Le bruit des pantoufles
Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 16 mars 2018.
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le silence de la grenouille
Je vais vous dire, je suis effarée. Ce n'est pas une grande nouvelle, les choses ne vont pas bien. Les bruits en provenance de Jerrada ont de quoi faire frémir, la crise sociale et sociétale est bel et bien là, et je ne vois nul part ne serait-ce que la velléité de changer les choses. Je m'explique : où que ce soit sur la planète, on constate qu'aucun peuple ne bénéficie vraiment de ce que l'on appelle à tort l'ultra-libéralisme et qu'on nommerait plus justement mouvement général de spoliation par l'illusionnisme boursier.
Et pourtant, personne n'a l'air de parvenir à la conclusion pourtant évidente : si on ne tient pas à changer l'humain, parce qu'on l'aime bien, disons… On peut changer le système ?Parce qu'il est temps, tout le monde le ressent. Temps qu'on ait un peu d'espoir de trouver des solutions pour vivre ensemble sans que cela signifie écraser son voisin et laisser crever aux frontières tous les désespérés du monde.
Et je ne dis pas qu'ici et là, les politiques, les économistes, les prophètes des temps modernes n'essaient pas de chercher une combine ou une autre pour apaiser les choses, voire de tenter sincèrement de trouver des solutions, ce serait de la mauvaise foi. Non, ils essaient, mais sont parfaitement incapables de réussir, car ils refusent de remettre en cause le paradigme actuel.
Jusqu'aux supposés marxistes qui viennent nous expliquer sans frémir que oui, bon, ils ne renient rien de leurs valeurs, mais enfin, comme un idéal. Dans l'intervalle, les partis politiques, c'est pas des ateliers philos, alors back to business, faut vraiment redresser les indicateurs macroéconomiques du pays. Et pourquoi ? Pour rester au pouvoir ? Oui, alors, par sécurité, par manque d'imagination, surtout. Comme si l'ancien bloc de l'Ouest avait si bien réussi à éradiquer son adversaire qu'il devenait impossible à quiconque d'imaginer d'autres systèmes sans manquer du plus élémentaire bon sens. Comme si, depuis, le monde était dans une sorte de transe, de stase de la pensée, paralysie primaire, qui relève du réflexe pavlovien, de la terreur à l'état pur : non, non, je ne peux pas repenser le monde, l'humain, l'espoir, il y a les chiffres et eux sont plus réels que les enfants des rues, même si c'est forcément faux, aberrant, stupide, quand on y pense, quand on s'arrête cinq minutes pour y penser, évidemment, mais on n'a plus le temps, le temps de rien, et encore moins de réfléchir. Alors, nous nous endormons, comme des grenouilles plongées dans une eau qui se réchauffe progressivement jusqu'à nous ébouillanter et nous restons engourdis, stupéfaits dans le silence de nos pantoufles. Seuls les très jeunes et les très très désespérés protestent, au Maroc comme partout, d'ailleurs. C'est l'énergie de l'adrénaline qui les meut encore un peu, dans un réflexe de survie souvent mal dirigé. Et les politiques, ou les économistes, enfin les prophètes des temps modernes, font comme d'habitude, trois promesses en l'air et deux tours de passe-passe, sans bien comprendre pourquoi, parfois – de plus en plus souvent, cela ne marche pas. Et c'est gênant, ça handicape l'économie.
Alors d'où vient ce syndrome de Stockholm dont nous semblons presque tous souffrir ? Et qui saura comment éviter la catastrophe, celle qui nous pend au nez si l'on continue, plutôt que d'avoir l'audace de choisir l'humanité, à créer de plus en plus de divisions en catégorie d'ennemis. Je ne sais pas, je ne sais pas qui aura la liberté de penser à rebours de lui-même avec suffisamment de force pour infléchir la course d'une histoire terrifiante. Par contre, je sais que cela devrait être le rôle des politiques, quelle que soit leur casquette. Réveillez-vous ! Non, le monde n'est pas en stase, tout change tout le temps et de plus en plus vite. Penser hors d'un cadre périmé depuis beau temps n'est pas une hérésie, c'est une nécessité impérieuse. Rappelez-vous, quand vous avez décidé de vous engager en politique, vous l'avez fait par vocation, pas pour maintenir plus ou moins un strapontin un peu pointu là où ceux qui vous envient plantent des échardes et où vous ne restez en équilibre qu'en compromettant le peu de pouvoir acquis pour satisfaire les faiseurs de rois économiques ! S'il vous plaît, si vous servez encore à quelque chose, c'est bien à cela : penser le monde, démonter toutes les hypothèses, en trouver d'autres, réinventer un réel qui ne nous tue pas tous à coup de pressions impossibles à tenir. La course dramatique à l'appauvrissement des populations, à la haine de son voisin sous prétexte identitaires et à l'amertume de savoir qu'aucun politique ne nous sauvera jamais n'est pas une fatalité. Redressez-vous, dites «je» et assumez d'avoir de l'espoir, ou renoncez à nous condamner au pire.
