• La population africaine devrait doubler d’ici 2050!

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 5 novembre 2015.

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    Et ce matin, dans le Monde des Bisounours, on va parler d’un rapport de l’organisation des Nations Unis, qui établie des projections de croissance démographique pour le monde.
    Or il nous dit que, concernant l’Afrique, la population devrait doubler d’ici 2050, atteignant les quelques 2,4 milliards de personnes, avant de passer à pas moins de 4 milliards vers 2100.
    Ok, alors théoriquement, c’est super, parce que qui dit population en forte croissance démographique dit grande force de travail et potentiel de croissance. Sauf que. Et c’est un très gros sauf que. La Banque Africaine de développement, l’OCDE et même les Nation Unis dans leur dernier rapport du PNUD sur l’avenir économique de l’Afrique prévoient tous que le taux de croissance moyen du PIB africain, qui est de plus ou moins 4,5 % ces dernières années va se maintenir au moins pour 2015 et 2016. Et ça paraît bien, mais en fait non, car si on ramène ce taux de croissance au PIB par habitant, la croissance réelle est d’à peine 1,6 % en Afrique subsaharienne, ce qui, pour un continent aussi en retard est absolument ridicule. Eh oui, c’est toujours pareil avec la croissance, si on ne la ramène pas à la population, elle ne veut rien dire du tout.
    Donc oui, la question reste et ne va hélas pas cesser d’être pendant un bon bout de temps la pauvreté en Afrique et ça n’a l’air de choquer personne. Pourtant, c’est tout de même étonnant, quand on regarde de plus près, que l’Afrique soit le seul continent qui n’effectue pas de transition démographique. Enfin, dans son ensemble, hein, parce que quelques pays commencent à le faire, dont le Maroc, d’ailleurs. Je veux dire, concrètement. Actuellement, la population africaine croît de 2,5 % par an, pour une moyenne mondiale de 1,2 %, avec une Amérique du Nord carrément aux alentours de 0,4 %. Or s’il arrive parfois que, du fait d’une mortalité reculée avant que la natalité ne s’effondre, les populations connaissent une période transitoire de forte démographie, pour l’Afrique, en particulier subsaharienne, cette forte démographie ne se dément pas depuis déjà des décennies et on ne voit aucun signe de fléchissement.
    Ben je vais vous dire, les femmes du Congo, comme celles de tous les autres pays d’Afrique subsaharienne, ont beaucoup d’enfants… Et se marient très jeunes. Ainsi, une étude réalisée en 2003 dans trente pays d’Afrique subsaharienne par une équipe de chercheurs américains a montré que plus de la moitié des femmes entre 20 et 25 ans interrogées avaient été mariées avant 20 ans dans les deux tiers de ces pays, et plus de 75 % dans sept pays. Vous me direz, c’est vieux. Que nenni, la même étude, réalisée en 2013 dans 34 pays, cette fois-ci par l’USAID n’a révélé qu’une très faible différence puisque les femmes se mariaient en moyenne 0,3 années plus tard. Oui, 4 mois plus tard, quoi. Ri-di-cule !
    Alors quelles sont les conséquences de tout cela ? Eh bien, si l’on ajoute à ces données les prospectives de croissances faibles, les troubles sécuritaires liés notamment au changement climatique et aux guerres entre ethnies et religions qui prennent de l’ampleur sur le continent et la prédation dont l’Afrique continue d’être victime, tant au niveau de ses ressources que de ses terres agricoles, par exemple, du fait aussi bien de la Chine que de l’Europe, les États-Unis et même le Moyen-Orient, on se retrouve face à une situation presque inextricable. Et l’une des raisons principales, sans compter un facteur aggravant de plus ! En est l’accès à l’éducation. Or, en Afrique de l’Ouest par exemple, en 2010, d’après le Wittgenstein Centre Data Explorer, environ 46 % des femmes de 20 à 39 ans n’avaient reçu aucune éducation, tandis que pas moins de 31% des hommes étaient dans le même cas. Des chiffres à faire peur et qui démontrent l’ampleur du problème. Si vous avez une population pauvre à la base, que vous n’éduquez pas du tout, sur un continent soumis à des aléas climatiques qui vont, on le sait à court terme poser de gros problèmes de sècheresse et donc de famines, notamment, alors que la situation politique, ethnique et économique est rendue instable par des frontières à l’emporte-pièce, des superpuissances prédatrices et un contexte défavorable, comment dire ? L’Afrique n’est pas sortie de l’auberge.

