• De l’élite et du populo

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 27 octobre 2017.

    Publication originale sur Luxe Radio


    Hier soir, je présentais, comme souvent, un café littéraire dont le sujet tournait autour d’Averroès. Or ce grand philosophe, médecin et cadi de notre nostalgie andalouse considérait qu’il ne fallait pas demander au vulgaire de comprendre le monde d’une façon élevée, de telle sorte qu’il n’était pas question, finalement, de s’embarrasser de le lui expliquer.
    Pour le populo, alors, la religion et le dogme suffisait bien à justifier les mystères que l’élite, elle, s’attacherait à comprendre à travers la raison et la philosophie. Et, merveille des merveilles, il n’y aurait alors pas contradiction dans les termes, car le philosophe comme le croyant dogmatisé en viendrait, chacun à son niveau, à la compréhension du divin car une vérité n’en contredit pas une autre.
    Or, pour la majeure partie des croyants, musulmans ou chrétiens de son temps et d’après, la pilule a du mal à passer. Pas que le populo soit un tantinet betassou, non, ça, ça paraît naturel à beaucoup, y a qu’à voir ce qu’Umberto Ecco fait dire à l’un de ses personnages du savoir, rendu inaccessible par sa nature même au commun, dans le Nom de la Rose. Bon, en même temps, Ecco tendait à se lamenter d’être lu par des imbéciles, seule explication rationnelle selon lui au fait que ses romans aient du succès.
    Mais ne nous égarons pas : que les imbéciles pullulent, y a pas qu’Audiard qui le dise et tout le monde, religieux y compris, adhère à la théorie. Mais que d’autres puissent en revanche légitimement se poser des questions et vouloir, se faisant, développer leur propre idée du monde… C’est dangereux, ça, limite hérétique, quand on y pense. Et on n’est pas bien sûr, à la réflexion, que la raison amène les philosophes à croire aux mêmes principes que les autres en les remettant en cause.
    Bref, faudrait limiter au maximum les tentatives de réflexion. Les tuer dans l’œuf dès qu’on les voit poindre et proposer, à la place, une vérité simple et efficace, pas contestable du monde. Aujourd’hui encore, nombreux sont ceux qui, en politique, en religion ou ailleurs, pensent exactement la même chose. Le populisme n’est rien d’autre, après tout. Enfin, avec cette petite ironie induite qu’on s’imagine toujours que l’imbécile, c’est l’autre, évidemment. Mais le paradigme a pourtant bien changé.
    Je veux dire, avant, on pouvait facilement distinguer le vulgaire de l’élite : l’élite savait lire, ça en faisait d’office une exception. Alors c’est vrai qu’au Maroc, on a encore tendance à prendre les femmes pour des lapins de 6 semaines, raison pour laquelle on ne s’embarrasse pas toujours de l’éduquer, mais concrètement, il n’y a jamais eu autant d’intellectuels sur la planète qu’en ces temps modernes.
    Et pourtant, nous sommes pourris d’une élite généralement autoproclamée qui se pense supérieure au populo, que ce soit chez certains croyants qui s’attribuent seuls la capacité d’interpréter les textes sacrés, généralement au plus près du bonnet, ou chez nos politiques, pour qui les journalistes ne devraient pas s’embarrasser de se poser des questions. Seulement, allez faire comprendre aux gens qu’ils sont bêtes, c’est pas coton. Pendant longtemps, on avait l’autorité pour soi, et ça limitait les velléités d’expression.
    Remarquez, maintenant, on a l’expertise et la valorisation des compétences. Ça revient au même. Et malgré cela, la masse se pique de penser par elle-même, c’est tout de même pas croyable, cette outrecuidance ! D’ailleurs, regardez les réseaux sociaux : le résultat n’est pas joli-joli. Tout dans l’émotionnel, rien dans le rationnel…
    Je suis née à une époque exceptionnelle, où l’on pensait sincèrement que la culture devait appartenir à tous, où la pensée singulière devait être respectée, où un homme, quel qu’il soit, devait être, au plus près des symboles et de la loi, l’égal de l’autre. Bien sûr, c’est naïf et ça ne marche pas vraiment, y aura toujours des gens plus égaux que d’autres. Mais on y croyait suffisamment pour permettre l’émergence d’une magnifique créativité et la mobilité sociale. Que l’on en revienne naturellement à penser aujourd’hui que le réalisme, c’est de traiter la masse en imbécile me terrifie. Dans un monde où l’accès au savoir est relativement simple, ce n’est pas un simple retour en arrière, c’est une négation du réel et ça amène à des aberrations.

