• Faut-il retirer aux banques privées le pouvoir de création monétaire?

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 4 janvier 2016.

    Publication originale sur Luxe Radio


    Et ce matin, premier Bisounours de l’année, forcément, on va parler d’une idée qui pourrait changer le monde : et si on retirait aux banques privées le pouvoir de création monétaire ?
    Oui, parce qu’officiellement, bien sûr, le pouvoir de battre monnaie est réservé à l’état ou à la banque centrale, enfin c’est un pouvoir régalien, si vous préférez. Sauf que dans un monde où la majeure partie des échanges sont dématérialisés, de facto, le pouvoir de création monétaire revient aux banques privées qui créent de l’argent lorsqu’elles en prêtent sans le posséder et en détruisent lorsqu’elles recouvrent leurs créances. Le système est connu, mais il commence, remise en cause du principe de la finance devenue folle oblige, à être de plus en plus contesté. Ainsi, en 2015, un rapport parlementaire islandais a proposé d’en finir avec ce pouvoir, mais ce n’est pas très étonnant et vous me direz, ah, encore l’Islande, mais bon, tout petit pays, sans intérêt, tout ça, tout ça. Oui mais voilà, l’idée revient, via une initiative populaire, en Suisse, l’autre pays de la banque.
    Oui, alors le pouvoir au peuple et doublement, car vous connaissez le système suisse, c’est une démocratie aussi directe qu’il est possible de l’imaginer, donc il s’agit là d’une initiative populaire, c’est-à-dire qu’une proposition faite en juin 2014 par un groupe dirigé par un instituteur alémanique, Hansruedi Weber, a recueilli plus de 100 000 signatures pour poser cette question sur la table. Dès lors, il va donc y avoir une votation sur la question, c’est-à-dire un référendum. Ce n’est pas immédiat, évidemment, puisque le conseil fédéral, c’est-à-dire le gouvernement et le parlement vont d’abord devoir se prononcer avant que, à une date qui reste à définir, le peuple suisse fasse de même. Là, il faudra, pour que la proposition soit acceptée, qu’elle obtienne non seulement la majorité populaire au niveau fédéral, mais aussi dans au moins 12 des 23 cantons de la Confédération. Vous me direz que ce n’est pas gagné et ce n’est pas faux, parce que, vous n’aurez pas manqué de noter qu’aucune date n’est clairement donnée pour cette votation et donc, on peut attendre longtemps, longtemps !
    Par contre, l’idée séduit aussi bien à droite qu’à gauche et pourrait bien, arriver au stade de la votation. Et là, la question se pose : exactement, quelles en seraient les conséquences et comment ça marcherait, cette affaire ? Non, parce que la question n’intéresse pas que la Suisse et elle revient, comme une antienne, dans l’esprit de beaucoup, en Europe et ailleurs. Alors, revenons sur le cas suisse et extrapolons à partir de là. La constitution suisse détermine, dans son article 99 que la Confédération est seule à pouvoir battre monnaie, ce qui est logique. Et dans son article 99-2, elle reconnaît à la Banque Nationale Suisse « indépendante » le droit de et je cite « mener une politique monétaire servant les intérêts généraux du pays. » Ce qui signifie que, comme presque partout ailleurs, la BNS a le monopole de l’émission des pièces et billets et tente, par une politique d’ajustement des taux directeurs, d’influencer les banques privées qui elles, par le jeu des prêts et du recouvrement des créances, créent de facto l’essentiel de l’argent scriptural en circulation. Or, pour les promoteurs de l’initiative populaire, cela ne fonctionne pas. On ne peut pas franchement dire le contraire, on en a l’exemple tous les jours en Europe comme au Japon, au Maroc et ailleurs. Et cela encourage la formation de bulles spéculatives ou, au contraire, freine la production de crédits lorsque celle-ci serait nécessaire. Là encore, on voit bien le problème au Maroc, notamment. Sans compter que la privatisation de la création monétaire prive l’état d’un revenu qui lui serait bien utile. Bref, au final, tout cela mène à une financiarisation de l’économie dommageable aussi bien pour l’équilibre budgétaire des pays que pour la croissance des économies. Donc, il faut changer cela.
    Pour que la BNS récupère le pouvoir intégral de création monétaire, il faudrait alors que les prêts accordés par les banques privées soient couverts par de la monnaie de la banque centrale au bilan de l’établissement. Ce qui signifie que concrètement, la banque nationale récupère la maîtrise presque totale de l’économie, peut totalement éviter les bulles et maîtrise directement les crédits. Là dessus, le projet prévoit également de donner à la BNS la responsabilité de financer les pouvoirs publics via des dons, carrément, et non plus des prêts, déterminés à hauteur des besoins. Un pouvoir énorme, donc, qui serait contrebalancé par un contrôle plus direct des citoyens sur la BNS qui perdrait pas mal de son indépendance. Dans la foulée, on n’en est plus à une révolution près, on évoque la possibilité d’un revenu minimal universel, parce que, quoi. Bref ! Autant dire que cette mesure changerait totalement la donne. Mais je ne suis pas sûre qu’elle soit réaliste à un seul pays isolé comme ça.
    Oui, parce que forcément, les banques privées ne sont pas très favorables et c’est rien de le dire à cette mesure et elles pourraient bien fuir le pays encore plus vite que les capitaux sur compte numérotés ne l’ont fait l’an dernier quand la fin du système bancaire opaque a sonné. Or elles représentent quelques 12 % du PIB suisse actuel. Mais de nombreux économistes sont malgré tout d’avis que mieux vaudrait un système bancaire restreint mais stable plutôt que de grosses machines instables, spéculatives et too big to fail au détriment des populations. D’autant qu’il est possible qu’un nouveau modèle suisse entraîne d’autres économies à faire de même, notamment en Europe où l’on réfléchit de plus en plus aux moyens de sortir de la crise de la dette. Bref, solution ou utopie ? Ce qui me rassure, personnellement, c’est que, en Suisse comme ailleurs, on commence en tout cas à réfléchir en dehors du cadre restreint du système actuel, qui est mourant et nous entraîne tous dans sa chute.

