• 2016, année du grand repli?

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 25 janvier 2016.

    Publication originale sur Luxe Radio


    Le début de l’année a démarré fort, avec une bourse en décapilotade complète, les grands indices perdant quasiment 20% en moins de deux mois ; des tensions un peu partout laissant pressentir des conflits déplacés entre Iran et Arabie Saoudite notamment ; toujours le chaos au Moyen-Orient ; une Mer de Chine rendue inquiète par le ralentissement économique, l’armement de tout le monde et un séisme provoqué par un essai nucléaire nord-coréen ; une Amérique du Sud qui voit son modèle s’effondrer, pays par pays ; une Europe de plus en plus isolée et fragmentée de retours de nationalismes, entre une Russie affaiblie et une Turquie au bord de la crise de nerfs; bien entendu, encore des attentats, bref ! La cour est pleine, n’en jetez plus. Il est temps d’essayer d’analyser tout cela et comprendre, sur un instantané du point de bascule, ce à quoi on est confronté.
    C’est le plus effrayant et le constat le plus généralisé : ce que je disais de l’Europe fragmentée et isolée est vrai de plus en plus d’acteurs. Eh oui, force est de constater que les grands ensembles mis en place jusque-là ne fonctionnent plus ces derniers temps et tout le monde a amorcé un repli sur ses propres intérêts. L’Europe, donc, je l’ai déjà dit, a montré son incapacité à se trouver des solutions en se désolidarisant et sur la crise financière, et sur la crise migratoire, le tout en se coupant de possibilités d’alliances évidentes avec la Russie ou bien la Turquie par exemple, du fait d’un alignement US pour le moins étrange et dysfonctionnel. Mais ailleurs, ça n’est pas vraiment mieux. Si l’on prend les BRICS, par exemple, qui ont bien failli réussir fin 2014 à s’imposer avec une banque de développement et pas mal d’attaques sur le dollar auront bien des difficultés à se coordonner cette année. Le Brésil n’a pas d’autre choix que de s’occuper de ses problèmes internes, ubuesques, entre crise sociale, politique, économie en phase d’effondrement et monnaie en déconfiture. Reste l’Inde qui se veut de plus en plus ouverte et ça tombe bien, puisque Narendra Modi assure la présidence des BRICS, sauf que… L’Inde commence déjà à se faire piéger dans les tensions entre Chine et Japon et son rapprochement avec le pays du Soleil Levant, économiquement nécessaire, se fait au détriment d’un équilibre qu’il ne sait plus maintenir du fait de fumet malodorant de xénophobie anti-chinois. Et puis, comment équilibrer ses relations extérieures avec le Pakistan, notamment ? Bref, la solution ne viendra pas des émergeants et, quoi qu’en dise la Coface pour assurer de nouveaux crédits, les néo-émergeants, comment dire ? J’ajouterais à ce tableau d’apocalypse des grands ensembles l’incapacité du monde à faire front commun face à la crise du réchauffement climatique, l’incapacité des pays producteurs de pétrole à s’entendre pour remonter les cours alors que c’est vital pour une bonne part d’entre eux, l’incapacité des partenariats économiques, aussi multipartites soient-ils, à assurer la prospérité et rééquilibrer les balances commerciales des uns et des autres, le réarmement de tout un chacun à grande vitesse, bref. J’ai le sentiment que tout le monde est en train de compter ses abatis et que le spectacle n’est pas joli-joli.