  • Les Bisounours ne se cachent plus pour pleurer

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 20 octobre 2017.

    Publication originale sur Luxe Radio


    Depuis l’affaire Weinstein, on assiste à un curieux phénomène : le grand déballage. #MeToo, #BalanceTonPorc, faites votre choix, l’idée est partout la même, raconter. Une grande catharsis généralisée, les réseaux sociaux en théâtre mondial, les pseudos même plus anonymes en guise de masques. Vous me direz, cela fait un certain temps, déjà que tout le monde raconte sa vie, façon journal extime un peu partout.
    Le me, myself & I triomphant, nihilisme de l’individualisme « décomplexé » qui se pense artiste quand il photographie son petit-dej’, je ne serais certes pas la seule – et certainement pas la première, à le dénoncer. Sauf qu’il ne s’agit pas tout à fait de cela car dénoncer une agression sexuelle, s’identifier comme victime de viol n’est pas comparable à l’idée de montrer son parcours minceur ou partager ses recettes de maquillage maison.
    En premier lieu, il s’agit d’un renversement de pouvoir : des femmes sur les hommes qui les agressent – ce que beaucoup d’hommes comprennent très bien et rejettent avec autant d’énergie que d’inefficacité, d’ailleurs. Renversement de pouvoir des victimes sur les bourreaux, aussi, avec un courant de solidarité mondial qui, tout d’un coup, fait de la masse un refuge efficace contre l’impuissance. Utopie en marche ? Peut-être…
    … Mais c’est pas sûr non plus. Certes, et on le sentait venir, là aussi, depuis un certain temps, la modernité favorisait la mise en place de mouvements de solidarité de type tribal, se faisant et se défaisant au gré des causes qui rassemblent des gens très différents, avant que chacun ne reparte chacun chez soi, sans plus se reconnaître. Mais les choses évoluant très vite, nous sommes désormais arrivés à une forme de paroxysme où la solidarité se fait sur le sentiment justifié du Bisounours bafoué.
    C’est de la colère, de la révolte qui s’exprime. Pas cette espèce de mélange maladroit et profondément délétère qu’est l’identité, mais l’injustice, la dénonciation. Pas la délation, non. En tout cas, pas majoritairement. Mais une critique ouverte, assumée, de ce qui ne va pas, avec le sentiment justifié de son statut de victime. On sait d’où on parle quand on dénonce les agressions sexuelles. Non pas de droits nouvellement acquis, ou en cours d’acquisition, mais de son intégrité violée, qu’hier encore on ne jugeait pas suffisante pour parler.
    Et ce qui est intéressant, c’est que le sentiment d’intégrité violée est de plus en plus fort, pour des choses qui, hier encore, étaient ou honteuses, ou indicibles ou même, parfois, même pas un problème. Qui aurait protesté contre des blagues sexistes il y a 30 ans ? Qui aurait accepté d’envisager qu’on puisse être agresseur quand on met une main aux fesses dans les années 70 ? Mais si la parole se libère sur des affaires de mœurs et c’est bien, elle se libère sur tous les sujets et cela a de quoi faire trembler bien des gouvernants.
    Je n’ai jamais entendu de critiques aussi violentes contre les gouvernements – ou même la structure des états que cette dernière année 2017. Ici comme ailleurs. Et cette parole vindicative, justifiée par un sentiment global d’unité des victimes contre des bourreaux monstrés et démonstrés par le nombre est dangereuse, car possiblement déstabilisatrice, révolutionnaire, peut-être. Et pas arrêtable.
    Manipulable, parfois, on a vu comment les réseaux sociaux sont désormais le lieu du soft power d’un état ou d’un autre. Mais ces effets de bord de la désinformation ne tiennent pas sur la durée, car les mouvements sont trop fluides, l’évolution trop rapide. Alors, il faudra désormais compter avec la parole de millions de gens s’estimant Bisounours désillusionnés. Et tout le monde, eux les premiers, est dépassé.