  • Le temps est-il de l’argent?

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 22 décembre 2015.

    Publication originale sur Luxe Radio


    Le temps, c’est de l’argent, combien de fois avez-vous entendu ce poncif ? Des pubs faites pour vous faire épargner, le reprennent même ces derniers temps, avec une campagne de marketing direct affolante ayant fait le buzz en France, tellement ça parle à tout le monde, cette affaire.
    Et je me pose la question : dans ce monde de plus en plus technocratique, où le travail et surtout, le succès, constitue la valeur des choses, où de plus en plus on s’habitue à l’idée de demander aux gens, plus ou moins directement fonction des sociétés, combien ils pèsent en thunes, en pognon, en flouz, bref, en oseille, est-ce que cette histoire de temps qui serait de l’argent augmente ou pas notre indisponibilité les uns aux autres ? Parce que généralement, quand on utilise cette expression, c’est pour vous dire que vous n’avez pas intérêt à nous en faire perdre, du temps / argent.
    Mon papa, quand j’étais petite, avait une expression que j’aimais bien : il ne faut pas perdre sa vie à la gagner. En discutant l’autre soir avec une copine, elle me disait que le sien lui avait dit que l’argent, il fallait l’avoir dans la main, pas dans le cœur. Et je crois que concrètement, pas mal de gens de la génération de nos parents avaient ces convictions-là, non ? Qu’est-il arrivé au monde, exactement, pour que 30-40 ans plus tard, les inégalités entre riches et pauvres aient explosées et l’argent soit devenu roi ?
    Moi non plus, merci Leny Escudero de nous le rappeler, dès 1993, encore. Il est mort cette année, en octobre, mais son humanité reste avec nous. Déjà, il y a 20 ans, on sentait donc la tendance. Faut dire aussi que, du point de vue des Bisounours, ça pose peut-être problème, mais pour un technocrate, c’est une mesure des choses objective. Ainsi, nombreuses sont les institutions à mesurer l’évolution du coût de la vie de manière « objective », sans biais dû à l’inflation, en calculant combien de temps il faut travailler pour s’offrir un pain ou un appartement. De là à ce que le temps devienne de facto l’argent, il n’y a qu’un pas, que la science-fiction a franchi il y a quelques années avec un film, reprise d’un golden oldie des années 70, Time Out, dans lequel, passé 25 ans, les gens ne vieillissent plus mais où le temps est effectivement de l’argent et ils en ont zéro au départ, charge à eux de trouver un emploi qui leur rapporte plus de temps qu’il ne leur en coûte.
    Et là, tout d’un coup, une question se pose : le temps de vie, oui, ce temps de vie qu’on va pouvoir prolonger de plus en plus. Non seulement le temps de tout le monde n’a pas la même valeur, fonction que vous gagniez bien votre vie ou pas, mais peut-être, demain, sera-t-on proche, qu’on s’en rende compte ou non, de Time Out. Quand la médecine permet d’ors et déjà des différences d’espérance de vie du simple au double dans le monde, est-ce que l’argent, mesure du temps de vie, n’est pas absolument inconvenant, indécent ?
    Dernier point qui a de quoi donner le vertige : concrètement, dans un temps de surconsommation sauvage, où l’on jette jusqu’à 30 % de la nourriture que l’on achète, est-ce que ce n’est pas notre vie que l’on jette par la fenêtre, heure de travail après heure de travail gaspillée ? Et ce smartphone, est-ce que réellement, il vaut les 42h de travail à Paris, beaucoup plus au Maroc ? Une semaine de travail le téléphone, trois mois au SMIC au Maroc… Ouah khouya, bézef !

