passer à pas moins de 4 milliards vers 2100.
    Ok, alors théoriquement, c’est super, parce que qui dit population en forte croissance démographique dit grande force de travail et potentiel de croissance. Sauf que. Et c’est un très gros sauf que. La Banque Africaine de développement, l’OCDE et même les Nation Unis dans leur dernier rapport du PNUD sur l’avenir économique de l’Afrique prévoient tous que le taux de croissance moyen du PIB africain, qui est de plus ou moins 4,5 % ces dernières années va se maintenir au moins pour 2015 et 2016. Et ça paraît bien, mais en fait non, car si on ramène ce taux de croissance au PIB par habitant, la croissance réelle est d’à peine 1,6 % en Afrique subsaharienne, ce qui, pour un continent aussi en retard est absolument ridicule. Eh oui, c’est toujours pareil avec la croissance, si on ne la ramène pas à la population, elle ne veut rien dire du tout.
    Donc oui, la question reste et ne va hélas pas cesser d’être pendant un bon bout de temps la pauvreté en Afrique et ça n’a l’air de choquer personne. Pourtant, c’est tout de même étonnant, quand on regarde de plus près, que l’Afrique soit le seul continent qui n’effectue pas de transition démographique. Enfin, dans son ensemble, hein, parce que quelques pays commencent à le faire, dont le Maroc, d’ailleurs. Je veux dire, concrètement. Actuellement, la population africaine croît de 2,5 % par an, pour une moyenne mondiale de 1,2 %, avec une Amérique du Nord carrément aux alentours de 0,4 %. Or s’il arrive parfois que, du fait d’une mortalité reculée avant que la natalité ne s’effondre, les populations connaissent une période transitoire de forte démographie, pour l’Afrique, en particulier subsaharienne, cette forte démographie ne se dément pas depuis déjà des décennies et on ne voit aucun signe de fléchissement.
    Ben je vais vous dire, les femmes du Congo, comme celles de tous les autres pays d’Afrique subsaharienne, ont beaucoup d’enfants… Et se marient très jeunes. Ainsi, une étude réalisée en 2003 dans trente pays d’Afrique subsaharienne par une équipe de chercheurs américains a montré que plus de la moitié des femmes entre 20 et 25 ans interrogées avaient été mariées avant 20 ans dans les deux tiers de ces pays, et plus de 75 % dans sept pays. Vous me direz, c’est vieux. Que nenni, la même étude, réalisée en 2013 dans 34 pays, cette fois-ci par l’USAID n’a révélé qu’une très faible différence puisque les femmes se mariaient en moyenne 0,3 années plus tard. Oui, 4 mois plus tard, quoi. Ri-di-cule !
    Alors quelles sont les conséquences de tout cela ? Eh bien, si l’on ajoute à ces données les prospectives de croissances faibles, les troubles sécuritaires liés notamment au changement climatique et aux guerres entre ethnies et religions qui prennent de l’ampleur sur le continent et la prédation dont l’Afrique continue d’être victime, tant au niveau de ses ressources que de ses terres agricoles, par exemple, du fait aussi bien de la Chine que de l’Europe, les États-Unis et même le Moyen-Orient, on se retrouve face à une situation presque inextricable. Et l’une des raisons principales, sans compter un facteur aggravant de plus ! En est l’accès à l’éducation. Or, en Afrique de l’Ouest par exemple, en 2010, d’après le Wittgenstein Centre Data Explorer, environ 46 % des femmes de 20 à 39 ans n’avaient reçu aucune éducation, tandis que pas moins de 31% des hommes étaient dans le même cas. Des chiffres à faire peur et qui démontrent l’ampleur du problème. Si vous avez une population pauvre à la base, que vous n’éduquez pas du tout, sur un continent soumis à des aléas climatiques qui vont, on le sait à court terme poser de gros problèmes de sècheresse et donc de famines, notamment, alors que la situation politique, ethnique et économique est rendue instable par des frontières à l’emporte-pièce, des superpuissances prédatrices et un contexte défavorable, comment dire ? L’Afrique n’est pas sortie de l’auberge.

  • Frontières maritimes : les conflits de demain?

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 30 octobre 2015.

