• L’Union Européenne peut-elle survivre sans démocratisation?

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 17 février 2016.

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    L’année 2016 va être déterminante pour l’Union Européenne. D’abord, parce que 2015 a démontré à l’envie toutes les fragilités du système : aucune solidarité sur la question migratoire, sociale ou économique, un éloignement de plus en plus grand des citoyens de la chose politique, l’échec patent de sa diplomatie ferme ou non sur la question ukrainienne ou turque, la remise en cause de Schenguen, bref. Une catastrophe, qui signe sans nul doute le coup d’arrêt de l’UE telle qu’on la connaît. Ensuite, parce que 2016 va enfin permettre la résolution d’un chantage qui freine l’Europe depuis 1973 : le Brexit.
    Oui, parce que vous le savez, après avoir passé l’intégralité de son histoire européenne à freiner des quatre fers, la Grande-Bretagne doit organiser cette année le référendum qui doit déterminer enfin si elle reste ou non dans l’Union. C’était une promesse de campagne de Cameron, qui lui a permis de se faire réélire, d’ailleurs, ergo, cette fois-ci, faut y aller. Ça ne l’arrange pas des masses d’ailleurs, parce que la situation en Grande-Bretagne est difficile et qu’une sortie de l’Union serait catastrophique, tant au niveau économique qu’en termes d’union nationale, parce que l’Ecosse comme l’Irlande sont de farouches pro-européens, pro-Euros et ils ont comme une tendance historique à vouloir partitionner, déjà, mais bref, ça n’est pas vraiment le sujet. Pour l’Europe, la question de la sortie ou non de la Grande-Bretagne est presque subsidiaire, mais la tenue du référendum et donc la fin de l’emprise de la Grande-Bretagne sur une partie de l’avenir de l’Europe ne l’est pas du tout, elle. Et à Bruxelles, on s’est préparé à toutes les hypothèses en écartant doucement les fonctionnaires européens britanniques et en isolant progressivement le Royaume-Uni des décisions à prendre. Par exemple, jusqu’à la dernière législature du Parlement Européen, c’était un britannique qui, hors de toute logique dirigeait le comité ECON qui s’occupe de toutes les affaires économiques, donc également de l’Euro. Oui, voyez à quel point c’est problématique. C’est cette présence britannique à l’ECON qui explique que le nouveau règlement bancaire qui devait au départ s’appliquer à toutes les banques européennes, n’en concerne au final plus que trois, parce que la Grande-Bretagne a, encore une fois, freiné un processus de régulation qui n’allait pas avec la City, mais bref. Désormais, c’est un Italien qui dirige l’ECON, ce qui renforce l’influence inusitée de ce petit pays qui se partage de plus en plus de postes clés, entre Draghi et Gualtieri, d’ailleurs. Mais là encore, pas le sujet : la Grande-Bretagne peut sortir de l’Europe, désormais, ça ne fait plus tellement peur à grand monde, quand bien même on est prêt à quelques concessions, c’est à la marge et plus sur des sujets essentiels. Et à force de jouer de son statut exeptionnel, le Royaume-Uni s’est isolé de ses partenaires.
    Du coup, Cameron a donné le 10 novembre dernier une liste de revendications qui seraient les conditions pour qu’il soutienne le projet de rester dans l’Union Européenne, dans une lettre adressée à Donald Tusk, le président du conseil européen. Elles sont à ne pas piquer des hannetons, vous allez voir si vous n’avez pas déjà suivi la chose. Pour commencer, on revient bien sûr insister sur la question de la souveraineté des états, mais cela n’a rien de surprenant, bien sûr. On veut également limiter la libre circulation et le droit à l’immigration, y compris pour les ressortissants européens, qui pourraient se voir déchoir de leurs droits sociaux pendant un minimum de quatre ans. Franchement, je ne crois pas que ce soit ce qui dérange le plus les continentaux dans les conditions britanniques. Mais quand on aborde la question économique, ça