  • Eaux du Nil : aux sources d’un conflit?

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 14 décembre 2015.

    Publication originale sur Luxe Radio


    Je ne sais pas si vous avez suivi, mais en mars dernier, un conflit qui semblait inévitable a été pourtant évité de justesse à la source du Nil.
    Oui, alors d’accord, c’est un miracle, mais décortiquons-le quand même un peu. Le Nil, c’est donc ce fleuve gigantesque qui arrose, entre Nil Blanc et Nil Bleu, pas moins de 11 pays. Mais les trois principaux qui se battent depuis… Ouf ! Au moins le XIXème siècle, c’est l’Egypte, bien sûr, le Soudan et l’Ethiopie. Alors d’accord en accord, à peu près tous les 50 ans, un pays ou un autre se sent lésé, parce que mes amis, dans la région, l’eau, ce n’est pas courant.
    Oui, ben justement, de l’eau de pluie, dans la région, y’en a pas bezaf. En particulier au Soudan ou en Egypte, où l’on est dans des régions désertiques, les précipitations annuelles sont réduites à quia. Dès lors, on comprend que le Nil et sa crue annuelle, soient absolument vitaux, au sens premier du terme pour les pays riverains et d’entre eux, ceux qui sont en bout de chaîne, l’Egypte en particulier, donc. Jusqu’à peu, on en était resté sur un accord ancien, bénéficiant très largement aux pays en aval. Mais en 2010, l’Ethiopie signe avec le Rwanda, la Tanzanie, l’Ouganda et le Kenya un accord remettant en question « les droits acquis » de l’Egypte et du Soudan. À ce moment, là, l’Egypte est encore assez puissante pour claquer la porte de l’initiative du Bassin du Nil qui regroupe pays riverains du Fleuve depuis février 1999. Mais l’instabilité politique de l’Egypte après 2011 permet à l’Ethiopie d’avancer ses pions et elle déclare qu’elle construira un barrage pharaonique sur le Nil Bleu, l’un des deux confluents du Nil, le plus important qui contribue pour près de 60 % du débit du Nil. Le risque de conflit est alors conséquent, d’autant que le débit du Nil est déclaré vital pour la sécurité nationale égyptienne, avec tout ce que cela implique.
    Et pourtant, après bien des rumeurs de guerre et des déclarations musclées de l’Egypte, soutenue par le Soudan sur la question du Grand Barrage de la Renaissance, le 25 mars 2015, un accord est signé à Khartoum, dans lequel l’Ethiopie est autorisée à construire son barrage, pourvu que des études démontrent qu’il ne va pas altérer le débit du fleuve en aval. Ce qui est, évidemment, aberrant, car le débit est d’ors et déjà altéré.
    Alors vous me direz, pourquoi est-ce qu’on en reparle aujourd’hui ? D’abord, parce qu’on ne l’a pas fait en mars dernier et c’est une erreur, parce que cette question de l’eau est vitale et l’on sait que le XXIème siècle sera celui des conflits sur l’eau. Le XXème siècle en a déjà connu un certain nombre, comme celui qui a justifié en grande partie la Guerre des Six jours qui a permis à Israël de récupérer plusieurs affluents du Jourdain, par exemple. Ensuite, parce qu’à l’occasion de la COP 21, l’Ethiopie s’est déclarée en sécheresse, et non seulement en sécheresse, mais en sécheresse extrême, la pire depuis 50 ans, a-t-elle dit, réclamant des aides internationales pour faire face aux risques vitaux que le pays allait connaître en 2016. Pourtant, dans le même temps, l’Ethiopie a déclaré que sa croissance à deux chiffres n’en serait pas affectée, même au niveau agricole, alors que son agriculture, forcément, dépend de l’irrigation, laquelle en période de sécheresse ne dépend que du Nil. Et là, on en arrive au deuxième problème des ressources en eau : non seulement, le débit du Nil se réduit et se réduira encore, mais de plus, la qualité de l’eau est probablement amenée à être altérée par la politique mise en œuvre en Ethiopie. Et pas seulement en Ethiopie, aussi, parce que l’accord de mars dernier constitue un précédent qui démontre la faiblesse diplomatique de l’Egypte comme du Soudan, deux pays dont les tumultes intérieurs les rendent peu à même de défendre leurs intérêts. Le Rwanda, la Tanzanie, l’Ouganda, le Kenya et d’autres, en amont, ayant signé avec l’Ethiopie en 2010 l’accord visant à remettre en cause les droits historiques des pays en aval vont vouloir, eux aussi, se prémunir contre la détresse hydrique que leurs pays connaissent et sont amenés à connaître de plus en plus. Et là, je m’inquiète : autant la situation anté-2010 était injuste mais relativement stable depuis les années 50, autant la situation actuelle qui ne permet à aucun acteur majeur de s’imposer, si ce n’est l’Ethiopie, mais bon… laisse la place à un risque réel de chaos qui n’a pas fini de faire parler de lui dans les années à venir.