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    Fin septembre, la France a gagné l’équivalent de sa surface totale en plus en zone maritime. Pourtant, elle n’a pas de nouveau colonisé de pays africains, asiatiques ou autres.
    Alors, comment a-t-elle fait ? Elle a profité de la convention dite de Montego Bay, datant de 1982 qui permet aux pays côtiers d’étendre leur souveraineté au-delà des 200 milles marins de leur Zone Economique Exclusive jusqu’à une limite maximale de 350 milles, à condition que le pays démontre que son territoire terrestre, aussi appelé plateau continental, se prolonge sur le fond des océans.
    Alors d’abord, vu que la convention ayant permis à la France de réaliser cet impressionnant tour de passe-passe qui fait de ce pays plutôt petit à l’échelle du monde rien moins que la seconde puissance maritime, juste derrière les États-Unis, vu que cette convention donc, date de 1982, comment ça se fait qu’elle n’ait réclamé ses droits que récemment ? Eh bien c’est que réaliser les explorations des fonds marins nécessaires à étayer les dossiers est compliqué, long et fort coûteux. Ce qui n’empêche absolument pas la France de poursuivre dans cette voie puisque, après avoir bénéficié d’un agrandissement de ses zones maritimes grâce à la Martinique, la Guadeloupe, la Guyane, les îles Kerguelen et la Nouvelle-Calédonie, elle a déposé des dossiers pour La Réunion, Wallis et Futuna et Saint Pierre-et-Miquelon, sachant qu’elle constitue en ce moment même un dossier pour la Polynésie française. Ce qui, si tous ses dossiers passent, placerait la France en première place, avec pas moins de 12 millions de km² de zone économique exclusive.
    Oui, un happy day et un beau pari sur l’avenir, aussi. Parce qu’à quoi correspond cette ZEE, cette zone économique exclusive ? Pas à la colonne d’eau, donc ce n’est pas pour les ressources halieutiques. Par contre, elle donne droits aux sols et sous-sols, donc potentiellement aux ressources pétrolifères qui pourraient, pourquoi pas ? S’y trouver.
    Si la France augmente tranquilou bilou son territoire sous-marin, avec ma foi fort peu de contestations pour le moment, dans d’autres coins du monde, cette question de potentiel sous-marin provoque des guerres. Ainsi, ce n’est pas demain la veille que la Grande-Bretagne laissera tomber les Malouines, un pauv’ caillou dont on ne peut pas dire que ce soit les habitants, trois moutons et deux militaires qui font le sel de cette terre et ce d’autant que, disons-le tout net, ils sont là en expatriés, oui, même les moutons. Et pourtant, les années 80 se souviennent bien de la guerre des Malouines…
    Et oui, même si les artistes pop de l’époque, comme à dire vrai l’ensemble de la jeunesse britannique n’a pas bien compris pourquoi, l’état, lui, savait bien ce qu’il faisait. Et le cas n’est pas isolé. Tous les conflits et les revendications de cailloux en Mer de Chine sont liés à cette question des droits maritimes.
    Close enough, oui, je parlais des îles Senkaku, entre autres, qui font litige entre la Chine et le Japon. Mais des îles réclamées par tel ou tel pays, la Chine, le Japon, la Corée, le Vietnam, les Philippines, etc. Il y en a plein, car le sous-sol est bourré, on le sait, d’hydrocarbures. Mais la Chine va encore plus loin : à l’exemple de la France, et prenant prétexte de la Convention de Montego Bay, elle réclame les droits sur l’ensemble de la Mer de Chine, du fait de son plateau continental.
    Et alors là, on se retrouve avec un imbroglio terrible, parce que dans cette région, nombre de pays ne sont que archipélagiques, or les droits maritimes archipélagiques ne sont pas les mêmes que les droits continentaux et les deux se télescopent. Tout cela peut tout à fait dégénérer rapidement en guerre et de très nombreux spécialistes soulignent à juste titre la prolifération d’armes purement offensives dans la région.
    Mais bon, vous me direz, la Mer de Chine, on en parle souvent. Alors partons dans une autre région du monde : la Méditerranée orientale. On vient d’y découvrir du gaz, figurez-vous. Et voilà que tout d’un coup, une vieille question de frontière jamais résolue entre le Liban et Israël, reprend de l’importance. Oh, même pas sur une zone économique exclusive étendue, hein. Non, juste sur les 200 milles marins réglementaires du départ. À peine 870km2, ce qui n’est pas grand-chose, hein, disputés entre les deux nations. Mais de l’ordre de 340 milliards de mètres cubes de gaz potentiels selon une étude de Beicip-Franlab, qui est une filiale de l’Institut français du pétrole Énergies nouvelles. Ah ouais, pas mal, tout d’un coup, hein ? Et ça n’est pas tout : figurez-vous que le Maroc aussi se retrouve avec des conflits potentiels sur des zones maritimes.
    C’est que Repsol entamait déjà l’an dernier des forages au large des côtes marocaines… Dans une zone revendiquée aussi par l’Espagne, via les Canaries. Alors, cette question de frontières maritimes, c’est que le début, début, début, des peut-être guerres de demain.

