Le bonheur est dans l’après
Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 23 mars 2018.
Bon, je ne sais pas pour vous, mais j'en ai marre. Je regarde Facebook, je ne vois que des photos de gens hyper contents alors que je sais qu'ils sont très malheureux. Je reçois des pubs pour des séminaires divers et avariés m'expliquant que le bonheur, ça se travaille, à coup de PNL, de détox et de stretching le matin. Le DSM ou Manuel de diagnostic médical américain considère qu'au-delà de 15 jours de tristesse après la perte d'un être cher, il nous faut des antidépresseurs. Partout, on nous dit qu'il ne faut pas manger trop sucré, trop salé, trop gras, au moins 5 légumes et fruits par jour et toute la nourriture qu'on nous offre est de plus en plus transformée, de moins en moins naturelle et aucun régime au monde ne pourra compenser les dégâts sur notre santé. Alors les gens grossissent, deviennent malades et fatigués, on leur explique qu'il faut qu'ils en fassent plus : plus d'efforts, plus de sport, plus de volonté. Et moins aussi : moins de nourriture, moins de plaisir, moins d'insouciance. Mais après !!! Ah… Après ! Après, tout ira bien, y'aura plus de soucis, plus de diabète, plus de cholestérol, plus de problème pour rentrer dans le maillot ou pour impressionner cette femme, là, que vous voulez séduire.
L'injonction au bonheur, qui vous dit que vous n'êtes pas grand-chose si vous n'exultez pas 24/24, elle est bel et bien là, maintenant, tout le temps. Elle fait partie de cet ensemble inatteignable qui s'appelle la performance et qui voudrait que vous soyez jeunes, beaux, successful, en anglais parce qu'en français, ça marche moins. Et que vous soyez heureux, maintenant, là, tout le temps, sous peine d'être un loser, en anglais, là aussi. Par contre, vous remarquerez, la solution, elle, c'est pour après. Après que vous aurez acheté une nouvelle voiture, après que vous aurez fait cette cure minceur, après votre yoga, votre reiki, votre psy ou alors après la mort, pour les croyants, qui résistent à tout, sauf à quelques tentations, parfois, mais n'en parlons pas.
Dans l'intervalle, la pression est énorme. Allez confier un coup de mou à un ami, le voilà qui vous conseille une cure de gelée royale ou une retraite dans le désert ou encore un séminaire qui va vous révolutionner votre vie et alors là, après, z'allez voir comment qu'ça va positiver dans votre tête, un truc de fou. Et si je voulais, moi, être triste ? Etre en colère, être révoltée, être dégoutée, être fatiguée, me sentir couci-couça, ne pas vouloir sourire à la vie, pour une fois, vouloir juste qu'on me laisse, un instant, respirer. Etre angoissée, nostalgique ou amoureuse mais pas très raisonnable, vraiment pas pondérée, et puis vouloir qu'on me laisse en paix, ne pas avoir à justifier de ne pas être au top sur commande. Et même, même ! Me sentir en droit de penser que ma vie privée, avec tout ce qu'elle contient, peut justifier que moi, même pas robot, je puisse des fois, ne pas être aussi bonne que ces fois-là où tout va.
Et des tonnes de gens très bien intentionnés viennent nous voir pour nous expliquer la Solution. Je ne fais pas beaucoup de différence entre les coachs et les pentecôtistes, au final. Beaucoup de pensée magique sous prétexte de miracle concret et surtout toute prête à ne pas réfléchir, pour ne plus angoisser. Toute une génération qui cherche la clé du Bonheur comme si c'était une maison témoin dont la promesse serait toujours mensongère.
Je vais vous dire, la solution, la seule, au fond, tout le monde la connaît : c'est d'aimer. Rien d'autre n'est vrai au final, et surtout pas la croissance, l'économie ou votre capital performance. Seulement comment aimer si l'on refuse de s'admettre fragile ? Il n'y a pas de lien sans vulnérabilité. Cessez d'être parfaits, vous ne l'avez jamais été. Et c'est comme ça qu'on vous aime, même quand vous avez envie de pleurer. Parce que vous avez le droit, voilà et qu'on connaît tous ça.