  • L’échec du modèle européen : qu’est ce qui a fait dérailler le rêve européen ?

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 10 décembre 2015.

    Publication originale sur Luxe Radio


    Et ce matin, j’ai envie de poser franchement la question : et si l’Europe était morte ? Et oui, introduire le sujet avec une chanson intitulé the final countdown par un groupe qui s’appelait Europe, ça m’amuse, je suis comme ça, que voulez-vous.
    Mais plus sérieusement, si le FN passe en France, non seulement dans une région, deux ou plus, mais aussi, – pourquoi pas ? – à la présidentielle, ce ne sera pas bon pour l’Europe. Et le fait même que cela puisse être une hypothèse ne fait qu’enfoncer le clou : l’Europe a échoué. Les partis anti-européens sont puissants, dirigent des pays ou sont en passe de le faire, baste ! Ils sont même représentés au parlement européen, et pas qu’un peu, en prime ! On a vu l’impuissance de l’Europe à juguler la crise des migrants, à coordonner sa réponse aux attentats, à régler le problème économique et social de la Grèce, baste ! Même à éviter des tentations indépendantistes en Ecosse et surtout, en Catalogne qui continue de vouloir faire sécession anticonstitutionnellement. Vous me direz, ce ne sont que deux pays. Nenni mes bons ! L’Italie a, en toute discrétion, accordé une autonomie très importante à ses régions les plus riches et elles râlent encore d’avoir à se traîner le boulet du sud et je ne vous parle même plus des belges qui ont désormais de quoi remplir des encyclopédies entières de blagues sur leur incapacité à monter un gouvernement en moins de six mois à cause des blocages entre Flamants et Wallons.
    Ah oui mais là, il ne s’agit pas simplement d’enfants indisciplinés, non, non, non. C’est à une crise structurelle de l’Europe qu’on est confronté et qu’il va falloir analyser point par point. Puisque j’ai commencé par le FN et que j’ai évoqué le danger du régionalisme, parlons d’un premier point, essentiel : la crise européenne, c’est avant tout une crise de l’état-nation. Si tant de partis extrémistes anti-européens voient le jour, de droite comme de gauche, c’est que de plus en plus, les citoyens européens se rendent compte que l’Europe a affaibli l’état-nation qui a été la base de la puissance européenne durant les deux siècles derniers au moins. Concrètement, le cas de la Grèce l’a démontré en plein : vous pouvez voter pour qui vous voulez, tant que vous restez dans le cadre de l’Europe, vous pourriez aussi bien crier dans le désert, l’effet sera le même, vous ne dérangerez personne suffisamment longtemps pour qu’on vous prenne en compte ou qu’on infléchisse la politique européenne. C’est un problème d’autant plus grave que dans le, et je cite Michel Rocard là-dessus « système d’institutions paralytiques » européen, les citoyens n’y voient goutte et in fine ne maîtrisent rien. Des institutions qui, et là je cite encore Rocard, « tuent le leadership » des nations comme des hommes, donc rien ne se dégage de cette grande bouillasse d’impuissance. À part l’Allemagne, vous me direz, mais même elle est bien incapable d’imposer sa vision des migrants aux autres, alors…
    Bref, les citoyens ne sont donc pas contents et on les comprend. Dès lors, ils se réfugient dans un passé mythifié et plein d’illusions rassurantes pour eux, inquiétantes pour tous les autres. En France, c’est le nationalisme et le bleu Marine, donc. En Espagne, en Italie, en Belgique, en Grande-Bretagne, où le nationalisme est moins fort, c’est l’indépendance des régions et la dislocation de l’état central. En Hongrie, c’est l’identité raciale qui refait surface avec Jobbik, bref. Ce ne sont pas spectres les plus sympathiques qu’a réveillé l’impuissance européenne et c’est rien de le dire.