  • Frontières maritimes : les conflits de demain?

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 30 octobre 2015.

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    Fin septembre, la France a gagné l’équivalent de sa surface totale en plus en zone maritime. Pourtant, elle n’a pas de nouveau colonisé de pays africains, asiatiques ou autres.
    Alors, comment a-t-elle fait ? Elle a profité de la convention dite de Montego Bay, datant de 1982 qui permet aux pays côtiers d’étendre leur souveraineté au-delà des 200 milles marins de leur Zone Economique Exclusive jusqu’à une limite maximale de 350 milles, à condition que le pays démontre que son territoire terrestre, aussi appelé plateau continental, se prolonge sur le fond des océans.
    Alors d’abord, vu que la convention ayant permis à la France de réaliser cet impressionnant tour de passe-passe qui fait de ce pays plutôt petit à l’échelle du monde rien moins que la seconde puissance maritime, juste derrière les États-Unis, vu que cette convention donc, date de 1982, comment ça se fait qu’elle n’ait réclamé ses droits que récemment ? Eh bien c’est que réaliser les explorations des fonds marins nécessaires à étayer les dossiers est compliqué, long et fort coûteux. Ce qui n’empêche absolument pas la France de poursuivre dans cette voie puisque, après avoir bénéficié d’un agrandissement de ses zones maritimes grâce à la Martinique, la Guadeloupe, la Guyane, les îles Kerguelen et la Nouvelle-Calédonie, elle a déposé des dossiers pour La Réunion, Wallis et Futuna et Saint Pierre-et-Miquelon, sachant qu’elle constitue en ce moment même un dossier pour la Polynésie française. Ce qui, si tous ses dossiers passent, placerait la France en première place, avec pas moins de 12 millions de km² de zone économique exclusive.
    Oui, un happy day et un beau pari sur l’avenir, aussi. Parce qu’à quoi correspond cette ZEE, cette zone économique exclusive ? Pas à la colonne d’eau, donc ce n’est pas pour les ressources halieutiques. Par contre, elle donne droits aux sols et sous-sols, donc potentiellement aux ressources pétrolifères qui pourraient, pourquoi pas ? S’y trouver.
    Si la France augmente tranquilou bilou son territoire sous-marin, avec ma foi fort peu de contestations pour le moment, dans d’autres coins du monde, cette question de potentiel sous-marin provoque des guerres. Ainsi, ce n’est pas demain la veille que la Grande-Bretagne laissera tomber les Malouines, un pauv’ caillou dont on ne peut pas dire que ce soit les habitants, trois moutons et deux militaires qui font le sel de cette terre et ce d’autant que, disons-le tout net, ils sont là en expatriés, oui, même les moutons. Et pourtant, les années 80 se souviennent bien de la guerre des Malouines…
    Et oui, même si les artistes pop de l’époque, comme à dire vrai l’ensemble de la jeunesse britannique n’a pas bien compris pourquoi, l’état, lui, savait bien ce qu’il faisait. Et le cas n’est pas isolé. Tous les conflits et les revendications de cailloux en Mer de Chine sont liés à cette question des droits maritimes.
    Close enough, oui, je parlais des îles Senkaku, entre autres, qui font litige entre la Chine et le Japon. Mais des îles réclamées par tel ou tel pays, la Chine, le Japon, la Corée, le Vietnam, les Philippines, etc. Il y en a plein, car le sous-sol est bourré, on le sait, d’hydrocarbures. Mais la Chine va encore plus loin : à l’exemple de la France, et prenant prétexte de la Convention de Montego Bay, elle réclame les droits sur l’ensemble de la Mer de Chine, du fait de son plateau continental.
    Et alors là, on se retrouve avec un imbroglio terrible, parce que dans cette région, nombre de pays ne sont que archipélagiques, or les droits maritimes archipélagiques ne sont pas les mêmes que les droits continentaux et les deux se télescopent. Tout cela peut tout à fait dégénérer rapidement en guerre et de très nombreux spécialistes soulignent à juste titre la prolifération d’armes purement offensives dans la région.
    Mais bon, vous me direz, la Mer de Chine, on en parle souvent. Alors partons dans une autre région du monde : la Méditerranée orientale. On vient d’y découvrir du gaz, figurez-vous. Et voilà que tout d’un coup, une vieille question de frontière jamais résolue entre le Liban et Israël, reprend de l’importance. Oh, même pas sur une zone économique exclusive étendue, hein. Non, juste sur les 200 milles marins réglementaires du départ. À peine 870km2, ce qui n’est pas grand-chose, hein, disputés entre les deux nations. Mais de l’ordre de 340 milliards de mètres cubes de gaz potentiels selon une étude de Beicip-Franlab, qui est une filiale de l’Institut français du pétrole Énergies nouvelles. Ah ouais, pas mal, tout d’un coup, hein ? Et ça n’est pas tout : figurez-vous que le Maroc aussi se retrouve avec des conflits potentiels sur des zones maritimes.
    C’est que Repsol entamait déjà l’an dernier des forages au large des côtes marocaines… Dans une zone revendiquée aussi par l’Espagne, via les Canaries. Alors, cette question de frontières maritimes, c’est que le début, début, début, des peut-être guerres de demain.

