Ce que Ceuta dit de chacun de nous… et du monde
Fête du Trône : une occasion de dignité, une démonstration de stabilité, de la beauté d’un régime millénaire… et tout d’un coup, l’horreur. Ceuta est au cœur des images d’actualité du monde entier : une horde d’ados et de jeunes adultes déferle sur la frontière après avoir nagé depuis le côté marocain.
Et là, l’enfer des réseaux sociaux, les spéculations des géopoliticiens du dimanche, la haine, yeux rougis, injectés de terreur, des extrêmes de tous poils, et les moqueries des voisins-qui-n’ont-pas-l’esprit-de-voisinage… L’horreur, la désolation des familles de ceux qui sont morts, l’horreur, la désolation des patriotes marocains, la panique, la violence des habitants de Ceuta. Et l’embarras des autorités espagnoles, prises dans leurs contradictions internes, leurs crises politiques concernant leur politique nord-africaine en général, le presque silence des autorités et des médias marocains.
Alors, le Maroc, l’Espagne, victimes ou instigateurs de ce mouvement de foule fou et foutrement problématique ? À mon sens, victimes.
Selon les informations rendues publiques par les services marocains et espagnols, une partie importante de la mobilisation a été organisée via des groupes WhatsApp et Facebook, où ont circulé des appels au départ et de fausses promesses concernant un accès facilité à Ceuta… Et une grande partie des instigateurs étaient algériens. Les autres ? Des passeurs, des criminels et puis des naïfs, parce qu’il y a toujours des idiots utiles. Et ça rappelle tellement GenZ 212, hélas !
Mais ça, à la limite, on s’y attend. Cette guerre informationnelle sur les réseaux et toutes ces manips, le Maroc y est habitué. Il va falloir apprendre à s’en défendre, mais disons que ce n’est pas le plus surprenant dans le traitement de cette affaire.
Le pire, c’est que chaque acteur médiatique et politique DANS LE MONDE est en train d’en faire ses choux gras, et chacun l’interprète à sa sauce.
La droite européenne transforme immédiatement l’événement en preuve de l’échec des politiques migratoires espagnoles. Et plus elle est d’extrême droite, plus elle est violente dans son traitement de l’affaire. Pire : même outre-Atlantique, les trumpistes exploitent les images avec délice en préparation des élections de mi-mandat.
Certains analystes prennent un ton pompeux pour expliquer que le Maroc fait pression sur les frontières européennes pour éviter un rapprochement espagnol d’Alger. Ceux qui se veulent plus neutres évoquent juste un nouvel épisode de la rivalité régionale entre le Maroc et l’Algérie… et laissent les sous-entendus faire le boulot. D’autres enfin l’analysent à travers les tensions de la coalition gouvernementale espagnole, fragile, non-fiable, notamment autour du Sahara et des positions divergentes de ses partenaires.
Mais tout le monde a un récit, tout le monde a un intérêt à faire monter la mayonnaise, alors on en bouffe jusqu’à l’écœurement.
Pendant ce temps, les témoignages des jeunes revenus de Ceuta racontent une autre histoire : les promesses étaient illusoires. L’herbe n’est pas forcément facile à brouter, même quand elle paraît plus verte. Et chez soi, il y a les pressions familiales, sociales, la précarité parfois (pas toujours), mais… on est chez soi. Personne ne vous y accueille à coups de bâton ou en fermant les grilles des magasins. Cette leçon aura coûté cher à trop de nos enfants, victimes de réseaux pour le moins dégueulasses (et je pèse mes mots).
Restent des questions : Ceuta et Melilla ne devraient-elles pas rentrer dans le giron marocain ? Étonnamment, cela devrait satisfaire les extrêmes européens, non ? Plus de contact avec l’Afrique.
Comment faire pour que les banquiers filent le fric aux jeunes porteurs de projets ? C’était dans le discours royal, on en voit la nécessité immédiate.
Et d’une manière générale, comment protéger nos gamins des illusions d’ailleurs, alors qu’ils sont toujours en décalage avec un marché du travail abondant mais difficile d’accès et parfois trop mal payé ?
Ça, c’est pour les questions marocaines. Pour les Européens, les réponses qui se dessinent vont faire mal, j’en ai peur. Mais peut-être que les seules qui vaillent encore le coup sont : pourquoi diable, alors que l’Espagne a géré cette crise de main de maître, veut-on l’enfoncer ? Pourquoi fermer des frontières aériennes et maritimes qui n’avaient aucune chance d’être attaquées par un déferlement de Marocains venus à la nage d’un bout de plage au suivant… en Afrique ? Pourquoi l’Espagne, au final, s’en sort-elle bien en augmentant énormément le SMIC, avec un gouvernement aux orientations sociales fortes, même si sa majorité ne l’est pas, alors qu’on nous dit que seule une droite plus ou moins extrême peut nous sauver ?
Qui a intérêt à spinner le récit d’où vous le voyez, et à qui profite ce crime-là, multiforme, informe en substance mais qui va donner la substance des prochaines élections ?
Pensez-y. Ceuta n’est pas un fait divers, pas un cauchemar : c’est une multitude de manipulations qui nous montrent en creux ce que d’autres veulent nous faire choisir.