    Oui, alors par définition, ce n’est clairement pas l’ambiance. Mais puisqu’on parle de tous les gars du monde, parlons donc des relations qu’entretient l’Europe avec le reste du monde, tiens. Force est de constater que l’Europe n’a pas réactualisé ses rapports avec le reste du monde et encore moins en tant qu’entité. Résultat, comme le dit si bien le Laboratoire Européen d’analyse politique dans son dernier bulletin, « la relation UE-Inde en est restée au stade de l’ex-colonisateur à l’ex-colonisé, la relation UE-Russie qui oscille entre une vision paneuropéenne de la Russie (la Russie c’est l’Europe) et des flashbacks de guerre froide (la Russie, c’est le marxisme appliqué) ; la relation UE-Chine est la plus perplexe, le grand mystère asiatique, si éloigné de nos modèles que l’Europe est comme une poule devant un couteau quand il s’agit de développer des relations avec la Chine ; la relation UE-Afrique du Sud, si tant est qu’elle existe, passe inévitablement par les Pays-Bas et l’Angleterre, etc. L’UE a continué de ne regarder le reste du monde que par le biais de ce qu’elle a tenté de façonner là-bas, au lieu de construire des relations avec des entités émergentes comprises comme des acteurs indépendants. Du coup, elle est restée liée structurellement aux parties les plus archaïques de ces pays et régions, précisément celles qui disparaissent actuellement. » Quant à la relation de l’UE avec les États-Unis, qui nous plombe actuellement sur la question ukrainienne notamment, je cite toujours le LEAP « la relation transatlantique s’est fondée sur le fait que les États-Unis étaient à l’origine une extension européenne, puis une extension européenne qui avait pris le leadership suite au suicide européen des deux guerres mondiales. Mais [force est de constater une] forte différentiation entre l’Europe et les États-Unis. Au final, peine de mort, port d’armes, démocratie questionnable, politique étrangère… la liste est longue de tous les thèmes qui se mettent à visiblement séparer l’Europe des États-Unis. Il aurait alors été temps pour chacun de créer les conditions de son indépendance l’un vis-à-vis de l’autre ; non pas pour s’ignorer ou se faire la guerre, mais pour reconstruire un nouveau cadre de coopération, moins fusionnel. » Au résultat, au lieu d’être le cœur du monde, l’Europe devient de plus en plus un ensemble à la marge, incapable d’être proactif mais secoué de plus en plus fort par toutes les crises, qu’elles soient internes ou externes, sans être capable de faire beaucoup plus qu’y réagir au coup par coup, et en tout cas, sans se repositionner dans un monde multipolaire où tout se renégocie, pourtant.
    Oui, parlons-en de l’armée. On n’a pas d’armée européenne, ni même de politique militaire européenne, comme Hollande, faisant appel à l’Europe via, c’est ballot, les dispositions régissant l’OTAN, l’a découvert récemment. Concrètement, même la CEDEAO est mieux intégrée que l’UE, c’est tout de même terrible à constater, non ? Bref, pour Michel Rocard, qui intervenait il y a un petit mois dans une table ronde sur l’Europe, « l’Europe, c’est fini, on a raté le coche. » Et de continuer : « le monde se refait dans la force, mais l’Europe a baissé les bras. Les dépenses de défense sont au plus bas depuis cent cinquante ans, les citoyens de l’Union européenne sont joyeux de ne plus s’occuper des problèmes du monde ». Et, niveau économique, ce n’est pas mieux. L’ancien commissaire européen Pascal Lamy déclarait ainsi en octobre « Il y a des menaces sur la position compétitive de l’Union, nous avons perdu des places, nous ne sommes pas assez compétitifs sur l’économie numérique, mais nous continuons de nous battre sur le plombier polonais. » Bref, finie, finie, l’Europe ? Aujourd’hui, très rares sont ceux qui y croient encore et encore, pas sous cette forme. Et je finis donc sur l’ancien maire de Rome, Walter Veltroni, pour qui, je cite « l’Europe a fait des choses extraordinaires dans les années 1980 et 1990, l’abolition des frontières intérieures, la monnaie unique, etc., et puis on s’est arrêté. Mais nous sommes à mi-parcours, et on ne peut pas en rester là. L’Europe doit choisir : soit le repli identitaire, soit les États-Unis d’Europe. Personnellement, je suis pour terminer la construction » européenne. Moi, je veux bien, mais comment ?