  • Le Grand Marché Transatlantique en questions

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 26 octobre 2015.

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    Eh oui, ce matin dans le Monde des Bisounours, on va parler du Grand Marché Transatlantique ou GMT ou bien encore Tafta comme dans Transatlantic Free Trade Agreement, ou bien encore TTIP comme dans Transatlantic Trade and Investment Partnership et même CETA comme dans Comprehensive Economic and Trade Agreement.Plein de noms pour un seul projet de libre échange que les États-Unis et l’Union Européenne tentent de signer depuis plus de 20 ans et qui continue, encore et toujours à rencontrer des résistances dignes de villages gaulois, alors même que la plupart des négociations sont secrètes. Tenez, l’an dernier, quand je vous en avais parlé sur cette antenne, l’accord devait être finalisé avant la fin 2015. Cette année, après une pétition rassemblant quelque 3 millions de signataires européens, les négociations ont reprises le 19 octobre et les spécialistes pensent déjà qu’elles n’atteindront pas leur but, c’est-à-dire un accord avant fin 2016. Alors pourquoi ? Non, parce que, a priori, l’idée est belle : faire tomber toutes les barrières au commerce pour non seulement enrichir les peuples mais aussi éviter les guerres. Car tout le monde le sait bien, non ? Quand on commerce, on ne s’entretue pas. Montesquieu déjà le disait et depuis, presque tous les chefs d’états l’entonnent une main sur le coeur et l’autre sur le portefeuille d’actions. Ahem, je suis injuste, tous ne sont pas de vils comploteurs, certains, naïfs, mal informés ou mal intentionnés selon l’expression consacrée, y croient sans doute. Mais dans les détails, comment ça va marcher ce grand Machin, qui, ne nous leurrons pas, va s’appliquer partout, une fois qu’il sera signé. Non, parce que son pendant, le grand accord transpacific progresse lui aussi et que même un journal du PC chinois estime que la Chine devrait le rejoindre, donc soyons clairs, ce sont de nouvelles normes qui s’édictent qui vont s’apppliquer à tous.
    Selon une étude du Centre for Economic Policy Research, un organisme émanant de grandes banques que l’on nous vend comme étant indépendant, le GMT permettrait de doper la production de richesses chaque année de 120 milliards d’euros en Europe et de 95 milliards d’euros aux États-Unis. N’est-ce pas que c’est merveilleux ? Concrètement, comment ça va marcher ? L’idée est d’éliminer toutes les barrières au commerce, c’est-à-dire : supprimer les derniers droits de douane, réduire les barrières non tarifaires par une harmonisation des normes et permettre aux investisseurs de casser tout obstacle réglementaire ou législatif au libre-échange.
    ça vous paraît une bonne idée ? Regardons de plus près. La première conséquence évidente du GMT, loin d’être un enrichissement conséquent sur les deux rives de l’atlantique, c’est d’abord une énorme perte de souveraineté des états. Selon le mandat de l’Union européenne, et je cite, « les obligations de l’accord engageront tous les niveaux de gouvernement » et ne pourra être amendé qu’avec le consentement unanime des signataires. Ce qui veut dire, en clair que non seulement une alternance politique quelconque ne sert plus à rien pour modifier la donne, mais en plus que tout ce que l’accord prévoit devra être implémenté à tous les niveaux, de l’état fédéral américain à la commune. Or, comme l’accord prévoit que l’on doit et je continue à citer, « fournir le plus haut niveau possible de protection juridique et de garantie pour les investisseurs européens aux États-Unis » et vice-versa, notamment en permettant aux entreprises d’avoir recours à un tribunal arbitral pour casser les dispositions faisant obstacle au libre-échange, cela signifie que, pour absurde que ce soit, on va en arriver à pouvoir attaquer jusqu’aux réglementations municipales devant un groupe d’arbitrage privé international pour peu qu’elles constituent une limitation au droit des investisseurs à, et je cite encore « investir ce qu’il veut, où il veut, quand il veut, comme il veut et d’en retirer le bénéfice qu’il veut ».