    Et je n’ai même pas encore parlé du Moyen-Orient. Or là, comment dire ? Si 2015 nous a appris quelque chose, c’est que l’OTAN ne fonctionne pas, la coalition internationale est une plaisanterie et tout le monde tire à hue et à dia en fonction de ses propres intérêts, sans quoi Daesh ne serait plus qu’un mauvais souvenir ayant laissé la place à d’autres problèmes, certes, mais bon, des nouveaux, quoi. Alors c’est vrai que Barack Obama, en ramenant l’Iran dans le concert fort dissonant des Nations a permis une bascule des alliances. On délaisse de plus en plus l’Arabie Saoudite dont les positionnements douteux sur le plan religieux et vis à vis de Daesh font peur aussi bien aux États-Unis qu’à Israël. Sans compter que ses tensions internes et ses problèmes économiques n’en font pas un allié très stable. Mais on ne reconstruit pas en un jour la confiance nécessaire à une véritable alliance avec l’Iran après 20 ans d’ostracisation sauvage ; et les slogans anti-américains, pour plus traditionnels qu’autre chose soient-ils, continuent de résonner.
    Bref, oui, le sentiment dominant donné par tout ceci, c’est que si le monde n’est certes plus bipolaire, il n’a pas réussi à devenir vraiment multipolaire non plus. Les états sont isolés, en repli, méfiants vis-à-vis des voisins, prompts au réarmement, au discours nationaliste délétère, non pas celui qui construit le sentiment national mais celui qui attaque l’autre, bref. Le grand repli, quoi. Celui qui rejette l’autre hors de soi, celui qui décrédibilise toutes les tentatives d’accords mondiaux sur les grands sujets, tous les G8, G20 et autres grandes-messes de la mondialisation heureuse, celui qui tente de trouver une solution à la finance effectivement mondialisée mais de nouveau en très grosse crise sans que personne, surtout, ne veuille faire la lumière dessus. Hush hush sur un processus de dédollarisation à son apogée, avec l’arrivée du Yuen dans le panier des devises du FMI notamment. Ah, et on en parle, de la déflation presque généralisée, oui, même si le dollar remonte, lui, en ce moment, du coup. Non, parce que ça anéantie les efforts des traders, les pauvres, qui s’étaient tournés vers les obligations à risque des entreprises pour faire leur beurre sur de bons rendements et qui se trouvent confrontés à… Non, vraiment, on ne parlera pas de crise, j’ai dis. Pas devant les enfants, ce serait cruel, mais enfin, tout cela ressemble avec le recul à une autre bulle qui serait en train d’exploser, mais en douce, quoi.
    Bon, là on ne sait plus si on parle du rêve des migrants qui ne migrent plus et s’échouent morts ou désespérés sur les plages de Lampedusa ou de Turquie ou si l’on parle des pays dont les rêves de développement harmonieux sur une terre devenue toute petite s’effritent beaucoup mais le constat est le même : plus de solidarité, beaucoup de solitude et un grand repli. Pourtant, et alors que l’heure n’est pas franchement à l’optimisme chez la majeure partie des Think Tank d’analyse politique, ce week-end, une nouvelle m’amène à reconsidérer un peu les choses. La Chine, dont tout le monde dit qu’elle est en repli économique mais aussi partiellement politique, est en train de se positionner au Moyen-Orient. C’est-à-dire qu’après que les régulateurs actuels qui devaient régler les problèmes non seulement de Daesh mais, même avant, de conflit israélo-palestinien, après qu’ils aient finis de démontrer leur incapacité à faire quoi que ce soit, donc, la Chine se déclare prête à défendre la Palestine qu’elle veut indépendante mais aussi : investir en Egypte, Syrie, Libye, au Yémen, au Liban et en Jordanie ; soutenir un axe sécuritaire sino-arabe et collaborer avec le Qatar et les Emirats Arabes Unis sur le plan énergétique. Alors quelles régulations vont s’imposer, comment les flux vont se contrôler, en fonction de quelles considérations nationalistes, ethniques, religieuses va-t-on s’accorder ou bien se désunir cette année ? On n’a pas certes pas encore trouvé le moyen d’une gouvernance mondiale et le risque de repli est important mais les alliances se redessinent et le monde bouge, beaucoup, très vite. À défaut d’autre chose, c’est fascinant à observer.

