Rêve marocain
Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 15 décembre 2017.
Bon, y'a pas, faut que je me résigne, nous sommes bel et bien engagés dans un paradigme libéral à fond les manettes. L'avenir sera donc inégalitaire ou ne sera pas, déterminé par la croissance et non par l'humanité, réduite, quoi que j'en ai, à un capital humain à valoriser. Ceci dit, même quand on veut réifier tout et tout le monde, il n'en reste pas moins que les philosophies politiques, pour fonctionner, ont besoin de s'appuyer sur un ensemble de symboles qui les rendent acceptables pour les populations. Eh oui, les populations, ces ignares, sont l'objet de plein de statistiques, mais elles ne sont toujours pas objectives, hélas. Donc elles ne comprennent pas bien quand elles ont le sentiment de crever la dalle et qu'on leur explique que tout va beaucoup mieux pour le pays. Il faut donc qu'elles puissent s'appuyer sur un ensemble d'éléments qui leur permettent ou de se résigner à leur destin – par exemple, un discours religieux qui structure de manière rigide la société, comme en Inde, où votre caste dépend de votre vie antérieure et votre future incarnation dépendra de l'acceptation de votre destin actuel, ou bien alors où il est possible, au moins théoriquement, de changer de destin. Comme aux Etats-Unis, par exemple, où les pauvres défendent mordicus le droit des riches à payer moins d'impôts, parce que si eux même venaient à devenir riches, ils ne voudraient pas perdre leur pognon durement gagné au profit d'un état central confiscatoire. Evidemment, dans un état plus ou moins socialiste, c'est différent : on attend de l'état qu'il gomme le maximum d'inégalité et garantisse le maximum de chances à chacun. Mais on a déjà déterminé que ce n'est pas le choix du Maroc, donc on ne va pas s'étendre là-dessus.
Alors au Maroc, c'est quoi, qui fait que les pauvres vont accepter les inégalités qui les plombent ? Le religieux, d'accord. Mais en même temps, c'est un peu dangereux, parce que si en effet, on peut se dire que le riche bénéficie de la baraka, tandis que le pauvre est pauvre parce que c'est le Mektoub, il n'en reste pas moins qu'alors, il faut non seulement que le riche redonne une part de sa fortune aux pauvres, mais en plus, il faut rester au maximum dans un contexte traditionnel qui n'existe plus vraiment. Et si l'on s'appuie sur le Wahabisme, comme on l'a fait fût un temps pour contrer les dangereux gauchistes, alors la manière internationalisée de vivre des riches devient impureté. Et ça, c'est extrêmement dangereux. Donc non, pas le religieux, ou pour être exacte, pas seulement. Alors quoi ? La possibilité de l'ascension sociale, à l'américaine ? Cela pourrait marcher… Aux Etats-Unis, il n'en faut pas beaucoup, et pas bien souvent, qui émergent de pas grand-chose pour devenir hyper riches. Mais au Maroc, où sont-ils et comment les générer ?
Parce que aux Etats-Unis, si le principe du libéralisme est bel et bien en train de finir de détruire l'éducation, on a quand même l'héritage de la guerre froide, où le phare du monde de l'Ouest devait malgré tout garantir à ses ressortissants la domination, notamment par le savoir. Au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, faire des études était gratuit pour tout le monde ou presque et l'éducation nationale est restée longtemps exceptionnelle. De telle sorte que nos héros self made men américains sont généralement hyper éduqués et sortent même parfois, certes avec ou sans diplôme, de très grandes universités. Mark Zuckerberg et Bill Gates sortent de Harvard et Steeve Jobs a fait Reed, par exemple. Bref, pour un Harland David Sanders créant ex nihilo un Kentucky Fried Chicken sur le tard, sans argent et sans formation, on a facile trois héros populaires qui n'ont jamais fait partie du populo dès le départ. Mais peu importe, à la limite : tant que le mythe du rêve américain fonctionne, hamdoullah, le système inégalitaire marche. Mais au Maroc, qui, dites-moi qui est venu de rien, ou même de pas grand-chose pour tout à coup devenir super riche ? Il n'y a pas de rêve marocain… Alors la richesse des très riches n'est plus tellement enviable, elle devient inacceptable et c'est dangereux. Pour le moment, ça tient, par un de ces miracles dont on peut se réjouir tous les jours. Mais combien de temps, si l'on ne sait pas générer, pour les plus créatifs et les plus ingénieux des marocains pauvres, des opportunités ?
