• Perseverare diabolicum

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 23 février 2018.


    Cette semaine, Talal m'a appris quelque chose que je ne savais pas, mais qui m'a inquiété, puis fascinée. Une nouvelle discipline allait désormais être enseignée en Europe, les humanités numériques. Mais qu'est-ce que ça pouvait être que c'tte chose-là, au nom si radicalement oxymorique ? Alors j'ai cherché.

    J'ai pas été déçue. «Les humanités numériques (ou digital humanities) sont un domaine de recherche, d'enseignement et d’ingénierie au croisement de l'informatique et des arts, lettres, sciences humaines et sciences sociales», apprends-je avec stupeur. C'est-à-dire que, si l'on décompose tout bien ce que dit la définition, c'est bien ce que je pensais. Ils veulent analyser l'humain par la machine, et considérer, in fine, que de légitime, le champ des données numérisées sera seul à même, par le traitement de masse des données, de dire le vrai. Terrifiant !

    Ce n'est pas que je ne l'ai pas vu venir, cette inversion totale du bon sens. Je veux dire, l'utopie derrière la machine, c'est de nous libérer de la servitude. Mais à force de nous conformer à son langage pour l'utiliser, nous en perdons le vocabulaire des humanités, les vraies. C'est-à-dire celles qui nous connectaient à l'humain, cet autre semblable qui constitue le mystère indépassable de notre existence solitaire. Et toute logique devient délirante. Un gamin fait un carton en Amérique ? Son président recommande que les profs soient armés. Un organisme statistique dit que la grande pauvreté, c'est 20 dirhams par jour et une ministre de l'égalité n'y voit pas le mal. Et là, allez savoir si c'est vrai ! Un probable hoax circule sur la volonté de supprimer la philo, une fois encore au profit des études islamiques. Bien entendu, je ne vous parle pas encore de la novlangue, dont les dégâts se font sentir chaque jour et voudrait nous transformer en capital humain qu'il faudrait valoriser et rendre productif.

    Vous me direz que tout cela n'a rien à voir, c'est faux. A chaque fois, il s'agit du débordement d'un système en bout de souffle, qui n'en peut plus d'angoisse, à force de rationaliser des passions délétères. Perseverare diabolicum.

  • Marhaba bik ou la ?

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 15 février 2018.


    Vous le savez, le Maroc s'ouvre à la migration en tant que pays d'accueil, est revenu au sein de l'UA et veut adhérer à la CEDEAO. Vous avez sûrement conscience que cela va impliquer tout un tas de nouveautés, dont de nouveaux marchés pour nos entreprises, un appui considérable pour la question de notre intégrité territoriale, une ouverture aux autres et au monde non négligeable. Sans doute avez-vous déjà réfléchi à ce que cela allait signifier techniquement, allions-nous adhérer au principe de monnaie commune et quid de cette histoire de franc CFA dépendant de l'ancien colon ? Certains se posent certainement des questions quant à l'impact d'un marché du travail ouvert, où nos travailleurs déjà fragiles seront en concurrence avec d'autres venus parfois de pays plus pauvres encore. D'autres peuvent peut-être s'interroger sur les problèmes de racisme ou d'identité que cela risque de provoquer. Mais à mon avis, peu sont nombreux à réaliser l'évidence : tout va changer.

    Bon, en même temps, c'est parfaitement inévitable. Qu'on s'ouvre ou non à une immigration d'installation, elle a lieu d'ores et déjà, du fait de la fermeture de l'Europe et des nombreux déplacements de population, pour des raisons économiques, écologiques ou sécuritaires un peu partout en Afrique. L'idée de devenir un hub pour l'Afrique, non seulement au niveau aérien, mais aussi financier, culturel, etc., le tout dans un marché ouvert où nos entreprises sont bien placées est donc, quand on y pense, une simple mais intelligente adaptation au réel. Alors quoi ?