    Non, c’est vrai, ça. J’ai mauvais esprit quand même. Permettre à l’entrepreneur, pardon, investisseur, ce héros des temps modernes, « d’investir ce qu’il veut, où il veut, quand il veut, comme il veut et d’en retirer le bénéfice qu’il veut », what could possibly go wrong ? D’ailleurs, on a du recul pour en juger. Cela fait 20 ans désormais que l’ALENA existe. On voit bien à quel point cet accord de libre-échange entre les États-Unis, le Canada et le Mexique a profité à tout le monde, n’est-ce pas ?
    Alors, pour les petites, c’est pas sûr. Mais pour les grosses, hamdoullah, l’accord a été profitable. Par contre, pour les états et les populations, pas si sûr. L’accord était censé créer des emplois. En fin de compte, il a créé de la délocalisation, ce qui a conduit à une perte de près de 900 000 emplois aux États-Unis et une fragilisation de pas mal d’autres. Ces emplois atterrissant au Mexique essentiellement, le Mexique aurait dû, lui au moins, bénéficier de l’accord. Eh bien non ! Car suite à l’effondrement des barrières au libre-échange, le marché mexicain a été inondé de produits agricoles issus de l’agriculture intensive américaine, ce qui a fait d’abord s’effondrer le marché local, a ruiné les exploitants locaux et les a donc mis sur un marché du travail encore tiré vers le bas.
    Comble de l’ironie, l’exploitation industrielle de ces ressources agricoles, notamment le maïs, par exemple, utilisé pour produire de l’éthanol, après l’effondrement des productions locales, on conduit à une augmentation du prix des denrées de base délirantes. Ainsi, la tortilla, aliment de base là-bas comme le pain l’est ici a bondi de 280% en 10 ans. Et en tout, sur les 20 ans de l’accord, le panier de la ménagère a été multiplié par sept ; le salaire minimum, seulement par quatre. Alors que l’Alena devait leur apporter la prospérité, plus de 50% des Mexicains vivent aujourd’hui sous le seuil de pauvreté. Du côté américain, c’est pas mieux puisque le salaire médian stagne depuis vingt ans, alors que la productivité des travailleurs augmente. Dans la mesure où, dans le même temps, les produits de base ont augmenté de pas moins de 67%, la perte réelle de niveau de vie est conséquente. Bref, pour le citoyen lambda, autant dire…
    Alors comment expliquer que les états soient si enthousiastes à l’idée de signer cet accord, dont on sait par ailleurs que les populations sont majoritairement contre ? Ah ! la vérité, je n’en ai pas la moindre idée. Ce que je peux vous dire, c’est que des deux côtés, américain comme européen, on promeut activement la chose… Et tandis que, en apparence, les politiques au moins européens ont pris en compte le rejet massif de certains dispositifs les plus contestés comme cette idée de tribunal arbitral entre les états et les entreprises, en vérité, on n’a rien fait de bien concret en ce sens. Or les exemples de ce que ce type de dispositif a déjà donné par le passé ont de quoi faire frémir. Ainsi, l’Argentine a dû payer quelque 600 millions de dollars à des entreprises comme Aguas de Barcelona, CMS Ernergy et Vivendi pour avoir fixé un prix maximal d’accès à l’eau et à l’énergie, l’Équateur a été condamné à payer 1,8 milliards de dollars de compensation à Occidental Petroleum pour avoir nationalisé son industrie pétrolière, Vattenfall réclame en ce moment même à l’Allemagne plus de 3 milliards de dollars pour avoir voulu sortir du nucléaire, Véolia poursuit l’Égypte qui fait passer son salaire minimum de 41 à 71 euros par mois, etc. ad nauseaum et au-delà, sans même vous parler du cas des cigarettiers. Mais s’il n’y avait que cela ? Non seulement Tatfa, GMT, CETA ou TTIP permet aux entreprises d’avoir recours à l’arbitrage contre les lois démocratiques des pays juste parce que c’est drôle, il prévoit aussi, par un mécanisme dit de coopération réglementaire, de permettre aux lobbys d’être consultés en amont lorsqu’un dispositif réglementaire peut les affecter. Autant donner les clés de la bergerie au loup.