  • Mustapha El Khalfi et l’Effet Streisand

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 18 janvier 2016.

    Publication originale sur Luxe Radio


    Étrange son d’introduction ce matin vous me direz, mais en fait non. C’est que la semaine dernière, on apprenait que le magazine Sciences & Avenir, qui doit se vendre au Maroc à tout casser à une petite centaine d’exemplaires, était censuré. Bon, c’est pas vraiment nouveau, le hors série date de décembre, mais que voulez-vous ? Parfois le buzz met du temps à prendre. Quoi qu’il en soit et au résultat, il s’est téléchargé certes illégalement, mais comme des petits pains, partout sur les réseaux sociaux. Et ça, mes bons, c’est ce qu’on appelle l’effet Streisand.
    Oui, enough is enough, d’accord, Barbra, mais si, tu peux quand même rentrer dans ta maison. Oui, parce que le nom de cet effet pervers de la censure qui met en relief quelque chose qui serait sinon passée totalement inaperçue vient d’un incident datant de 2003 durant lequel Barbra a attaqué en justice un photographe ayant réalisé un cliché aérien de sa maison. Non seulement sa plainte a été déboutée, considérant que la photo représentait la côte californienne et non spécifiquement sa maison, mais en plus, du coup, la photo a été reprise partout. Et un phénomène était né : l’effet Streisand. C’est que pour le coup, il est lié totalement à Internet. C’est lui qui permet, lorsqu’il y a censure, généralement d’une image, généralement d’un puissant, de diffuser l’oeuvre et de contourner ladite censure. Les exemples sont légions : telle photo de François Hollande que l’AFP a voulu retirer et qui est passée de « sans intérêt » à l’une des plus détournées du quinquennat, tel clip, montrant des images considérées comme inappropriées, regardé des millions de fois sur YouTube alors qu’Indochine, franchement, ça ne passionne plus les foules depuis longtemps, tel film marocain destiné à faire trois entrées qui devient du coup presque un symbole trop facile de la résistance au pouvoir et récolte récompense sur récompense.
    Oui, alors parlons de Sciences & Avenir, tout de même, puisque c’est la censure du moment. Un numéro consacré au rapport entre Dieu et la science. Pas mal fait, au demeurant (car oui, je fais partie de ces très nombreuses personnes qui ne lisent ce genre de magazine que dans les salles d’attentes mais qui là, exceptionnellement, ont téléchargé le numéro et l’ont parcouru) mais, et c’est un grand mais : on y voit des représentations du Prophète. Et on ne représente pas le Prophète et n’attente pas à la religion, au Maroc.
    Ceci dit, quand je dis qu’on y voit des représentations du Prophète, c’est vrai. Il s’agit de deux dessins en miniature datant du XVIe siècle , pas de caricatures non plus, hein. Mais il n’en faut pas plus pour que M. El Khalfi déclare que la distribution du magazine est interdite « conformément à l’article 29 du code de la presse et à une décision de l’Assemblée générale de l’ONU, datée du 21 décembre 2001, relative à la diffamation des religions ». Alors, pour être précise et complète, le fameux article 29 du code de la presse stipule que et je cite « l’introduction au Maroc de journaux ou écrits périodiques ou non, imprimés en dehors du pays, pourra être interdite par décision motivée du ministre de la Communication lorsqu’ils portent atteinte à la religion islamique, au régime monarchique, à l’intégrité territoriale, au respect dû au roi ou à l’ordre public ». Le problème, c’est qu’à l’ère d’Internet, aucun ministre n’a plus le pouvoir réel d’empêcher cette diffusion.