  • Le Grand Marché Transatlantique en questions

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 26 octobre 2015.

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    Eh oui, ce matin dans le Monde des Bisounours, on va parler du Grand Marché Transatlantique ou GMT ou bien encore Tafta comme dans Transatlantic Free Trade Agreement, ou bien encore TTIP comme dans Transatlantic Trade and Investment Partnership et même CETA comme dans Comprehensive Economic and Trade Agreement.Plein de noms pour un seul projet de libre échange que les États-Unis et l’Union Européenne tentent de signer depuis plus de 20 ans et qui continue, encore et toujours à rencontrer des résistances dignes de villages gaulois, alors même que la plupart des négociations sont secrètes. Tenez, l’an dernier, quand je vous en avais parlé sur cette antenne, l’accord devait être finalisé avant la fin 2015. Cette année, après une pétition rassemblant quelque 3 millions de signataires européens, les négociations ont reprises le 19 octobre et les spécialistes pensent déjà qu’elles n’atteindront pas leur but, c’est-à-dire un accord avant fin 2016. Alors pourquoi ? Non, parce que, a priori, l’idée est belle : faire tomber toutes les barrières au commerce pour non seulement enrichir les peuples mais aussi éviter les guerres. Car tout le monde le sait bien, non ? Quand on commerce, on ne s’entretue pas. Montesquieu déjà le disait et depuis, presque tous les chefs d’états l’entonnent une main sur le coeur et l’autre sur le portefeuille d’actions. Ahem, je suis injuste, tous ne sont pas de vils comploteurs, certains, naïfs, mal informés ou mal intentionnés selon l’expression consacrée, y croient sans doute. Mais dans les détails, comment ça va marcher ce grand Machin, qui, ne nous leurrons pas, va s’appliquer partout, une fois qu’il sera signé. Non, parce que son pendant, le grand accord transpacific progresse lui aussi et que même un journal du PC chinois estime que la Chine devrait le rejoindre, donc soyons clairs, ce sont de nouvelles normes qui s’édictent qui vont s’apppliquer à tous.
    Selon une étude du Centre for Economic Policy Research, un organisme émanant de grandes banques que l’on nous vend comme étant indépendant, le GMT permettrait de doper la production de richesses chaque année de 120 milliards d’euros en Europe et de 95 milliards d’euros aux États-Unis. N’est-ce pas que c’est merveilleux ? Concrètement, comment ça va marcher ? L’idée est d’éliminer toutes les barrières au commerce, c’est-à-dire : supprimer les derniers droits de douane, réduire les barrières non tarifaires par une harmonisation des normes et permettre aux investisseurs de casser tout obstacle réglementaire ou législatif au libre-échange.
    ça vous paraît une bonne idée ? Regardons de plus près. La première conséquence évidente du GMT, loin d’être un enrichissement conséquent sur les deux rives de l’atlantique, c’est d’abord une énorme perte de souveraineté des états. Selon le mandat de l’Union européenne, et je cite, « les obligations de l’accord engageront tous les niveaux de gouvernement » et ne pourra être amendé qu’avec le consentement unanime des signataires. Ce qui veut dire, en clair que non seulement une alternance politique quelconque ne sert plus à rien pour modifier la donne, mais en plus que tout ce que l’accord prévoit devra être implémenté à tous les niveaux, de l’état fédéral américain à la commune. Or, comme l’accord prévoit que l’on doit et je continue à citer, « fournir le plus haut niveau possible de protection juridique et de garantie pour les investisseurs européens aux États-Unis » et vice-versa, notamment en permettant aux entreprises d’avoir recours à un tribunal arbitral pour casser les dispositions faisant obstacle au libre-échange, cela signifie que, pour absurde que ce soit, on va en arriver à pouvoir attaquer jusqu’aux réglementations municipales devant un groupe d’arbitrage privé international pour peu qu’elles constituent une limitation au droit des investisseurs à, et je cite encore « investir ce qu’il veut, où il veut, quand il veut, comme il veut et d’en retirer le bénéfice qu’il veut ».