  • Des AOC et des Hommes

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 13 octobre 2017.

    Publication originale sur Luxe Radio


    Bon, on ne va pas se voiler la face, ce qui se passe en Catalogne est grave. Certes, l’indépendance d’abord proclamée par le président catalan a tout de suite été suspendue «pour quelques semaines», suite aux menaces très dures du gouvernement espagnol, qui n’entend pas du tout laisser l’une de ses plus riches régions faire sécession, il n’empêche que la question est posée sur la table en des termes qu’il devient impossible d’ignorer : pour Carles Puigdemont, la Catalogne se dirige vers un modèle slovène, quand, après un conflit rapide mais marquant, la Yougoslavie est contrainte par la communauté internationale de reconnaître la Slovénie.
    Alors évidemment, la Catalogne espère faire plier l’Espagne sans conflit armé mais l’idée est la même et elle est à la mode : on appelle cela l’auto-détermination des peuples. Ah et aussi, la régionalisation avancée. Ah, et aussi, l’identité. Ah, et aussi, la conséquence de la mondialisation. Si, si, je vous assure, dans le contexte, tous ces termes sont presque synonymes. Eh oui, dans un contexte d’affaiblissement des nations, d’une part parce que des organismes supranationaux prennent le dessus, d’autre part, parce que le modèle nationaliste européen n’est plus le seul sur la place, les peuples veulent revenir à une identité simple et fantasmée, qui leur donnerait une place dans le monde. Et là, on a recours à l’Histoire.
    Or trouver de bonnes raisons d’expliquer qu’on est historiquement fondé à faire sécession est très facile… Tout comme il est enfantin de dire exactement le contraire. Sur ces affaires comme pour le reste, l’histoire retenue sera celle des vainqueurs. Mais, plus souvent que le contraire, la fameuse communauté internationale intervient, directement ou non, en faveur de l’auto-détermination des peuples, un principe érigé en droit de l’Homme, ou presque et qui va déliter les nations les unes après les autres.
    Ahhhh, y a pas qu’eux, mais c’est vrai que quand la Belgique ne peut plus former de gouvernement durant presque deux ans, que l’Espagne se retrouve au bord de la guerre civile (et ça la connaît, l’Espagne, la guerre civile) et même que la Grande-Bretagne pourrait n’avoir bientôt de vraiment grand que l’Angleterre, c’est pas mal. Ça évite de voir se lever une Europe unifiée. Oui, parce que bizarrement, l’Europe, ça fonctionne en communautés de nations, sinon, bah… D’ailleurs, c’est l’idée un peu partout : Kurdistan là-bas, Sud Soudan ici, les partisans d’une terre unifiée et où nous serions tous frères apprennent vite à se garder à droite et à gauche.
    Et les arguments sont les mêmes, de part et d’autre, tout en changeant radicalement de sens : là où les Bisounours veulent la fin des frontières pour que tout Homme né libre puisse vivre où il l’entend, en harmonie avec tous ses voisins, la communauté internationale veut bien abattre les frontières, mais surtout pour le pognon. Pour le reste, si chacun pouvait rester chez soi et ne disposer d’aucune autonomie économique, ce serait pas mal. Mais, attention, l’identité ethnique, religieuse, régionale, culturelle, enfin, serait respectée en plein : z’inquiétez pas, z’avez raison, ils ne sont pas comme vous, vos voisins. Séparez-vous, on s’occupera de faire le lien côté business !
    On est en train de se faire avoir comme des bleus, avec cette histoire d’identité qui nous dresse les uns contre les autres et désigne vos frères en autre différent, irréconciliable, méchant, même. L’identité n’est pas fragile, pas plus d’ailleurs que la féminité ou la virilité, dont on nous rebat les oreilles qu’elle est attaquée par des valeurs venues d’ailleurs. Pendant longtemps, l’identité, on en faisait comme M. Jourdain faisait de la prose : sans se poser de questions, quand on papotait et qu’on disait naturellement, tu sais, moi je viens de là et dans ma région… Et puis c’était fini. Mais maintenant, non, faudrait qu’on soit estampillés, et pas n’importe comment : seulement les purs, les vrais. Sauf que l’AOC, c’est pour les fromages, pas pour les Hommes. Sinon, le sang coule, toujours, c’est juste une question de temps.