    Alors j'ai un peu peur que notre tendance actuelle à vouloir nous racrapoter sur notre identité ne soit dangereuse. Et c'est d'ailleurs fascinant de voir que c'est à la veille de cette grande ouverture que nous avons cherché, par l'intermédiaire de la Constitution, à recenser les influences de la culture marocaine, africaines, amazigh, juives, etc., ainsi que les constantes du royaume. Parce que, je sais que vous n'avez pas envie de l'entendre, mais rien n'est jamais constant ! Ainsi, le Maroc peut s'enorgueillir d'avoir pendant longtemps été un symbole vivant de l'entente entre communautés juives et musulmanes. Mais si tout le monde souhaite au mieux préserver cet héritage, la vérité est qu'il est déjà moribond, faute d'une communauté plus nombreuse et plus jeune. Parfois, les changements apportent leur lot de nostalgie, de légendes personnelles et familiales, d'histoires régionales, comme le sentiment poignant qui lie Fès ou Tétouan à l'Andalousie, par exemple. Parfois, le changement est tel qu'il bouleverse totalement la société. Cela a été le cas à l'arrivée des grandes invasions arabes au Maghreb, par exemple. Alors comment imagine-t-on qu'on peut s'ouvrir tout en refusant l'influence ?

    Il n'y a aucun exemple, je répète, aucun exemple de racrapotage identitaire qui ait fonctionné, jamais. Dès lors que des gens arrivent, qu'ils bougent, qu'ils s'installent, alors trèèèès naturellement, ils vont créer des liens, apporter de nouvelles idées, de nouveaux habitus et changer les choses en profondeur. C'est un mouvement sain, libérateur, qui fait du couscous le plat préféré des français et de la baguette la parisienne du Maroc. Il n'y a ni moyen d'éviter le changement, ni façon de préserver la pureté d'une identité de toute façon fantasmée et là, clairement, dépassée par la réalité. Et non, on ne sait pas ce qu'il en résultera, ce ne sera pas comme avant, mais en même temps, on ne se baigne jamais deux fois dans la même rivière, voilà. Bref, quand est-ce qu'on comprendra enfin, qu'on puisse passer à autre chose, éviter les débats stériles et réactionnaires qui nous agitent actuellement au sujet de bisous, de vêtements ou de musiques fragilisant les fondements de notre culture ? Quand apprendrons-nous enfin à ne plus figer la définition, funèbre finitude d'une marocanité fixe mais au contraire, à nous ouvrir sans peur et avoir confiance en notre capacité à nous réinventer, ensemble ? Tous ensemble…

  • Un temps péri

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 9 février 2018.


    Il fait froid. Ha, me direz-vous, que voilà une belle lapalissade. Tout le monde le sait, d'ailleurs, c'est justement pour ça que j'étais absente ces derniers jours. Il fait froid et mes articulations s'endorment, voilà. Seulement, il n'y a pas que mon corps qui s'ankylose, il y a toute la campagne marocaine. Vous savez ? Celle pour qui 900 écoles fermées à cause des intempéries, c'est du classique, rien à voir avec 2005, mes cocos, là c'était aut' chose, j'vous raconte pas.

    Alors donc on apprend la nouvelle : 900 écoles fermées mais combien d'enfants dans celles qui sont encore ouvertes dans nos campagnes ? Combien trop loin, pas assez couverts ou dont l'école est insalubre et glacée ? 38 routes coupées, mais combien tellement difficiles d'accès que même sans décompensation, la bouteille de gaz dépasse les 120 dirhams, quand par miracle, le camion de l'épicier passe ? Combien de gens incapables de rejoindre un centre de soin, en cas d'accident ou tout simplement pour mettre au monde des bébés ? Combien de régions sans lumière, sans eau, sans plus d'infrastructures ?

    Et tout ça, ça ne vient pas par surprise. Tenez, moi je le sais dans mes os, tous les hivers, je douille et l'hiver vient, toujours. Moins dur peut-être mais considérablement plus régulièrement que dans la série, d'ailleurs. Et pourtant, j'ai l'impression qu'on est quand même surpris. Il ne pleut pas assez, puis tout d'un coup, trop. Des routes sont emportées et d'autres verglacées; des enfants ne vont pas à l'école, eux qui, déjà, n'y vont pas le jour du souk, n'y vont pas aux moissons, n'y vont pas quand on a besoin d'eux, en gros. Remarquez, ils n'y vont pas non plus quand y'a pas de profs, ou alors pas d'école, ou alors quand les vacances tombent justement quand eux pourraient y aller. Des posts Facebook tenteront de récolter des dons, d'autres feront scandale d'une anecdote indigne… Et puis… quoi ? Voilà ?

