Jumanji
Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 2 février 2018.
Cette semaine a été particulièrement éprouvante pour moi. D'abord, dans mon pays de nationalité, la France, où tout est brutalement parti en sucettes. Ou plutôt, en pâte à tartiner. Sur Facebook, ça a bien fait rigoler, j'ai même lu ce commentaire à hurler de rire jaune : «la Saône déborde, des singes s'échappent du zoo de Vincennes, des rats envahissent Paris, il n'arrête pas de pleuvoir, des supermarchés sont dévalisés pour du Nutella… Si j'attrape l'imbécile qui a commencé une partie de Jumanji…»
Eh oui, c'est vrai qu'il arrive parfois que la réalité soit tellement absurde qu'elle dépasse nettement la fiction et on se sent un peu game over.
Ainsi en est-il du scandale Cheikh VS le cancer du col de l'utérus, par exemple. Et de ses suites. Un truc de fou, comme on en regarde en rigolant de temps en temps sur Youtube, quand ça concerne l'Arabie Saoudite, avec un quelconque illuminé qui explique que la terre est plate ou que l'infidélité des femmes provoque des tremblements de terre, un truc comme ça. Bon, à la maison, ici, entre nous, ça me terrifie carrément, qu'on puisse sortir de telles âneries, mais bon, je savais que ça existait, disons. Par contre, cette histoire de Nutella m'a travaillé. Quelque part, intégrant sans doute le fantasme de la terre d'origine, que l'on mythifie forcément à force de ne pas y vivre, je n'imaginais pas qu'on puisse se bagarrer en France pour de la malbouffe à -70 %. Remarquez, j'imagine mal qu'on le fasse où que ce soit… Sauf qu'entre la bousculade mortelle d'Essaouira, le black friday aux Etats-Unis et cette affaire de Nut', je suppose qu'il faut une fois de plus que je revois mes croyances sur l'humanité dans sa globalité. J'avais déjà dû renoncer à l'idée que nulle personne saine d'esprit, éduquée, riche et intelligente ne pouvait être raciste ou homophobe, me rendant compte, à 30 ans passé, que ce qui me paraissait aberrant était malgré tout monnaie courante. J'avais dû réaliser que, pour qu'il y ait tant de femmes agressées sexuellement ou victimes de violence, je connaissais forcément des agresseurs que je trouvais très sympathiques a priori. Il n'y a pas longtemps, j'ai dû en venir à la compréhension du fait que non, techniquement, il n'y avait aucune raison de penser que les gens cesseraient d'eux-mêmes d'accepter que des gens se noient par milliers en mare nostrum pour le simple malheur d'être nés dans un ailleurs où il fait trop mourir. Bref, je sais bien au fond, que mon nom de Bisounours, je le mérite, par l'ébahissement constant dans lequel la réalité, quand elle se pique d'absurde cruel, me plonge. Et s'il m'arrive d'en souffrir pas mal, je préfère encore ça. Car je crois fondamentalement qu'à ne plus repérer l'absurde, à ne faire qu'en rire et hausser les épaules – le monde est comme ça, on finit aussi froid que le monde.
Et comment faire, alors, pour se souvenir que tout cela n'est que transitoire, que si, les gens vont se réveiller, comment pourrait-il en être autrement ? Qui pourrait accepter rationnellement d'être réifié au point d'être traité de capital humain à gérer ou de charge pour l'état quand il s'agit d'assurer quelques droits fondamentaux ? Qui pourrait accepter durablement et en temps de paix de ne plus voir en l'autre son frère au point de le regarder crever dans la rue, ou à la télé, ou juste à côté, sans réagir ? Moi, vous, nous. Et alors, je me souviens que je fais partie de ce monde blasé et endurcit et je me réjouis, comme de moments rédempteurs, de mes étonnements devant l'absurde et l'affreux.