  • Le dernier rapport du CNDH fait l’effet d’une bombe

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 22 octobre 2015.

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    Et ce matin, dans le Monde des Bisounours, on va parler, forcément, du rapport du Conseil National des Droits de l’Homme sur l’État de l’égalité et de la parité au Maroc. Un rapport qui a résonné comme un coup de tonnerre car il dit ce que tout le monde sait mais ne veut pas dire : non seulement l’égalité hommes-femmes ne progresse plus depuis la si mal appliquée nouvelle Moudawana, mais en plus, elle régresse.
    Et notamment, le CNDH pointe du doigt ce qui fait mal, et je cite : « trois ans après son entrée en vigueur, la mise en œuvre de la Constitution a été marquée par une évaporation progressive des promesses constitutionnelles. » Évaporation progressive, qu’en termes élégants ces choses-là sont dites ! De même, lorsque le CNDH déclare qu’il faut « amender le Code de la famille de manière à accorder aux femmes les mêmes droits dans la formation du mariage, dans sa dissolution et dans les relations avec les enfants », cela paraît naturel, clair, évident. Mais ce que cela signifie a fait l’effet d’une bombe lors de la conférence de presse du CNDH, lorsque Driss El Yazami a présenté le rapport.
    En clair, le CNDH recommande l’égalité totale, y compris et Driss el Yazami l’a bien précisé, au niveau successoral ! Et ça, c’est le grand tabou, parce que l’héritage, nous explique-t-on, est régulé par la Chariâ.
    Sauf que concrètement, de ce que le Coran recommande des droits et devoirs des deux sexes, il semble que la société actuelle n’ait retenu que ce qui va à l’encontre des droits des femmes. Parce que cette inégalité successorale s’expliquait par le fait que les hommes étaient en charge de subvenir aux besoins des familles, ce qui n’est plus le cas, ni dans la loi, ni surtout dans les faits. Qui peut prétendre que la modernité n’a pas donné à chacun la responsabilité de contribuer aux revenus du foyer, pour élever les enfants ?
    D’ailleurs, le rapport du CNDH, en dehors même de ce point tremblement de terre de l’égalité successorale, met vraiment sur la table les rapports hommes-femmes dans la famille. Ainsi, il pointe encore l’inégalité dans le mariage, la difficulté du divorce, les droits très limités des mères, même lorsqu’elles sont reconnues seules responsables de l’entretien des enfants (ce qui arrive souvent). Bien sûr, dans ce rapport, on parle aussi de la recrudescence des mariages précoces et même de la polygamie. Bref, tout, tout ce que tout le monde sait mais ne veut pas dire est là en plein jour et à le lire, ce rapport, cela devient lumineux : comment peut-on vivre avec un si gros éléphant dans la pièce ? C’en est risible, de ne pas avoir pu en discuter avant.
    Et ce qui permet cet espoir, c’est que cette fois-ci, ce ne sont pas trois féministes dans un coin qui demandent des droits que l’on ne devrait pas pouvoir leur dénier, mais une institution tout à fait reconnue et officielle. Là, pas d’hystérie, pas de déraison, non. Un constat clair, pas contestable. Reste bien sûr l’argument religieux, qui, pour contestable qu’il soit en l’occurrence puisqu’aux femmes ne restent que des devoirs et plus de droits, est inévitable. Alors le CNDH a remis au centre cette question de l’égalité, à la place qu’elle doit avoir.