    Alors on reconstruit, en pas trop dur parce que ça tient pas, et puis on fera des plans d'éducation sur la comète. On parlera de plans d'ajustements structurels des campagnes, le tout par région, bien sûr, parce que c'est ainsi qu'il convient désormais de parler de ce que l'on traite toujours en Maroc inutile. Et puis on oubliera, parce que la scène politique nous occupe et fait drôlement du bruit. Entre Benkirane qui n'en finit pas de ne pas vouloir finir…

    Et les gens du MUR qui vont droit dans le mur du salafisme, ça nous distrait. Des gens qu'on n'entend pas trop grelotter, isolés sans pouvoir soigner les leurs ou enterrer leurs morts, ça me paraissait relever du XIXème misérabiliste, mais non. C'est ici et c'est un temps qui semble ne jamais périr.

  • Jumanji

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 2 février 2018.


    Cette semaine a été particulièrement éprouvante pour moi. D'abord, dans mon pays de nationalité, la France, où tout est brutalement parti en sucettes. Ou plutôt, en pâte à tartiner. Sur Facebook, ça a bien fait rigoler, j'ai même lu ce commentaire à hurler de rire jaune : «la Saône déborde, des singes s'échappent du zoo de Vincennes, des rats envahissent Paris, il n'arrête pas de pleuvoir, des supermarchés sont dévalisés pour du Nutella… Si j'attrape l'imbécile qui a commencé une partie de Jumanji…»

    Eh oui, c'est vrai qu'il arrive parfois que la réalité soit tellement absurde qu'elle dépasse nettement la fiction et on se sent un peu game over.

    Ainsi en est-il du scandale Cheikh VS le cancer du col de l'utérus, par exemple. Et de ses suites. Un truc de fou, comme on en regarde en rigolant de temps en temps sur Youtube, quand ça concerne l'Arabie Saoudite, avec un quelconque illuminé qui explique que la terre est plate ou que l'infidélité des femmes provoque des tremblements de terre, un truc comme ça. Bon, à la maison, ici, entre nous, ça me terrifie carrément, qu'on puisse sortir de telles âneries, mais bon, je savais que ça existait, disons. Par contre, cette histoire de Nutella m'a travaillé. Quelque part, intégrant sans doute le fantasme de la terre d'origine, que l'on mythifie forcément à force de ne pas y vivre, je n'imaginais pas qu'on puisse se bagarrer en France pour de la malbouffe à -70 %. Remarquez, j'imagine mal qu'on le fasse où que ce soit… Sauf qu'entre la bousculade mortelle d'Essaouira, le black friday aux Etats-Unis et cette affaire de Nut', je suppose qu'il faut une fois de plus que je revois mes croyances sur l'humanité dans sa globalité. J'avais déjà dû renoncer à l'idée que nulle personne saine d'esprit, éduquée, riche et intelligente ne pouvait être raciste ou homophobe, me rendant compte, à 30 ans passé, que ce qui me paraissait aberrant était malgré tout monnaie courante. J'avais dû réaliser que, pour qu'il y ait tant de femmes agressées sexuellement ou victimes de violence, je connaissais forcément des agresseurs que je trouvais très sympathiques a priori. Il n'y a pas longtemps, j'ai dû en venir à la compréhension du fait que non, techniquement, il n'y avait aucune raison de penser que les gens cesseraient d'eux-mêmes d'accepter que des gens se noient par milliers en mare nostrum pour le simple malheur d'être nés dans un ailleurs où il fait trop mourir. Bref, je sais bien au fond, que mon nom de Bisounours, je le mérite, par l'ébahissement constant dans lequel la réalité, quand elle se pique d'absurde cruel, me plonge. Et s'il m'arrive d'en souffrir pas mal, je préfère encore ça. Car je crois fondamentalement qu'à ne plus repérer l'absurde, à ne faire qu'en rire et hausser les épaules – le monde est comme ça, on finit aussi froid que le monde.

    Et comment faire, alors, pour se souvenir que tout cela n'est que transitoire, que si, les gens vont se réveiller, comment pourrait-il en être autrement ? Qui pourrait accepter rationnellement d'être réifié au point d'être traité de capital humain à gérer ou de charge pour l'état quand il s'agit d'assurer quelques droits fondamentaux ? Qui pourrait accepter durablement et en temps de paix de ne plus voir en l'autre son frère au point de le regarder crever dans la rue, ou à la télé, ou juste à côté, sans réagir ? Moi, vous, nous. Et alors, je me souviens que je fais partie de ce monde blasé et endurcit et je me réjouis, comme de moments rédempteurs, de mes étonnements devant l'absurde et l'affreux.