    Et ça, ça vient d’une révolte du petit peuple. Ou, comme l’explique Olivier Ertzscheid, professeur au département information et communication à l’université de Nantes, dans un article du Monde consacré au sujet et je cite, « des études montrent que trois grands ressorts animent les gens qui réagissent sur le Net : le sentiment d’injustice, la colère et l’indignation. C’est pourquoi ils se mobilisent dès qu’un pouvoir interdit une image, même banale. Mais la mobilisation sera d’autant plus grande que la personne est prééminente, ou qu’il s’agit d’une institution qui abuse de son statut. » C’est un cas classique, poursuit l’article, de l’inconnu qui ne s’en laisse pas conter par le célèbre, du quidam qui refuse la connivence avec le pouvoir. Or là se situe le danger : tout le monde est d’accord pour dire que concrètement, Sciences & Avenir n’aurait pas connu un grand avenir au Maroc sans cette publicité. Même interdit, il aura fallu un bon mois avant que la toile ne se mobilise. N’empêche que dès lors que les gens sont mobilisés, ils réagissent. Contre quoi ? La censure du ministre, pas l’interdiction des dessins du Prophète. D’ailleurs, de très nombreuses personnes vous diront qu’on ne représente pas le Prophète mais enfin quand même… C’est-à-dire que, à défaut de protéger la religion des atteintes, cette censure met en lumière un sentiment sous-jacent mais bien présent de non légitimité du pouvoir à caviarder la représentation du monde. Et ça, mes amis, c’est dangereux, parce que plein de gens, moi la première, vont réagir bille en tête et sans même réfléchir pour défendre une certaine idée des lumières, non des lustres, qui prône la liberté et l’esprit critique.
    Ainsi, un commentaire que j’ai vu sur Facebook me semble bien résumer l’esprit contestataire qui préside à cette réaction quand même importante : « les musulmans pensent que Dieu les protège, les islamistes pensent qu’ils protègent Dieu. » Bref, à vouloir faire son travail avec trop de rigueur, sans y parvenir le moins du monde, quel message M. le Ministre de la Communication Mustapha El Khalfi fait-il vraiment passer ? Là est la question et elle est importante dans un monde qui a changé et ne reviendra pas en arrière, quel que soit le nom du ministre en charge. C’est d’autant plus important que que l’effet Streisand ne révèle pas nécessairement une illégitimité du pouvoir du censeur a priori mais peut, de facto, la provoquer. Et oui concrètement, bien des gens qui ne remettent pas en cause naturellement ni l’autorité, ni la légitimité ni même les actions habituelles de M. le ministre sont susceptibles de réagir par instinct, alors même qu’ils seraient probablement choqués de voir des représentations du Prophète. Bon, toujours pareil, hein. À condition qu’ils les voient. Parce que je persiste et signe : sur ce coup, plus El Khalfi interdit et plus les marocains lisent.