  • L’éducation en suite géométrique

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 3 octobre 2017.

    Publication originale sur Luxe Radio


    Hier, nous parlions de la Suède qui veut supprimer les distinctions de genre à l’école. Et aussi de l’Istiqlal qui se bagarrait. Vous voyez le rapport ? Oui, l’éducation, tout simplement, puisque c’est à l’Istiqlal que nous devons l’arabisation. Cela aurait pu bien se passer, cette affaire, si les gens qui en avaient décidé à l’époque n’avaient pas, dans le même temps, mis leurs propres enfants à la mission. Ah, et aussi, si les études supérieures avaient été, elles aussi, arabisées.
    La semaine dernière circulait une image supposément tirée d’un manuel d’enseignement de français où un pédiatre, en tout cas, on pouvait le souhaiter, examinait un enfant, tout en lui déclarant être vétérinaire et donner de son temps à des associations. Je ne sais pas si elle est véridique. La semaine d’avant, c’était le scandale Nathan et ses migrants débarquant en suite géométrique.
    L’an dernier, c’était les manuels de philo qui nous interrogeaient sur notre manière de concevoir le monde et puis, bien sûr, il y a chaque année, une région ou une autre du Maroc où le sujet du bac d’enseignement religieux a de quoi faire frémir. Vous remarquerez que, dans tous ces exemples, je mélange allégrement le Maroc et l’étranger. Bon, d’accord, plus le Maroc, puisque ça nous concerne plus, mais vous comprenez l’idée…
    Oui, l’éducation est nécessairement idéologique. Il n’y a pas d’éducation neutre, qui développerait l’enfant sans l’influencer. En gros, pour former, on déforme et on formate. D’ailleurs, ça se voit tout de suite : un universitaire, ça se voit à la manière qu’il a de dérouler son raisonnement, pas pressé, il a tout le temps du monde. Mais il est logique, donne des arguments. Un mec d’une grande école, souvent, il est brillant, très efficace dans sa réflexion. Mais on reconnaît un énarque ou un normalien presque à la première phrase : ils sont formatés et il leur est très difficile d’échapper au mode de pensée qu’on leur a enseigné, si tant est qu’ils en ressentent le besoin et c’est rare, tant ils ont de raisons d’en être contents.
    Même cette idée de laisser les enfants jouer, de les faire s’épanouir presque naturellement, à la Montessori &Co, c’est nouveau ET idéologique. Il n’y a pas, pour les parents que nous sommes, le seul choix que nous ayons est celui du formatage que nous infligeons à nos enfants et comment le contrebalancer au mieux, quand on le peut, quand on est attentifs.
    Bien sûr, si j’étais Bisounours, je dirais bien aussi qu’il convient d’être extrêmement attentifs aux modifications de programme, de rythmes, etc. que notre nouveau ministre de l’éducation va mettre en œuvre dans sa réforme, qu’on nous promet décisive depuis des décennies et que Soeur Anne ne voit toujours pas venir. Cependant, j’ai bien peur qu’on en connaisse déjà la recette : économie, défaitisme quant à la possibilité de former les élites dans le public, acclamation par KO du privé-partenaire et pour le reste, une dose de technocratie déshumanisante sans vraiment s’en rendre compte.
    Car dans toutes les affaires que j’ai citées, la plus glaçante n’était même pas l’histoire de Nathan et de ses migrants mais leur réponse : on nous a demandé de la pluridisciplinarité dans nos exemples et qu’ils soient appliqués à la vie réelle, alors voilà, on comprend que ça choque mais on ne voit pas vraiment le mal. Et c’est d’autant plus terrible que c’est vrai : on ne plaisante pas avec les idéologies en Europe et il y a des normes sur l’inclusion de la diversité et tout un tas d’autres trucs qui sont censés éviter ce genre de dérapage.
    Sauf que, quand on ne voit plus l’humain mais des chiffres, on ne voit plus le mal. C’est le problème du formatage de l’école française, entre autres : technocratie et normalisation, histoire que tout le monde rentre dans les petites cases du tableau Excel.
    Comment faire pour assurer l’avenir de nos enfants, alors que l’on ne sait pas vraiment ce qui sera nécessaire pour affronter un monde dont on n’a aucune idée réelle de ce qu’il sera dans ne serait-ce que 20 ans ? Ce matin, je n’ai pas de réponses, mais ce n’est pas plus mal : peut-être faut-il juste apprendre à se poser des questions et puis à continuer, pour eux, comme pour nous. Peut-être bien que c’est là le sens de l’humanité et de l’adaptation.