    Non, c’est vrai, ça. J’ai mauvais esprit quand même. Permettre à l’entrepreneur, pardon, investisseur, ce héros des temps modernes, « d’investir ce qu’il veut, où il veut, quand il veut, comme il veut et d’en retirer le bénéfice qu’il veut », what could possibly go wrong ? D’ailleurs, on a du recul pour en juger. Cela fait 20 ans désormais que l’ALENA existe. On voit bien à quel point cet accord de libre-échange entre les États-Unis, le Canada et le Mexique a profité à tout le monde, n’est-ce pas ?
    Alors, pour les petites, c’est pas sûr. Mais pour les grosses, hamdoullah, l’accord a été profitable. Par contre, pour les états et les populations, pas si sûr. L’accord était censé créer des emplois. En fin de compte, il a créé de la délocalisation, ce qui a conduit à une perte de près de 900 000 emplois aux États-Unis et une fragilisation de pas mal d’autres. Ces emplois atterrissant au Mexique essentiellement, le Mexique aurait dû, lui au moins, bénéficier de l’accord. Eh bien non ! Car suite à l’effondrement des barrières au libre-échange, le marché mexicain a été inondé de produits agricoles issus de l’agriculture intensive américaine, ce qui a fait d’abord s’effondrer le marché local, a ruiné les exploitants locaux et les a donc mis sur un marché du travail encore tiré vers le bas.
    Comble de l’ironie, l’exploitation industrielle de ces ressources agricoles, notamment le maïs, par exemple, utilisé pour produire de l’éthanol, après l’effondrement des productions locales, on conduit à une augmentation du prix des denrées de base délirantes. Ainsi, la tortilla, aliment de base là-bas comme le pain l’est ici a bondi de 280% en 10 ans. Et en tout, sur les 20 ans de l’accord, le panier de la ménagère a été multiplié par sept ; le salaire minimum, seulement par quatre. Alors que l’Alena devait leur apporter la prospérité, plus de 50% des Mexicains vivent aujourd’hui sous le seuil de pauvreté. Du côté américain, c’est pas mieux puisque le salaire médian stagne depuis vingt ans, alors que la productivité des travailleurs augmente. Dans la mesure où, dans le même temps, les produits de base ont augmenté de pas moins de 67%, la perte réelle de niveau de vie est conséquente. Bref, pour le citoyen lambda, autant dire…
    Alors comment expliquer que les états soient si enthousiastes à l’idée de signer cet accord, dont on sait par ailleurs que les populations sont majoritairement contre ? Ah ! la vérité, je n’en ai pas la moindre idée. Ce que je peux vous dire, c’est que des deux côtés, américain comme européen, on promeut activement la chose… Et tandis que, en apparence, les politiques au moins européens ont pris en compte le rejet massif de certains dispositifs les plus contestés comme cette idée de tribunal arbitral entre les états et les entreprises, en vérité, on n’a rien fait de bien concret en ce sens. Or les exemples de ce que ce type de dispositif a déjà donné par le passé ont de quoi faire frémir. Ainsi, l’Argentine a dû payer quelque 600 millions de dollars à des entreprises comme Aguas de Barcelona, CMS Ernergy et Vivendi pour avoir fixé un prix maximal d’accès à l’eau et à l’énergie, l’Équateur a été condamné à payer 1,8 milliards de dollars de compensation à Occidental Petroleum pour avoir nationalisé son industrie pétrolière, Vattenfall réclame en ce moment même à l’Allemagne plus de 3 milliards de dollars pour avoir voulu sortir du nucléaire, Véolia poursuit l’Égypte qui fait passer son salaire minimum de 41 à 71 euros par mois, etc. ad nauseaum et au-delà, sans même vous parler du cas des cigarettiers. Mais s’il n’y avait que cela ? Non seulement Tatfa, GMT, CETA ou TTIP permet aux entreprises d’avoir recours à l’arbitrage contre les lois démocratiques des pays juste parce que c’est drôle, il prévoit aussi, par un mécanisme dit de coopération réglementaire, de permettre aux lobbys d’être consultés en amont lorsqu’un dispositif réglementaire peut les affecter. Autant donner les clés de la bergerie au loup.