se complique car la Grande-Bretagne veut non seulement qu’on adopte son modèle libéral de dérégulation des marchés économiques, financiers et bancaires, ce qu’elle a réussi à imposer pas trop mal jusque là, mais en prime, elle voudrait que la monnaie unique soit remise en cause, au moins telle qu’elle est voulue par le traité de Lisbonne. Et, tenez-vous bien, car c’est là la farce la plus drôle, elle voudrait que l’Eurozone soit subordonnée au marché unique et que l’Euroland soit suspendu à un processus de codécision des états non membres de la zone Euro dans l’ensemble de son fonctionnement. En gros, c’est la mort par immobilisme, quoi. Le 02 février dernier, le Conseil Européen a répondu non, évidemment. Bon, en y mettant assez de formes pour que Cameron, à un moment ou à un autre, décide de faire campagne sur l’idée qu’il a gagné le bras de fer, mais en vrai, non, quoi.
    Mais le problème reste entier, en Europe : rien ne peut se faire sans ce référendum. Même la réforme fiscale est officiellement suspendue au résultat de ce référendum, donc tout le monde espère bien qu’il se déroulera en juin prochain. Dans le pire des cas, il doit avoir lieu avant fin décembre. Et, quel qu’en soit le résultat, moi je parie pour un maintien, mais peu importe, il va enfin permettre la suite pour l’Europe. Car si 2015 a démontré quelque chose, c’est bien qu’il faut changer la donne. Or que voit-on ? Plusieurs tentatives allant dans ce sens. D’abord, des réflexions assez fascinantes d’intellectuels et de politiques voulant réformer l’Europe pour permettre une démocratisation de ses instances, trop lointaines pour les citoyens qui sont, de facto, dépossédés du pouvoir politique. Et, vous ne serez peut-être pas surpris de l’apprendre, le dernier mouvement en date du genre est le DIEM 25 pour Democratie in Europe Movement 2025 et a été lancé la semaine dernière par nul autre que l’ex ministre des finances grec, Yánis Varoufákis. L’idée est de fédérer les consciences démocratiques de l’Europe pour refonder l’Union sur ses principes premiers de démocratie et d’humanisme plutôt que sur le seul paradigme économique et pour cela d’organiser sous deux ans une constituante de manière à aboutir à terme à une vraie europe fédérale. Bon, vous me direz, son projet est fou ou extrémiste. À dire vrai, pas tant que cela et je vous invite à le regarder de plus près, il le détaille dans un document pas bien long d’une dizaine de pages plutôt sympathique, qui propose aussi bien la transparence immédiate des débats européens avec diffusion en direct des réunions du Conseil de l’Union européenne, du Conseil ECOFIN et de l’Eurogroupe par exemple que la reprise en main de l’économie européenne sur les bases des structures existantes mais avec un esprit solidaire, quoi.
    Oui, on s’en serait douté. Mais même si vous êtes du genre à penser Varufakis irresponsable et extrémiste, il n’en reste pas moins qu’il n’est pas le seul à arriver au constat qu’il faut de la démocratisation et une Europe plus restreinte. Tout le monde ou presque est d’accord sur l’idée que l’Eurogroupe formerait une bonne base pour une Europe limitée mais vraiment souveraine et capable d’une politique unifiée. Et de plus en plus, on parle d’un parlement Euroland, dont les modalités, par contre, sont moyennement transparentes. Et si beaucoup forcent au maximum le pas pour qu’on en arrive à un Euroland de fait, entérinant par là-même l’idée d’une Europe à plusieurs vitesses, le cercle extérieur pouvant ou non comprendre la Grande-Bretagne mais aussi d’autres pays en partenariat privilégié avec l’Europe, comme le Maroc, par exemple, d’autres posent la même question que Varoufakis : oui à l’Euroland fédéral, mais démocratique. Alors comment ? Là est la question. En tout cas, dès 2014, le Ministre allemand des Finances, Wolfgang Schaüble, demandait la création d’un Parlement de la zone euro, comme quoi grecs et allemands sont parfois d’accords…