  • Quel usage fait-on de la culture à l’heure de l’uniformisation?

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 15 janvier 2016.

    Publication originale sur Luxe Radio


    Et ce matin, dans le Monde des Bisounours, je vais vous poser une question qui me paraît essentielle : à quoi sert la culture ? Non, parce que tout le monde vous dira, la main sur le cœur et avec componction que la culture, c’est important. Ses racines, son avenir, la lutte contre la Barbarie, je connais le couplet par cœur, je le débite tous les jours et avec conviction, encore. Pourtant, dans le même temps, on se rend bien compte qu’elle n’est ni la priorité des états, qui sabrent allègrement dans les budgets d’icelle, ni surtout et c’est encore plus grave, la priorité des écoles. Et attention, hein, pas seulement ici. Ailleurs aussi. Ainsi, l’Espagne découvrait l’an dernier avec stupeur et gueule de bois que la philo, qui irriguait jusqu’à lors tout le secondaire, ne serait plus enseignée que de manière marginale en première. Que la musique et les arts allaient plus ou moins disparaître ou tout comme. Bref, qu’on allait faire un peu comme le voisin français lequel ne se contente pas de si peu mais va jusqu’à vouloir la mort des langues classiques, comme le latin. Parce que ça sert à rien, n’est-ce pas, quand on est dans une vision post-bourdieusienne d’une école machine à produire des inégalités qu’il faut réformer vers l’uniformisation c’est-à-dire, essentiellement, vers le bas.
    Oui, parce que cette idée que ça sert à rien, la culture, dans la modernité, c’est pas nouveau. Et l’idée, à chaque fois, est celle de l’utilité, notamment.
    Est-ce qu’on en est pas déjà là, dites moi pas que c’est pas vrai, il me semble bien que oui, quand l’école nous dit dès le CP, pour le système français, que ce dont le pays a besoin c’est d’ingénieurs, par exemple. Mais, ce qui vaut pour la France vaut ici aussi, non seulement parce que nos enfants sont bien souvent dans le système français ou espagnol, mais aussi parce que ici, on vient d’en parler, quid de l’amazigh, quid de l’ouverture vers le monde et la question des langues d’enseignements des matières scientifiques, littéraires et autres, bref. Quid de la culture, ouverture à la pensée critique ? Et, à faire de parfaits petits robots bien uniformisés vers le bas et bien spécialisés, ne perd-on pas, en effet, ses, à défaut de son, humanité ?
    Oui, le changement, oui, la réforme de l’éducation. Oui, aussi, la problématique de l’utilité : on sait bien comment des diplômes inutilisables sur le marché du travail sont problématiques. Mais n’y-a-t-il pas un équilibre à trouver entre les besoins utilitaires de l’éducation et les besoins de formation de l’esprit et de la capacité d’analyse ?
    Alors non, je n’ai pas peur des américains, mais vous aurez remarqué qu’à l’exception de Pagnol, je n’utilise que des sons de Bowie. Oui, là aussi, c’est une forme de culture et pas seulement celle de l’utilité. Or Bowie, dans cette chanson, il parle de l’uniformisation et du manque de culture de la société américaine. Et c’est de cela dont j’ai peur. Et je n’ai pas peur de le dire. D’autant que, toujours l’utilité, toujours la réforme efficiente, on vend aussi notre éducation en partenariats public-privé, où pour trois francs six sous, parfois sans même le dire, on offre sur un plateau d’argent le droit de déformer plus que former nos enfants à des logiciels propriétaires. Oui, je pense à l’affaire Microsoft qui occupe le devant de la scène en France.
    Alors, j’en reviens à ma question initiale : à quoi ça sert, la culture, dans un monde où l’on te dit qu’elle coûte de l’argent, qu’elle est vieillotte, qu’elle est, peut-être, sulfureuse ou te pousse vers l’étranger, autre méchant problématique ? À quoi elle sert, la culture et surtout, à quoi ça sert, l’éducation ? À pousser les enfants vers le meilleur d’eux-mêmes ou bien à les formater pour que surtout, il ne dépasse pas, en rien, ni vers le bas, ni vers le haut ? À quoi ça sert, la culture, quand on veut de parfaits petits technocrates efficaces et interchangeables? Oui, à quoi ça sert ? À mon sens, la culture, c’est comme la confiture : tout le monde devrait en avoir sur sa tartine. Le plus possible. Et c’est le rôle de l’éducation de nous en donner le goût et l’accès.