  • La Vérité et la peur

    Chronique Le Monde des Bisounours diffusée dans Les Matins Luxe sur Luxe Radio, le 19 octobre 2015.

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    J’aime beaucoup Kenny Arkana, cette rappeuse oubliée des ‘90s dont je viens de prendre un extrait sonore. Notamment parce que là, en quelques 10 secondes, elle vient de résumer mon sujet. La Vérité et la peur.Quand quelqu’un quelque part pense détenir la Vérité avec un grand V, j’ai peur, parce que la Vérité, c’est violent. Eh oui, c’est un absolu, qui ne souffre pas la discussion, qui n’accepte et ne peut pas admettre la contradiction, bref, la Vérité s’impose exactement comme la petite voulait s’imposer : ça connaît sa cible et ça va tout faire péter, sans s’annoncer s’il le faut, mais en fait, le plus souvent, en faisant un sermon sur ce pourquoi la Vérité est Vraie, Révélée et incontournable.
    Oui, la Vérité, c’est la Foi qui aurait mal tourné, si vous voulez. Comprenez, la Foi, quand elle est don de Dieu à un individu privilégié ayant compris pour lui le sens du monde, que ce soit à travers la religion ou même, pourquoi pas, via une conviction politique, c’est une chance et un privilège. Mais quand la conviction d’avoir raison transcende toute incertitude – cette foi-là, qui pousse un homme à ne plus voir en l’autre son frère lorsqu’il n’est pas d’accord avec lui, c’est dangereux. Oui, la Vérité, c’est ce qui donne à Caïn le droit légitime de tuer Abel, en fin de compte. C’est-à-dire que c’est ce qui pousse, par extrémisme, à trahir tout ce, en quoi on croit sans s’en rendre compte, par certitude que justement, un absolu peut remplacer l’empathie et l’humanité.
    Alors, des absolus possiblement meurtriers, il y en a plein. Le patriotisme, bien entendu. Là, c’est tellement simple : l’ennemi n’est plus humain, il est l’autre. Plus vite infrahumanisé que cela, il n’y a pas. Et toute une cosmologie en prime autour du héros de la Nation, de la Victoire et des attributs de la Puissance, de la Justice et de la Gloire qui vont avec.
    Et tout cela avec des Majuscules, évidemment. Bien entendu, il y a aussi la politique : des extrémistes de gauche ou de droite ayant fait sauter des bombes ou décimer leur population, l’histoire en est pleine et le XXème siècle fait comme une petite parade des horreurs, d’Hitler à Pol Pot. Et puis il y a Dieu. Attention, hein, c’est toujours pareil : le problème n’est ni Dieu, ni le patriotisme, ni la gauche, la droite ou le reste. Le problème, c’est quand on est tellement sûr que ce qu’on dit est Vrai qu’on est prêt à faire sauter l’autre pour le convaincre. Quand on est prêt, par conviction à faire usage de violence. Quand on commence à former dans sa tête deux camps : ceux des Justes qui voient le monde de la même façon que nous et les autres, qu’il convient de faire taire à tout prix. Le problème, c’est quand l’argument suivant dans le débat devient…
    La Vérité meurtrière, elle avance de deux manières possibles. Soit elle est officielle et dans ce cas, elle use de propagande. C’est l’URSS qui publie la Pravda, journal officiel dont le nom signifie justement Vérité. Elle se pare des attributs de l’objectif, bien sûr, elle utilise du coup beaucoup l’image, parce que l’image, ô combien manipulable, est pourtant forte et s’impose si fort.