  • Frère âne, ne vois-tu rien venir ?

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 12 janvier 2018.


    Oui, on aime les choses bien faites, au Maroc, en particulier la musique, quand les groupes sortent de bons albums, on aime les mettre en avant. Surtout quand ils essaient de dénoncer des situations problématiques au Maroc. Et des situations problématiques, on en a quelques-unes. Allez, en vrac et juste comme ça : on en est où du Hirak ? Ah mince, maintenant, c'est Tinghir, la dernière crise. Ou est-ce le toit d'un immeuble à Casablanca qui a tué, cette semaine encore ? J'ai l'air blasé ? Oui, je sais. C'est une horreur, mais de fait, ces problèmes sont monnaie courante, et depuis longtemps. La question sociale est largement en déshérence, au Maroc.

    Par contre, en effet, les mandarines et les oranges, ça va. Bon, on a régulièrement des problèmes avec l'UE pour leur vendre, comme on a du mal avec l'accord de pêche. Comme tous les ans. Comme tous les ans, pour des raisons, toujours les mêmes, d'intégrité du Sahara ou du marché européen, c'est selon. Comme tous les ans, le HCP nous dit de faire attention à la dette et aux importations, au fait que la croissance, qu'il prévoit forte, ne dépend quasiment que de la campagne agricole, que nous n'avons toujours pas fait de transition industrielle et que nous sommes encore fragile dans notre everlasting voie vers le développement. Comme tous les ans, nous sommes au bas du classement du développement humain, comme tous les ans, on répète tous les matins la pauvreté, le manque d'éducation, la corruption, l'état qui ne paye pas ses chantiers, ou ses remboursements de TVA, les retraites ou encore la CNSS de ses fonctionnaires. Etc. ad nauséum.

    Alors de temps en temps, on tente de réformer, jamais dans le sens de la question sociale, toujours un peu plus dans la voie du libéralisme. Mais comme ça ne peut pas fonctionner, on éteint les incendies qu'on crée, au fur et à mesure. Tenez, on explique qu'on va faire payer des droits de scolarité dès 15 ans. Tollé, non, non, ne vous inquiétez pas, ça concernera quasi personne. On va décompenser le sucre, le gaz et la farine. Scandale, non, non, machi mouchkil, pas avant 2020. On va libéraliser le dirhams, ouhlà, non-non-non, pas de suite, ça va pas être possible, les méchants banquiers capitalistes ne jouent pas le jeu en Bisounours. Au résultat, on ne fait rien, mais alors rien. Ça fait désormais presque 7 ans que la Constitution a été changée et toutes les lois organiques prévues n'ont pas été voté, encore moins mises en œuvre. On est loin d'avoir changé quoi que ce soit à l'informel, on n'a toujours pas de loi de protection contre les violences, les petites bonnes continuent d'être mineures, les grévistes n'ont toujours pas de loi-cadre et les jeunes sont de plus en plus désespérés et au chômage. Pendant ce temps, l'ONU prévient tout le monde que les migrants vont forcément se multiplier, alors que nous nous ouvrons à l'Afrique et hébergerons en décembre le prochain Pacte Mondial sur la question, comme avant, la COP 22, car oui, nous sommes en pointe sur certaines choses, avec une politique audacieuse, ambitieuse sur bien des points, mais sans que les marocains en détresse n'en bénéficient et ils ne comprennent pas. Alors, khouya l'âne, ne vois-tu rien venir ? Si le ciel continue à poudroyer et le soleil à rougeoyer, il n'en reste pas moins que non, rien de nouveau, vraiment, pour les braves gens qui ont cru, ou voudraient croire à une amélioration significative de leur vie. Rien de nouveau, donc, si ce n'est le ras-le-bol. Il va falloir que les choses changent. Parce que l'état d'esprit change, lui, très vite. La rancoeur vis-à-vis des élites économiques et de tout ce qu'elles représentent, langue française en tête, est désormais presque palpable, matérielle. Et si nous attendons que les choses changent dans un pays en stase, le résultat risque de ne pas nous plaîre.