  • Ces pays qu’on n’arrive pas à désarmer

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 7 janvier 2016.

    Publication originale sur Luxe Radio


    Bon, ça n’a pas loupé, ma bonne résolution de l’année, qui me voulait plus Bisounours et n’évoquant que les belles idées qui, peut-être, allaient nous permettre de changer le monde ne tient pas devant la marche des choses. Or donc, hier, toute la journée a résonné des échos de l’essai nucléaire coréen.
    Alors, vous avez forcément suivi l’affaire. S’agissait-il ou non d’une bombe H miniaturisée, comme le régime le prétend, ce qui serait gravissime parce que 100 fois plus forte qu’une bombe A et envoyable via missile longue portée ou pas, ce n’est pas clair. Et les experts qui vous disent qu’ils n’y croient pas n’ont pas empêché la communauté internationale de décider d’une réunion en urgence du conseil de sécurité mercredi prochain à New York et de spéculer copieusement sur ce que pèseraient réellement les forces de Kim Jong Un dans une bataille hypothétique en Mer de Chine. Pour la Corée du Sud, il faut que sa voisine nordique « paye » cet essai nucléaire, pour le Japon, c’est une grave menace pour le pays et l’équilibre régional et, en toute franchise, même si les États-Unis se disent confiants quant au fait que PyongYang n’a pas la Bombe H miniaturisée qu’elle a annoncée, on déclare tout de même que des mesures appropriées à la provocation vont être prises incessamment. En fait, c’est clair, même la Chine qui aurait bien voulu, fût un temps, soutenir une Corée du Nord raisonnable ne le fait plus et la Russie non plus.
    Oui, il pousse le bouchon, mais des analystes spécialistes de la question disent qu’en réalité, il est incontrôlable, Maurice, enfin, je veux dire Kim Jong Un, parce qu’il doit faire ses preuves dans un régime autocratique complexe à maintenir alors que le pays est très appauvri et souffre régulièrement de privations allant jusqu’à la famine du fait de son isolement. Le but du jeu est donc d’assurer, l’année des 70 ans du régime et du premier congrès du Parti organisé depuis 36 ans, c’est-à-dire depuis avant la naissance du leader actuel, la pérennité du régime. Et, c’est bien connu, rien de plus soudant pour une nation que de jouer sur la fibre patriotique à coup de « on a les plus grosses armes et on est entouré d’ennemis qui veulent notre mort ».
    Le problème c’est que ce genre de communication, dont on peut presque se dire qu’elle est avant tout destinée à la politique intérieure, c’est qu’elle a de quoi faire flipper à l’extérieur et quand on dit qu’on doit s’armer pour se défendre d’un monde hostile, ça peut vite dégénérer en prédiction auto-réalisatrice. Bref, tout le monde est très nerveux, quoi. Et force est de constater qu’aucune stratégie n’a réussi à faire désarmer la Corée du Nord, qui a carrément inscrit dans le préambule de sa Constitution son statut de puissance nucléaire en 2012, même si, parfois, on a désescaladé en échange d’aides ponctuelles nécessaires. Il faut dire que pour le régime, accepter de désarmer, c’est se voir condamné, comme la Lybie de Kadhafi l’a été quand les accords anti-nucléaires ont été signés. L’argument est, comment dire ? Frappant et pas complètement faux.
    Des armes, des armes, des armes, y’a un autre pays qui actuellement fait résonner des bruits de bottes potentiels et dont on a essayé des décennies durant d’empêcher de s’armer, c’est l’Iran. Et, au cœur de la crise qui l’oppose à l’Arabie Saoudite, l’Iran se permet de dévoiler des rampes de lancement souterraines de missiles à longue portée qui ont de quoi inquiéter, le tout, en promettant d’ailleurs d’augmenter le budget d’armement. Alors certes, pas nucléaires, les missiles mais bien suffisants pour poser problème tout de même. Les États-Unis sont bien embêtés, dites donc, eux qui venaient de changer leur fusil d’épaule et de réintégrer à la communauté internationale l’ancien mouton noir du Moyen-Orient. Alors, on parle de nouvelles sanctions mais bon, ça ne fait plus tellement peur, alors que l’embargo vient de tomber et que toutes les entreprises du monde se précipitent en Iran pour faire du business.
    Alors au final, que peut-on faire ? Hélas, il n’y a pas d’état d’équilibre, que l’on pourrait maintenir grâce à la vigilance et la réprobation de la communauté internationale perçue comme un tuteur de pays parfois déraisonnables qu’on peut ramener dans le droit chemin. On est à un moment de crise, désormais, qui démontre l’échec de ce fonctionnement. Or l’étape prochaine des rotondomades des uns et des autres, dans un moment de crispation identitaire et de renégociation des équilibres géopolitiques, c’est la guerre. Alors je ne sais pas selon quelles modalités, où et pourquoi. Mais personnellement, je trouve que ça ne sent pas bon.