  • Burundi : génocide ethnique à l’horizon ou embrasement régional?

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 11 février 2016.

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    Hier, nous parlions des perspectives africaines de développement avec nos invités. Parlons aujourd’hui d’une région de l’Afrique, celle des Grands Lacs, qui n’est pas prête d’avoir des perspectives agréables.
    Vous avez dû commencer à en entendre parler, le Burundi est sujet à pas mal de troubles, puisque ce petit pays gangrené par la corruption, le clientélisme, un président qui a fait changer la Constitution pour accéder à son 3ème mandat en 2015, serait le théâtre d’horreurs dont tout le monde a peur qu’elles ne déclenchent un massacre à la Radio Mille Collines de sinistre mémoire dans la région. Et, à l’aune de ce traumatisme historique terrible, puisque le Burundi est voisin du Rwanda et a également sa part de conflits ethniques entre Hutu et Tutsi, l’ONU découvre des charniers, les États-Unis accusent le Rwanda de vouloir déstabiliser la région et tout le monde y perd son latin, parce que, en vrai, la situation est plus complexe et finalement peut-être encore plus explosive que cela.
    Revenons un peu en arrière pour bien comprendre les choses. Quand le président Pierre Nkurunziza arrive au pouvoir en 2005, c’est au terme d’une guerre civile sur fond ethnique entre Tusti et Hutu qui dure depuis 1993 et qui a fait 300 000 morts. Forcément, le parallèle est vite établi avec le Rwanda, son voisin qui connaît des troubles à la même époque et presque pour les mêmes raisons, même si le profil des deux pays est plus différent qu’on ne veut bien le croire. Quoi qu’il en soit, le président et son parti sont issus de la guerre et sont des héros populaires des Hutus. Le nom même du parti est révélateur de son rôle dans la guerre civile : Conseil national pour la défense de la démocratie – Forces de défense de la démocratie ou CNDD-FDD. 10 ans plus tard, force est de constater que le pays ne s’est pas relevé économiquement, il est gangrené par la corruption et il n’en a pas fallu beaucoup pour précipiter les choses quand en 2015, le président décide de changer la constitution pour obtenir le droit de se représenter.
    Du coup, une espèce de coup d’état plus ou moins avorté en 48h a lieu en mai 2015, dont on ne parle pas énormément au niveau international, parce que concrètement, bah, ça a échoué, quoi. Le général Godefroid Niyombare, sous-estimait gravement le soutien dont le président sortant bénéficiait, à la fois dans son armée et sa population. Résultat, le voilà exilé au Rwanda. Et là, tout s’enchaîne : certes, le président est réélu haut la main sans réelle opposition en juillet (il n’a jamais tellement permis qu’il y en ait une, de toute façon) mais des milices commencent à émerger et le spectre des troubles ethniques plane. On parle de 400 morts, 200 000 réfugiés déplacés, de charniers découverts, bref. Apocalypse et pluie de grenouilles, quoi. Ou en tout cas, retour des discours sur les cafards.
    Il faut dire que le Rwanda n’est pas du tout mécontent de la chose, d’ailleurs, les Etats-Unis l’accusent directement de vouloir provoquer des troubles au Burundi, car cela lui permettrait peut-être de récupérer le contrôle sur la région. Sauf que quelques détails clochent. Certes, le CNDD-FDD, le parti au pouvoir est le parti du peuple Hutu contre les Tutsis, mais là, les opposants qui ont fomenté le coup d’état ne sont pas Tutsis, mais bel et bien Hutus, même si depuis, des opposants Tutsis issus du M23 ont commencé, eux aussi à poser problème. Et au Burundi, quels que soient les parallèles que l’on veut faire avec le Rwanda, la crise n’a jamais été seulement ethnique. D’ailleurs, dès la première année de son premier mandat, le président Nkurunziza invente un faux coup d’état pour justifier d’une purge à ne pas piquer des hannetons chez les Hutus même. Et aujourd’hui, il y a de fortes chances que ce soit plutôt la situation économique désastreuse du Burundi qui soit au cœur des problèmes du pays. Ben oui : économie pastorale dévastée plus démographie galopante = pas glop, quoi. Enfin, dernier point, je ne suis pas sûre que le Rwanda ait réellement les moyens de contrôler sa périphérie donc d’y fomenter des troubles de lui-même, même si sans doute, il est ravi d’en soutenir les fauteurs. Bref, sur la question du Burundi, j’aurais tendance à penser que la communauté internationale soutient le président actuel, comme elle l’a toujours fait, non pas parce qu’il est démocratique et garant du bon droit et de la bisounoursie, mais par peur de la contagion et d’une alternative pire.
    Non, parce que la situation n’est pas brillante dans la région des grands lacs en général. L’instabilité est partout, de la République centrafricaine et le Soudan du Sud jusqu’au Sud-Kivu et aux rives du lac Tanganyika. La république centrafricaine ne se remet pas franchement d’une guerre civile dont la France, qui y est intervenue récemment, ne sait pas bien se dépatouiller. Le Soudan du Sud, est-il besoin de le rappeler ? N’est pas bien en forme, malgré l’accord de paix d’Addis-Abeba d’août 2015. La RDC, comment dire ? Quant au Rwanda et à l’Ouganda… Et le tout est d’autant plus terrible qu’on est là au cœur de l’Afrique qui multiplie les mandats de ses présidents, qui ne veulent pas lâcher le pouvoir. Pour le coup, dans la région, pas de transition, et tout le monde joue la partition du « moi ou le chaos ». Il n’y a, finalement, que le président Kabila qui ne maîtrise pas assez sa politique interne pour s’imposer de cette façon, quand bien même il en aurait bien envie. Sauf que là, la situation burundaise a de quoi apporter de l’eau à son moulin. Eh oui, en décembre dernier, l’armée congolaise a arrêté des combattants burundais, rwandais et congolais, tous anciens membres du M23 venus du Rwanda, au Kivu. Et là, pour le coup, ça constitue une menace suffisamment importante pour justifier un état d’urgence potentiel, qui serait fort utile pour museler l’opposition. Bref, on le voit, bien des pays sont hors d’état de contrôler les troubles, bien d’autres ont intérêt à les provoquer ou tout du moins, à les utiliser. Dès lors, on a toutes les raisons de craindre une escalade qui pourrait enflammer toute la région durablement, sans que les lectures un peu lointaine de la communauté internationale ne permettent d’y pallier.