  • Le dernier rapport du CNDH fait l’effet d’une bombe

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 22 octobre 2015.

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    Et ce matin, dans le Monde des Bisounours, on va parler, forcément, du rapport du Conseil National des Droits de l’Homme sur l’État de l’égalité et de la parité au Maroc. Un rapport qui a résonné comme un coup de tonnerre car il dit ce que tout le monde sait mais ne veut pas dire : non seulement l’égalité hommes-femmes ne progresse plus depuis la si mal appliquée nouvelle Moudawana, mais en plus, elle régresse.
    Et notamment, le CNDH pointe du doigt ce qui fait mal, et je cite : « trois ans après son entrée en vigueur, la mise en œuvre de la Constitution a été marquée par une évaporation progressive des promesses constitutionnelles. » Évaporation progressive, qu’en termes élégants ces choses-là sont dites ! De même, lorsque le CNDH déclare qu’il faut « amender le Code de la famille de manière à accorder aux femmes les mêmes droits dans la formation du mariage, dans sa dissolution et dans les relations avec les enfants », cela paraît naturel, clair, évident. Mais ce que cela signifie a fait l’effet d’une bombe lors de la conférence de presse du CNDH, lorsque Driss El Yazami a présenté le rapport.
    En clair, le CNDH recommande l’égalité totale, y compris et Driss el Yazami l’a bien précisé, au niveau successoral ! Et ça, c’est le grand tabou, parce que l’héritage, nous explique-t-on, est régulé par la Chariâ.
    Sauf que concrètement, de ce que le Coran recommande des droits et devoirs des deux sexes, il semble que la société actuelle n’ait retenu que ce qui va à l’encontre des droits des femmes. Parce que cette inégalité successorale s’expliquait par le fait que les hommes étaient en charge de subvenir aux besoins des familles, ce qui n’est plus le cas, ni dans la loi, ni surtout dans les faits. Qui peut prétendre que la modernité n’a pas donné à chacun la responsabilité de contribuer aux revenus du foyer, pour élever les enfants ?
    D’ailleurs, le rapport du CNDH, en dehors même de ce point tremblement de terre de l’égalité successorale, met vraiment sur la table les rapports hommes-femmes dans la famille. Ainsi, il pointe encore l’inégalité dans le mariage, la difficulté du divorce, les droits très limités des mères, même lorsqu’elles sont reconnues seules responsables de l’entretien des enfants (ce qui arrive souvent). Bien sûr, dans ce rapport, on parle aussi de la recrudescence des mariages précoces et même de la polygamie. Bref, tout, tout ce que tout le monde sait mais ne veut pas dire est là en plein jour et à le lire, ce rapport, cela devient lumineux : comment peut-on vivre avec un si gros éléphant dans la pièce ? C’en est risible, de ne pas avoir pu en discuter avant.
    Et ce qui permet cet espoir, c’est que cette fois-ci, ce ne sont pas trois féministes dans un coin qui demandent des droits que l’on ne devrait pas pouvoir leur dénier, mais une institution tout à fait reconnue et officielle. Là, pas d’hystérie, pas de déraison, non. Un constat clair, pas contestable. Reste bien sûr l’argument religieux, qui, pour contestable qu’il soit en l’occurrence puisqu’aux femmes ne restent que des devoirs et plus de droits, est inévitable. Alors le CNDH a remis au centre cette question de l’égalité, à la place qu’elle doit avoir.