    Ou bien alors elle est opprimée, elle se pare des accents du complot. On nous veut du mal parce que justement, on voudrait la défendre. Parce que nous sommes submergés par les impies, les corrompus, les oppresseurs. Dans ce cas, ceux qui disent le vrai, qui ont, pour citer Maïtena Biraben « un discours de vérité », sont persécutés. On ne les laisse pas parler dans les médias, on veut les censurer, avec eux, il y a toujours deux poids, deux mesures, etc.
    Et c’est partiellement le cas ou bien alors, ça devrait l’être. Comprenez, celui qui pense détenir la Vérité, telle que je l’ai définie, c’est-à-dire cet absolu qui fait de celui qui n’est pas d’accord un ennemi qu’il devient légitime de faire taire, y compris par la violence, celui qui détient cette Vérité-là, je ne veux pas l’entendre, il me fait peur. Et comme c’est celui là et pas un autre qui me fait peur, c’est sûr que je vais laisser dire bien des bêtises au nom d’autres vérités plus souples, moins absolues, du fait de principes généraux, généreux et génériques comme la liberté d’expression. Mais la Vérité avec un grand V ? Celle-là, tout ce qu’elle dit je vais m’en méfier comme de la peste qu’elle est et que Camus définit si bien. Celle-là appelle en retour une réaction tout aussi violente, celle-là mène à la guerre et je ne sais pas comment faire autrement. Quand je dis je, je pense moi, bien sûr, mais aussi un peu tout le monde à dire vrai, parce que là, on est dans la réponse combat-fuite tout ce qu’il y a de plus classique. Et ça provoque des conflits intrasociaux et internationaux ces affaires là. De Vérité en Peur qui amène ses propres Vérités et toute sa symbolique, vêtues des oripeaux de l’Absolu, on se retrouve avec Daesh et la Communauté Internationale, l’Axe du Bien contre celui du Mal et placez votre curseur où vous le souhaitez, il n’y aura pas de nuance.
    En d’autres temps, c’était la politique qui faisait poser des bombes et se développer des guerres. Aujourd’hui la Foi VS l’Occident hégémonique et impérialiste. Avant-hier, c’était le Catholicisme contre la Réforme. Demain, qui sait ? Peut-être bien la Machine VS l’homme, allez savoir. La Vérité change avec le temps, seul le mirage de l’absolu reste toujours le même. Quoi qu’il en soit, à chaque fois, oui, à chaque fois, il faudrait, pour bien faire, se rappeler qu’avant toute autre chose, la personne qui, en face, veut absolument nous forcer à choisir un camp, Vérité ou Peur est, comme nous, humaine et donc sujette à ce mirage de l’Absolu. Comme nous, comme moi, susceptible de transcendance et de déchéance, de violence et de bonté, d’humanité ou de terrible potentiel de chaos. Dans les temps de transition comme en ce moment, les Vérités prennent de la place, parce qu’elles sont justement absolues et que, tout étant mouvant, nous ne sommes assurés de rien et c’est angoissant. La Vérité a ceci de maternelle qu’en Elle on trouve un refuge et qu’on est prêt à la défendre, Mère Patrie ou bien Religion de nos Pères, avec une passion toute filiale. Revenons à un peu de mesure : la Vérité, comme nos parents, est grande et peut bien se défendre seule. Quant à moi, je ne voudrais pas faire de mal à une seule mouche en son nom.