  • Eugénisme : peut-on arrêter le progrès avant qu’il ne tourne mal?

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 4 février 2016.

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    Existe-il une limite éthique à ce que la science peut nous permettre de réaliser ? À quel moment peut-on considérer que l’humanité, dans sa recherche de progrès, a franchi le Rubicon et joué à être Dieu ? Vous me direz, que de questions complexes pour un jeudi matin dès potron-minet. Certes, mais c’est que, voyez-vous, on est en plein Gattaca.
    Alors pour ceux qui sont trop jeunes pour se souvenir de ce déjà vieux film absolument mythique où tout adolescent hormoné tombe amoureux d’Uma Thurman, il s’agit d’une dystopie dans laquelle le génome humain sert désormais à discriminer les individus parfaits de ceux présentant des défauts. L’eugénisme est la règle, le handicap inacceptable et la modification et la sélection d’embryons presque automatique. Or ce que nous pensions relativement lointain au moment où le film sortait et où le séquençage génétique paraissait quelque chose de lointain est désormais largement possible et ça commence à se pratiquer.
    Ainsi, Courrier International vient de relayer l’information selon laquelle des scientifiques britanniques viennent d’obtenir l’autorisation de procéder à l’édition de gènes sur embryons humains, même si les embryons en question ne seront pas implantés par la suite. Et en vrai, ce n’est pas la première fois qu’un pays autorise ce type de recherche et de manipulation. En avril dernier, une équipe de chercheurs chinois avait édité les gènes d’un embryon humain, déjà. Et la réaction avait été contrastée, puisque la recherche avait été publiée par la revue Protein & Cells, mais refusée par la la revue Nature, qui avait réalisé à la place un papier extrêmement pessimiste recensant toutes les tentatives en ce sens ayant déjà eu lieu et les conséquences qu’elles auraient en termes d’eugénisme. En mars, la MIT Technology Review avait fait de même dans un article intitulé “Concevoir le bébé parfait”, comme quoi le problème est bien posé. C’est que, en dehors de la Chine, on travaille sur cette question en Russie, en Amérique du Sud, aux États-Unis, même, puisque à ce jour, les recherches les plus poussées sont celles réalisées par une chercheuse chinoise à Harvard qui veut éliminer par modification des cellules germinales les principales maladies génétiques.
    Oui, mais alors, comment dire ? En effet, on va peut-être de cette manière éviter les maladies génétiques mais on peut aussi modifier totalement l’humain.
    Dans le film, on prélevait plein d’embryons et on en sélectionnait un qui présentait le bon profil. L’avantage du progrès technologique, c’est qu’on sait maintenant éditer le matériel génétique des cellules avec le matériel d’à peu près n’importe quel laboratoire médical de ville. C’est-à-dire que non seulement ce n’est pas difficile mais en prime cela n’est pas coûteux. Eh oui, le progrès va vite, en ce sens. Par contre, et bien que beaucoup de recherches aillent dans ce sens, déterminer comment retirer la prédisposition à la violence ou même à la calvitie, c’est pas si simple sans tout bouleverser. Quand à la peau claire… Je vais éviter de commenter, n’est-ce pas ?
    Bon, allez, mon ami Redouan va encore m’accuser de trop parler d’apocalypse et pluie de grenouilles, mais à dire vrai, s’il s’agit d’une apocalypse, elle a déjà eu lieu. L’humanité n’a jamais été capable de ne pas ouvrir la boite de Pandore, on le sait tous. C’est possible, cela aura donc lieu et bien plus vite qu’on ne le pense. Difficile après cela d’imaginer l’avenir, qui ne ressemblera définitivement pas à ce que nous avons connu jusqu’ici. Est-ce que nos enfants seront les derniers à ne pas avoir été édité ? Auront-ils à faire face à une discrimination génétique ?
    Là encore, je suis la trame du film, hier très bonne SF, aujourd’hui, assez bonne projection, un peu comme 1984, quoi ou même le Meilleur des mondes pour lequel à mon sens, il ne manque que la Somma. Mais peut-être en effet, que tout cela sera magnifique, avec juste moins de maladies, des gens qui vivent longtemps, tout le monde heureux et ayant à disposition le meilleur de la médecine à sa disposition et le bonheur à portée de main ?
    Ouais. En attendant, mes imperfections génétiques et moi allons laisser la parole à nos petits camarades : puisque le Rubicon a bel et bien été franchi, allez, assez jacté !