  • Faut-il retirer aux banques privées le pouvoir de création monétaire?

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 4 janvier 2016.

    Publication originale sur Luxe Radio


    Et ce matin, premier Bisounours de l’année, forcément, on va parler d’une idée qui pourrait changer le monde : et si on retirait aux banques privées le pouvoir de création monétaire ?
    Oui, parce qu’officiellement, bien sûr, le pouvoir de battre monnaie est réservé à l’état ou à la banque centrale, enfin c’est un pouvoir régalien, si vous préférez. Sauf que dans un monde où la majeure partie des échanges sont dématérialisés, de facto, le pouvoir de création monétaire revient aux banques privées qui créent de l’argent lorsqu’elles en prêtent sans le posséder et en détruisent lorsqu’elles recouvrent leurs créances. Le système est connu, mais il commence, remise en cause du principe de la finance devenue folle oblige, à être de plus en plus contesté. Ainsi, en 2015, un rapport parlementaire islandais a proposé d’en finir avec ce pouvoir, mais ce n’est pas très étonnant et vous me direz, ah, encore l’Islande, mais bon, tout petit pays, sans intérêt, tout ça, tout ça. Oui mais voilà, l’idée revient, via une initiative populaire, en Suisse, l’autre pays de la banque.
    Oui, alors le pouvoir au peuple et doublement, car vous connaissez le système suisse, c’est une démocratie aussi directe qu’il est possible de l’imaginer, donc il s’agit là d’une initiative populaire, c’est-à-dire qu’une proposition faite en juin 2014 par un groupe dirigé par un instituteur alémanique, Hansruedi Weber, a recueilli plus de 100 000 signatures pour poser cette question sur la table. Dès lors, il va donc y avoir une votation sur la question, c’est-à-dire un référendum. Ce n’est pas immédiat, évidemment, puisque le conseil fédéral, c’est-à-dire le gouvernement et le parlement vont d’abord devoir se prononcer avant que, à une date qui reste à définir, le peuple suisse fasse de même. Là, il faudra, pour que la proposition soit acceptée, qu’elle obtienne non seulement la majorité populaire au niveau fédéral, mais aussi dans au moins 12 des 23 cantons de la Confédération. Vous me direz que ce n’est pas gagné et ce n’est pas faux, parce que, vous n’aurez pas manqué de noter qu’aucune date n’est clairement donnée pour cette votation et donc, on peut attendre longtemps, longtemps !
    Par contre, l’idée séduit aussi bien à droite qu’à gauche et pourrait bien, arriver au stade de la votation. Et là, la question se pose : exactement, quelles en seraient les conséquences et comment ça marcherait, cette affaire ? Non, parce que la question n’intéresse pas que la Suisse et elle revient, comme une antienne, dans l’esprit de beaucoup, en Europe et ailleurs. Alors, revenons sur le cas suisse et extrapolons à partir de là. La constitution suisse détermine, dans son article 99 que la Confédération est seule à pouvoir battre monnaie, ce qui est logique. Et dans son article 99-2, elle reconnaît à la Banque Nationale Suisse « indépendante » le droit de et je cite « mener une politique monétaire servant les intérêts généraux du pays. » Ce qui signifie que, comme presque partout ailleurs, la BNS a le monopole de l’émission des pièces et billets et tente, par une politique d’ajustement des taux directeurs, d’influencer les banques privées qui elles, par le jeu des prêts et du recouvrement des créances, créent de facto l’essentiel de l’argent scriptural en circulation. Or, pour les promoteurs de l’initiative populaire, cela ne fonctionne pas. On ne peut pas franchement dire le contraire, on en a l’exemple tous les jours en Europe comme au Japon, au Maroc et ailleurs. Et cela encourage la formation de bulles spéculatives ou, au contraire, freine la production de crédits lorsque celle-ci serait nécessaire. Là encore, on voit bien le problème au Maroc, notamment. Sans compter que la privatisation de la création monétaire prive l’état d’un revenu qui lui serait bien utile. Bref, au final, tout cela mène à une financiarisation de l’économie dommageable aussi bien pour l’équilibre budgétaire des pays que pour la croissance des économies. Donc, il faut changer cela.
    Pour que la BNS récupère le pouvoir intégral de création monétaire, il faudrait alors que les prêts accordés par les banques privées soient couverts par de la monnaie de la banque centrale au bilan de l’établissement. Ce qui signifie que concrètement, la banque nationale récupère la maîtrise presque totale de l’économie, peut totalement éviter les bulles et maîtrise directement les crédits. Là dessus, le projet prévoit également de donner à la BNS la responsabilité de financer les pouvoirs publics via des dons, carrément, et non plus des prêts, déterminés à hauteur des besoins. Un pouvoir énorme, donc, qui serait contrebalancé par un contrôle plus direct des citoyens sur la BNS qui perdrait pas mal de son indépendance. Dans la foulée, on n’en est plus à une révolution près, on évoque la possibilité d’un revenu minimal universel, parce que, quoi. Bref ! Autant dire que cette mesure changerait totalement la donne. Mais je ne suis pas sûre qu’elle soit réaliste à un seul pays isolé comme ça.
    Oui, parce que forcément, les banques privées ne sont pas très favorables et c’est rien de le dire à cette mesure et elles pourraient bien fuir le pays encore plus vite que les capitaux sur compte numérotés ne l’ont fait l’an dernier quand la fin du système bancaire opaque a sonné. Or elles représentent quelques 12 % du PIB suisse actuel. Mais de nombreux économistes sont malgré tout d’avis que mieux vaudrait un système bancaire restreint mais stable plutôt que de grosses machines instables, spéculatives et too big to fail au détriment des populations. D’autant qu’il est possible qu’un nouveau modèle suisse entraîne d’autres économies à faire de même, notamment en Europe où l’on réfléchit de plus en plus aux moyens de sortir de la crise de la dette. Bref, solution ou utopie ? Ce qui me rassure, personnellement, c’est que, en Suisse comme ailleurs, on commence en tout cas à réfléchir en dehors du cadre restreint du système actuel, qui est mourant et nous entraîne tous dans sa chute.