  • Laisse flotter les rubans

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 29 septembre 2017.

    Publication originale sur Luxe Radio


    Cette semaine, on apprend que dans sa grande mansuétude et ouverture d’esprit, le roi d’Arabie Saoudite a décidé d’accorder aux femmes le droit de conduire… À condition qu’elles aient plus de 30 ans, au centre-ville, avec autorisation express de leur tuteur légal et entre 7h et 20h du samedi au mercredi.
    Ouais, tout d’un coup, je les sens beaucoup moins libérées, les saoudiennes. En même temps, en matière de droits des femmes, j’ai comme l’impression que c’est souvent comme ça. Tenez, on a interviewé notre ministre de l’égalité à nous, Bassima Hakkaoui. Et on lui a demandé, comme ça, directement : est-ce qu’à la fin de votre mandat, on aura l’égalité ? Réponse du tac au tac : oui, absolument. En matière d’héritage ? Non, absolument pas. Dès le lendemain, on apprenait toutes les réserves émises par notre ministre des droits de l’Homme, sur l’héritage, les droits des femmes, des enfants nés hors mariage, etc.
    Oui, les femmes sont bel et bien dans la voiture, mais encore et toujours sur le siège arrière. Je ne devrais pas être surprise – d’ailleurs, je ne le suis pas. C’est en 2008, qu’on avait des raisons de l’être, quand le Maroc avait levé toutes ses réserves sur la Cedaw, la convention sur l’élimination de toute forme de discrimination à l’égard des femmes ; mais ça n’a pas duré. La Constitution de 2011 nous expliquait déjà que les constantes du royaume nous bloqueraient toujours.
    Ce que je ne comprends pas, cependant, c’est pourquoi ? Oui, c’est vrai, pourquoi ? Ne me dites pas la religion, car franchement, sur ce coup, elle est bien innocente, le sexisme n’est pas spécifique à la culture musulmane, ni même religieuse d’aucune sorte. Non, c’est comme s’il s’agissait d’un fait du monde, c’est comme ça, pas de bol, l’humanité est sexiste, comme d’ailleurs elle est souvent xénophobe et intolérante. Alors la femme, cet autre trop dissemblable ? Ou bien l’opprimé bien pratique qu’on veut garder sous le coude, de peur qu’il nous échappe ?
    N’en déplaise à Brigitte Bardot – ou aux saoudiens, nous laisser le volant de notre destinée ne nous fait naître aucun désir que nous n’ayons déjà eu avant. C’est comme cette histoire de femmes guerrières : ben ouais, ça a toujours été nous, en fait. Il n’y a jamais eu de temps, connu ou non des moins de 20 ans où toutes les femmes ont accepté de bon cœur d’être les moins égales que d’autres.
    Certaines acceptent, c’est vrai : une forme de marché faustien où être dominée, c’est avoir une place, un statut. Marché de dupe, toujours, dont on sait qu’il fut celui que désiraient, oui, volontairement quelques esclaves en leur temps aussi. Et ô combien servirent-ils de justification aux planteurs du sud, pour défendre la Confédération ! Là encore, on parlait de valeurs, et de protection, et d’ordre naturel des choses.
    Il aura bien fallu le changer, cet ordre. Reste les discriminations. Si elles n’étaient pas institutionnelles, peut-être pourrais-je les supporter ? Parfois, quand les bras m’en tombent de découragement, me reste le plaisir de manipuler la langue, avec le sentiment, comme ça, aussi peu que ce soit, de faire avancer les choses. Alors t’occupes, Melanie, puisque tu ne peux pas conduire, pousse la voiture et laisse flotter les rubans.