  • Pas de trêve hivernale pour les morts de migrants

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 2 février 2016.

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    La semaine dernière, en début de semaine, nous disions – et pensions avec un certain soulagement que l’hiver allait réduire la vague migratoire et les morts atroces qui l’accompagnent. Hélas, dès jeudi, nous savions que ce ne serait pas le cas. 24 morts, dont 10 enfants s’étaient échoués en Grèce. Samedi, 37 corps de plus ont alourdi les eaux de la Mer Égée. Et la presse ces derniers temps se fait l’écho d’une enquête d’Europol parlant d’au moins 10 000 enfants migrants, isolés portés disparus dans les limbes d’une Europe qui ressemble à l’Enfer pour qui n’est pas baptisé conforme par l’administration.
    Oui, cette chanson n’a jamais été aussi flippante, je sais. Mais il faut dire que la situation n’est pas jolie-jolie, alors qu’en Allemagne, on commence à nous expliquer qu’il faut tirer sur les migrants. Vous me direz, n’allons pas nous indigner de ce que la Hongrie a autorisé l’armée à faire depuis au moins 6 mois. Si ce n’est que l’Allemagne nous avait habitué à être la voix de l’utopie, tandis que la Hongrie, comment dire ?
    Oui, bon, voilà. Alors, on sait que les migrants vont être des millions à s’échouer sur nos rives des deux côtés de la méditerranée. Des millions, en très peu de temps. Entre le petit Aylan et Cologne, tous les fantasmes se déchaînent sur une réalité trop grande pour être appréhendée par l’esprit humain. Entre ceux qui voudraient bien mais qui peuvent point, ceux qui voudraient contrôler les invasions barbares, ceux qui, angélistes, refuseraient de se poser les questions qui font mal sur l’intégration d’une population non uniforme mais dont le point commun est la désintégration de tout ce qui constitua, jusqu’à lors, des repères. Comment prendre en compte une réalité plus grosse que soi ? On n’a que deux moyens, tous deux inadaptés, tous deux problématiques : l’exemple précis. Cologne ou bien Aylan, le particulier devenant symbole de ce qu’est l’ensemble, un ensemble que l’on ne peut réfléchir et traiter qu’en généralité. Et nous voilà sur notre deuxième problème : le traitement à la chaîne, la règle générale qui ne souffre pas d’exception. Quand est-ce que l’on a commencé à traiter l’humain de manière efficace ?
    Oui, voilà, la modernité, et d’entre tous ses attributs, la modernité appliquée à l’humain… en camp. Oui, en camp, de travail, d’étrangers indésirables puis camps de la mort. Une autre époque dont les relents sont là, pas seulement dans les discours d’extrêmes, mais aussi dans la manière dont, froidement, nous traitons les données des migrants. Tant de millions en mouvement, tant de morts, tant d’embarcations échouées, statistiques de l’infâme qui s’ajoutent comme autant d’informations dont la valeur n’est pas remise en cause, jamais, car objective, permettant d’appréhender le réel, n’est-ce pas ? Mais non. La solution n’est ni dans le cas particulier, ni dans la normalisation de l’abstrait horrifique.
    Redevenir humain, quel beau concept mais comment ? Et comment des états, par nature inhumain – et ce n’est pas une critique, juste un constat– peuvent le devenir. Je ne sais pas. Encore une fois, si j’avais des solutions, je les mettrais en œuvre, je ne resterais pas là les bras croisés. Est-ce que ce serait cela, alors, la solution ? Cesser de se sentir impuissant. Cesser de penser aux conséquences forcément désastreuses quand nous sommes rationnels, pour n’envisager que l’action immédiate. Après tout, on ne vit pas dans l’avenir, aussi noir soit-il, mais bien daba, maintenant, now.
    Cesser de se sentir impuissant, mais pas seulement au niveau individuel, où il importe d’agir, oui, agir et le plus vite possible, à tous points de vue ! Oui, mon truc à moi c’est la culture, est-ce négligeable ? Je ne crois pas, je dois croire que ce n’est pas le cas. Mais agir, en tous les cas. Mais pour les états, ceux qui ne peuvent pas accueillir toute la misère du monde, auront-ils le choix, quoi qu’il en soit ? Et pas seulement ceux de là-bas, mais le nôtre aussi. La France, l’Allemagne ou le Maroc, même combat : toujours mieux que la mort assurée, bien des gens vont venir, qu’on veuille les voir ou pas, qu’on les attende avec des fleurs ou des flingues. Alors comme d’habitude, apocalypse et pluie de grenouille, mais de toute façon, quelle importance ? Un jour nous mourrons et nos sociétés aussi, sans doute. Mais à vouloir nous préserver en dépit de l’humain, à être inerte, est-ce que nous n’embaumons pas avant l’heure ? Il faudra bien que l’on accepte de repenser le monde différemment, parce que sinon, aux problèmes d’aujourd’hui, nous n’apporterons que le renouvellement des échecs d’hier. Des millions de morts, dont pas mal, statistiquement appréhendés, en camps.