  • Le Soft power : politiquement correct et dialectique

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 8 décembre 2015.

    Publication originale sur Luxe Radio


    Récemment, un auditeur m’a suggérée de parler de soft power, cet outil merveilleux et trop longtemps négligé dans notre beau royaume. Le problème, c’est que je n’en ai pas exactement la même image.
    Ben c’est-à-dire que le principe, vous le connaissez tous, je suppose. L’idée, développée à la base par le professeur américain Joseph Nye dans les années 90, est qu’un acteur institutionnel, un pays ou bien un lobby peut exercer un pouvoir important de manière non coercitive, par la suggestion et l’utilisation de médias influenceurs ou bien de produits culturels. Mais en fait, ça remonte à loin, cette affaire, puisque c’est la base même du colonialisme du XIXème siècle. Que serait l’Empire Britannique sans la littérature qui permet de célébrer la culture anglaise ? Dr Livingstone, I presume et autres anecdotes culturelles visant à démontrer la supériorité du flegme britannique sur le reste du monde, son fair-play et même, oui, même ! Un concept que l’on aime bien à Luxe Radio, l’élévation culturelle du club privé où l’on discute des affaires du monde, entre hommes, bien sûr, loin des affaires du quotidien.
    Le problème, c’est que ce soft power, pour être soft, n’est malgré tout qu’une forme subtile de communication et de manipulation de l’opinion publique, via des éléments culturels et médiatiques, au profit de ceux qui sont en mesure de contrôler lesdits éléments. Et ça, ma foi, relève encore une fois de ce dont je vous parle constamment : la fabrique du consentement. Utilisé par les états, c’est ni plus ni moins que de la propagande, renommée pour faire mieux, mais c’est à peu près tout. Et l’état commanditaire d’œuvres d’art sait bien ce qu’il fait, qu’il s’agisse de l’architecture monumentale, qui a toujours servi à transmettre des messages, à l’armée américaine mettant à disposition de Hollywood son matériel pour tourner des films plus vrais que vrais montrant la grandeur du patriotisme.
    Appliquée par des groupes de pression, des lobbys etc., la théorie du soft power est une manière d’imposer, via des systèmes incitatifs de régulation des politiques allant dans leur sens, en privant par la bande les citoyens de leur regard sur les normes appliquées à leur société puisque, généralement, on élit les instances législatives mais les organes de régulation inventant les normes ISO tout ce que vous voulez sont privés.
    Mais l’effet le plus pervers et le plus prégnant du soft power, c’est de rendre inévitable le politiquement correct dans ce qu’il a de plus déresponsabilisant, débilitant pour la pensée et, in fine, dangereux. Par définition, puisque vous utilisez des moyens détournés pour convaincre le plus grand nombre du bien fondé de votre point de vue, vous ne permettez pas la discussion. Est-ce que je vais débattre avec le Soldat Ryan ? Non, bien sûr. Pourtant, c’est à partir de ce film que les États-Unis ont commencés à remettre en avant l’idée de la grandeur de l’armée déployée au sol, idée qui avait été battue en brèche par la guerre du Vietnam et, oui, des photos de presse, des films aussi comme Platoon, notamment. Alors le politiquement correct, là-dedans s’impose et nage comme un poisson dans l’eau. Changer les termes du débat, les rendre inoffensifs, surtout, les enrober de culture et de pop, de starification et de glamour et voyez si le discours sécuritaire n’est pas justifié par un 24h chrono qui nous dit que oui, tout de même, la torture, c’est mal, mais quand on est américain, on meurt 4 fois sans rien dire, tandis que quand on est un terroriste, non seulement la torture fonctionne et elle est justifiée, mais en plus, elle démontre la faiblesse morale de l’ennemi. Regardez une série après l’autre le monde se réformer sous vos yeux. Et vous n’avez plus ni les moyens, ni les mots pour débattre d’un monde qui échappe de plus en plus aux citoyens niés et manipulés dans la joie du marketing dialectisé et célébré.