  • Les bourses dévissent : une crise très grave que personne ne veut regarder en face

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 28 janvier 2016.

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    Hier, la FED donnait les conclusions de sa réunion de deux jours et bien des bourses attendaient cela avec impatience. Il faut dire que je ne sais pas si vous suivez cela de près, mais en ce moment, la bourse, c’est pas la joie.
    Les bourses asiatiques sont en déconfiture totale, les pays émergents sont submergés par la baisse des prix des matières premières et les grandes places mondiales elles-mêmes suivent un cours du pétrole qui s’effondre et le peu de crédibilité que l’on peut apporter à l’idée de reprise. Bref, c’est la crise de chez crise.
    Pour vous donner une idée, en six mois, l’indice Shanghai Composite a perdu près de la moitié de sa valeur. En un mois à peine, le Nasdaq comme le CAC 40 ont perdu pas loin de 1000 points. Le Nikkei a dévissé lui aussi, bref. Si vous suivez les choses au jour le jour mais sans prendre de recul, vous vous réjouirez peut-être de voir qu’hier, quelques places boursières ont connu une vague hausse qui permet à la presse spécialisée, en pleine hystérie méthode Coué, de se dire que tout va bien mais c’est pas vrai. Et il est largement temps de s’inquiéter. D’abord parce que cette crise boursière n’est pas seulement la conséquence ou la fin de la dernière grosse crise que nous ayons vécu en 2007-2008, mais bien une nouvelle, produit de la précédente et que c’est pas bon, quand les crises se succèdent en rang serré sans qu’on ait le temps de souffler. Ensuite parce qu’elle révèle une crise économique sous-jacente qui n’est pas près de se résorber. Oui, voyez un peu comme ça s’est enchaîné : crise financière donc crise économique donc crise financière.
    Le cercle vicieux, vicié et spiralant vers le gouffre par excellence, quoi. Enfin, parce que, en douce, rien n’ayant été fait pour l’empêcher, on a quand même continué à produire des bulles spéculatives ici et là qui vont pas tarder à faire kaboom. Ad minima, un bon gros pchit des familles et que ça ne va pas arranger les choses. Bref ? Vous avez l’habitude désormais : je ne suis pas optimiste.
    Bon, alors, reprenons dans l’ordre. D’abord, nous avons la question du pétrole et des matières premières. Si leurs prix dévissent, évidemment, les bourses suivent, c’est logique. Ben oui, on a une consommation mondiale de 90 millions de barils par jour. Quand le baril était à 100 dollars, il y a seulement un an et demi, les flux d’argent engendrés étaient de 3300 milliards de dollars par an. Aujourd’hui, on est à peine à 1000 milliards par an. Moins du tiers, oui, ça fait mal. Logique aussi que cela installe un climat de grosse, mais alors grosse crise économique dans l’ensemble des pays émergeants et chez tous les pays dépendant de leur production pétrolière, y’en a beaucoup. Ensuite, on a le ralentissement chinois, qu’on analyse mal à mon avis. Quoi qu’il en soit, la Chine se concentre désormais sur sa consommation intérieure, ce qui signifie avant toute chose que son potentiel de croissance, elle ne le disperse plus à tout vent et donc que le monde n’en bénéficie plus. Enfin, on a la conséquence de la crise précédente et des mesures que l’on a prise pour tenter de la résoudre. Notamment, toutes les mesures de quantitative easing et autres baisse des taux directeurs partout. Attention, hein, si les conclusions de la FED hier nous ont appris quelque chose, c’est que bien sûr, les marchés ne réagiraient pas bien en cas de relèvement des taux trop brutaux, parce que la situation économique est toujours plus que fragile, instable, même. Sauf que concrètement, ce à quoi on est confronté, avec tout ça, c’est une déflation généralisée qui est un vrai problème, tout de même. Et qui nous présente également avec une nouvelle crise financière possible.
    Oui, non, parce que les traders, n’ayant été confronté en vrai à aucune forme de régulation depuis 2008 n’ont pas chômés, vous pensez bien. Donc on est face à une bulle, sur cette question monétaire. Ben oui, regardez, le GSCI Commodity Index est au plus bas depuis 2004, le Baltic Dry Index est à sa valeur la plus basse depuis sa création, en 1985 ! La banque centrale chinoise mais aussi la banque centrale saoudienne vident leur réserve de change en dollar à plus de 35 millions de dollars par mois. Les banques centrales du Brésil, du Japon, de la Russie, la BoE ou la BCE font la même chose, juste en plus lent. Tous les pays détenteurs de dettes en dollar vendent. Tu m’étonnes qu’avec tout ça, la FED veuille relever les taux, même si elle ne le peut pas pour l’instant !Allez, passons sur les détails, ce n’est pas comme si cette bulle était en soi spéculative, n’est-ce pas ? Ce n’est pas comme si les traders en profitaient parfois pour pratiquer tranquilou bilou une forme de vol sur l’économie déjà chancelante, n’est-ce pas ?
    Allez, allez. On se concentre. Nous sommes donc face à une crise, qui certes, est liée à la précédente mais pas que, puisqu’elle spirale là depuis à peine 6 mois et en particulier depuis un mois, où certains indices, comme le CAC 40 ont perdu près de 20 % de leur valeur. Et ça, mes bons, c’est pas bad business as usual. C’est à mon sens les signes extérieurs d’une forme de pivot qui se réalise. Revenons sur la crise boursière chinoise, par exemple. Dans le même temps que la Chine connaît une fuite des capitaux exemplaires, on met le yuan dans le panier des valeurs du FMI, ce qui isole encore un peu plus le dollar monnaie de référence, déjà bien attaquée par la baisse du pérole. Que se passe-t-il en vrai ? En interne, on restructure le marché intérieur, on investit massivement dans des infrastructures. Ça coûte et paradoxalement, en effet, ça fait fuir l’argent en même temps qu’on assainit l’économie réelle. Par contre, en Occident, que voit-on ? Au contraire, l’économie réelle va mal, du fait de la crise financière de 2007-2008, et elle entraîne la bourse derrière elle, sans espoir de restructuration, car le centre du monde est en train de se désaxer. Ce que seront les grands équilibres demain dépendra essentiellement des résolutions géostratégiques qui sont en train de se dessiner, ceci dit, concrètement, on peut au moins dire deux choses : un, tout ce qu’on a fait pour répondre à la crise de 2008 a été au mieux inefficace, au pire, à la source de la crise actuelle. Deux, le système économique et financier mondial n’est plus simplement en crise, comme les cycles économiques anciens pouvaient nous y préparer : crise puis reprise, etc. Non, on est en face d’un effondrement systémique qu’il va falloir dépasser pour mieux se réinventer.